Vies des hommes illustres/Marius

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Vies des hommes illustres
Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (2p. 390-452).
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CAÏUS MARIUS.


(De l’an 157 à l’an 86 avant J.-C.)

Nous ne saurions donner à Caïus Marius un troisième nom, pas plus qu’à Quintus Sertorius, celui qui fut le maître de l’Espagne, ou à Lucius Mummius, celui qui détruisit Corinthe[1]. Car le nom d’Achaïque que porta ce dernier, n’était qu’un surnom tiré de sa victoire, comme celui d’Africain donné à Scipion, et celui de Macédonique à Métellus. C’est par cette raison surtout que Posidonius croit convaincre d’erreur ceux qui pensent que le nom propre des Romains est le troisième, comme Camille, Marcellus, Caton ; car il suivrait de là que ceux qu’on désigne par deux noms seulement n’auraient pas de nom propre. Posidonius ne s’aperçoit pas que, par ce raisonnement, il fait, d’un autre côté, que les femmes sont sans nom propre ; puisqu’on ne donne à aucune le premier des noms, que Posidonius pense être, chez les Romains, le nom propre[2], tandis que des deux autres l’un, suivant lui, serait le nom commun, le nom de la famille, les Pompéius, les Mallius, les Cornélius, comme qui dirait les Héraclides et les Pélopides, et l’autre serait un surnom formé d’une épithète prise du caractère de l’individu, de ses actions, de ses qualités ou de ses défauts corporels : ainsi Macrinus[3], Torquatus[4], Sylla[5] ; comme sont chez nous Mnémon[6], Grypus[7], Callinicus[8]. Mais, sur cette question, l’irrégularité de l’usage fournirait ample matière à controverse[9].

Quant à la figure de Marius, nous avons vu, à Ravenne en Gaule[10], une statue de marbre qui répond exactement à ce que l’on dit de la rudesse et de l’âpreté de son caractère. Doué d’une complexion robuste, né pour la guerre, son éducation fut militaire bien plus que civile : aussi était-il incapable de modération dans l’usage du pouvoir. On dit qu’il n’apprit pas les lettres grecques, et qu’il ne voulut faire usage de cette langue dans aucune affaire importante : c’était, selon lui, chose ridicule d’apprendre une langue enseignée par des esclaves. Cependant, après son deuxième triomphe, à l’occasion de la dédicace d’un temple, il donna des jeux grecs, et il vint au théâtre ; mais il ne fit que s’y asseoir, et s’en alla aussitôt après. Le philosophe Xénocrate avait dans le caractère quelque chose d’un peu farouche, à raison de quoi Platon lui disait souvent : « Ô mon cher Xénocrate, sacrifie aux Grâces. » De même si l’on avait pu persuader à Marius de sacrifier aux Grâces et aux Muses grecques, il n’aurait point couronné par une fin hideuse les faits glorieux de sa vie militaire et politique, en se précipitant par ressentiment, par une ambition intempestive, par une avidité que rien ne pouvait assouvir, dans une vieillesse sanguinaire et féroce. C’est ce que l’on reconnaîtra bientôt par le récit de ses actions mêmes.

Il naquit de parents fort obscurs, pauvres, et vivant du travail de leurs mains. Son père se nommait, comme lui, Marius, et sa mère Fulcinia. Ce n’est que tard qu’il vit Rome, et qu’il goûta des mœurs de la ville ; jusqu’alors il avait vécu à Cirrhéaton[11] village du territoire d’Arpinum, d’une vie fort dure en comparaison de la douceur et de la politesse de celle qu’on menait à Rome, mais sage, et conforme à l’éducation des Romains d’autrefois. Il fit ses premières armes dans une expédition contre les Celtibériens, lorsque Scipion l’Africain assiégea Numance. Le général le remarqua entre les autres jeunes gens pour son courage mâle, et pour sa facilité à accepter la nouvelle discipline que Scipion introduisit dans une armée corrompue par la mollesse et le luxe. On dit aussi que le général l’avait vu attaquer en sa présence un ennemi corps à corps et le renverser à terre. Il tâchait donc de se l’attacher par des récompenses honorifiques. En outre, un jour après souper, comme on parlait de généraux, un des convives, soit qu’il doutât réellement, soit pour faire plaisir à Scipion, lui demanda quel général et quel chef le peuple romain aurait après lui pour le remplacer. Scipion frappant doucement sur l’épaule de Marius, qui était assis au-dessous de lui : « Peut-être bien celui-ci, répondit-il ; » tant ils étaient heureusement nés tous deux, l’un pour annoncer sa grandeur future dès sa jeunesse, l’autre pour comprendre par le début quelle serait la fin !

Cette parole, dit-on, comme une révélation divine, éleva les espérances de Marius. Il se jeta dans les affaires publiques, et obtint le tribunat par la protection de Cécilius Métellus, de la maison duquel il était client de père en fils. Pendant son tribunat, il proposa une loi sur les suffrages, qui paraissait enlever aux nobles leur influence dans les jugements. Le consul Cotta se leva pour repousser cette proposition, et engagea le Sénat à s’y opposer en masse, et à citer Marius à comparaître à sa barre pour y rendre compte de sa conduite. Ce décret fut rendu, et Marius entra au Sénat non point avec l’embarras d’un jeune homme que ne recommandait aucune action d’éclat et qui n’était qu’au début de sa carrière politique, mais avec cet air assuré que lui donnaient par avance les exploits qu’il devait accomplir un jour. Il menaça Cotta de le traîner en prison, s’il ne révoquait son décret. Celui-ci, se tournant alors vers Métellus, lui demanda son avis ; et Métellus se rangea à l’opinion du consul. Alors Marius fit entrer le licteur, et lui ordonna d’emmener Métellus en prison. Métellus réclamait l’appui des autres tribuns ; mais pas un ne le secourut, et le Sénat fut contraint décéder, et d’abandonner le décret. Marius sortit triomphant, s’en alla à l’assemblée du peuple, et fit adopter sa loi. On le regarda dès lors comme un homme inflexible à la crainte, inébranlable à toutes les considérations, qui saurait résister avec fermeté au Sénat, et exercer sa charge dans l’intérêt du peuple. Cependant il fit bientôt après changer par un autre acte public l’opinion qu’on avait conçue de lui. On proposait une loi sur une distribution de blé aux plébéiens : il y opposa la plus forte résistance, et son avis l’emporta ; ce qui le fit honorer également des deux partis, comme un homme qui ne cherchait à plaire ni aux uns ni aux autres, au préjudice du bien général.

Après son tribunat, il demanda la grande édilité ; car il y a deux sortes d’édiles : les uns tirent leur nom d’une chaise à pieds recourbés sur laquelle ils siègent lorsqu’ils exercent leurs fonctions[12] ; les édiles inférieurs sont appelés édiles plébéiens. Lorsqu’on a élu ceux du premier ordre, on passe aussitôt à l’élection des autres. Marius donc voyant bien qu’il allait manquer la grande édilité, se retourna vers l’édilité inférieure, et la demanda. Cette conduite parut d’une confiance trop tenace, et il fut exclu. Deux refus en un même jour, échec jusqu’alors inouï, ne lui firent rien rabattre de ses prétentions ; au contraire, peu de temps après il brigua la préture, et il faillit encore échouer : élu le dernier, on l’accusa d’avoir usé de corruption. Les soupçons étaient principalement fondés sur ce que l’on avait vu un des gens de Cassius Sabacon en dedans du parc, et mêlé à ceux qui votaient : Sabacon était ami intime de Marius. Interpellé par les juges, Sabacon répondit que la chaleur était si grande qu’il avait eu soif, qu’il avait demandé de l’eau fraîche, et qu’un de ses gens était venu avec un vase plein jusqu’à lui, et s’était retiré aussitôt. Quoi qu’il en fût, les censeurs de l’année suivante chassèrent Sabacon du Sénat ; et il parut avoir mérité sa dégradation, soit parce qu’il avait porté un faux témoignage, soit à cause de son intempérance. Caïus Hérennius, appelé aussi en témoignage contre Marius, allégua qu’il était contraire aux usages antiques que l’on déposât dans une affaire qui concernait un client ; que la loi affranchissait de cette obligation les patrons (c’est le nom que les Romains donnent aux protecteurs d’une famille), et que les parents de Marius et Marius lui-même avaient toujours été les clients de la maison des Hérennius. Les juges admirent cette excuse ; mais Marius répondit à Hérennius que, du moment qu’il avait été élu à une magistrature, il était sorti de clientèle. Ce qui n’était pas tout à fait vrai ; car toute magistrature n’a pas le privilège d’affranchir de leurs devoirs envers le patron, ceux qui l’ont obtenue, non plus que leur famille, mais celles-là seulement auxquelles la loi accorde la chaise curule. Dans les premiers jours du jugement toutefois, l’affaire de Marius allait mal ; les juges se montraient fort indisposés ; le dernier jour, contre toute attente, il échappa à une condamnation, parce que les suffrages s’étaient partagés également.

Il ne fit rien dans sa préture qui lui attirât de bien grands éloges ; mais, après qu’il fut sorti de charge, le sort lui assigna pour province l’Espagne ultérieure[13] ; et l’on rapporte qu’il purgea de brigands sa province, dont les mœurs étaient encore barbares et sauvages, car les Ibériens n’avaient pas encore cessé, jusqu’alors, de regarder le brigandage comme la plus belle chose du monde. Il avait abordé la carrière politique dépourvu de fortune et d’éloquence, deux sources de popularité où puisaient les personnages les plus distingués de ce temps. Mais l’élévation de ses sentiments, son ardeur infatigable, sa vie toute populaire, le recommandaient aux yeux de ses concitoyens : par là il croissait en considération, puis en autorité. Ainsi il fit un mariage brillant en épousant Julie, de l’illustre maison des Césars, et tante de César qui devint dans la suite le plus grand des Romains, et qui, sans doute à raison de cette parenté, releva les honneurs de Marius, comme il a été rapporté dans sa Vie[14]. On rend témoignage à la continence de Marius et à sa patience dans la douleur : voici une preuve qu’il en donna dans une opération qu’il se fit faire. Il paraît qu’il avait les deux jambes couvertes de varices considérables ; contrarié de cette difformité, il résolut de se mettre entre les mains d’un médecin. D’abord il présenta une jambe, sans vouloir qu’on le liât, et supporta en silence, sans faire un mouvement, sans pousser un soupir, sans aucune altération dans les traits, des douleurs excessives, pendant qu’on lui coupait les chairs ; mais, quand le médecin voulut passer à l’autre jambe, il ne la donna point, et dit : « Je vois que l’amendement ne compenserait pas la douleur. »

Cependant Cécilius Métellus, proclamé consul et chargé de la guerre contre Jugurtha, emmena Marius en Libye en qualité de lieutenant. Là, Marius, qui se voyait en position de faire de grandes choses et de signaler son courage dans les combats, ne se mit point en peine de servir à l’élévation de Métellus, comme faisaient les autres, et de rapporter toutes ses actions à la gloire de son général. À son avis, c’était moins Métellus qui l’avait appelé à cette charge que la Fortune elle-même ; c’était elle, pensait-il, qui lui fournissait l’occasion la plus favorable, et en même temps le conduisait sur un théâtre propre aux plus grands exploits. Aussi donna-t-il des preuves signalées de sa vaillance. Il y a dans la guerre bien des difficultés et des peines : pour lui, jamais il ne craignit les travaux les plus rudes ; et il ne dédaignait pas les moindres. Il se montrait supérieur à ses égaux en sagesse et en prévoyance ; avec les soldats il rivalisait de simplicité dans le vivre, de patience dans les fatigues, et il se concilia ainsi l’affection de toute l’armée. Car c’est, en général, ce semble, une consolation pour ceux qui travaillent d’avoir des compagnons qui partagent volontairement leurs travaux, et qui en font disparaître pour ainsi dire la contrainte. Et c’était un spectacle agréable pour le soldat romain qu’un chef mangeant le même pain que lui trempé dans du vinaigre[15], couchant sur un lit grossier, mettant avec lui la main à l’œuvre, et travaillant aux fossés et aux retranchements. En effet, le général qu’on estime, c’est bien moins celui qui donne des honneurs et de l’argent que celui qui prend sa part à la fatigue et au danger ; et les soldats aiment plus celui qui veut bien travailler avec eux que celui qui les laisse s’abandonner à l’oisiveté. Telle était la conduite de Marius ; et il s’attachait ainsi les troupes. Bientôt la Libye, bientôt Rome même fut remplie de son nom et de sa réputation ; car ceux du camp écrivaient à leurs amis de Rome qu’on ne mettrait fin à la guerre contre le Barbare, qu’on n’en serait débarrassé que quand on aurait élu consul Caïus Marius.

