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Vies des hommes illustres/Comparaison de Dion et de Brutus

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Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (Volume 4p. 515-520).
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COMPARAISON
DE
DION ET DE BRUTUS.


Dion et Brutus eurent l’un et l’autre de grandes qualités, et l’on doit compter pour la première celle d’avoir su s’élever par de faibles commencements à un si haut degré de puissance ; mais Dion a, sous ce rapport, un grand avantage : il n’eut pas un concurrent qui excitât son émulation, comme Brutus en avait un en la personne de Cassius, lequel, à la vérité, lui était inférieur en réputation et en vertu, mais dont l’audace, la valeur et la capacité dans la guerre ne contribuèrent pas peu aux exploits de son collègue. Quelques-uns même attribuent à Cassius le commencement de la grande entreprise, et assurent qu’il fut le premier auteur de la conspiration contre César, à laquelle Brutus ne pensait nullement, Mais Dion, après avoir fourni pour son expédition des armes, des navires et des soldats, sut encore attirera lui, sans le secours de personne, les amis qui le secondèrent dans l’exécution de son projet. Brutus trouva dans la situation des affaires, et dans la guerre même, ses richesses et sa puissance ; Dion, au contraire, fit seul tous les frais de la guerre : il sacrifia à ses concitoyens, pour rendre la liberté à sa patrie, tout l’argent qui devait servir à l’entretenir dans l’exil.

Brutus et Cassius ne pouvaient, après leur sortie de Rome, trouver de sûreté dans le repos : condamnés à mort et poursuivis par leurs ennemis, ils furent forcés de recourir à la guerre, comme étant le seul asile qui leur restât ; mais, en se faisant ainsi un rempart de leurs armes, c’était plus pour eux-mêmes que pour leurs concitoyens qu’ils s’exposaient au danger. Il n’en est pas de même de Dion : il menait dans son exil une vie plus sûre et plus douce que le tyran qui l’avait banni ; et ce fut dans ce temps-là même qu’il alla se jeter volontairement au milieu des plus grands périls, afin de sauver la Sicile. D’ailleurs, ce n’était pas une même chose pour les Syracusains d’être délivrés de la domination de Denys, que pour les Romains de celle de César. Le premier ne cherchait nullement à dissimuler sa tyrannie, et avait rempli de maux infinis toute la Sicile. César, il est vrai, ne ménagea point d’abord ceux qui voulurent s’opposer à sa domination ; mais, après qu’il les eut vaincus et soumis, il n’eut plus guère que le nom et l’apparence du pouvoir absolu : jamais il ne se laissa aller à aucun acte cruel et tyrannique ; au contraire, il fit voir que, l’état des affaires demandant impérieusement un monarque, Dieu l’avait donné aux Romains comme le médecin le plus doux et le seul capable de guérir leurs maux. C’est pourquoi le peuple regretta César presque aussitôt après sa mort, et se montra implacable dans son ressentiment contre les meurtriers ; tandis que les concitoyens de Dion lui firent un crime d’avoir laissé Denys s’échapper de Syracuse, et de n’avoir pas détruit le tombeau du premier tyran.

Que si l’on considère leurs exploits de guerre, Dion est, comme général, à l’abri de tout reproche : les projets qu’il a conçus lui-même, il les exécute avec une grande sagesse, et répare toujours heureusement les fautes des autres. Brutus, au contraire, paraît avoir manqué de prudence quand il mit toute sa fortune au hasard d’une seconde bataille, et quand, après l’avoir perdue, au lieu de chercher les moyens de rétablir ses affaires, il abandonna toute espérance, et n’eut pas, comme Pompée, assez d’audace pour tenter encore le sort des armes, qui pouvait lui devenir favorable, sa flotte étant maîtresse de la mer. Le plus grand reproche qu’on puisse faire à Brutus, c’est qu’étant redevable envers César, et de sa propre vie, et de celle de tous ses compagnons de captivité, pour lesquels il implora sa clémence, c’est qu’en ayant été traité comme un ami, et distingué par-dessus tous les autres, il ait pris une part active au meurtre de son bienfaiteur. On ne saurait faire à Dion un semblable reproche : tant qu’il fut allié et ami de Denys, il l’aida à établir, à conserver sa puissance ; et, s’il entreprit contre lui une guerre juste et légitime, ce ne fut qu’après avoir été banni, et avoir éprouvé, dans la personne de sa femme, la plus grande des injustices.

