Vies des grands capitaines/Thimothée

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Hachette et Cie (p. 210-220).

TIMOTHÉE

I. L’Athénien Timothée, fils de Conon, augmenta par bien des qualités personnelles la gloire qu’il avait reçue de son père. Il fut éloquent, actif, laborieux, également habile dans l’art militaire et dans le gouvernement. Il fit beaucoup de choses glorieuses, dont voici les plus brillantes. Il soumit par les armes les Olynthiens et les Byzantins. Il prit Samos, dont le siège, dans la guerre précédente[1], avait coûté aux Athéniens douze cents talents, et la leur rendit sans aucune dépense publique. Il fit la guerre à Cotys[2], et versa au trésor public douze cents talents de butin. Il fit lever le siège de Cyzique[3]. Il marcha, conjointement avec Agésilas, au secours d’Ariobarzane[4]. Le Spartiate ayant accepté de l’argent comptant, il aima mieux agrandir le domaine de ses concitoyens en territoires et en villes, que de prendre une somme dont il pouvait faire entrer une partie dans sa maison, et obtint pour eux Crithoté et Sestos.

II. À la tête de l’armée navale, il longea les côtes du Péloponnèse et dispersa la flotte des Spartiates[5]. Il réduisit Corcyre sous la puissance des Athéniens, et leur donna pour alliés les Épirotes, les Acarnaniens, les Chaoniens, et tous les peuples qui sont situés sur cette mer. Les Lacédémoniens se désistèrent par là de leur longue prétention, cédèrent spontanément aux Athéniens la prééminence maritime, et la suprématie d’Athènes sur mer fut reconnue par le traité qui intervint. Cette victoire causa une si grande joie aux peuples de l’Attique, qu’alors, pour la première fois, on éleva des autels à la Paix et qu’on établit un pulvinar[6] pour cette déesse. Afin que la mémoire de ce glorieux événement fût durable, on dressa, par un décret du peuple, une statue à Timothée sur la place publique. Il était sans exemple jusqu’alors qu’on eût honoré le fils d’une statue, après en avoir érigé une au père. L’image de Timothée, placée auprès de celle de Conon, rajeunit la gloire de ce dernier.

III. Timothée était avancé en âge et avait cessé de gérer des emplois, quand les Athéniens commencèrent à être pressés de tous côtés par la guerre. Samos avait quitté leur parti ; l’Hellespont s’était révolté ; Philippe de Macédoine[7], déjà puissant, méditait plusieurs entreprises. On lui avait opposé Charès[8] ; mais on ne croyait pas que ce général pût défendre Athènes avec succès contre ce prince. On fait préteur Ménesthée, fils d’Iphicrate et gendre de Timothée, et l’on décrète qu’il parte pour cette guerre. On lui donne pour conseil deux hommes éminents en expérience et en sagesse, son père et son beaupère, parce qu’ils avaient une si grande autorité, qu’on espérait grandement recouvrer par eux ce qu’on avait perdu. Ils étaient partis pour Samos, et Charès, informé de leur venue, avait marché vers le même endroit avec ses troupes, de peur qu’il ne parût qu’on eût fait quelque chose sans lui. Mais, comme on approchait de l’île, il s’éleva une grande tempête. Les deux vieux généraux crurent sage de l’éviter et arrêtèrent la marche de leur flotte. Charès, suivant une idée téméraire, ne déféra point à l’autorité de ses anciens, et, comme si la fortune eût été sur son bord, il parvint où il voulait aller, et envoya dire à Timothée et Iphicrate de l’y suivre ; puis, ayant échoué dans son entreprise et ayant perdu plusieurs vaisseaux, il se retira au même lieu d’où il était parti, et de là écrivit aux magistrats d’Athènes qu’il lui aurait été facile de prendre Samos, s’il n’avait pas été abandonné de Timothée et d’Iphicrate. On leur en fit un crime. Le peuple, ardent, soupçonneux, léger, querelleur, et en outre envieux de la puissance, les rappelle. Ils sont accusés de trahison. Timothée est condamné, et son amende est taxée à cent talents. La haine d’une ville ingrate le força de se retirer à Chalcis.

IV. Après sa mort, le peuple, se repentant de son jugement, réduisit l’amende des neuf dixièmes, et ordonna que son fils Conon donnerait dix talents pour rétablir une certaine partie des murs. Ainsi, par un exemple remarquable des variations de la fortune, les mêmes murailles que Conon avait relevées avec les dépouilles des ennemis, son petit-fils fut forcé de les rétablir sur son propre bien de famille, au grand déshonneur de sa maison. Nous pourrions produire plusieurs preuves de la vie modérée et sage de Timothée. Nous nous bornerons à une seule, parce qu’on en pourra facilement conjecturer combien il fut cher aux siens. Il comparut en justice dans sa première jeunesse, et non seulement ses amis et ses hôtes, simples particuliers, se réunirent pour le défendre, mais il se trouva encore parmi eux le tyran Jason[9], le prince le plus puissant de ce temps-là. Jason, qui ne se croyait pas en sûreté dans sa patrie sans satellites, vint à Athènes sans aucune escorte, et montra tant d’estime pour son hôte, qu’il aima mieux exposer sa vie que de manquer à Timothée en danger de perdre sa réputation. Cependant Timothée lui fit la guerre dans la suite par l’ordre du peuple, et jugea que les droits de la patrie sont plus sacrés que ceux de l’hospitalité.

Ce fut là le dernier âge des grands généraux d’Athènes : ils finirent avec Iphicrate, Chabrias et Timothée, et, après leur mort, il n’y eut dans cette ville aucun capitaine digne de mémoire.

  1. C'était Périclès qui avait fait alors le siège de Samos, et il ne s'en était emparé qu'après avoir essuyé un dur revers.
  2. Cotys était roi de Paphlagonie.
  3. Ville de Mysie, en Asie Mineure.
  4. Ariobarzane, satrape de Phrygie, s'était joint au roi d'Égypte, Tachos, pour déclarer la guerre au roi de Perse, son maître.
  5. Auprès de Leucade, promontoire d'Acarnanie.
  6. Coussin ou lit de repos sur lequel on plaçait les statues des dieux pour recevoir les hommages du peuple.
  7. Père d'Alexandre le Grand.
  8. Charès, général athénien, défit deux fois les Argiens sur mer, fut envoyé pour combattre Alexandre, tyran de Phères, procura la victoire à Pharnabaze révolté contre le roi de Perse, enfin reçut l'ordre de porter secours à Byzance assiégée par Philippe, roi de Macédoine. Ayant mal rempli cette mission, il fut rappelé par le peuple. Charès était imprudent, fier et sans grande habileté. Il avait un caractère peu honorable. Son nom avait servi dans un proverbe à propos de promesses dont on savait qu'elles ne seraient pas tenues.
  9. Jason, tyran de Phères, ville de Thessalie, fut intimement lié avec l'orateur Isocrate, le rhéteur Gorgias et Timothée.