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Vies des hommes illustres/Démosthène

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Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (Volume 4p. 1-37).


DÉMOSTHÈNE.


(De l’an 381 à l’an 322 avant J.-C.)

Celui qui a composé le chant en l’honneur de la victoire remportée par les coursiers d’Alcibiade aux jeux d’Olympie, soit Euripide, comme on le tient communément, soit quelque autre, prétend, mon cher Sossius[1], que la première condition du bonheur, c’est d’être citoyen d’une ville renommée. Moi, au contraire, je pense que, pour l’homme qui aspire à la félicité véritable, laquelle consiste presque toute dans les dispositions de notre âme, il est tout aussi indifférent d’être né dans une patrie pauvre et obscure, que d’avoir une mère laide et de taille chétive. Il serait ridicule, en effet, d’aller s’imaginer qu’Iulis, qui n’est qu’une petite partie d’une île peu considérable, celle de Céos, ou qu’Égine, qu’un Athénien conseillait d’enlever comme une taie de dessus l’œil du Pirée[2], sont capables de nourrir de bons comédiens et de bons poètes[3], mais non point de donner naissance à un homme juste, se suffisant à lui-même, plein de sens et de magnanimité. Sans doute les autres arts, que l’on cultive uniquement dans la vue de s’enrichir ou d’acquérir de la gloire, ne peuvent guère manquer de se flétrir dans les villes obscures et méprisées ; mais n’est-il pas vrai que la vertu, comme une plante robuste et vivace, prend racine dans tout terroir quelconque où elle trouve un fonds heureux, une âme qui se prête au travail ? Si donc nous manquons de sagesse, si nous ne menons pas une vie raisonnable, ce n’est point à l’obscurité de notre patrie, c’est à nous-mêmes que nous devons nous en prendre.

Du reste, l’écrivain qui veut composer une histoire dont les événements ne sont pas sous sa main, et n’ont pas eu lieu dans son pays, mais presque toujours dans des contrées étrangères, et se trouvent dispersés, pour la plupart, dans plusieurs ouvrages différents ; cet écrivain, pour sûr, a besoin, avant tout, d’habiter une ville célèbre, amie du beau, et populeuse. C’est là qu’il aura à sa disposition toutes sortes de livres en abondance, et qu’il se procurera, dans les conversations des personnes instruites, la connaissance des faits qui ont échappé aux historiens, et qui n’ont fait qu’acquérir, en se conservant dans la mémoire des hommes, une certitude plus notoire ; c’est là, en un mot, qu’il aura les moyens de faire un ouvrage, suffisamment complet, et qui ne manque d’aucune des parties essentielles. Pour moi, citoyen d’une petite ville, et qui aime à m’y tenir, afin qu’elle ne devienne pas plus petite encore, je n’ai pas eu le temps d’étudier la langue latine pendant mon séjour à Rome et dans l’Italie, à cause des affaires politiques dont j’étais chargé, et de la foule des personnes qui venaient chez moi pour s’entretenir de la philosophie ; et ce n’est qu’assez tard, et dans un âge avancé, que j’ai commencé à lire les écrits des Romains. Il m’est arrivé, à cet égard, une chose fort extraordinaire, et pourtant très-vraie : c’est qu’au lieu de comprendre les faits que je lisais par l’intelligence des mots, ce sont plutôt les faits dont j’avais acquis déjà quelque connaissance qui m’ont servi à entendre les termes. Quant à sentir la beauté de la diction latine, sa précision, ses figures de mots, son harmonie, et tous les autres ornements du discours, je ne doute pas que ce ne soit un vif plaisir ; mais ce ne peut être que le fruit d’un long exercice, d’une étude pénible, et qui ne convient qu’à un homme de loisir, et dont l’âge se prête encore à l’espoir de réussir dans l’entreprise. C’est pourquoi dans ce livre, le cinquième des Vies parallèles, nous allons apprécier Démosthène et Cicéron d’après la comparaison des actions et de la conduite politique, du caractère et des dispositions d’esprit ; mais nous nous abstiendrons de comparer ensemble leurs discours, et de décider lequel des deux a été l’orateur le plus agréable et le plus éloquent ; car, comme dit Ion[4],

La vigueur du dauphin n’est rien sur la terre.


Faute d’avoir connu cette maxime, Cécilius[5], qui ne doutait jamais de rien, a été assez présomptueux pour faire un parallèle de Démosthène et de Cicéron. Aussi bien, en effet, si le connais-toi toi-même était d’une pratique facile pour tous, il ne passerait pas pour un précepte divin.

La divinité, qui voulait fondre dans un même moule Démosthène et Cicéron, a jeté, ce semble, dans leur caractère plusieurs traits de ressemblance, tels que l’ambition, l’amour de la liberté publique, le défaut de courage en face des dangers de la guerre ; et, pour compléter l’œuvre, elle y a mêlé plusieurs de ces dons qu’on attribue à la Fortune. Je ne crois pas qu’on trouve ailleurs deux orateurs qui se soient élevés, comme eux, du sein de l’obscurité et de la faiblesse, à ce haut degré de puissance et de gloire ; qui aient tenu tête, comme eux, à des rois et à des tyrans ; qui aient perdu l’un et l’autre une fille chérie ; qui, bannis de leur pays, y aient été rappelés tous deux avec honneur ; qui, obligés de fuir une seconde fois, soient tombés entre les mains de leurs ennemis, et n’aient perdu la vie qu’en voyant expirer la liberté de leurs concitoyens. De sorte que, si la nature et la Fortune entraient en dispute à leur sujet, comme des artistes pour leurs ouvrages, il serait difficile de décider si la première a mis plus de ressemblance dans les mœurs de ces deux hommes, que l’autre dans les événements de leur vie.

Parlons d’abord du plus ancien.

Démosthène, le père de Démosthène, appartenait, suivant Théopompe, à la classe des plus distingués citoyens d’Athènes. On le surnommait le fourbisseur, parce qu’il avait un vaste atelier, où des esclaves étaient occupés à forger des épées. Quant aux allégations de l’orateur Eschine, qui prétend que la mère de Démosthène était fille d’un certain Gylon, banni d’Athènes pour crime de trahison, et d’une femme barbare, je ne puis dire si elles sont l’expression de la vérité, ou seulement un mensonge calomnieux. Démosthène, à l’âge de sept ans, perdit son père, et resta avec un bien assez considérable, car l’estimation de son patrimoine se monta à la somme de quinze talents environ[6] ; mais il fut ruiné par l’infidélité de ses tuteurs, qui lui volèrent une partie de son avoir et laissèrent périr l’autre par leur négligence, jusque-là qu’ils refusèrent de payer le salaire de ses maîtres. Privé ainsi de l’éducation qui convenait à un enfant bien né, il ne put guère se former aux sciences et aux arts, outre que la faiblesse et la délicatesse de sa complexion ne permettaient pas à sa mère de l’accoutumer au travail, ni à ses pédagogues de l’y forcer. En effet, il était, dans son enfance, maigre et valétudinaire ; et c’est, dit-on, à cet état d’infirmité qu’il dut le surnom décrié de Batalus, que lui donnaient en plaisantant ses camarades. Or Batalus était, à ce que disent quelques-uns, un joueur de flûte efféminé, contre lequel Antiphanès[7] a composé une petite comédie. Selon d’autres, Batalus était un poète dont les ouvrages respiraient la mollesse et la débauche. Il paraît aussi que, dans ces temps-là, les Athéniens appelaient du nom de batalus une partie du corps que la pudeur ne permet pas de nommer. Le surnom d’Argas, qu’on avait encore, dit-on, donné à Démosthène, désignait ou la rudesse et l’âpreté de ses mœurs, car quelques poètes appellent le serpent argas, ou l’amertume de ses discours, qui blessaient les oreilles de ses auditeurs : en effet, Argas était le nom d’un poète qui faisait des chansons pleines de fiel et de malignité. Mais c’en est assez sur ce sujet, comme dit Platon[8].