Métellus ne pouvait cacher le chagrin qu’il en ressentait ; mais ce qui lui fit le plus de peine, ce fut l’affaire de Turpilius. Cet homme était héréditairement lié d’hospitalité avec Métellus, et il avait alors le commandement des ouvriers attachés à l’expédition. Commis à la garde de Vacca[16], ville considérable, il s’en reposa sur ce qu’il ne faisait aucun mal aux habitants, et sur ce qu’il les traitait avec douceur et humanité ; et, sans qu’il s’en fût douté, il se trouva livré aux mains des ennemis : les habitants reçurent Jugurtha dans leurs murs, mais ils ne firent aucun mal à Turpilius ; au contraire, ils obtinrent pour lui la vie sauve, et le laissèrent partir. Accusé de trahison, il eut Marius pour un de ses juges. Marius ne se contenta pas de lui être contraire : il aigrit contre lui la plupart des autres juges ; de sorte que Métellus, malgré qu’il en eût, fut contraint, à la pluralité des voix, de le condamner à mort. Peu après on reconnut que l’accusation était fausse, et tous s’en affligèrent comme Métellus ; Marius, au contraire, s’en réjouissait, et il ne rougissait pas d’aller se vanter d’avoir tout fait lui seul, et d’avoir attaché à la conscience de Métellus une furie vengeresse qui le punissait d’avoir fait périr son hôte.

Depuis lors ils furent ennemis déclarés. On rapporte qu’un jour Métellus dit à Marius pour le railler : « Tu penses donc à nous quitter, mon brave, à t’embarquer pour aller à Rome demander le consulat ? il ne te suffirait donc pas d’être consul avec mon fils que voici ? » Or, le fils de Métellus était alors un tout jeune homme. Cependant Marius le pressait de lui donner un congé ; il affecta bien des retards, et il n’y avait plus que douze jours avant les élections consulaires, lorsqu’il le laissa enfin partir. Il y avait bien loin du camp à la mer, à Utique ; Marius fit cette route en deux jours et une nuit, et avant de s’embarquer il offrit un sacrifice. Le devin lui déclara, dit-on, que la Divinité lui annonçait des prospérités extraordinaires, et au-dessus de toute espérance. Cette prédiction le remplit de confiance : il mit à la voile, et, poussé par un vent favorable, il fit la traversée en quatre jours. Il se montra aussitôt au peuple qui le désirait ; conduit à l’assemblée par un tribun, il déclama longuement contre la conduite de Métellus dans le commandement, et se fit fort ou de tuer Jugurtha ou de le prendre vivant.

Il fut nommé tout d’une voix. Il se mit aussitôt à faire des levées ; et, contrairement aux lois et à l’usage, il enrôla une foule d’indigents et d’esclaves. Avant lui, les généraux n’admettaient pas de gens de cette espèce : ils ne distribuaient les armes, aussi bien que les autres fonctions honorables, qu’à ceux qui en étaient dignes, et qui en partant laissaient pour ainsi dire comme gage ce qu’ils possédaient. Ce n’est cependant pas ce qui excita le plus la haine contre Marius : ses discours hautains et pleins d’un mépris insultant offensaient les grands, quand il allait criant qu’il avait enlevé le consulat comme une dépouille conquise sur la mollesse des nobles et des riches, et qu’il n’avait à se vanter devant le peuple que de ses propres blessures, non des monuments des morts et de statues étrangères. Souvent même, parlant des généraux qui avaient essuyé des revers en Libye, tels que Bestia et Albinus, qui tous deux étaient de familles nobles, il les accusait d’ignorer l’art de la guerre, et d’avoir attiré leurs échecs par leur incapacité ; et il demandait à ses auditeurs si, selon eux, les ancêtres de ces deux hommes n’auraient pas été plus fiers d’avoir des descendants semblables à lui, puisqu’eux-mêmes ce n’était point à cause de leur naissance, mais par leur mérite et leurs belles actions qu’ils s’étaient-rendus illustres. Tous ces discours n’étaient pas vanité pure ni sotte présomption : ce n’était pas sans intention qu’il cherchait à exciter contre lui la haine des nobles ; mais le peuple, charmé d’entendre insulter le Sénat, et qui mesure toujours à la hauteur des paroles la grandeur des sentiments, le soutenait et l’excitait encore à ne pas épargner les personnages de distinction, puisque c’était le moyen de plaire à la multitude.

Il passa en Libye. Métellus, dominé par la jalousie, et outré de voir que, quand lui-même il avait conduit la guerre à sa fin, et qu’il ne lui restait plus qu’à se rendre maître de la personne de Jugurtha, Marius venait lui enlever la couronne et le triomphe, grâce aune élévation qu’il ne devait qu’à son ingratitude envers lui, ne put se résoudre à le voir : il se retira. C’est Rutilius, son lieutenant, qui remit l’armée entre les mains de Marius. Mais une sorte de vengeance céleste en retomba sur Marius, par la manière dont les choses se terminèrent : Sylla lui enleva la gloire du succès, comme il l’avait enlevée à Métellus. Je vais raconter le fait en quelques mots, car je l’ai rapporté en détail dans la Vie de Sylla[17].

Bocchus, roi des Barbares de la haute Numidie, était beau-père de Jugurtha. On ne voit pas qu’il lui eût donné grands secours dans cette guerre, sous prétexte de sa mauvaise foi, et parce qu’il redoutait son agrandissement. Lorsqu’enfin fugitif, errant, réduit par la nécessité à mettre en Bocchus sa dernière espérance, Jugurtha se fut réfugié auprès de lui, Bocchus l’accueillit comme un suppliant, par un sentiment de pudeur plutôt que de bienveillance. Il l’avait donc entre ses mains. Alors il se défendait en apparence d’accéder aux propositions de Marius ; il lui écrivait ostensiblement, et avec un air de franchise, qu’il ne livrerait point Jugurtha ; mais, en secret, il méditait de le trahir, et il fit venir auprès de lui Lucius Sylla, questeur de Marius, et qui avait rendu quelques services à Bocchus dans le cours de la guerre. Sylla vint chez le Numide avec confiance. Alors le Barbare se repentit, changea d’avis : il balança plusieurs jours dans l’indécision, délibérant s’il livrerait Jugurtha ou s’il retiendrait Sylla. À la fin, il s’arrêta à la trahison qu’il avait méditée d’abord, et il livra à Sylla Jugurtha vivant. Et ce fut là le premier germe de la haine implacable et cruelle qui divisa Marius et Sylla, et faillit renverser Rome. Beaucoup rapportaient la gloire du fait à Sylla, par envie contre Marius ; et Sylla se fit faire un anneau, sur lequel il portait gravée l’image de Jugurtha livré par Bocchus à lui, Sylla. Il ne se servit plus désormais d’autre sceau, irritant par là Marius, homme ambitieux et jaloux, et qui ne voulait aucun partage dans la gloire. Et ce qui animait Sylla, c’était surtout le langage des ennemis de Marius, qui attribuaient les premiers et les plus grands succès de cette guerre à Métellus, les derniers et la fin de la guerre même à Sylla, dans le dessein de mettre un terme à l’admiration et à l’attachement que le peuple portait à Marius, entre tous les autres capitaines.

Mais bientôt ces jalousies, ces haines, ces récriminations, dont Marius était l’objet, furent dissipées et réprimées par le danger qui menaça l’Italie du côté de l’Occident, et qui fit sentir à la république le besoin d’un grand général. Elle cherchait des yeux quel pilote saurait diriger et sauver l’État dans une telle tourmente ; mais pas un homme des familles nobles et riches n’osait s’en charger ; pas un d’eux ne se présentait aux élections consulaires ; Marius était absent : c’est lui cependant que l’on élut. À peine avait-on annoncé à Rome la prise de Jugurtha, qu’arriva la nouvelle de l’immigration des Teutons et des Cimbres. D’abord on ne crut pas à ce qui se disait du nombre et de la force de l’armée envahissante ; mais ensuite on trouva ces bruits au-dessous de la réalité. Ils venaient au nombre de trois cent mille combattants armés, et traînaient avec eux, disait-on, une foule bien plus grande encore d’enfants et de femmes ; ils demandaient des terres pour nourrir cette immense multitude, des villes dans lesquelles ils pussent s’établir et vivre, comme ils entendaient dire qu’avant eux les Celtes avaient occupé la meilleure partie de l’Italie[18], après en avoir chassé les Étrusques. Ils n’avaient aucun commerce avec les autres peuples ; ils avaient parcouru, depuis leur départ, une immense étendue de pays : aussi ne savait-on quels hommes c’était, ni d’où ils venaient fondre comme une nuée sur la Gaule et l’Italie. Ce que l’on conjecturait le plus généralement, c’est qu’ils étaient un des peuples germains qui habitent les côtes de l’Océan boréal, à cause de leur haute stature et de leurs yeux pers, et parce que les Germains donnent aux brigands le nom de Cimbres. Il y en a aussi qui disent que la Celtique, par la profondeur et l’étendue de ses plaines, court de la mer extérieure et des climats hyperboréens vers l’Orient, jusqu’aux Palus Méotides, et qu’elle touche à la Scythie pontique ; que de là est venu le mélange des peuples de ces deux pays ; qu’ils partaient, non pas tous ensemble ni par émigrations continues, mais au printemps de chaque année ; et que, marchant toujours en avant, et s’ouvrant un passage par la force des armes, ils avaient fini, avec le temps, par s’étendre sur tout le continent européen. Aussi, quoiqu’on leur donnât plusieurs noms, qui étaient particuliers à chacune de leurs peuplades, on désignait leur masse entière par le nom général de Celto-Scythes. D’autres disent que ce n’était qu’une petite portion des Cimmériens, jadis connus des anciens Grecs, une tribu ou une faction qui, forcée par les Scythes de quitter le pays, passa de la Méotide en Asie, sous la conduite de Lygdamis. La plupart d’entre eux, et les plus belliqueux, demeuraient aux extrémités du monde, sur le littoral de la mer extérieure. C’est une terre triste à habiter, sombre, couverte de bois, à peine éclairée par le soleil à cause de la profondeur et de l’épaisseur des forêts, qui se prolongent jusqu’à la forêt Hercynienne[19]. Cette terre se trouve sous la partie du ciel où l’inclinaison des cercles parallèles donne au pôle une telle élévation, qu’il est presque au zénith de ces peuples[20]. Les jours y sont égaux aux nuits, et partagent le temps en deux portions égales. C’est là ce qui a fourni à Homère le sujet de son évocation des morts[21]. Voilà d’où vinrent, vers l’Italie, ces Barbares appelés d’abord Cimmériens, et alors Cimbres, sans que leurs mœurs eussent aucune part à cette appellation. Mais tout cela n’est que conjecture, et n’offre aucun caractère de certitude historique.