Mais, si l’on considère sous un autre rapport cette partie de leur parallèle, on trouve que l’avantage est du côté de Brutus. Ce qui fait le principal mérite de ces deux personnages, c’est la haine des tyrans, et l’aversion du mal. Or, cette haine fut entièrement pure dans Brutus, et sans aucun mélange d’intérêt propre ; car, sans avoir personnellement à se plaindre de César, il exposa généreusement ses jours pour la seule liberté de sa patrie. Dion, au contraire, n’aurait jamais déclaré la guerre à Denys, s’il n’eût été en butte à ses outrages : les lettres de Platon[1] prouvent d’une manière évidente que ce fut pour avoir été banni de la cour du tyran, et non point après l’avoir abandonnée volontairement, qu’il s’arma contre Denys. J’ajoute de plus que Brutus, d’abord ennemi de Pompée, devint son ami, par la seule vue du bien public, et que le même motif le rendit, d’ami qu’il était, ennemi de César ; car il n’avait d’autre règle de sa haine et de son amitié que la seule justice. Tant que Dion eut la confiance du tyran, il lui rendit de grands services ; mais, dès qu’il l’eut perdue, il lui déclara la guerre : aussi ses amis ne furent-ils pas persuadés qu’après avoir chassé Denys, il n’eût pas l’intention de se saisir lui-même de la tyrannie, en leurrant ses concitoyens par un nom plus doux que celui de tyran. Mais les ennemis mêmes de Brutus disaient hautement que, de tous ceux qui avaient conspiré contre César, il était le seul qui ne se fût proposé d’autre but, depuis le commencement jusqu’à la fin de l’entreprise, que celui de rendre aux Romains leur ancien gouvernement.

Au reste, le combat que Dion eut à soutenir contre Denys ne peut entrer en comparaison avec celui de Brutus contre César. De tous ceux qui vivaient familièrement avec Denys, il n’en était pas un seul qui ne le méprisât, comme un homme qui passait sa vie dans la débauche du vin et des femmes, et dans les jeux de hasard ; mais, d’avoir conçu la pensée de faire périr César, sans craindre ni le talent, ni la puissance, ni la fortune d’un tel personnage, dont le nom seul ôtait le sommeil aux rois des Perses et des Indiens, c’est le propre d’une âme forte et élevée, et incapable de faire céder ses résolutions à nulle appréhension humaine. Aussi, dès que l’un parut en Sicile, vit-il s’assembler autour de lui, pour combattre le tyran, des milliers de citoyens : au lieu que la gloire de César soutint, après sa mort même, la fortune de ses amis, et que son nom seul éleva si haut celui qui l’avait pris après lui, que, de jeune homme qu’il était, et n’ayant presque aucune ressource, il devint en peu de temps le premier des Romains, et attacha ce nom sur sa personne comme un talisman contre la haine et la puissance d’Antoine.

Objectera-t-on qu’il en coûta de grands combats à Dion pour chasser le tyran, tandis que Brutus tua César comme il était nu et sans gardes ? Mais c’est cela même qui prouve l’habileté d’un grand capitaine, d’avoir surpris nu et sans gardes un homme environné d’une telle puissance. Il ne l’attaqua pas à l’improviste, ni seul, ni même avec peu de monde ; mais il prémédita son entreprise de longue main, et l’exécuta avec un grand nombre de complices, dont aucun ne trahit sa confiance, soit que dès l’origine il les eût choisis tous gens de bien, ou que son choix les eût rendus tels. Au lieu que Dion se confia à des méchants, soit qu’il les eût mal jugés, ou que l’usage qu’il fit d’eux les eût corrompus : deux méprises qui ne sont pas le propre d’un homme sage et prudent : aussi Platon le blâme-t-il, dans ses lettres, d’avoir choisi de tels amis[2] ; et en effet il fut leur victime.

La mort de Dion ne trouva point de vengeur[3], tandis que Brutus reçut de ses ennemis eux-mêmes des témoignages d’estime. Antoine lui fit des obsèques honorables ; et César lui conserva tous les honneurs qu’on lui avait décernés pendant sa vie, jusque-là que sa statue de bronze demeura publiquement élevée dans Milan, ville de la Gaule cisalpine. Quelque temps après sa mort, César, voyant cette statue, qui était parfaitement ressemblante et d’un travail exquis, passa outre ; ensuite, s’étant arrêté quelques instants, il appela les magistrats de la ville, et leur dit, en présence de plusieurs personnes : « Vous avez violé le traité fait entre nous, puisque vous recelez un de mes ennemis dans vos murailles. » Ceux-ci, comme on peut penser, nièrent le fait ; et, ne sachant de qui il voulait parler, ils se regardaient les uns les autres avec étonnement. César, se tournant alors vers la statue, leur dit en fronçant les sourcils : « Eh ! n’est-ce pas là mon ennemi, que vous avez placé au milieu de votre ville ? » Les magistrats, interdits, gardèrent le silence ; mais César, souriant aussitôt, loua les Milanais de ce qu’ils étaient fidèles à leurs amis dans leurs revers mêmes, et commanda que la statue demeurât où elle était.



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  1. Voyez la lettre septième.
  2. Nous n’avons pas la lettre à laquelle Plutarque fait ici allusion.
  3. Ceci semble en contradiction avec ce qu’on a vu à la fin de la Vie de Dion, à moins que Plutarque ne veuille dire seulement ici que ses amis n’avaient pas eu le courage de rien faire pour empêcher Callippus de venir à bout de son infâme entreprise.