Voici à quelle occasion l’on conte qu’il prit du goût pour l’éloquence. L’orateur Callistratès devait plaider, dans le tribunal, la cause de la ville d’Oropus[9]. Ce procès excitait un intérêt général, et par le talent de l’orateur, qui était alors dans tout l’éclat de sa réputation, et par l’importance de l’affaire dont il s’agissait. Démosthène, ayant su que tous les maîtres et les instituteurs se proposaient d’assister à ce plaidoyer, pria son gouverneur de l’y mener. Ce gouverneur était connu des huissiers qui admettaient les auditeurs : ceux-ci lui procurèrent une place d’où l’enfant pouvait tout entendre sans être vu. Callistratès eut le plus grand succès, et ravit d’admiration tous les assistants, qui le reconduisirent avec honneur, au milieu d’applaudissements universels. Une distinction si glorieuse excita l’émulation de Démosthène ; mais il admira davantage encore la force de l’éloquence, qui peut ainsi tout soumettre et tout apprivoiser. Il renonça dès ce moment aux autres sciences, et à tous les exercices auxquels on applique les enfants, et ne fit plus que s’exercer à composer des harangues, dans l’espoir qu’il serait un jour au nombre des orateurs. Il eut pour maître d’éloquence Isée, quoique Isocrate tînt alors une école publique ; soit que son état d’orphelin, comme le prétendent quelques-uns, ne lui permît pas de payer les dix mines[10] de salaire qu’exigeait Isocrate, ou plutôt, suivant d’autres, qu’il préférât l’éloquence d’Isée, comme plus mâle, plus énergique, et plus propre à l’usage du barreau. Hermippus dit avoir lu, dans des Mémoires anonymes, que Démosthène avait suivi les leçons de Platon, et que le commerce de ce philosophe avait particulièrement contribué à la perfection de son éloquence[11]. Il ajoute, d’après Ctésibius, que Démosthène avait eu secrètement, par Callias de Syracuse et par d’autres, communication des préceptes d’Isocrate et de ceux d’Alcidamas[12] et qu’il les avait étudiés avec fruit.

Dès qu’il eut atteint l’âge légal[13], il intenta un procès à ses tuteurs, et composa lui-même ses plaidoyers. Mais les accusés faisaient tant par leurs chicanes, qu’ils obtenaient chaque jour de nouveaux délais. Démosthène se façonna, comme dit Thucydide, par ce rude labeur[14], et finit par gagner son procès, non sans beaucoup de peine et de danger ; et encore ne put-il retirer des mains de ses tuteurs qu’une très-petite portion de son patrimoine. Mais il avait acquis l’habitude et la hardiesse de parler en public ; et ce premier essai de l’honneur et du crédit que procurait l’éloquence lui donna le désir de se produire dans les assemblées, et de s’entremettre des affaires publiques. Laomédon d’Orchomène, pour se guérir d’une maladie de rate, s’était exercé, dit-on, d’après l’avis de ses médecins, à faire de longues courses : rétabli par cet exercice violent, il alla disputer les couronnes dans les jeux, et devint un des plus agiles coureurs du stade. Il en fut de même de Démosthène. Il commença de plaider pour ses propres affaires ; et, après avoir acquis, par ce premier exercice, de l’habileté et de la force dans l’art de la parole, il se jeta au milieu des luttes politiques, comme on fait dans celles où l’on dispute des couronnes, et se plaça au premier rang entre tous les rivaux qui combattaient du haut de la tribune. Cependant, la première fois qu’il parla devant le peuple, on fit un tel bruit qu’il put à peine se faire écouter : on se moqua de la singularité de son style, qu’on trouvait embrouillé, à cause de la longueur des périodes, et surchargé d’enthymèmes jusqu’à la satiété. Il avait d’ailleurs la voix faible, la prononciation pénible, et la respiration si courte, que la nécessité où il était de couper ses périodes pour reprendre haleine rendait difficile à saisir le sens de ses paroles.

Il avait fini par renoncer aux assemblées du peuple. Un jour qu’il se promenait au Pirée, triste et découragé, Ennomus le Thriasien, qui était fort vieux alors, le voyant dans cet état, lui adressa de vifs reproches : « Quoi ! lui dit-il, avec cette éloquence qui rappelle si bien celle de Périclès, tu t’abandonnes ainsi toi-même par mollesse et par timidité ; tu te résignes, faute de courage pour braver la populace et de force pour t’exercer dans les luttes, à languir oisif et inutile ! » Une autre fois, à ce que l’on conte, comme il venait d’échouer encore, et se retirait chez lui, la tête couverte, et vivement affecté de ses disgrâces, Satyrus le comédien, qui était son ami, le suivit par derrière, et entra avec lui dans sa maison. Démosthène se mit à déplorer son infortune : « Je suis, disait-il, de tous les orateurs, celui qui se donne le plus de peine ; j’ai presque épuisé mes forces pour me former à l’éloquence ; et pourtant je ne suis point agréable au peuple : des matelots crapuleux et ignorants sont écoutés, et occupent la tribune, tandis que moi, le peuple me rejette avec mépris. — Tu dis vrai, Démosthène, répondit Satyrus ; mais j’aurai bientôt remédié à la cause de ce mépris, si tu veux me réciter de mémoire quelque tirade d’Euripide ou de Sophocle. » Démosthène le fit sur-le-champ. Satyrus répéta après lui les mêmes vers, et les prononça si bien, et d’un ton si adapté à l’état et à la disposition du personnage, que Démosthène lui-même les trouva tout autres qu’auparavant. Convaincu alors de la beauté et de la grâce que la déclamation donne au discours, il sentit que le talent de la composition est peu de chose ou n’est rien, si l’on néglige la prononciation et l’action convenables au sujet.

Il fit, depuis lors, construire un cabinet souterrain, qui subsistait encore de mon temps, dans lequel il allait tous les jours s’exercer à la déclamation et former sa voix : il y passait souvent jusqu’à deux et trois mois de suite, ayant la moitié de la tête rasée, afin que la honte l’empêchât de sortir, quelque envie qu’il en eût. D’ailleurs, toutes les visites qu’il recevait ou qu’il rendait, toutes les conversations, toutes les affaires, devenaient pour lui autant de sujets et d’occasions d’exercer son talent. Dès qu’il était libre, il descendait dans le cabinet souterrain, et repassait dans sa mémoire toutes les affaires dont on lui avait parlé, et les raisons alléguées de part et d’autre. Lorsqu’il avait entendu quelque discours public, il le répétait à part lui, et le réduisait en sentences et en périodes. Il s’appliquait à corriger, à expliquer ce que d’autres lui avaient dit, ou ce que lui-même il avait dit à d’autres. Il se fit de la sorte la réputation d’un esprit lent à concevoir, et dont l’éloquence et le talent n’étaient que l’effet du travail ; et, ce qui en paraissait une preuve manifeste, c’est que jamais personne n’avait entendu Démosthène parler sans préparation : souvent même, étant assis à l’assemblée, et appelé nommément par le peuple, il refusait de prendre la parole, quand il n’avait pas médité et préparé d’avance ce qu’il devait dire.

Aussi la plupart des démagogues le raillaient-ils à ce sujet. Pythéas lui dit un jour, par moquerie, que ses raisonnements sentaient la lampe. « Pythéas, répondit Démosthène avec aigreur, ta lampe et la mienne nous éclairent pour des choses bien différentes. » Avec les autres il ne disconvenait pas entièrement du fait : il avouait qu’il n’avait pas toujours écrit ses discours tels qu’il les prononçait, mais qu’il ne parlait jamais sans avoir écrit ; il disait même qu’il était d’un orateur populaire de préparer ses discours ; que cette attention prouvait le désir de plaire au peuple ; que le mépris de l’opinion de la multitude sur les discours qu’on prononce devant elle ne convenait qu’à un partisan de l’oligarchie, à un homme qui compte sur la force bien plus que sur la persuasion. On donne encore pour preuve de sa timidité à parler sans préparation, que souvent, lorsqu’il était troublé par le bruit du peuple, Démade se leva pour appuyer ses raisons, ce que Démosthène n’eut jamais à faire pour Démade. D’où vient, dira-t-on, qu’Eschine proclame merveilleuse entre toutes, l’audace que Démosthène montre dans ses discours ? Comment Démosthène fut-il le seul qui se leva pour réfuter Python de Byzance, lequel s’emportait comme un torrent débordé contre les Athéniens ? Lamachus de Myrrhène[15] avait composé un panégyrique des rois Alexandre et Philippe, où il disait beaucoup de mal des Thébains et des Olynthiens, et qu’il vint lire aux jeux olympiques. Démosthène se leva après lui ; et joignant au récit des faits des raisonnements pleins de force, il mit dans tout leur jour les services importants que les Thébains et les Chalcidiens avaient rendus à la Grèce, et, au contraire, tous les maux que lui avaient causés les flatteurs des Macédoniens. Il ramena si bien à son avis tous les auditeurs, que le sophiste, effrayé du tumulte qui s’élevait parmi le peuple, se déroba secrètement hors de l’assemblée.

On peut répondre que Démosthène, en se proposant Périclès pour modèle, négligea les autres parties de cet orateur, et s’attacha principalement à imiter ses gestes, sa déclamation, son attention à ne parler ni promptement, ni sur tout sujet, ni sans préparation. Persuadé que c’était à ces qualités que Périclès devait sa grandeur, il en fit l’objet de son émulation, sans pour cela rejeter toujours l’occasion de se distinguer par des discours prononcés sur-le-champ ; mais il ne voulut pas aussi s’en reposer souvent sur la fortune, du succès de son talent. Ce qu’il y a de vrai, c’est que les discours qu’il prononça sans préparation avaient plus de vigueur et de hardiesse que ceux qu’il écrivait, du moins s’il en faut croire Ératosthène, Démétrius de Phalère et les comiques. En effet, Ératosthène dit que, plus d’une fois, au milieu de ses discours, il fut comme transporté de fureur. Suivant Démétrius de Phalère, un jour, qu’il parlait devant le peuple, il prononça, saisi d’une sorte d’enthousiasme, ce serment qui a la mesure d’un vers :

J’en jure la terre, et les fontaines, et les fleuves, et les eaux.