Quant à leur nombre, plusieurs écrivains, loin de le faire moindre que nous n’avons dit, le portent bien plus haut encore. Leur audace et leur fureur étaient irrésistibles ; ils s’avançaient, renversant tout par la force de leurs bras dans les batailles, avec l’impétuosité et la violence du feu ; rien ne pouvait arrêter leur marche ; tous ceux qu’ils trouvaient sous leur passage, ils en faisaient leur proie, les emmenaient, et les entraînaient avec eux. Il y avait des armées romaines considérables et des préteurs chargés de défendre la Gaule transalpine : ils les avaient tous honteusement emportés dans leur course rapide. Et c’est, pardessus tout, la lâcheté de ceux ci dans les combats qui fit prendre aux Barbares le chemin de Rome, et les attira sur la ville : ils avaient vaincu les Romains qu’ils avaient rencontrés, ils avaient amassé des richesses considérables : aussi étaient-ils résolus de ne s’arrêter sur aucun point de la terre qu’après avoir ruiné Rome et saccagé l’Italie.

Les Romains recevaient ces nouvelles de tous les côtés ; et ils appelèrent Marius à la conduite de cette guerre. Il fut ainsi élu consul pour la deuxième fois, contrairement à la loi qui défendait d’élire un citoyen absent, ou un consulaire qui n’aurait pas laissé entre les deux consulats un temps prescrit. Le peuple renvoya bien loin ceux qui s’opposaient à cette élection, soutenant que ce n’était pas la première fois que la loi cédait à l’utilité publique ; que les circonstances présentes n’étaient pas moins impérieuses que celles dans lesquelles on avait élu Scipion consul en violant des lois[22], puisqu’alors on n’avait pas à craindre pour la patrie, et qu’on voulait seulement détruire Carthage. Ce fut cette opinion qui prévalut.

Marius quitta la Libye, et traversa la mer avec son armée ; et, le jour des calendes de janvier, qui est le premier jour de l’année chez les Romains, il entra en charge, et triompha. C’était pour les Romains un spectacle inespéré que de voir Jugurtha prisonnier ; personne n’avait pensé que la guerre pût se terminer, cet homme vivant, tant il savait se plier avec souplesse à tous les événements, tant il joignait d’artifice et de ruse à un grand courage. On dit que, pendant qu’il était traîné au char du triomphateur, il perdit la raison. Après la cérémonie du triomphe, il fut conduit dans la prison, et les licteurs, pressés d’avoir sa dépouille, lui mirent sa tunique en pièces, et lui arrachèrent les deux lobes des oreilles en arrachant les anneaux d’or qu’il y portait. Puis il fut jeté tout nu dans une fosse profonde ; et, comme on l’y poussait, il s’écria, dans le trouble de la raison, et riant d’un rire amer : « Par Hercule ! que ces étuves sont froides ! » Cependant il lutta six jours contre la faim, suspendu jusqu’au dernier moment au désir de vivre ; mais il subit à la fin le châtiment de ses forfaits. On dit qu’au triomphe de Marius il fut porté trois mille sept livres pesant d’or, cinq mille sept cent soixante et quinze livres d’argent non monnayé, et, en espèces, deux cent quatre-vingt-sept mille drachmes[23].

Marius, après son triomphe, convoqua le Sénat dans le Capitole ; et, soit oubli, soit grossièreté de parvenu, il entra dans l’assemblée avec son manteau triomphal. Mais aussitôt, remarquant l’indignation du Sénat, il se leva et sortit ; puis il revint avec la robe bordée de pourpre.

Parti pour l’expédition, il travaillait son armée, chemin faisant, en l’exerçant à des courses de toute espèce et à de longues marches, en obligeant chaque homme à porter son bagage, à se préparer soi-même sa nourriture. De sorte que depuis lors, les hommes laborieux et qui font sans réplique et de bonne humeur ce qui leur est commanderont appelés des mulets de Marius. Cependant plusieurs donnent à cette expression une autre origine. Scipion voulut, suivant eux, lors du siège de Numance, passer en revue non-seulement les armes et les chevaux, mais même les mulets et les chariots, et voir comment chacun les soignait et les entretenait ; Marius amena son cheval parfaitement nourri et pansé de sa main, et un mulet qui, par son embonpoint, sa docilité et sa force, l’emportait de beaucoup sur les autres. Scipion fut si satisfait des bêtes de Marius, qu’il en parlait souvent. Voilà pourquoi, quand on veut faire un éloge railleur d’un homme assidu, infatigable et patient dans le travail, on dit : « C’est un mulet de Marius. »

Il m’est avis qu’en cette rencontre Marius eut un grand bonheur ; car les Barbares, par une sorte de reflux, s’écoulèrent d’abord vers l’Espagne, et il eut ainsi le temps d’exercer ses soldats, de fortifier leur corps et leur âme, de leur inspirer de la confiance, et, qui plus est, de se faire connaître d’eux. La dureté de son commandement, sa sévérité inflexible, ne leur parurent plus, quand ils eurent pris l’habitude de ne commettre aucune faute et d’obéir, qu’une justice salutaire. Lorsqu’ils se furent peu à peu habitués à la violence de son caractère, à la rudesse de sa voix, à son air dur et sauvage, ils les trouvèrent terribles non plus pour eux-mêmes, mais pour les ennemis. Ce qui plaisait surtout aux troupes, c’était sa droiture dans les jugements : on en rapporte un exemple que voici. Il y avait dans l’armée un certain Caïus Lusius, son neveu, qui commandait une compagnie. C’était un homme qui ne passait pas pour méchant, mais qui ne savait pas résister à la beauté des jeunes garçons. Il devint amoureux d’un jeune homme, nommé Trébonius, qui faisait partie du corps placé sous ses ordres. Il fit auprès de lui plusieurs tentatives inutiles ; une nuit enfin il envoya un de ses gens ordonner à Trébonius de se rendre dans sa tente. Le jeune homme y alla, car il ne pouvait désobéir. Mais quand il eut été introduit auprès de lui dans sa tente, Lusius voulant lui faire violence, il tira son épée et le tua. Marius était absent, lorsque cela se passait ; à son retour, il mit Trébonius en jugement. Plusieurs se présentèrent pour l’accuser, et personne pour le défendre ; pour lui, devant le tribunal, il raconta le fait avec assurance, et produisit des témoins, que plus d’une fois il avait refusé les propositions de Lusius et ses grands présents, et qu’il n’avait voulu pour quelque prix que ce fût, lui abandonner son corps, Marius lui témoigna son estime et sa satisfaction ; puis il se fit apporter une de ces couronnes qu’on décernait, d’après un usage antique, aux actes de valeur, et il en couronna lui-même Trébonius, comme ayant fait une fort belle action, et dans un temps où l’on avait besoin de beaux exemples.

Le récit de ce jugement parvint à Rome ; et ce n’est pas ce qui contribua le moins à faire élire Marius consul pour la troisième fois. En même temps on s’attendait à voir les Barbares au printemps suivant, et l’on ne voulait s’exposer à leurs coups sous les ordres d’aucun autre général. Cependant ils ne vinrent pas aussitôt qu’on l’avait cru ; et le troisième consulat de Marius passa encore. A. l’époque des comices, son collègue étant mort, il laissa l’armée sous les ordres de Manius Aquilus, et se rendit à Rome. Cette fois, plusieurs personnages distingués se présentèrent comme candidats ; mais Lucius Saturninus, celui des tribuns du peuple qui avait le plus de crédit sur la multitude, gagné par Marius, harangua les citoyens, et les engagea à élire Marius. Celui-ci faisait le difficile ; il disait qu’il refuserait le consulat, qu’il ne le demandait nullement ; et Saturninus l’appelait traître à la patrie, de ne point accepter le commandement de l’armée dans un si grand danger. On voyait bien qu’il jouait assez maladroitement un rôle convenu avec Marius. Mais le peuple, observant que les circonstances réclamaient son habileté et sa bonne fortune, l’élut pour la quatrième fois, et lui donna pour collègue Lutatius Catulus, homme fort considéré des grands, et qui ne déplaisait point à la multitude.

Marius, apprenant que les ennemis approchaient, franchit promptement les Alpes, et s’établit sur la rive du Rhône dans un camp retranché, qu’il eut soin de fournir abondamment de vivres, pour ne pas être forcé, par le manque de provisions de bouche, à livrer bataille quand il ne lui serait pas avantageux de le faire. Le transport des choses dont l’armée avait besoin était auparavant long et dispendieux ; il le rendit court et facile. Les courants de la mer avaient envasé les embouchures du Rhône ; les bancs de sable que le flot entassait sur cette bourbe profonde, ne laissaient que des passages étroits et dangereux ; les convois ne pouvaient entrer dans le lit du fleuve qu’avec beaucoup de peine : Marius dirigea sur ce point son armée, qui était dans l’inaction ; il creusa un grand canal, où il détourna une grande partie des eaux du fleuve, et qui aboutissait à l’endroit le plus favorable du rivage, se déchargeant dans la mer par une embouchure profonde, capable de recevoir de grands bâtiments, sur un lit égal et plat, et sans aucun choc ni courant. Ce canal conserve encore aujourd’hui le nom de fosse Mariane.

Cependant les Barbares s’étaient divisés en deux bandes : les Cimbres devaient marcher sur Catulus, par la Norique supérieure, et forcer le passage de ce côté ; les Teutons et les Ambrons devaient s’avancer contre Marius à travers la Ligurie, le long de la mer. Les Cimbres mirent plus de lenteur et plus de temps ; les Teutons et les Ambrons partirent sans différer, et ils eurent bientôt franchi l’espace qui les séparait de l’ennemi. Alors apparut leur multitude innombrable ; leur aspect était effrayant ; leurs voix et leurs clameurs mêmes ne tenaient en rien de celles des autres hommes. Ils s’étendirent au loin dans la plaine, y assirent leur camp, et provoquèrent Marius au combat.