Un poète comique l’appelle Ropoperpéréthra[16]. Un autre, le raillant sur son goût pour les antithèses, s’exprime ainsi :

Il a repris comme il a pris. Car c’était la manie
De Démosthène, de se servir de cette expression.


Peut-être aussi Antiphanès a-t-il voulu par là faire allusion au passage du discours de l’Halonèse, où Démosthène conseillait aux Athéniens de ne pas prendre cette île de la main de Philippe, mais de la lui reprendre[17].

Toutefois, on convenait généralement que Démade, en s’abandonnant à son naturel, avait une force irrésistible, et que ses discours improvisés surpassaient infiniment les harangues de Démosthène, méditées et écrites avec tant de soin. Ariston de Chio rapporte aussi un jugement de Théophraste sur ces deux orateurs. On lui demandait ce qu’il pensait de Démosthène : « Il est digne de sa ville, » répondit Théophraste. « Et Démade ? — Il est au-dessus de sa ville. » Le même philosophe conte encore que Polyeucte de Sphette, un des hommes qui administraient alors les affaires d’Athènes, reconnaissait Démosthène pour un très-grand orateur, mais que Phocion lui paraissait bien plus éloquent, parce qu’il renfermait beaucoup de sens en peu de mots. On prétend que Démosthène lui-même, toutes les fois qu’il voyait Phocion se lever pour parler contre lui, disait à ses amis : « Voilà la hache de mes discours qui se lève. » Mais il est douteux si c’était à l’éloquence de Phocion ou à sa réputation de sagesse que faisait allusion Démosthène, et s’il ne croyait pas qu’une seule parole, un seul signe d’un homme qui, par sa vertu, a mérité la confiance publique, a plus d’effet qu’une accumulation de longues périodes.

Voici les remèdes que Démosthène appliqua à ses défauts corporels : c’est Démétrius de Phalère qui nous donne ces détails, qu’il dit avoir appris de la bouche de Démosthène lui-même, vieux alors. Il triompha de sa difficulté de prononciation et de son bégayement, en remplissant sa bouche de petits cailloux, et en prononçant de suite des tirades de vers. Il fortifia sa voix en montant d’une course rapide sur des lieux hauts et escarpés, pendant qu’il récitait, sans prendre haleine, des morceaux de prose ou de poésie. Il avait chez lui un grand miroir, devant lequel il débitait debout les discours qu’il avait composés. Un homme, à ce que l’on conte, vint le trouver pour le charger de sa cause, et lui expliqua qu’on l’avait battu. « Mon ami, lui dit Démosthène, ce que tu me dis là n’est pas possible. » Alors cet homme, élevant la voix : « Quoi ! Démosthène, s’écria-t-il, je n’ai pas été battu ? — Oh ! maintenant, répliqua l’orateur, je reconnais la voix d’un homme qu’on a maltraité et qui a été battu. » Tant il était persuadé que le ton et le geste contribuent puissamment à donner de la confiance en ce qu’on dit !

Sa déclamation plaisait singulièrement au peuple ; mais les gens d’un goût délicat, entre autres Démétrius de Phalère, trouvaient que son action manquait de noblesse, d’élévation et de force. Ésion[18], à qui l’on demandait son sentiment sur les anciens orateurs et sur ceux de son temps, répondit, au rapport d’Hermippus : « On ne pouvait qu’admirer ceux d’autrefois, quand on les entendait haranguer le peuple avec tant de décence et de dignité ; mais, en lisant les discours de Démosthène, on y trouve plus de force et plus d’art. »

Et certes, il n’est pas besoin de faire remarquer tout ce qu’il y a dans ses harangues écrites de piquant et de nerf ; mais, dans les rencontres fortuites, il savait aussi employer la plaisanterie. « Démosthène veut m’en remontrer, disait un jour Démade ; c’est la truie qui veut instruire Minerve. — Oui, répondit Démosthène ; mais cette Minerve a été surprise l’autre jour en adultère dans Colytte[19]. » Un voleur, nommé Chalcus, s’avisa de le railler sur ses veilles et ses travaux nocturnes. « Je vois bien, lui dit Démosthène, que tu n’aimes pas à voir ma lampe allumée. Mais vous, Athéniens, ne vous émerveillez point des vols qui se commettent : nous avons des voleurs d’airain[20] et des murs de terre. » Je pourrais rapporter bien d’autres traits de ce genre ; mais je me borne à ceux-là. Il vaut mieux examiner son caractère et ses mœurs d’après les actions qui ont marqué sa conduite politique.

Ce fut à l’époque de la guerre phocique que Démosthène commença à s’entremettre dans les affaires du gouvernement. C’est ce qu’il atteste lui-même, et ce qu’on peut inférer aussi de ses harangues contre Philippe : les dernières furent prononcées après la ruine des Phocéens ; et les premières parlent de plusieurs faits qui concoururent avec les derniers temps de la guerre. On sait d’une manière certaine qu’il plaida contre Midias à l’âge de trente-deux ans, lorsqu’il n’avait encore ni crédit ni réputation comme homme d’État. Ce fut même, je crois, par cette considération, qu’il sacrifia, pour de l’argent, son ressentiment contre Midias.

Car il n’était point un homme au cœur tendre et facile à apaiser ;[21]


au contraire, il était rude, violent et vindicatif ; mais il se sentait trop faible pour l’emporter sur un homme à qui ses richesses, son éloquence et ses amis formaient comme un rempart inexpugnable ; et c’est là ce qui le décida à se rendre aux sollicitations des amis de Midias. En effet, la somme de trois mille drachmes[22] n’eût point à elle seule, ce me semble, désarmé la colère de Démosthène, s’il eût espéré pouvoir triompher de son ennemi.

Il signala d’une manière brillante son début dans la carrière politique, en soutenant, contre Philippe, la liberté de la Grèce : il la défendit avec courage ; et, en peu de temps, il conquit un glorieux renom, et se mit, par son éloquence et la hardiesse de son langage, au premier rang des orateurs. On l’admirait dans toute la Grèce ; le grand roi lui fit donner des témoignages de son estime ; Philippe lui-même tenait plus de compte de Démosthène que de tous les autres orateurs ; et les propres ennemis de Démosthène étaient contraints d’avouer qu’ils avaient en lui un adversaire redoutable : c’est ce qu’ont déclaré Eschine et Hypéride, quand ils se portaient ses accusateurs.

Je ne sais donc pourquoi Théopompe avance que Démosthène était d’un caractère inconstant, et qu’il ne restait pas longtemps attaché aux mêmes choses ni aux mêmes hommes ; car il est certain, au contraire, qu’il persévéra jusqu’à la fin dans le parti qu’il avait embrassé dès le commencement, et que, loin d’avoir changé de principes dans le cours de sa vie, il sacrifia sa vie même pour ne point en changer. Démade disait, pour se justifier de ses variations politiques, que, si plus d’une fois il lui était arrivé de démentir par ses paroles ses premiers sentiments, jamais du moins il n’avait rien dit qui fût contraire au bien de l’État : Démosthène n’en fut point réduit là. Mélanopus, rival politique de Callistratus, se laissait souvent gagner à prix d’argent par son adversaire ; et, dans ces occasions, il ne manquait guère de dire au peuple : « Sans doute Callistratus est mon ennemi ; mais il faut que l’intérêt public l’emporte. » Nicodème de Messène, qui avait suivi d’abord le parti de Cassandre, et qui s’était ensuite attaché à celui de Démétrius, prétendait, en agissant de la sorte, rester fidèle à ses premiers sentiments : « J’ai toujours cru, disait-il, qu’il est utile de se soumettre à ceux qui sont les plus forts. » Mais c’est là ce qu’on ne saurait reprocher à Démosthène : jamais on ne le vit varier ou biaiser, ni dans ses paroles ni dans ses actions : il marcha constamment sur la même ligne, et ne s’écarta jamais, dans les affaires, du plan de conduite qu’il s’était tracé.