Marius ne s’émut point de leurs bravades, et maintint ses troupes en dedans des retranchements, tançant ouvertement ceux qui se montraient téméraires, qui, emportés d’une ardeur trop vive, voulaient se jeter tête baissée dans le danger et livrer bataille, et les appelant traîtres à la patrie. « L’objet où doit viser notre ambition, disait-il, ce ne sont pas des triomphes, des trophées, c’est le moyen de sauver l’Italie, en repoussant cette nuée d’ennemis, cet ouragan qui la menace. » Tel était le langage qu’il tenait en particulier aux chefs de corps, aux principaux officiers ; quant aux soldats, il les plaçait par bandes tour à tour sur les retranchements, et leur faisait considérer les ennemis, les accoutumant à soutenir leur aspect, à ne point s’étonner de leur voix brutale et sauvage, à envisager sans effroi leur armure et leurs mouvements ; aussi finit-il par les familiariser avec ce qui leur paraissait d’abord effrayant ; car il pensait que la nouveauté ment beaucoup à l’imagination et lui fait exagérer ce qu’il y a de terrible dans les objets, au lieu que l’habitude ôte, même aux choses réellement effrayantes, une partie de l’effroi qu’elles peuvent inspirer.

Ainsi la vue journalière des Barbares effaçait peu à peu la crainte dont les soldats avaient été frappés ; leurs menaces et leur jactance insupportable excitaient la colère des Romains, échauffaient et enflammaient leurs âmes. L’ennemi enlevait, emportait tout ce qui se trouvait aux environs ; il se ruait même sur les retranchements avec une grande audace et une révoltante insolence ; tellement que les soldats, indignés, se laissaient aller à des murmures contre Marius. « Quelle lâcheté Marius a-t-il reconnue en nous pour nous tenir, loin du combat, comme des femmes, sous les clefs et le verrou. Hé bien ! montrons-nous des hommes libres, et demandons-lui s’il attend d’autres troupes pour défendre la liberté, et s’il ne voudra nous employer que comme manœuvres, lorsqu’il aura des fossés à creuser, de la bourbe à enlever, des rivières à détourner. C’est pour cela sans doute qu’il nous exerçait par tant de fatigues ; et voilà les beaux ouvrages qu’il a voulu montrer à ceux de Rome comme monuments de ses consulats ! Craint-il le sort de Carbon et de Cépion, que l’ennemi a vaincus ? Mais ils étaient bien au-dessous de Marius en réputation et en courage ; et ils avaient une armée bien moins forte que la sienne. Et, d’ailleurs, ce serait plus beau d’éprouver un revers, comme eux, en agissant du moins, que de rester là tranquilles spectateurs du pillage de nos alliés. »

Marius entendait ces murmures, et il s’en réjouissait ; et il calmait ses soldats en leur disant qu’il ne se défiait point d’eux, mais que, sur la foi de certains oracles, il attendait le lieu favorable et l’occasion de vaincre. Il y avait une Syrienne, nommée Marthe, qui passait pour prophétiser : il la menait toujours avec lui dans une litière, lui témoignant du respect, et n’offrant de sacrifices que sur ses avis. Elle avait d’abord voulu prophétiser devant le Sénat ; mais, repoussée par le Sénat, elle se tourna du côté des femmes, et leur donna des preuves de sa science, particulièrement à la femme de Marius. Un jour qu’elle était assise aux pieds de celle-ci, elle lui dit d’avance celui des deux gladiateurs qui devait vaincre ; et elle dit vrai. La femme de Marius l’envoya vers son mari, qui se prit d’admiration pour elle ; et, depuis ce temps, il la faisait porter en litière à ses côtés : elle assistait aux sacrifices revêtue d’une robe de pourpre deux fois teinte, fermée avec des agrafes, et tenant à la main une javeline entourée de bandelettes et de guirlandes. Cet appareil de comédie fit douter à bien des gens si Marius croyait véritablement à ses prédictions, ou si c’était une feinte, et s’il mettait cette femme en avant pour tirer parti de sa fourberie.

Voici une histoire de vautours assez étonnante, que raconte Alexandre le Myndien[24]. Il y avait deux vautours qui apparaissaient autour de l’armée toujours avant quelques succès, et qui la suivaient dans sa marche. On les reconnaissait à des colliers d’airain. Des soldats les avaient pris, leur avaient attaché ces colliers, et les avaient ensuite lâchés ; et, depuis lors, ils reconnaissaient les soldats et les saluaient ; et si, en sortant du camp, on les voyait paraître, tous s’en réjouissaient comme d’un augure favorable.

Il apparut plusieurs signes avant la bataille, qui presque tous présentaient des caractères ordinaires. Mais on apprit d’Améria et de Tudertum[25], deux villes d’Italie, que, pendant la nuit, on avait vu au ciel des lances enflammées et des boucliers qui s’étaient d’abord partagés en deux bandes, et qui ensuite étaient tombés les uns sur les autres, offrant l’image et les mouvements de deux armées qui combattent ; et qu’à la fin, les uns avaient cédé, les autres les avaient poursuivis, et que tous s’étaient précipités vers le couchant. Vers le même temps arriva de Pessinunte[26] Batabacès, le prêtre de la Grande Mère[27], annonçant que la déesse lui avait parlé du fond de son sanctuaire, et qu’elle promettait aux Romains la victoire et une grande puissance guerrière. Le Sénat ajouta foi à son récit, et décréta qu’un temple serait élevé à la déesse en reconnaissance de la victoire. Batabacès se présenta au peuple, et voulut lui faire le même récit ; le tribun Aulus Pompéius s’y opposa, en l’appelant charlatan, et il le chassa outrageusement de la tribune. Mais ce fut là précisément ce qui fit le plus ajouter foi aux paroles de cet homme ; car, lorsque l’assemblée eut été congédiée, Aulus ne fut pas plutôt de retour chez lui qu’il fut saisi d’une fièvre dévorante, dont il mourut le septième jour : événement qui fut connu de tous, et dont la nouvelle courut par toute la ville.

Cependant les Teutons, qui voyaient que Marius restait dans l’inaction, entreprirent de lui donner assaut dans son camp ; mais, reçus à coups de traits du haut des retranchements, ils perdirent quelques hommes, et alors ils résolurent de se porter en avant du côté des Alpes, qu’ils croyaient franchir sans danger. Ils plient donc bagage, et se mettent à défiler le long du camp des Romains. C’est alors surtout que leur nombre parut dans toute son immensité, à la longueur du temps que dura leur passage ; car, pendant six jours, dit-on, ils défilèrent sans interruption devant les retranchements de Marius. Et ils s’avançaient tout près, demandant aux Romains, par moquerie, s’ils avaient quelques commissions pour leurs femmes, parce qu’ils allaient être dans peu auprès d’elles. Lorsqu’ils eurent achevé de défiler, et pris le devant, Marius décampa aussi, et se mit à les suivre pas à pas, en ayant soin de camper toujours à côté d’eux, dans de bons retranchements et dans des positions fortes, afin de passer les nuits sans danger. Les deux armées marchèrent ainsi jusqu’à ce qu’elles arrivassent au lieu appelé les Eaux-Sextiennes[28]. De là ils n’avaient plus guère à marcher pour entrer dans les Alpes ; c’est pourquoi Marius se disposa à leur livrer bataille. Il prit pour camper une position forte, il est vrai, mais où l’on devait manquer d’eau, et à dessein, dit-on, d’animer par là le courage de ses troupes. En effet, plusieurs se plaignant et disant qu’on mourrait de soif, il leur montra du doigt une rivière qui coulait près du camp des Barbares : « C’est là, dit-il, qu’il faut aller acheter à boire au prix de votre sang. — Pourquoi donc, répliquèrent-ils, ne nous conduis-tu pas sur-le-champ contre eux, tandis que notre sang coule encore dans nos veines ? » Mais lui avec douceur : « Auparavant, dit-il, nous avons à fortifier notre camp. »

Les soldats, quoique mécontents, obéirent ; mais les valets de l’armée n’ayant point d’eau, ni pour eux-mêmes ni pour leurs bêtes de somme, descendirent en foule vers le fleuve, emportant qui des cognées, qui des haches, qui des épées, qui des piques, avec leurs cruches, et décidés à se procurer de l’eau même en livrant combat. Ils ne furent attaqués d’abord que par un petit nombre d’ennemis, parce que la plupart étaient à prendre leur repos après le bain, ou à se baigner. Il jaillit dans cet endroit des sources d’eaux chaudes, et une bonne partie des Barbares s’y livraient au plaisir, savourant les délices et l’enchantement de ces lieux, lorsque survinrent les Romains. Aux cris des combattants, ils accourent plus nombreux ; et il était alors difficile à Marius de contenir plus longtemps ses gens, qui craignaient pour leurs valets. Le corps le plus belliqueux de l’armée ennemie, celui qui avait vaincu les Romains commandés par Manlius et Cépion (on les appelait Ambrons, et ils formaient à eux seuls un corps de trente mille hommes), s’élança d’abord sur pied et courut aux armes. Appesantis par l’excès de la bonne chère, mais plus résolus et plus fiers que jamais, égayés d’ailleurs par le vin qu’ils venaient de boire, ils s’avançaient non pas en courant sans ordre et furibonds, et en poussant une clameur confuse, mais frappant leurs armes en cadence, bondissant tous en mesure, et répétant souvent leur nom : Ambrons ! soit pour s’appeler les uns les autres, soit pour effrayer l’ennemi en se faisant reconnaître. Ceux des Italiens qui descendirent les premiers contre eux furent les Liguriens. Lorsqu’ils eurent entendu ce cri et qu’ils l’eurent compris distinctement, ils répondirent par le même cri, comme étant de tout temps leur nom, car les Liguriens appellent leur race du nom général d’Ambrons. On répéta et on se renvoya souvent ce cri de part et d’autre avant d’en venir aux mains, et de chaque côté les chefs poussaient le même cri tour à tour, disputant à qui crierait le plus fort ; et ces clameurs excitaient et irritaient les courages.

Cependant les Ambrons rompirent leur ordonnance en passant la rivière, et, avant qu’ils eussent pu la rétablir, les premiers rangs des Liguriens fondirent sur eux au pas de course, et les chargèrent. En même temps les Romains secondaient les Liguriens en fondant des hauteurs sur les Barbares. Ceux-ci furent culbutés et mis en déroute ; et la plus grande partie d’entre eux, poussés dans la rivière, tombèrent les uns sur les autres, et en remplirent le lit de sang et de morts. Quant aux autres, les Romains, après avoir eux-mêmes passé la rivière, les tuèrent sans qu’ils osassent faire volte-face, et fuyant toujours jusqu’à leur camp et à leurs chariots. Mais là ils rencontrèrent les femmes, armées d’épées et de haches, grinçant les dents, terribles, furieuses, et qui chargeaient également et les fuyards et ceux qui les poursuivaient, les uns comme traîtres, les autres comme ennemis. Elles se jettent au milieu des combattants, arrachant de leurs mains nues les boucliers des Romains, saisissant leurs épées, résistant à tous les coups, se faisant hacher, et conservant leur intrépidité jusqu’au dernier soupir. Voilà comment le combat fut, dit-on, livré sur la rivière plutôt par un effet du hasard que par la volonté et la résolution du général.