Le philosophe Panétius[23] dit que la plupart des discours de Démosthène sont fondés sur ce principe, que le beau mérite seul, par lui-même, notre préférence : ainsi, la harangue sur la Couronne, les discours contre Aristocratès et sur les Immunités, enfin les Philippiques. Dans tous ces discours, ce n’est point à ce qui eût été le plus doux, le plus facile et le plus utile, qu’il amène ses concitoyens : en mille endroits il leur enseigne que ce qui intéresse la sûreté et le salut public ne doit venir qu’après le beau et l’honnête. Si, à la noble ambition qui le guidait dans ses entreprises, si, à la grandeur d’âme qui éclatait dans ses discours, il eût joint le courage militaire et un entier désintéressement, il mériterait d’être mis, non point au nombre des grands orateurs de son temps, avec Mœroclès, Polyeucte et Hypéride, mais à un rang bien plus élevé, avec Cimon, Thucydide[24] et Périclès. Parmi ses contemporains, en effet, Phocion, chef d’un parti peu estimé, Phocion, qui semblait favoriser les Macédoniens, ne laissa pas néanmoins d’être placé, à cause de sa valeur et de sa justice, à côté d’Éphialte, d’Aristide et de Cimon. Démosthène, au contraire, qui payait mal de sa personne sous les armes, comme dit Démétrius, et qui n’était pas complètement invincible à l’appât des présents ; Démosthène qui, tout en se montrant inaccessible à l’or de Philippe et de la Macédoine, ouvrit sa porte à celui qu’on envoyait de la haute Asie, de Suse et d’Ecbatane[25], et consentit à s’en souiller ; Démosthène, dis-je, était très-propre à louer, mais non à imiter les vertus de ses ancêtres.

Cependant il fut toujours, par sa conduite, bien au-dessus des orateurs de son temps, Phocion seul excepté ; il est certain, notamment, que son langage, quand il s’adressait au peuple, était plein de franchise : il gourmandait les passions de la multitude, il critiquait sévèrement ses écarts, comme on peut s’en convaincre à la lecture de ses harangues. Les Athéniens, au rapport de Théopompe, ayant voulu l’obliger d’accuser quelqu’un, il refusa ; et, comme le peuple en témoignait son mécontentement par des cris, il se leva : « Athéniens, dit-il, je Vous donnerai toujours mes conseils, quand même vous ne le voudriez pas ; mais je ne ferai jamais le métier de délateur, quand même vous le voudriez. » Sa manière d’agir à l’égard d’Antiphon marque bien tout son attachement pour le parti aristocratique. Antiphon avait été absous par l’assemblée du peuple, dans une affaire capitale. Démosthène reprit l’accusation, traduisit Antiphon devant l’Aréopage ; et, s’embarrassant peu de déplaire au peuple, il le convainquit d’avoir promis à Philippe de brûler l’arsenal d’Athènes, et le fit condamner à mort par les sénateurs. Démosthène se porta aussi accusateur de la prêtresse Théoris : il lui imputait plusieurs délits, et, entre autres, d’enseigner aux esclaves à tromper leurs maîtres ; et Théoris, sur les conclusions de l’orateur, fut punie du dernier supplice.

On assure que c’est Démosthène qui avait composé le plaidoyer qu’Apollodore prononça contre le général Timothée, et par lequel il le fit condamner à restituer au trésor public des sommes considérables. On attribue encore à Démosthène les discours contre Phormion et contre Stéphanus : ce qui fut justement blâmé ; car Phormion se défendit contre Apollodore avec un discours de Démosthène, lequel avait écrit, par conséquent, pour les deux parties adverses, comme s’il eût vendu à deux ennemis, pour se battre, deux épées sorties du même atelier.

Entre ses harangues publiques, celles qui sont contre Androtion, Timocrate et Aristocratès furent composées pour d’autres orateurs, parce qu’il n’avait point encore abordé les affaires publiques : en effet, il paraît les avoir écrites à l’âge de vingt-sept ou vingt-huit ans. Mais il prononça lui-même le discours contre Aristogiton, et celui des Immunités, qu’il fit, comme il le dit lui-même, en faveur de Ctésippus, fils de Chabrias, et, à ce que prétendent quelques-uns, parce qu’il voulait épouser la mère de ce jeune homme. Ce mariage n’eut pourtant pas lieu : il épousa une fille de Samos, suivant ce que rapporte Démétrius de Magnésie[26], dans son traité des Synonymes[27]. On ne sait pas d’une façon certaine si l’oraison contre Eschine sur la fausse ambassade fut réellement prononcée : toutefois Idoménée assure qu’Eschine ne fut absous, dans cette occasion, qu’à la majorité de trente voix ; mais, à en juger par les discours des deux orateurs sur la Couronne, il ne paraît pas que le fait soit bien authentique : ils ne disent ni l’un ni l’autre d’une manière claire et formelle que cette affaire ait été poussée jusqu’à un jugement définitif. Du reste, c’est une question que d’autres décideront mieux que moi.

La paix durait encore, que Démosthène avait déjà fait connaître quels principes guideraient sa conduite politique : il ne laissait rien passer, sans un contrôle sévère, de tout ce que faisait le Macédonien ; à chacun de ses actes, Démosthène jetait l’alarme parmi les Athéniens, et enflammait les cœurs contre le roi. Aussi Philippe tenait-il un compte tout particulier de la personne de Démosthène ; et, lorsqu’il vint, lui dixième, ambassadeur en Macédoine, le roi, après avoir écouté tous les autres, ne répondit avec soin qu’au discours de Démosthène. Cependant il ne lui fit pas les mêmes honneurs et ne lui donna pas les mêmes témoignages de bienveillance qu’aux autres ambassadeurs : Eschine et Philocratès furent surtout l’objet de ses prévenances. Lors donc que ces deux orateurs se mirent à vanter Philippe pour son éloquence, pour sa beauté, que dis-je ? pour le talent qu’il avait de bien boire, Démosthène, mécontent d’avoir été négligé, ne put s’empêcher de tourner ces louanges en raillerie. « Ces qualités, dit-il, sont celles d’un sophiste, d’une femme et d’une éponge : il n’y en a pas une dont on doive louer un roi. »

Bientôt les affaires publiques tournèrent à la guerre, d’un côté, par l’inquiétude de Philippe, qui ne pouvait vivre tranquille, de l’autre, par l’impatience des Athéniens, que ne cessait d’aviver Démosthène. Le premier conseil que donna l’orateur, ce fut d’aller au secours de l’Eubée, que ses tyrans avaient mise sous le joug de Philippe. Les Athéniens, d’après le décret dressé par Démosthène, passèrent dans l’île, et en chassèrent les Macédoniens. Démosthène vint ensuite au secours des Périnthiens et des Byzantins, qui étaient en guerre avec Philippe : il persuada au peuple de sacrifier son ressentiment, et d’oublier les sujets de plaintes que lui avaient donnés ces deux peuples dans la guerre des alliés ; et les Athéniens leur envoyèrent des troupes, qui les délivrèrent de Philippe. Il alla lui-même en ambassade chez les divers peuples de la Grèce, et il les anima si bien par ses discours, que tous, à l’exception d’un petit nombre, se soulevèrent contre le roi de Macédoine : on mit sur pied une armée de quinze mille hommes d’infanterie et de deux mille chevaux, sans compter les milices urbaines ; on fit avec zèle tous les fonds nécessaires pour l’entretien et la solde des étrangers. Ce fut alors, au rapport de Théophraste, que, les alliés ayant proposé qu’on fixât la quotité des contributions de chaque peuple, Crobylus le démagogue répondit : « La guerre ne se nourrit pas à une mesure réglée[28]. »

Ainsi donc toute la Grèce était soulevée et dans l’attente des événements ; les peuples et les villes de l’Eubée et de l’Achaïe, Corinthe, Mégare, Leucade et Corcyre avaient fait une ligue contre l’ennemi commun ; mais il restait encore à Démosthène l’affaire la plus importante : c’était d’attirer les Thébains dans la confédération, les Thébains, habitants d’une contrée limitrophe de l’Attique, qui avaient des troupes aguerries, et qui étaient alors, de tous les peuples de la Grèce, le plus renommé dans les armes[29]. Il n’était pas facile de gagner les Thébains, attachés et presque asservis à Philippe, par les services tout récents que leur avait rendus le roi dans la guerre phocique ; surtout parce que le voisinage d’Athènes et de Thèbes offrait aux deux villes de perpétuelles occasions de renouveler la guerre l’une avec l’autre.