Les Romains revinrent dans leur camp à la nuit tombante, après avoir fait un grand carnage des Ambrons. Mais l’armée ne fit point entendre des chants de victoire, comme c’est l’ordinaire après un si grand succès ; ils ne se mirent pas à boire dans les tentes et à converser après le repas ; ils ne se permirent pas même le délassement le plus agréable pour des hommes qui ont heureusement combattu, la douceur d’un sommeil paisible. Toute la nuit se passa dans l’agitation et la frayeur. Le camp n’avait ni fossé ni retranchement ; il restait encore bien des milliers de Barbares qui n’avaient pas souffert de cet échec ; à leurs cris se mêlaient les cris de douleur de ceux des Ambrons qui avaient échappé ; et on eût dit non pas des pleurs et des gémissements humains, mais des hurlements sauvages, des rugissements mêlés de menaces et de lamentations : les cris de cette multitude immense faisaient retentir les montagnes d’alentour et les gorges où coulait le fleuve ; et la plaine mugissait au loin de ce bruit épouvantable. Aussi les Romains étaient-ils dans la crainte ; et Marius lui-même n’était pas sans trouble, parce qu’il s’attendait à un combat de nuit, qui ne pourrait être sans désordre et sans confusion. Ils n’attaquèrent pourtant ni cette nuit-là ni le lendemain, occupés qu’ils étaient à se préparer et à se mettre en bataille.

Il y avait au-dessus de la position occupée par les Barbares des creux profonds et des ravins tout couverts de bois. Marius envoya sur ces entrefaites Claudius Marcellus s’y poster sans bruit en embuscade avec trois mille hommes de pied, pour qu’il les prit en queue quand le combat serait engagé ; le reste de l’armée soupa de bonne heure, et se livra au repos. Quand le jour parut, Marius fit sortir ses troupes, les rangea devant son camp, et lança la cavalerie dans la plaine. À cette vue, les Teutons, sans attendre qu’ils fussent descendus dans la plaine, où eux-mêmes auraient pu combattre les Romains sans désavantage, s’arment à la hâte et avec colère, et se ruent vers la colline. Marius envoya aussitôt de tous côtés par ses officiers l’ordre de faire halte, et de recevoir leur choc ; de lancer les javelots lorsqu’ils seraient à portée du trait, puis démettre l’épée à la main, et de les repousser en les heurtant du bouclier : le terrain sur lequel seraient alors les Barbares étant glissant, ni leurs coups ne pourraient avoir de force ni leur ordonnance se maintenir ; parce que leurs corps, sur ce terrain inégal, ne feraient que tournoyer et vaciller comme dans une tourmente. Tels étaient ses ordres, et oh le voyait les exécuter le premier ; car il était aussi adroit que pas un aux armes, et il était bien supérieur à tous en audace.

Les Romains les attendirent donc de pied ferme, puis ils les heurtèrent tandis qu’ils gravissaient la colline ; alors les Barbares, refoulés, reculèrent peu à peu jusque dans la plaine. Déjà leurs premières lignes se formaient sur un terrain uni, lorsqu’il s’éleva sur les derrières une grande clameur : le trouble était à son comble. Marcellus avait saisi le moment favorable ; aussitôt que le bruit de la première attaque était parvenu aux hauteurs qu’il occupait, il avait fait lever ses gens, et, au pas de course, en poussant le cri de guerre, il était tombé sur les derrières de l’ennemi, taillant en pièces les derniers rangs. Cette attaque imprévue fit retourner ceux qui étaient les plus proches, et bientôt toute l’armée fut en désordre. Chargés des deux côtés, ils ne résistèrent pas longtemps ; ils se débandèrent, et prirent la fuite. Les Romains s’étant mis à leur poursuite, il y eut plus de cent mille morts ou prisonniers. Maîtres des tentes, des chariots et de tout le bagage, ils décidèrent que tout ce qui n’aurait pas été soustrait serait donné en présent à Marius ; et, quelque magnifique que fût ce présent, on ne crut pas encore la récompense proportionnée au service qu’il avait rendu à son pays dans ce pressant danger. Il y a toutefois des auteurs qui ne conviennent pas du don des dépouilles ni de la multitude des morte. Ils disent, du reste, que les Massiliens eurent de quoi faire à leurs vignes des clôtures d’ossements, et que la terre, engraissée par les cadavres putréfiés dans son sein et par les grandes pluies qui tombèrent pendant l’hiver suivant, se pénétra si profondément et se remplit si bien de cet engrais, qu’elle rapporta en été une prodigieuse quantité de fruits ; ce qui vérifia le mot d’Archiloque[29], que les batailles engraissent les guérets[30]. Aussi dit-on, et cela n’est pas sans vraisemblance, qu’après les grandes batailles il vient des pluies extraordinaires, soit qu’une divinité veuille purger et laver la terre par ces eaux pures qui descendent du ciel, soit que du sang ou des cadavres en putréfaction, il s’élève des exhalaisons humides et pesantes qui épaississent l’atmosphère, naturellement si variable, et qui s’altère si facilement pour la cause la plus légère.

Après cette journée, Marius choisit et mit à part celles îles armes et des dépouilles des Barbares qui étaient les plus belles, les mieux conservées, et qui pouvaient donner à son triomphe un appareil imposant ; puis il fit amonceler le reste sur un bûcher, et en fit aux dieux un sacrifice magnifique. L’armée était rangée alentour, en armes et couronnée de fleurs ; lui, vêtu de pourpre et ceint à la romaine[31], il prit une torche allumée, et, l’élevant des deux mains vers le ciel, il allait la placer sur le bûcher. En ce moment on vit s’approcher quelques-uns de ses amis à toute bride, de sorte qu’il se fit un profond silence et que tous restèrent dans l’attente. En arrivant auprès de lui, ils s’élancèrent à terre, présentèrent la main à Marius, lui annoncèrent qu’il avait été élu consul pour la cinquième fois, et lui remirent des lettres qui lui étaient adressées à ce sujet. Ce fut une nouvelle et grande joie ajoutée à la joie de la victoire ; les soldats témoignaient leur plaisir par leurs applaudissements en frappant sur leurs armes, et en poussant leur cri militaire ; les officiers offrirent de nouveau à Marius des couronnes de laurier : ensuite il mit le feu au bûcher, et consomma le sacrifice.

Mais cette puissance qui ne laisse jamais pure et sans mélange la joie des grands succès, et qui diversifie la vie humaine par le mélange des biens et des maux, qu’on l’appelle Fortune, destin jaloux, ou loi naturelle et inévitable des choses, apporta peu de jours après à Marius la nouvelle du désastre de Catulus, son collègue : amassant sur Rome un autre sujet d’épouvante, et comme un autre nuage et un ouragan au sein du calme et de la sérénité. Catulus, qui avait à faire tête aux Cimbres, renonça à garder les passages des Alpes, dans la crainte de s’affaiblir, parce qu’il était obligé pour cela de diviser son armée en plusieurs corps. Il descendit dans l’Italie, et, mettant devant lui le fleuve Atison[32], il en défendit le passage en établissant de bons retranchements sur les deux rives, et il jeta un pont sur le fleuve, afin de pouvoir se porter au secours des points situés de l’autre côté, si les Barbares venaient par les défilés attaquer ses postes. Mais ceux-ci avaient un tel mépris pour leurs ennemis, et les bravaient si ouvertement, que, pour faire montre de leur force et de leur audace, et sans nécessité aucune, ils se laissaient, tout nus, mouiller par la neige qui tombait ; ils gravissaient à travers les glaces et les neiges épaisses qui couvraient la cime des rochers, et de là s’élançaient, assis sur leurs larges boucliers, et descendaient glissant sur la pente rapide, le long des précipices béants autour d’eux. Lorsqu’ils eurent établi leur camp sur la rive du fleuve, et qu’ils eurent examiné les moyens de passer, ils entreprirent de combler le lit à cet endroit. Ils arrachaient les coteaux voisins, comme eussent fait les géants ; ils jetaient dans le fleuve des arbres avec toutes leurs racines, d’énormes rochers, des tertres entiers, et resserraient ainsi les eaux ; puis ils lançaient en amont du pont des Romains d’énormes masses qui, entraînées par le courant, en battaient les appuis à coups redoublés.

Épouvantés de cette manœuvre, la plupart des soldats abandonnaient le grand camp, et se retiraient. Dans ces conjonctures, Catulus se montra tel que doit être un habile et accompli capitaine ; il fit voir qu’il plaçait l’honneur de ses concitoyens avant son propre honneur. Après de vains efforts pour persuader à ses troupes de rester à leur poste, voyant que tous pliaient bagage avec effroi, il ordonna de lever les aigles, et, courant en avant de ceux qui ouvraient la retraite, il se mit à leur tête ; par ce moyen, et c’était son intention, la honte retombait sur lui seul, et non sur sa patrie, et l’armée n’avait plus l’air de prendre la fuite, mais de battre en retraite sous les ordres de son général. Alors les Barbares s’avancèrent contre le fort construit au delà de l’Atison, et s’en rendirent maîtres, malgré la défense vigoureuse des Romains qui s’y trouvaient. La bravoure extraordinaire qu’ils avaient montrée en combattant dignement pour leur patrie remplit d’une telle admiration les Barbares, qu’ils les laissèrent aller à des conditions honorables, en jurant la capitulation par leur taureau d’airain. Ce taureau fut ensuite pris après la bataille, et porté, dit-on, dans la maison de Catulus, comme la meilleure part du butin acquis par la victoire. Le pays était resté ouvert, sans défense ; les Barbares s’y répandirent et le dévastèrent.

C’est pourquoi Marius fut appelé à Rome. Tous pensaient qu’à son arrivée il triompherait, et le sénat s’empressa de lui décerner cet honneur ; pour lui, il ne jugea pas convenable d’accepter, soit pour ne pas priver de leur part du triomphe ses soldats et ses compagnons de guerre, soit pour inspirer au peuple plus de confiance dans le présent, en laissant la gloire des premiers succès en dépôt entre les mains de la fortune de Rome, qui devait la lui rendre plus brillante encore par une seconde victoire. Il fit ensuite une harangue convenable aux circonstances, et partit pour joindre Catulus, dont il releva le courage par sa présence. Ensuite il fit venir de la Gaule sa propre armée, et, aussitôt qu’elle fut arrivée, il passa l’Éridan[33], et il essaya de fermer aux Barbares l’Italie en deçà de ce fleuve. Ceux-ci attendaient les Teutons, et ils s’étonnaient, disaient-ils, de leur retard ; c’est pour cela qu’ils différaient la bataille ; sans doute ils ignoraient réellement la destruction de leurs alliés, ou bien ils voulaient paraître ne pas y croire. En effet, ils traitaient outrageusement ceux qui leur en apportaient la nouvelle ; et ils envoyèrent même demander à Marius, pour eux-mêmes et pour leurs frères, des terres et des villes suffisantes pour qu’ils pussent s’y établir. « De quels frères voulez-vous parler ? » demanda Marius aux envoyés. Et ceux-ci ayant nommé les Teutons, tous se mirent à rire, et Marius reprit d’un ton railleur : « Laissez donc la vos frères ; ils ont de la terre, et qu’ils auront toujours ; nous leur en avons donné. » Les envoyés comprirent la raillerie, et s’emportèrent en insultes et en menaces, déclarant qu’il serait puni de ce mot tout à l’heure par les Cimbres, et ensuite par les Teutons, dès qu’ils seraient arrivés. « Hé bien, ils sont ici ! » reprit Marius ; et il ne serait pas beau à vous de vous retirer avant d’avoir salué vos frères. » En disant ces mots, il ordonna qu’où amenât enchaînés les rois des Teutons ; car ils avaient été pris par les Séquaniens[34] comme ils fuyaient dans les Alpes.

Lorsque ces nouvelles furent rapportées aux Cimbres, ils se mirent aussitôt en marche sur Marius. Pour lui, il demeura tranquille dans son camp, qu’il se contenta de garder. C’est pour ce combat, dit-on, qu’il introduisit un changement dans le javelot. La hampe était enchâssée dans le fer, et y était clouée par deux chevilles de fer : Marius laissa une de ces chevilles comme elle était auparavant ; mais il ôta l’autre, et il la remplaça par une cheville de bois très-facile à rompre. Par ce moyen ingénieux, le javelot, en tombant sur le bouclier d’un ennemi, ne devait pas y rester droit, mais la cheville de bois devait se rompre et la hampe se plier à l’endroit du fer, de façon à ce que le bois traînât par terre sans se détacher du bouclier.

Boïorix, le roi des Cimbres, vint à cheval avec un petit nombre de ses gens jusqu’auprès du camp, et défia Marius à fixer le jour et le lieu pour le combat qui déciderait de la possession du pays. Marius répondit que jamais les Romains n’avaient pris conseil de leurs ennemis pour combattre, que cependant il voulait bien faire ce plaisir aux Cimbres ; et ils convinrent que ce serait à trois jours de là, dans les plaines de Verceil, où la cavalerie romaine pourrait manœuvrer à l’aise, et les Barbares déployer leur multitude. Les deux partis arrivèrent au jour marqué, et se mirent en bataille. Catulus commandait vingt mille trois cents hommes, et Marius trente-deux mille. Celui-ci partagea les siens en deux corps sur les ailes, et enferma Catulus au centre, suivant le récit de Sylla[35], qui assistait à cette bataille. Marius, écrit-il, espérait engager le combat par les extrémités, aux deux ailes, de manière que tout l’honneur de la victoire revint à ses propres troupes, sans que Catulus pût prendre part à l’engagement ni atteindre l’ennemi, parce qu’ordinairement le centre se replie en croissant lorsque les lignes ont tant d’étendue ; et c’est dans ce dessein qu’il avait ainsi disposé les deux armées. D’autres historiens racontent que Catulus, dans l’apologie à laquelle il fut obligé, fit la même observation, et accusa Marius d’une grande malveillance à son égard. L’infanterie des Cimbres sortit de ses retranchements d’un pas tranquille, et se forma en bataillon carré, dont chaque côté avait trente stades[36] d’étendue. La cavalerie, forte de quinze mille hommes, s’avançait magnifiquement ornée ; ils portaient des casques qui ressemblaient à des gueules d’animaux redoutables et à des mufles d’une forme étrange, et relevés par des panaches de plumes, ornement qui ajoutait encore à leur taille ; ils étaient couverts de cuirasses de fer et de boucliers d’une blancheur éclatante. Ils tenaient à la main deux javelots pour lancer de loin ; dans la mêlée ils se servaient d’épées longues et pesantes.

Dans cette journée ils ne marchèrent pas de front sur les Romains ; mais, obliquant à droite, ils manœuvrèrent de manière à les jeter peu à peu entre eux et leur infanterie, qui était rangée sur la gauche. Les généraux romains virent bien le stratagème, mais il n’était plus temps d’arrêter les soldats : un d’eux s’était écrié que les ennemis prenaient la fuite, et tous s’étaient mis à les poursuivre. Dans le même temps l’infanterie des Barbares se mettait en mouvement comme les flots d’une mer immense. Alors Marius se lava les mains, les éleva vers le ciel, et promit aux dieux une hécatombe ; Catulus, élevant de même les mains au ciel, fit vœu de bâtir un temple à la Fortune de ce jour[37]. On dit que Marius, ayant offert un sacrifice, et voyant les entrailles qu’on lui présentait, s’écria à haute voix : « La victoire est à moi ! » Cependant, au moment de la charge, il survint un accident qui était, au rapport de Sylla, une vengeance divine contre Marius. Il s’éleva, comme cela ne pouvait manquer, un immense nuage de poussière, tellement que les deux armées se perdirent de vue ; et Marius, entraînant après lui la sienne dans la direction par où il avait d’abord suivi les ennemis, les manqua, et, passant à côté de leur infanterie, il erra longtemps par la plaine. Pendant ce temps-là, le hasard porta les Barbares sur Catulus, et c’est lui qui soutint tout leur effort, seul avec ses troupes, dans lesquelles Sylla dit qu’il se trouvait. Les Romains furent secondés par la chaleur, et le soleil qui donnait dans les yeux des Cimbres. Forts contre le froid, nourris dans des climats sans soleil, dit-on, et glacés, ils étaient sans énergie pour lutter contre la chaleur ; haletants et le corps inondé de sueur, ils se mettaient leurs boucliers devant le visage ; car la bataille se livra après le solstice d’été, trois jours avant la néoménie du mois que les Romains appellent maintenant auguste, et qu’ils appelaient alors sextilis[38]. Ce qui servit aussi à entretenir la confiance des Romains, c’est que la poussière leur dérobait les ennemis : ils ne distinguaient pas de loin leur multitude innombrable ; et chaque bataillon ayant couru charger ceux qu’il avait en face, ils en étaient venus aux mains avant que la vue pût les effrayer. D’ailleurs leurs corps étaient si exercés, si endurcis à la fatigue, qu’on n’en voyait pas un suer ni haleter, malgré une chaleur étouffante, et quoiqu’ils eussent chargé en courant. C’est ce que Catulus lui-même rapporte, dit-on, à la louange de ses soldats[39].

En cet endroit périt le plus grand nombre des ennemis, et c’étaient les plus braves. Pour que leurs lignes ne pussent se rompre, les hommes des premiers rangs s’étaient liés les uns aux autres par de longues chaînes attachées à leurs baudriers. Cependant, lorsqu’on les eut mis en fuite et poussés jusqu’à leurs retranchements, on vit un spectacle bien horrible. Les femmes, vêtues de noir, s’étaient placées sur les chariots, et elles tuaient les fuyards, celles-ci leurs maris, celles-là leurs frères ou leurs pères ; et elles étranglaient de leurs mains leurs enfants à la mamelle, et les jetaient sous les roues des chariots et sous les pieds des chevaux ; puis elles s’égorgeaient elles-mêmes. On dit qu’on en vit une se pendre à l’extrémité d’un timon avec ses deux enfants attachés par des lacs et pendus à ses deux pieds. Quant aux hommes, à défaut d’arbres, ils s’attachaient par le cou aux cornes ou aux jambes des bœufs, et puis les piquaient de l’aiguillon ; et ils périssaient entraînés et écrasés sous leurs pieds. Beaucoup périrent de cette manière ; on fit cependant plus de soixante mille prisonniers, et l’on évaluait au double le nombre des morts.

Les soldats de Marius pillèrent les richesses du camp ; mais les dépouilles des morts, les enseignes et les trompettes furent rapportées dans le camp de Catulus ; c’est le fait que Catulus allégua pour prouver que c’était à lui que l’on devait la victoire. Il paraît qu’il s’éleva à ce sujet une dispute entre les soldats des deux armées, et qu’ils prirent pour juges des députés de Parme[40], qui se trouvaient présents. Les soldats de Catulus les conduisirent parmi les cadavres des ennemis, et leur firent remarquer que les javelots qui avaient percé les cadavres étaient les leurs : ce qu’il était aisé de reconnaître aux lettres qu’ils portaient ; parce que Catulus avait fait graver son nom sur la hampe. Cependant on attribuait à Marius tout l’honneur de cette journée, et à cause de sa première victoire et par égard pour sa dignité. Et le peuple l’appelait le troisième fondateur de Rome, parce que ce danger dont il venait de la délivrer n’était pas moindre que celui qu’elle avait couru dans la guerre des Celtes[41]. Et tous, dans leur enthousiasme, avec leurs femmes et leurs enfants ils faisaient, chacun dans sa maison, des festins et des libations tout à la fois en l’honneur des Dieux et de Marius ; et ils jugeaient qu’à lui seul appartenait le triomphe pour les deux victoires. Toutefois il ne triompha pas seul, mais avec Catulus : il voulait se montrer modéré dans une telle prospérité ; et il avait d’ailleurs un autre motif, c’est que les soldats de Catulus étaient bien déterminés à ne le pas laisser triompher, si l’on privait leur général de cet honneur.

Son cinquième consulat passa donc ; et il aspira au sixième avec plus d’ardeur que jamais personne n’en brigua un premier, cherchant à gagner le peuple par des caresses, cédant à tous les caprices de la multitude, faisant fléchir la hauteur et la majesté des fonctions publiques qu’il remplissait, je dis plus, la fierté même de son propre caractère, et jouant l’affable et le populaire, quand il ne l’était nullement de sa nature. On dit que dans l’administration civile et en présence des agitations de la foule, l’amour de la réputation le rendait timide ; la fermeté et l’intrépidité qu’il montrait dans les batailles l’abandonnaient dans les assemblées publiques, où le moindre mot de louange ou de blâme le mettait hors de lui. Toutefois on rapporte qu’il donna le droit de cité tout d’une fois à mille hommes de Caméries[42], parce qu’ils s’étaient distingués à la guerre ; ce qui était contraire à la loi ; et, comme on lui en fit des reproches : « Le bruit des armes, répliqua-t-il, ne m’a point permis d’entendre la loi. » Il est vrai pourtant que les clameurs des assemblées civiles le troublaient et l’effrayaient. À la guerre, il avait la dignité et l’autorité convenables, parce qu’il sentait le besoin qu’on avait de lui ; mais, dans l’administration civile, il perdait sa supériorité, et alors il avait recours à la bienveillance et à la faveur de la multitude, sacrifiant au plaisir d’être le plus grand, celui d’être le meilleur. Il offensa tous les hommes de l’aristocratie ; mais il n’y en avait pas un qui lui fût aussi antipathique que Métellus : il l’avait outragé par son ingratitude ; et c’était un homme naturellement et sincèrement ennemi de tous ceux qui s’insinuaient dans les bonnes grâces du peuple par des moyens honteux, et qui dans leurs actes publics ne s’étudiaient qu’à lui plaire. Marius médita donc de le faire bannir. Pour cela il s’attacha Glaucia et Saturninus, deux hommes très-violents et très-emportés, qui disposaient d’une tourbe d’indigents toujours prêts au désordre : il se servit d’eux pour proposer de nouvelles lois, fit venir à Rome des gens de guerre, qu’il mêla dans les assemblées, et fomenta une sédition contre Métellus. Suivant le récit de Rutilius[43], d’ailleurs homme de bien et ami de la vérité, mais ennemi particulier de Marius, celui-ci n’obtint son sixième consulat qu’en répandant de grandes sommes d’argent dans les tribus, qu’en achetant l’exclusion de Métellus, et l’élection de Valérius Flaccus, qu’il prit pour second et non pour collègue dans le consulat. Jamais avant lui le peuple n’avait conféré autant de fois la dignité consulaire à personne, si ce n’est à Valérius Corvinus, encore Valérius vit-il s’écouler quarante-cinq années entre son premier consulat et son dernier, tandis que Marius, poussé par un élan soutenu de la fortune, parcourut, après son premier consulat, cinq consulats successifs.