Quoi qu’il en soit, Philippe, enflé du succès qu’il avait eu auprès d’Amphissa, se jeta brusquement sur l’Eubée, et s’empara de la Phocide. Les Athéniens étaient effrayés, personne n’osait monter à la tribune, l’incertitude et le silence régnaient dans l’assemblée ; Démosthène s’avança, et conseilla au peuple de solliciter les Thébains. Il encouragea les Athéniens par ses discours ; et, suivant son usage, il les remplit d’espérances. On l’envoya lui-même avec quelques autres en ambassade à Thèbes. Philippe, à ce que dit Marsyas[30], y dépêcha de son côté Amyntas et Cléarque, Macédoniens, et, avec eux, deux Thessaliens, Daochus et Thrasydéus, pour répondre aux allégations des ambassadeurs athéniens. Les Thébains ne se dissimulaient pas ce qui leur était le plus utile : ils avaient toujours sous les yeux les maux que leur avait causés la guerre phocique, et dont les plaies étaient encore saignantes. Mais la véhémence de l’Orateur ranima, comme dit Théopompe, le feu de leurs cœurs, enflamma leur ambition, et les aveugla sur toutes les suites de leurs démarches : ils bannissent toute crainte, toute prudence, toute reconnaissance même ; ils se laissent entraîner d’enthousiasme, par l’éloquence de Démosthène, au parti le plus honnête.

Ce succès de l’orateur parut si grand, si éclatant, que Philippe s’empressa d’envoyer des ambassadeurs pour demander la paix ; que la Grèce tout entière se dressa sur pied, dans l’attente de l’avenir ; que, non-seulement les généraux athéniens se conformaient aux ordres de Démosthène, mais encore les Béotarques eux-mêmes : Démosthène était à Thèbes, non moins qu’à Athènes, l’âme de toutes les assemblées ; chez l’un comme chez l’autre peuple, il était également chéri, également puissant : et, comme le remarque Théopompe, ce n’était pas sans un juste motif, ni par un simple caprice, car il avait tout droit à cet amour. Mais une divinité fatale, arbitre des révolutions, qui avait marqué, ce semble, pour cette époque, le terme de la liberté de la Grèce, fit avorter des entreprises si bien concertées, et annonça, par plusieurs signes, les événements qui devaient suivre. Ainsi la Pythie prononçait des oracles effrayants ; et l’on chantait une ancienne prophétie, tirée des recueils sibyllins :

Puissé-je être loin du combat qui se livrera sur les bords du Thermodon !

M’élever comme un aigle dans les nues, et contempler ce spectacle du haut des airs !
Le vaincu pleure, et le vainqueur a péri.


On dit que le Thermodon est un petit ruisseau de notre territoire de Chéronée, qui va se jeter dans le Céphise ; mais, aujourd’hui, nous ne connaissons aucun cours d’eau qui se nomme de la sorte. Toutefois nous conjecturons que celui qu’on appelle maintenant Hémon se nommait alors Thermodon : il passe le long du temple d’Hercule, près duquel les Grecs avaient établi leur camp ; et il est vraisemblable que la quantité de sang et de cadavres dont il fut rempli à la bataille, donna lieu à ce changement de nom[31]. Mais Duris prétend que le Thermodon n’est point une rivière. Des soldats, suivant lui, qui creusaient la terre pour dresser leur tente, trouvèrent une statuette de marbre, sur laquelle était gravée cette inscription : Thermodon portant dans ses bras une amazone blessée. Il cite à ce sujet un autre oracle ainsi conçu :

Attends le combat du Thermodon, oiseau au noir plumage ;
Là des cadavres humains te fourniront une abondante pâture.


Mais, sur ce point, il est difficile de savoir ce qui en est.

Démosthène, plein de confiance dans les armes des Grecs, singulièrement excité par la force et l’ardeur de ces troupes nombreuses, qui ne demandaient qu’à marcher contre les ennemis, ne voulait pas, dit-on, qu’on s’amusât à des oracles, ni qu’on prêtât l’oreille à des prophéties : il soupçonnait même la Pythie de philippiser ; il rappelait aux Thébains qu’Épaminondas, et aux Athéniens que Périclès, persuadés que c’était là de simples préceptes de lâcheté, ne suivaient que les lumières de la raison. Démosthène, jusqu’ici, se comporta en homme de cœur ; mais, dans la bataille, il ne fit rien d’honorable, rien qui répondît à l’énergie de ses discours : il abandonna honteusement son poste, et jeta ses armes, sans rougir, dit Pythéas, de démentir la devise gravée en lettres d’or sur son bouclier : À LA BONNE FORTUNE.

Philippe, dans l’excès de joie que lui causa sa victoire, oublia d’abord toute décence : il alla, plein de vin, insulter aux morts qui gisaient sur la plaine, et se mit à chanter, en scandant et en battant la mesure, les premiers mots du décret que Démosthène avait rédigé :

Démosthène, fils de Démosthène, Péanien[32],
A dit…


Mais, quand il fut revenu de son ivresse, et qu’il réfléchit en lui-même à la lutte terrible où il avait dû s’engager, il frissonna d’horreur, en pensant que l’éloquence et le crédit de cet orateur l’avaient obligé de risquer en un seul combat, et dans une petite partie d’une journée, son royaume et sa vie.

Le renom de Démosthène parvint jusqu’au roi de Perse, lequel fit passer à ses satrapes des sommes considérables, avec ordre de les lui donner, et de le traiter avec plus de distinction que tous les autres Grecs, comme le seul homme capable de susciter des embarras au Macédonien, et de le retenir en fomentant des troubles dans la Grèce. Cette manœuvre fut découverte depuis par Alexandre, qui trouva dans Sardes des lettres de Démosthène, et les registres des généraux du roi où étaient inscrites les sommes payées à l’orateur. Le désastre que la Grèce venait d’éprouver à Chéronée rendit une nouvelle audace aux orateurs ennemis de Démosthène : ils s’élevèrent avec force contre lui, et le citèrent en justice, pour lui demander compte de sa conduite ; mais le peuple, non content de le renvoyer absous, lui déféra de nouveaux honneurs : on le rappela au maniement des affaires, comme l’orateur le plus zélé pour le bien public ; et on le chargea de prononcer l’éloge funèbre des Athéniens morts à Chéronée, dont les ossements avaient été rapportés à Athènes pour y recevoir les honneurs de la sépulture. Ce choix prouve que le peuple n’était ni abattu ni flétri par son malheur, comme le prétend Théopompe dans ses lamentations tragiques : les distinctions et les honneurs qu’il prodiguait à celui qui avait conseillé la guerre tirent voir, au contraire, qu’il ne se repentait pas d’avoir suivi ses conseils.

Démosthène prononça donc l’oraison funèbre[33] ; mais il ne mit plus désormais son nom aux décrets qu’il proposa : il les inscrivit successivement du nom de chacun de ses amis, afin de conjurer sa malencontreuse fortune, jusqu’au moment où la mort de Philippe lui fit reprendre confiance en lui-même. Car Philippe ne survécut pas longtemps à sa victoire de Chéronée ; et c’est là, ce semble, ce que prédisait le dernier vers de l’oracle :

Le vaincu pleure, et le vainqueur a péri.


Démosthène fut secrètement informé de la mort du roi de Macédoine ; et, pour disposer par avance les Athéniens à bien espérer de l’avenir, il se rendit au conseil la joie peinte sur le visage, et raconta que, la nuit précédente, il avait eu un songe qui présageait aux Athéniens quelque grand bonheur ; et, peu de temps après, des courriers apportèrent la nouvelle de la mort de Philippe. Les Athéniens firent aussitôt des sacrifices pour remercier les dieux de l’heureuse nouvelle, et ils décernèrent une couronne à Pausanias[34]. Démosthène parut en public couronné de fleurs et magnifiquement vêtu, quoiqu’il n’y eût que sept jours qu’il avait perdu sa fille. Eschine, qui rapporte le fait, lui adresse, à cette occasion, de vifs reproches, et l’accuse de ne point aimer ses enfants ; mais c’est là, dans Eschine, une preuve de lâcheté et de mollesse, puisque c’est regarder les gémissements et les plaintes comme les marques d’une âme douce et aimante, et blâmer le courage qui fait supporter avec constance et résignation les calamités domestiques.

Quant à moi, je ne saurais approuver les Athéniens de s’être couronnés de fleurs et d’avoir fait des sacrifices pour la mort d’un roi qui, loin d’abuser de sa victoire, les avait traités dans leur malheur avec tant de douceur et d’humanité. Outre qu’ils s’exposaient à la vengeance céleste, il y avait peu de noblesse dans cette conduite : ils avaient honoré Philippe vivant, ils lui avaient décerné le titre de citoyen d’Athènes ; et, après qu’il est tombé sous les coups d’un assassin, ils ne peuvent contenir leur joie ; ils foulent aux pieds son cadavre, et chantent sur sa mort des airs de triomphe, comme si cette mort était l’œuvre de leur bravoure. Mais en même temps je loue Démosthène, qui laisse aux femmes le soin de pleurer, de gémir sur leurs malheurs personnels, et ne s’occupe que de ce qu’il croit utile à sa patrie. C’est, à mon gré, le caractère d’une âme généreuse et digne de gouverner, que de se tenir invariablement attaché au bien public, de soumettre ses chagrins et ses affaires domestiques aux intérêts de l’État, et de conserver la dignité du caractère dont on est revêtu, avec plus de soin encore que ne font les comédiens qui jouent les rôles de rois et de tyrans : nous ne les voyons pas pleurer ou rire sur le théâtre d’après leurs affections particulières, mais suivant que l’exigent les situations des personnages qu’ils représentent. D’ailleurs, s’il ne faut pas abandonner à lui-même l’homme qui vient d’éprouver un malheur, et lui refuser les consolations qui peuvent alléger ses peines ; si l’on doit tâcher d’alléger ses chagrins par des discours, et de porter sa pensée sur des objets agréables, comme on en use avec ceux qui ont mal aux yeux, en leur ordonnant de détourner leur vue des couleurs vives et éclatantes, pour la fixer sur les couleurs vertes et douces, quelle consolation plus puissante peut-on offrir à un homme affligé, que le bonheur de sa patrie, que le concours de la félicité publique avec son infortune personnelle, concours où les sentiments agréables amortissent les sentiments pénibles ? J’ai été amené à faire ces réflexions, parce que j’ai vu bien des personnes se laisser aller à la compassion, touchées, ou plutôt amollies par les déclamations que fait Eschine à ce propos.

Les villes formèrent, à l’instigation de Démosthène, une nouvelle ligue ; et les Thébains, à qui Démosthène avait fourni des armes, attaquèrent la garnison qui occupait leur ville, et tuèrent une grande partie des soldats. Les Athéniens se préparèrent à soutenir avec eux la guerre ; et Démosthène, qui ne quittait pas la tribune, écrivit en Asie aux généraux du roi de Perse, pour les engager à déclarer la guerre à Alexandre, qu’il appelait un enfant et un Margitès[35] ; mais, après qu’Alexandre eut mis ordre aux affaires de son pays, et fut entré dans la Béotie à la tête d’une armée, les Athéniens rabattirent beaucoup de leur fierté, et la véhémence de Démosthène s’éteignit. Abandonnés par les Athéniens, les Thébains furent réduits à se défendre seuls ; et leur ville périt[36]. Les Athéniens, dans le trouble extrême dont ils furent saisis, prirent le parti de députer vers Alexandre : Démosthène fut choisi pour l’ambassade avec quelques autres ; mais, redoutant la colère du roi, il revint sur ses pas quand il fut au Cithéron, et abandonna l’ambassade.

Alexandre envoie aussitôt demander qu’on lui livre dix orateurs, à ce que rapportent Idoménée et Duris ; mais la plupart des historiens, et les plus dignes de foi, n’en mettent que huit, Démosthène, Polyeucte, Éphialte, Lycurgue, Mœroclès, Damon, Callisthène et Charidémus. Ce fut alors que Démosthène conta aux Athéniens l’apologue des brebis qui livrèrent leurs chiens aux loups, se comparant, lui et ses compagnons, à des chiens qui combattaient pour le peuple, et traitant Alexandre le Macédonien de loup dévorant. « Nous voyons les marchands, leur dit-il encore, aller portant çà et là dans une écuelle une montre de leur blé, et vendre, au moyen de quelques grains, tout ce qu’ils en ont chez eux : de même en nous livrant vous vous livrez vous-mêmes, sans vous en douter. » Tel est le récit d’Aristobule de Cassandrie[37].

Les Athéniens délibéraient sur la demande d’Alexandre, et ne savaient quel parti prendre, lorsque Démade se chargea, pour cinq talents[38] que lui donnèrent les autres orateurs, d’aller seul en ambassade, et de solliciter leur grâce auprès du roi, soit qu’il comptât sur l’amitié d’Alexandre, soit qu’il espérât le trouver rassasié de vengeance, comme un lion dont la faim s’est assouvie dans le carnage. Démade réussit en effet à l’apaiser, obtint le pardon des orateurs, et réconcilia les Athéniens avec Alexandre.

Quand Alexandre fut loin de la Grèce, le crédit des autres orateurs se maintint dans tout son éclat, mais celui de Démade diminua beaucoup, pour se relever un moment lorsque le Spartiate Agis entra en campagne ; mais ce changement ne fut pas de longue durée. Les Athéniens ne bougèrent, Agis fut tué, et les Lacédémoniens écrasés. Ce fut à cette époque qu’on reprit, contre Ctésiphon, l’affaire de la couronne : l’accusation avait été intentée sous l’archonte Charondas, peu de temps avant la bataille de Chéronée ; elle ne fut jugée que dix ans après, sous l’archonte Aristophon. Jamais cause publique n’eut plus de retentissement, tant par le renom des orateurs que par le courage des juges. Malgré le crédit dont jouissaient les accusateurs de Démosthène, soutenus de tout le crédit des Macédoniens, les juges, loin de donner leurs suffrages contre lui, prononcèrent une éclatante absolution ; jusque-là qu’Eschine n’eut pas pour lui le cinquième des voix[39]. Honteux de sa défaite, il sortit de la ville incontinent, et alla se réfugier à Rhodes et dans l’Ionie, où il passa le reste de ses jours à donner des leçons d’éloquence.

Peu de temps après, Harpalus vint d’Asie à Athènes : il s’était enfui d’auprès d’Alexandre, parce qu’il s’était rendu coupable, pour satisfaire à ses prodigalités, de malversations considérables, et parce qu’il craignait Alexandre, devenu redoutable à ses amis mêmes. Il implorait la protection du peuple, et se remettait à sa discrétion, lui, ses richesses et ses vaisseaux. Les autres orateurs, éblouis par l’éclat de l’or, se déclarèrent pour lui, et conseillèrent aux Athéniens d’admettre la demande, et de sauver ce suppliant. Démosthène ouvrit d’abord l’avis de renvoyer Harpalus, de peur de jeter la ville dans une guerre, pour un sujet injuste, et sans nécessité. Peu de jours après, comme on faisait l’inventaire des richesses, Harpalus s’aperçut que Démosthène considérait avec plaisir une coupe du roi, dont il admirait la ciselure et la forme : il le pria de la prendre dans ses mains, pour juger de ce qu’en pesait l’or. Démosthène, étonné du poids, demanda de combien elle était. « De vingt talents[40], » répondit Harpalus en souriant ; et, le soir même, à l’entrée de la nuit, il lui envoya la coupe avec les vingt talents. Harpalus s’entendait à juger, par l’épanouissement du visage et par la vivacité des regards, du caractère d’un homme et de son amour pour l’argent. Démosthène ne résista point à l’appât : frappé de ce présent, comme s’il eût reçu une garnison chez lui, le voilà tout dévoué aux intérêts d’Harpalus : il se rendit le lendemain à l’assemblée, le cou enveloppé de laine et de bandelettes ; et, comme on l’invitait à se lever et à dire son avis, il fit signe qu’il avait une extinction de voix. Les plaisants raillèrent à ce propos : « Notre orateur, dirent-ils, a été pris cette nuit, non d’une esquinancie, mais d’une argyrancie[41]. » Tout le monde sut bientôt le présent que lui avait fait Harpalus ; et, quand il voulut parler pour justifier sa conduite, le peuple refusa de l’écouter, et témoigna par des cris son indignation et sa colère. Alors un plaisant se leva, et dit : « Athéniens, refuserez-vous d’écouter celui qui tient la coupe[42] ? »

On renvoya d’Athènes Harpalus ; et, dans la crainte qu’Alexandre ne demandât compte des richesses que les orateurs avaient pillées, on en fit une recherche sévère, et l’on alla fouiller dans leurs maisons, excepté dans celle de Calliclès, fils d’Arrhénidas. Ce fut la seule qu’on respecta, dit Théopompe, parce qu’il venait de se marier, et que la nouvelle épouse y était. Démosthène suivit l’impulsion, et proposa lui-même un décret qui chargeait l’Aréopage d’informer sur cette affaire, et de punir ceux qu’il reconnaîtrait coupables de s’être laissé corrompre. Il comparut devant le tribunal ; mais il fut un des premiers contre lesquels le Sénat porta la sentence : il fut condamné à une amende de cinquante talents[43]. La sentence le constituait prisonnier jusqu’à ce qu’il eut payé la somme.