C’est pendant le dernier qu’il amassa le plus de haine contre lui, en se rendant complice des nombreux méfaits de Saturninus, entre autres du meurtre de Nonius : Nonius disputait le tribunat à Saturninus, Saturninus l’assassina. Devenu tribun, Saturninus proposa la loi agraire : il y était expressément porté que le Sénat viendrait jurer d’observer les décrets du peuple, et de ne point mettre obstacle à leur exécution. Cet article de la loi, Marius affecta de l’attaquer dans le Sénat, et il déclara qu’il ne prêterait pas le serment, et qu’il pensait qu’aucun homme sage ne le prêterait, parce que, si la loi était mauvaise, c’était insulter le Sénat que de lui faire prêter ce serment par la violence, malgré lui, et non par persuasion. Tels n’étaient point ses sentiments, mais il parlait ainsi pour faire tomber Métellus dans un piège inévitable. Il faisait du mensonge habile un mérite et une science ; il devait donc ne tenir aucun compte de sa déclaration devant le Sénat. Connaissant au contraire Métellus pour un homme ferme, et qui faisait de la vérité la base d’une grande vertu, comme parle Pindare, son intention était de l’engager d’avance par un refus dans le Sénat, afin qu’en ne prêtant pas le serment il devînt pour le peuple l’objet d’une haine implacable. C’est ce qui arriva : Métellus déclara qu’il ne prêterait point le serment, et le Sénat leva la séance.

Quelques jours après, Saturninus appela les sénateurs à la tribune, et exigea d’eux le serment : Marius s’avança, au milieu d’un grand silence et d’une attente générale, et dit, au mépris des belles paroles qu’il avait prononcées dans le Sénat du bout des lèvres, qu’il n’avait pas le cou assez large[44] pour avoir pu décider à l’avance et sans appel une affaire d’une si haute importance, et qu’il s’engageait par serment à l’observation de la loi, « s’il y a loi, » dit-il : restriction qu’il ajouta adroitement comme un voile pour couvrir sa honte. Il jura, et le peuple charmé applaudit du geste et de la voix. Mais le changement de Marius remplit les gens de bien d’indignation et de douleur ; par crainte du peuple tous jurèrent, jusqu’à ce que vînt le tour de Métellus. Pour lui, ses amis eurent beau le presser, le conjurer de prêter le serment, de ne pas s’exposer aux peines énormes que Saturninus prononçait contre ceux qui refuseraient ; il ne fléchit point, ne jura point, mais il conserva son caractère, et se tint prêt à tout souffrir plutôt que de rien faire de honteux. Il s’en alla de l’assemblée conversant avec ceux qui l’accompagnaient : « Faire une mauvaise action est blâmable, dit-il ; en faire une belle, mais sans danger, c’est chose commune ; c’est le propre de l’homme vertueux de faire le bien quand il y a danger à le faire. » À l’instant même Saturninus décréta que les consuls feraient publier par les hérauts que le feu, l’eau et le couvert étaient interdits à Métellus. La plus vile populace s’offrait pour le tuer, mais les plus gens de bien accouraient indignés à son aide. Métellus ne voulut pas causer une sédition : il s’éloigna de Rome en faisant ce sage raisonnement : « Ou bien les temps deviendront meilleurs, et je reviendrai rappelé par le peuple repentant ; ou bien les choses demeureront dans le même état, et alors il vaudra mieux en être loin. » Quels témoignages de bienveillance et de respect Métellus reçut dans son exil, et comment il passa ce temps à Rhodes, dans l’étude de la philosophie, c’est ce qui sera le plus convenablement rapporté dans sa Vie[45].

Cependant Marius se vit dans la nécessité de permettre à Saturninus, en échange de ce service, de se livrer à tous les emportements, et d’abuser de sa puissance ; il en avait fait, sans le savoir, un fléau insupportable, et cet homme marchait droit à la tyrannie et au renversement de l’État, par la force des armes et par les meurtres. Marius donc, qui craignait les grands et caressait la multitude, fit l’action du dernier des lâches et des fourbes. Les principaux citoyens s’étaient rendus un soir chez lui, et lui conseillaient d’agir contre Saturninus ; il avait reçu en même temps celui-ci par une autre porte, sans qu’ils en sussent rien ; et, prétextant avec lui et avec les autres qu’il avait un cours de ventre, il allait tour à tour de ceux-ci à celui-là, et ne fit que les aigrir et les irriter davantage. Contraint enfin par les plaintes réunies et l’indignation du Sénat et des chevaliers, il rassembla des troupes sur le Forum, poursuivit les séditieux dans le Capitole, et les prit par la soif, en coupant les aqueducs. Reconnaissant la résistance impossible, ils l’appelèrent, et se rendirent sur ce qu’on appelait la foi publique. Il fit tout pour les sauver, mais inutilement ; à peine furent-ils descendus au Forum qu’on les mit à mort. Tout cela avait encore irrité les grands et le peuple ; aussi, quand les comices consulaires arrivèrent peu après, il ne se mit pas sur les rangs, quoiqu’on s’y attendît : il laissa élire des hommes qui lui étaient bien inférieurs, parce qu’il craignait d’échouer. Et il s’en faisait un mérite, disant qu’il n’avait point voulu s’attirer la haine d’une foule de gens, en recherchant avec rigueur leur vie et leurs mœurs.

Lorsqu’on proposa le décret du rappel de Métellus, il s’y opposa vainement par ses paroles et par ses actions, et y renonça enfin ; et, comme le peuple adopta la proposition avec empressement, Marius, ne pouvant se résoudre à être témoin du retour de Métellus, s’embarqua pour la Cappadoce et la Galatie, sous prétexte de sacrifices qu’il avait fait vœu d’offrir à la Mère des dieux ; mais son voyage avait un autre motif, qui échappait au vulgaire. Dépourvu des qualités nécessaires dans la paix et dans le maniement des affaires politiques, il ne devait son élévation qu’à la guerre ; dans le repos et l’inaction, son crédit et sa considération devaient par la suite s’éclipser peu à peu ; il le sentait, et il cherchait à faire naître des embarras nouveaux. En semant la discorde entre les rois, en soulevant et en excitant Mithridate, qu’on s’attendait chaque jour à voir prendre les armes, il espérait être aussitôt choisi pour commander contre lui, et revenir de là remplir la ville de nouveaux triomphes et sa maison des dépouilles du Pont et des richesses du roi. Mithridate le reçut avec tous les égards et tout le respect possibles ; Marius n’en fut point touché ni ébranlé : « Roi, lui dit-il, essaie de devenir plus puissant que les Romains, ou fais sans murmurer ce qu’ils te commandent. » Cette parole étonna le roi ; il avait souvent ouï parler du langage des Romains, mais c’était la première fois qu’il entendît de ses propres oreilles leurs hardies remontrances.

De retour à Rome, il se fit bâtir une maison près du Forum, soit, comme il le disait, pour épargner la fatigue d’une longue route à ceux qui lui feraient leur cour, soit dans l’espoir que la proximité attirerait à sa porte un plus grand nombre de personnes. Mais son éloignement n’était point ce qui rebutait : on ne trouvait pas chez lui les agréments du commerce ni cette capacité civile qui distinguaient les autres ; il n’était qu’un instrument de guerre, qu’on négligeait pendant la paix. Il s’affectait particulièrement de voir sa réputation éclipsée par celle de Sylla ; il en éprouvait un vif chagrin, car c’était la haine des grands pour lui qui avait élevé Sylla, et Sylla s’était fait de ses différends avec Marius un titre pour avancer dans la politique. D’ailleurs Bocchus le Numide, ayant été inscrit au nombre des alliés de Rome, fit placer dans le Capitole des statues de la Victoire qui portaient des trophées, et, auprès d’elles, des figures d’or qui représentaient Bocchus remettant Jugurtha entre les mains de Sylla. Ce fait mit Marius hors de lui : outré de colère et de jalousie, parce que Sylla s’attribuait ces faits à lui-même, il se disposait à abattre et à enlever de force ces offrandes. Sylla résistait avec l’opiniâtreté d’un rival, et leur lutte était presque déclarée, lorsqu’elle fut arrêtée par la guerre sociale, qui éclata tout à coup. Les peuplades de l’Italie les plus belliqueuses et les plus puissantes se soulevèrent toutes ensemble contre Rome, et elles faillirent bouleverser l’empire, non-seulement par la force de leurs armes et par la vigueur des combattants, mais par l’audace et l’habileté étonnante que déployèrent leurs chefs, dignes rivaux des généraux de Rome[46].

Cette guerre, si féconde en événements divers, et si variée dans ses succès, acquit à Sylla autant de crédit et de réputation qu’elle en fit perdre à Marius. On ne voyait chez celui-ci que lenteur dans les attaques, nonchalance et irrésolution en toutes choses, soit que la vieillesse eût éteint en lui l’activité ou la chaleur, car il avait alors plus de soixante-cinq ans, soit que, comme il le disait, souffrant d’une maladie de nerfs et de douleurs dans tous les membres, il fît, par amour-propre, plus que ses forces ne le lui permettaient. Toutefois il gagna une grande bataille dans laquelle il tua aux ennemis six mille hommes ; et il ne leur donna jamais prise sur lui. Enfermé par eux, environné de leurs retranchements, leurs cris et leurs défis ne furent point capables de le mettre en colère. On rapporte que Popédius Silo, celui des capitaines ennemis qui avait le plus d’autorité et de considération, lui disait : « Marius, si tu es un si grand général, descends donc et viens combattre. — Et toi donc, répondit Marius, si tu es un si grand général, force-moi de te livrer bataille malgré moi. » Une autre fois les ennemis lui donnèrent encore l’occasion de les charger, mais les Romains montrèrent de la crainte. Lorsque les deux partis se furent séparés, il appela ses troupes au conseil : « Je ne sais, leur dit-il, qui je dois appeler les plus lâches de vos ennemis ou de vous ; ni eux n’ont osé regarder votre dos, ni vous leur nuque. » À la fin, il abandonna le commandement, parce que la faiblesse de son corps le mettait hors d’état d’agir de sa personne.