La honte de cette flétrissure, et la faiblesse de son tempérament, qui ne lui permettait pas de supporter la prison, furent, dit-on, les motifs qui le déterminèrent à s’enfuir : il trompa une partie de ses gardes ; et les autres facilitèrent son évasion. On conte que, comme il n’était pas encore loin de la ville, il aperçut quelques-uns de ses ennemis qui couraient après lui : il chercha d’abord à se cacher ; mais ils l’appelèrent par son nom, et, l’ayant bientôt joint, ils le prièrent d’accepter d’eux quelque argent pour faire son voyage, qu’ils lui apportaient tout exprès, l’assurant que c’était le seul motif qu’ils eussent eu de le suivre ; ils l’exhortèrent à prendre courage, et à supporter son infortune sans trop d’impatience. Démosthène alors redoubla ses plaintes et ses gémissements : « Et comment, leur dit-il, se résigner, sans de vifs regrets, à quitter une ville où l’on a des ennemis si généreux, qu’on trouverait à peine ailleurs de pareils amis ? »

Il donna de grandes marques de faiblesse pendant son exil, qu’il passa tantôt à Égine, tantôt à Trézène : il ne portait jamais les yeux sur l’Attique sans verser des larmes ; et l’on rapporte des mots de lui qui n’annonçaient aucun courage, et qui répondaient mal à son énergie politique d’autrefois. En sortant d’Athènes il avait, dit-on, levé les mains vers l’acropole ; et, s’adressant à Minerve : « Protectrice de notre ville, s’était-il écrié, comment peux-tu prendre intérêt à ces trois bêtes farouches, la chouette, le dragon et le peuple ? » Tous les jeunes gens qui venaient le voir et s’entretenir avec lui, il les détournait de s’entremettre du gouvernement. « Si dès le commencement, disait-il, on m’eût présenté deux chemins, celui de la tribune et des assemblées, ou celui d’une mort certaine, et que j’eusse pu prévoir tous les maux qui m’attendaient dans la carrière politique, les craintes, les jalousies, les calomnies, les luttes qui en sont inséparables, je me serais jeté tête baissée dans le chemin de la mort. »

Il était encore dans son exil lorsque Alexandre mourut. La Grèce se ligue de nouveau ; Léosthène se signale par sa valeur, assiège Antipater dans Lamia, et l’enferme d’un mur de circonvallation[44]. L’orateur Pythéas et Callimédon Carabus, tous deux bannis d’Athènes, se rangèrent du parti d’Antipater : ils parcouraient les villes avec les amis et les ambassadeurs d’Antipater, et empêchaient les Grecs de quitter son alliance pour s’attacher aux Athéniens. Mais Démosthène se réunit aux ambassadeurs d’Athènes, et seconda leurs efforts de tout son pouvoir, en persuadant aux Grecs de tomber sur les Macédoniens, et de les chasser de la Grèce. En Arcadie, au rapport de Phylarque, Pythéas et Démosthène eurent ensemble une très-vive querelle. Ils parlaient, dans l’assemblée, l’un pour les Macédoniens, et l’autre pour les Grecs. « Nous ne doutons pas, disait Pythéas, qu’une maison où l’on porte du lait d’ânesse ne soit affligée de quelque maladie : c’est aussi la marque sûre qu’une ville est malade, quand on y voit entrer des ambassadeurs athéniens. » Mais Démosthène, rétorquant la comparaison : « De même, dit-il, qu’on ne porte du lait d’ânesse dans une maison que pour la guérir, de même les Athéniens n’entrent jamais dans une ville que pour y ramener la santé. »

Le peuple d’Athènes, charmé de cette heureuse repartie, rendit un décret pour le rappel de Démosthène ; et ce fut Démon le Péanien, cousin de Démosthène, qui dressa ce décret. Une trirème fut envoyée pour le prendre à Égine. Quand il monta du Pirée à la ville, tous les magistrats, tous les prêtres, suivis du peuple entier, allèrent au-devant de lui, et le reçurent avec de vives démonstrations de joie. Démétrius de Magnésie rapporte qu’en ce moment Démosthène leva les mains au ciel, et se félicita d’une journée si glorieuse, qui le ramenait dans sa patrie plus honorablement qu’Alcibiade, car c’était de leur plein gré, et non point en cédant à la force, qu’ils le recevaient au milieu d’eux.

Cependant l’amende à laquelle il avait été condamné subsistait toujours, et il n’était pas permis de lui en faire grâce : on éluda la loi par un subterfuge. C’était l’usage, dans le sacrifice qu’on faisait tous les ans à Jupiter Sauveur, de payer une somme d’argent à ceux qui préparent et ornent l’autel du dieu : on en chargea cette année-là Démosthène, et on lui compta les cinquante talents auxquels montait son amende.

Mais il ne jouit pas longtemps du plaisir de se revoir dans sa patrie ; car les affaires des Grecs furent bientôt après complètement ruinées : au mois Métagitnion[45], se donna la bataille de Cranon[46] ; au mois Boëdromion[47], les Athéniens reçurent une garnison macédonienne dans Munychie ; et Démosthène mourut dans le mois Pyanepsion[48]. Voici comment.

Lorsque Démosthène et ceux de son parti apprirent qu’Antipater et Cratère marchaient sur Athènes, ils se hâtèrent de sortir de la ville ; et le peuple les condamna à mort sur un décret que Démade avait dressé. Ils se dispersèrent chacun de son côté, et Antipater envoya, pour les prendre, des soldats qui avaient à leur tête Archias, celui qu’on surnommait Phygadothère[49] : il était originaire de Thurium[50] ; son premier métier avait été, dit-on, celui d’acteur tragique ; et Polus d’Égine, l’acteur le plus parfait de la Grèce, est cité comme un de ses disciples. Mais Hermippus place Archias au nombre des disciples du rhéteur Lacritus[51] ; et, suivant Démétrius, il avait étudié la philosophie sous Anaximène. Cet Archias donc, ayant trouvé à Égine l’orateur Hypéride, Aristonicus de Marathon, et Himéréus, frère de Démétrius de Phalère, qui s’étaient réfugiés dans le temple d’Ajax, il les arracha de leur asile, et les envoya à Cléones[52], vers Antipater ; et là ils furent mis à mort : on prétend même qu’Antipater fit couper la langue à Hypéride. Archias, informé que Démosthène avait trouvé un asile dans le temple de Neptune à Calaurie[53], passa dans l’île sur de petits bateaux ; et, étant débarqué avec une troupe de soldats thraces, il voulut persuader à Démosthène de sortir du temple, et de venir avec lui trouver Antipater, affirmant qu’il ne lui ferait aucun mal. Mais Démosthène avait eu, la nuit précédente, pendant son sommeil, un songe étrange. Il avait cru se voir luttant contre Archias à qui jouerait le mieux une tragédie : pour l’action, c’était lui-même qui l’emportait ; mais son rival triompha par la richesse des costumes et des décorations. Aussi Archias eut beau faire, dans ses discours, un grand étalage d’humanité ; Démosthène, levant les yeux sur lui, assis comme il était : « Archias, dit-il, jamais je n’ai cru à tes paroles, quand tu jouais ton rôle au théâtre ; tu ne me feras pas davantage croire aujourd’hui à tes promesses. » À cette réponse, Archias s’emporte, et commence à menacer. « Maintenant, reprit Démosthène, tu parles en homme inspiré par le trépied de Macédoine ; tout à l’heure ce n’était que le langage d’un comédien : attends donc un peu que j’aie écrit chez moi pour donner mes derniers ordres. »

En disant ces mots, il se retira dans l’intérieur du temple ; puis, prenant ses tablettes comme pour écrire, il porta le roseau à sa bouche et le mordit, geste qui lui était habituel quand il méditait ou composait quelque discours : après l’y avoir tenu quelque temps, il se couvrit de sa robe, et pencha la tête. Les soldats qui se tenaient à la porte du temple se moquaient de ce qu’ils prenaient pour de la pusillanimité, et le traitaient de lâche et de mou. Archias s’approcha de lui, et l’engagea à se lever ; et, lui répétant les mêmes propos, il lui promit derechef sa rentrée en grâce auprès d’Antipater. Démosthène, qui sentit que le poison avait produit tout son effet, se découvrit, et, fixant ses regards sur Archias : « Tu peux maintenant, lui dit-il, jouer le rôle de Créon dans la tragédie[54], et faire jeter ce corps sans sépulture. Ô Neptune ! ajouta-t-il, je sors encore vivant de ton temple ; mais Antipater et les Macédoniens n’ont pas laissé ton sanctuaire même pur de leurs profanations. » Comme il disait ces mots, il se sentit trembler et chanceler : il demanda qu’on le soutint pour marcher ; et, au moment où il passait devant l’autel du dieu, il tomba, et rendit l’âme en poussant un soupir.

Ariston rapporte que Démosthène avait pris le poison, comme nous venons de le dire, en suçant le bout du roseau. Un certain Pappus, dont les Mémoires ont servi de matériaux à Hermippus pour son histoire, dit que, lorsque Démosthène fut tombé au pied de l’autel, on trouva dans ses tablettes un commencement de lettre ainsi conçu : « Démosthène à Antipater ; » mais il n’y avait que ces seuls mots. Comme on était surpris qu’il fût mort si promptement, les Thraces qui étaient à la porte racontèrent qu’ils lui avaient vu tirer d’un linge quelque chose qu’il avait porté à sa bouche ; ils avaient cru que c’était de l’or qu’il avalait, mais c’était du poison. Une jeune esclave qui le servait, et qu’Archias interrogea, dit que Démosthène portait depuis longtemps sur lui ce nouet de linge, comme une amulette. Ératosthène assure qu’il avait toujours du poison dans un anneau creux, qu’il portait en guise de bracelet. Mais il n’est pas nécessaire de rapporter les différentes traditions des historiens sur le genre de sa mort, elles sont en trop grand nombre : je ne dois pourtant point omettre celle de Démocharès, parent de Démosthène[55]. Suivant lui, Démosthène ne mourut pas du poison : les dieux, par une faveur et une providence particulières, lui envoyèrent une mort prompte et douce, pour le soustraire à la cruauté des Macédoniens.

Il mourut le 16 du mois Pyanepsion[56] jour le plus triste de la fête des Thesmophories[57], celui où les femmes jeûnent jusqu’au soir, assises à terre dans le temple de la déesse. Peu de temps après, le peuple athénien rendit à sa mémoire les honneurs qu’il méritait : on lui éleva une statue de bronze, et l’on décréta que l’aîné de ses descendants serait, à perpétuité, nourri dans le Prytanée. On grava sur le piédestal cette inscription si connue :

Si ta force, Démosthène, avait égalé ton génie,
Jamais le Mars macédonien n’eût commandé dans la Grèce.


Ceux qui veulent que Démosthène ait fait lui-même cette inscription à Calaurie, avant de prendre le poison, ne savent vraiment ce qu’ils disent. Mais voici une aventure qui était arrivée, me dit-on, peu de temps avant mon voyage d’Athènes. Un soldat, appelé en justice par son capitaine, mit tout ce qu’il avait d’argent dans les mains de la statue de Démosthène, qui avait les mains jointes et les doigts entrelacés. Un petit platane avait poussé près de là, dont les feuilles, ou poussées par le vent, ou placées par le soldat lui-même, sur les mains de la statue, cachèrent longtemps l’or qu’il y avait mis en dépôt. Le soldat, à son retour, retrouva sa somme. La chose fit du bruit dans la ville ; et plusieurs beaux esprits composèrent à qui mieux mieux des vers sur le désintéressement de Démosthène.

Démade ne jouit pas longtemps de sa gloire nouvellement acquise : la justice divine, qui voulait venger la mort de Démosthène, le conduisit en Macédoine pour y recevoir, de la main même de ceux dont il avait été le vil flatteur, la juste punition de son crime. Déjà il leur était odieux ; et il commit, dans cette occasion, une faute dont il lui fut impossible de se justifier. On surprit une lettre de lui, par laquelle il invitait Perdiccas à entrer en armes dans la Macédoine, et à délivrer la Grèce, qui ne tenait plus qu’à un fil usé et pourri : c’est ainsi qu’il désignait Antipater. Dinarchus le Corinthien se porta pour son accusateur, et le convainquit d’être l’auteur de la lettre. Cassandre, dans le premier mouvement de sa colère, massacra son fils entre ses bras, et ordonna qu’on le fit mourir lui-même. Ainsi Démade put se convaincre, au prix des plus affreuses calamités, que les traîtres sont toujours les premiers à se vendre eux-mêmes : c’était ce que Démosthène lui avait souvent prédit, et ce qu’il n’avait jamais voulu croire.

Voilà, mon cher Sénécion, la vie de Démosthène, d’après ce que j’ai recueilli dans mes lectures et dans mes conversations.


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  1. Sossius Sénécion, le même auquel Plutarque a déjà adressé les Vies de Thésée et de Romulus, qui sont dans le premier volume.
  2. Voyez la Vie de Périclès dans le premier volume.
  3. L’île de Céos avait produit deux poêles fameux, Simonide et Bacchylide, et c’est à Égine qu’était né Polus, le célèbre acteur tragique.
  4. Poète tragique un peu postérieur à Sophocle et à Euripide.
  5. Rhéteur sicilien, qui vivait du temps d’Auguste.
  6. Près de quatre vingt-dix mille francs de notre monnaie.
  7. Poète comique contemporain de Démosthène.
  8. Καὶ ταῦτα μὲν δὴ ταύτῃ, ou plutôt ταῦτα μὲν δὴ ταῦτα, est une formule de transition assez fréquente en effet dans Platon.
  9. Sur les confins de l’Attique et de la Béotie, du côté de l’Eubée.
  10. Environ neuf cents francs de notre monnaie.
  11. Cicéron et Quintilien rapportent ce fait comme indubitable.
  12. Alcidamas n’est guère connu que par les attaques fréquentes d’Aristote dans sa Rhétorique, qui donneraient à croire que c’était un maître d’un goût fort suspect.
  13. Dix-sept ans.
  14. On ne trouve pas dans Thucydide l’expression que Plutarque semble lui emprunter. On a conjecturé qu’il y avait ici quelque chose de corrompu dans le texte, et que Plutarque avait probablement parlé de l’ardeur avec laquelle Démosthène s’était mis à étudier les écrits de Thucydide. Mais la phrase est très-claire, et l’on ne voit pas bien ce que l’on y pourrait substituer.
  15. On ne sait pas s’il s’agit ici du dème attique de ce nom, ou d’une ville d’Éolie, ou d’une autre dans l’île de Lemnos, qui s’appelaient de même.
  16. C’est-à-dire vendeur de vieux haillons.
  17. Au commencement de ce discours.
  18. Ce personnage est inconnu d’ailleurs.
  19. Un des dèmes de l’Attique.
  20. Le nom de Chalcus, χαλκός, signifie airain.
  21. Iliade, xx, 407.
  22. Environ deux mille sept cents francs de notre monnaie.
  23. Il était de Rhodes, et avait composé un Traité des devoirs, d’où Cicéron a tiré une partie du sien.
  24. L’orateur qui fut le rival de Périclès et le soutien du parti aristocratique dans Athènes.
  25. C’est l’or qu’Artaxerxès envoyait en Grèce pour s’y faire des partisans.
  26. Historien contemporain de Pompée.
  27. D’autres lisent homonymes, parce que Démétrius avait composé un ouvrage sur les écrivains qui avaient porté le même nom. Il paraît pourtant aussi qu’il en avait fait un autre sur les mots qui ont le même sens.
  28. Allusion à la manière dont on rationnait la nourriture des esclaves.
  29. Depuis les victoires de Pélopidas et d’Épaminondas.
  30. Frère d’Antigonus, celui qui régna en Macédoine après la mort d’Alexandre. Il avait composé un ouvrage sur l’histoire de la Macédoine.
  31. Hémon signifie ensanglanté, venant du mot αἷμα, sang.
  32. Ces première mots du décret forment en grec un vers iambique trimètre.
  33. Il y a, dans les œuvres de Démosthène, une oraison funèbre qu’on donne pour celle qu’il a prononcée dans cette circonstance ; mais les anciens eux-mêmes la regardaient déjà comme apocryphe.
  34. Le meurtrier de Philippe.
  35. Personnage ridicule qui était le héros d’un poème satirique attribué par les uns à Homère, par les autres à Pigrès, et dont le nom était devenu synonyme d’indolent et de stupide.
  36. Voyez la Vie d’Alexandre dans le troisième volume.
  37. Le compagnon et l’historien d’Alexandre.
  38. Environ trente mille francs de notre monnaie.
  39. Il fallait que l’accusateur eût la moitié plus un cinquième des voix, sinon il était condamné à une amende de mille drachmes, neuf cents francs environ de notre monnaie.
  40. Environ cent vingt mille francs de notre monnaie.
  41. Du mot qui signifie argent.
  42. Allusion à l’usage des festins : celui à qui l’on avait passé la coupe devait chanter une chanson.
  43. Environ trois cent mille francs de notre monnaie.
  44. Voyez la Vie de Phocion dans le troisième volume.
  45. Correspondant, pour la plus grande partie, au mois d’août.
  46. Ville de Thessalie où les Grecs furent défaits par Antipater et Cratère. Voyez la Vie de Phocion dans le troisième volume.
  47. Le mois qui suit Métagitnion.
  48. Correspondant, pour la plus grande partie, au mois de novembre.
  49. C’est-à-dire le limier des fuyards.
  50. Colonie d’Athènes dans la Grande-Grèce, au lieu où avait existé autrefois Sybaris.
  51. Probablement celui contre lequel Démosthène a fait le discours que nous possédons encore.
  52. Ville d’Argolide, entre Argos et Corinthe.
  53. Petite île en face de Trézène.
  54. Allusion à la manière dont Créon, dans l’Antigone, traite le corps de Polynice.
  55. Il était son neveu, fils d’une de ses sœurs, et avait composé une histoire de ce qui s’était passé de son temps à Athènes.
  56. Ce jour correspond, pour cette année, la troisième de la 114e olympiade, à notre 11 novembre.
  57. Fêtes en l’honneur de Cérès législatrice.