Cependant la guerre d’Italie touchait à sa fin ; plusieurs briguaient à Rome, par l’organe des démagogues le commandement de la guerre contre Mithridate. Au grand étonnement de tout le monde, le tribun Sulpicius, homme entreprenant et audacieux, mit en avant Marius, et le proposa pour général contre Mithridate avec le titre de proconsul. Le peuple se divisa en deux partis : les uns voulaient Marius, les autres demandaient Sylla, et engageaient Marius à s’en aller aux eaux de Baïes, y soigner son corps usé de vieillesse, et qui se fondait en humeurs, comme il le disait lui-même. En effet, Marius avait dans ce pays, près de Misène, une fort belle maison, pleine de délices et de délicatesses bien efféminées pour un homme qui avait fait de telles expéditions et de telles guerres. Cornélie Tacheta, dit-on, soixante et quinze mille drachmes[47] ; et, peu d’années après, Lucius Lucullus la paya deux millions cinq cent mille[48]. Tant la somptuosité s’accrut promptement ; tant la prospérité développa le goût du luxe !

Cependant Marius, avec une ambition et une ardeur de jeune homme, cherchait à faire disparaître aux yeux sa vieillesse et ses infirmités ; tous les jours on le voyait descendre dans le Champ-de-Mars, s’exercer parmi les jeunes gens, faire montre de sa souplesse dans le maniement des armes, de sa vigueur à monter à cheval, quoique l’âge lui eût ôté son agilité par l’excès de l’embonpoint, et qu’il fût devenu trop replet et pesant. Il y en avait à qui cela plaisait, et qui allaient le voir chercher des applaudissements et s’efforcer défaire mieux que les autres. Mais les gens de bien avaient pitié de son ambition insatiable, et de voir que, devenu très-riche de pauvre qu’il était, et de petit très-grand, il ne savait pas mettre de bornes à sa prospérité, et se contenter d’être admiré et de jouir tranquillement de sa fortune ; et que, comme s’il eût manqué de tout après tant de triomphes et tant de gloire, il s’en allât transporter sa vieillesse déjà si avancée, dans la Cappadoce et le Pont-Euxin, pour y combattre un Archélaüs et un Néoptolème, lieutenants de Mithridate. Les raisons qu’alléguait sur cela Marius étaient réellement frivoles : il voulait, disait-il, exercer son fils, sous ses yeux, au métier des armes.

C’est là ce qui fit éclater enfin la maladie secrète que Rome couvait dans son sein ; car Marius avait trouvé l’instrument de la ruine commune dans l’audace de Sulpicius. Admirateur de Saturninus, Sulpicius le prenait pour modèle, et ne reprochait que deux choses à sa façon de mener les affaires, la timidité et l’hésitation. Pour lui, il n’hésitait jamais : il était sans cesse entouré de six cents chevaliers comme d’une garde, et qu’il appelait l’anti-Sénat Un jour que les consuls tenaient l’assemblée, il survint avec ses gens armés, mit les consuls en fuite, prit et tua le fils de l’un d’eux[49]. Sylla, en se sauvant, passa devant la maison de Marius ; et, ce à quoi personne ne se serait attendu, il s’y jeta, et ceux qui le poursuivaient passèrent en courant devant la maison, sans l’avoir vu ; et l’on dit que Marius lui-même le fit sortir en sûreté par une autre porte, de manière qu’il put s’échapper et gagner son camp. Sylla rapporte lui-même, dans ses Mémoires, non pas qu’il se soit réfugié auprès de Marius, mais qu’il y fut amené pour délibérer sur un décret que Sulpicius lui arracha de force, en l’environnant d’épées nues, et après l’avoir chassé devant lui jusque chez Marius ; qu’ensuite ils le ramenèrent sur le Forum, et qu’il y dut faire ce qu’ils demandaient : c’était de casser le décret par lequel son collègue et lui avaient suspendu la justice[50]. Après cela, Sulpicius triomphant fit donner le commandement à Marius ; celui-ci, tandis qu’il faisait ses préparatifs de départ, envoya deux tribuns de légions pour recevoir l’armée des mains de Sylla. Mais Sylla fit soulever ses troupes, au nombre d’au moins trente mille hommes d’infanterie et cinq mille de cavalerie, et les conduisit sur Rome. Quant aux tribuns qu’avait envoyés Marius, les soldats tombèrent sur eux et les massacrèrent.

De son côté, Marius, à Rome, fit périr plusieurs des amis de Sylla, et il promit la liberté aux esclaves qui prendraient les armes pour lui : on dit qu’il ne s’en présenta que trois. Aussi fit-il peu de résistance lorsque Sylla arriva ; bientôt, contraint de céder, il prit la fuite. À peine était-il sorti de la ville, que ceux qui l’accompagnaient s’étant dispersés, il se trouva seul dans l’obscurité, et se réfugia à Solonium, une de ses maisons de campagne. De là il envoya son fils prendre les provisions nécessaires dans les terres de Mucius, son beau-père, qui n’étaient pas éloignées. Pour lui, il descendit vers Ostie, où Numérius, un de ses amis, lui tenait un navire tout préparé ; et, sans attendre son fils, il s’embarqua avec son beau-fils Granius. Cependant le jeune Marius arrive dans les terres de Mucius ; il y prend et fait disposer des provisions : mais le jour survint, et peu s’en fallut qu’il ne tombât entre les mains de ses ennemis. Des cavaliers, qui soupçonnaient quelque chose, vinrent dans ce lieu. L’intendant des terres de Mucius les avait aperçus de loin ; il cacha Marius dans un chariot chargé de fèves, attela des bœufs, et s’en alla au-devant des cavaliers, conduisant le chariot vers la ville. Marius fut ainsi transporté jusqu’à la maison de sa femme ; il s’y munit des objets dont il avait besoin, et, quand la nuit fut venue, il s’en alla vers la nier, s’embarqua, et fit la traversée sur un navire qui mettait à la voile pour l’Afrique.

Cependant le vieux Marius avait levé l’ancre, et, porté par un bon vent, il suivait la côte d’Italie ; mais il craignait un certain Géminius, l’un des principaux habitants de Terracine, qui était son ennemi, et il recommanda aux matelots de s’éloigner de Terracine. Ils auraient bien voulu lui faire ce plaisir ; mais le vent sauta, et souffla de la haute mer, et il s’éleva une si furieuse tempête qu’il parut impossible que le navire résistât longtemps à l’effort des vagues ; d’ailleurs Marius souffrait, et il était malade du mal de mer ; et ils abordèrent à grand’peine sur le rivage de Circéi[51]. La tempête augmentait : les vivres leur manquant, ils débarquèrent, et se mirent à errer sans but, et, comme il arrive dans les grandes détresses, cherchant à éviter le mal présent comme le plus redoutable, et n’espérant qu’en ce qu’ils ne voyaient point. Il y avait pour eux péril sur terre comme péril sur mer, crainte de rencontrer des hommes, et crainte de n’en pas rencontrer, parce qu’ils manquaient des choses nécessaires. Enfin, l’heure étant déjà avancée, ils rencontrèrent des bouviers qui n’avaient rien à leur donner, mais qui reconnurent Marius, et lui conseillèrent de s’éloigner au plus vite, parce qu’ils venaient de voir passer une troupe de cavaliers qui le cherchaient. Alors, ne sachant plus ce qu’il devait faire, et voyant ceux qui l’accompagnaient épuisés de besoin, il s’écarta de la route et se jeta dans un bois épais, où il passa la nuit en proie à une angoisse profonde. Le lendemain, la nécessité l’en fit sortir ; et, pour user du reste de ses forces avant qu’elles fussent toutes épuisées, il s’en alla le long du rivage, encourageant ses compagnons, les priant de ne point désespérer avant d’avoir perdu l’espérance dernière, pour laquelle il se conservait encore, sur la foi d’anciennes prédictions. Car, dans son enfance, lorsqu’il vivait à la campagne, il était tombé dans sa robe une aire d’aigle qui contenait sept aiglons. Ses parents, étonnés, consultèrent les devins, et ceux-ci répondirent qu’il serait un homme des plus illustres, et qu’il était destiné à obtenir sept fois la plus grande magistrature et l’autorité suprême. Il y en a qui disent que ce prodige arriva en effet à Marius. D’autres rapportent que ceux qui l’accompagnaient y avaient ajouté foi pour le lui avoir entendu raconter en cette occasion et ailleurs pendant sa fuite, et l’avaient mis ensuite par écrit, quoique ce fût une pure invention ; car l’aigle ne fait que deux petits. Et ils ajoutent que Musée[52] est dans l’erreur lorsqu’il dit au sujet de l’aigle :

Elle pond trois œufs, en fait éclore deux, et ne nourrit qu’un aiglon.


Toutefois, que pendant sa fuite et dans les situations les plus désespérées Marius ait dit à plusieurs reprises qu’il arriverait à un septième consulat, c’est ce dont les historiens conviennent.

Ils n’étaient plus qu’à environ vingt stades[53] de Minturnes, ville d’Italie, lorsqu’ils virent une troupe de cavaliers qui s’avançaient sur eux, et par hasard deux barques qui étaient à flot. Tous se mirent, chacun selon ses forces et son agilité, à courir vers la mer ; ils s’y jetèrent et nagèrent vers les deux barques. Granius atteignit l’une, et passa dans une île située en face de ce point de la côte, et qu’on nomme Énaria ; mais Marius était pesant, et deux esclaves, ne pouvant le prendre comme ils auraient voulu, le soutinrent avec beaucoup de peine et d’efforts sur les eaux, et le placèrent dans l’autre embarcation, lorsque déjà les cavaliers étaient arrêtés et criaient du rivage aux mariniers d’amener la barque, ou bien de jeter Marius à la mer et de s’en aller où bon leur semblerait. Marius suppliait, versait des larmes ; et les gens de la barque, après avoir en un moment changé plusieurs fois de résolution, répondirent cependant aux cavaliers qu’ils n’abandonneraient point Marius. À peine les cavaliers se furent-ils éloignés pleins de colère, les mariniers prirent une autre résolution encore, et naviguèrent vers la côte. Ils jetèrent l’ancre à l’embouchure du Liris, dont les eaux forment un marais en se répandant par-dessus leurs rives ; et ils engagèrent Marius à descendre à terre pour prendre de la nourriture et se remettre du mal de mer, jusqu’à ce qu’il s’élevât un bon vent, ce qui devait arriver à une heure fixe à laquelle le vent de mer mollit ordinairement, et où il devait s’élever des marais une brise suffisante pour prendre le large. Marius les crut et suivit ce conseil ; les mariniers le déposèrent sur le rivage, et il se coucha dans un pré, bien éloigné de penser à ce qui allait arriver. Mais eux, remontant aussitôt dans leur barque, levèrent l’ancre et s’enfuirent, comme n’étant ni honnête de livrer Marius ni sûr pour eux de le sauver.

Ainsi seul, abandonné de tous, il demeura longtemps étendu sur le rivage sans proférer une parole ; puis, se levant avec peine, il se mit à marcher péniblement sur un terrain sans routes tracées. Après avoir traversé des marais profonds et des fossés pleins d’eau et de boue, le hasard le conduisit à la chaumière d’un vieillard qui vivait de son travail dans ces marais. Marius tombe à ses pieds, et le supplie de sauver, de secourir un homme qui, s’il échappait aux dangers présents, pourrait le récompenser au delà de ses espérances. L’homme, soit qu’il l’eût autrefois connu, soit qu’il remarquât dans ses traits quelque chose qui annonçait un personnage considérable, répondit que s’il n’avait besoin que de se reposer, sa cabane suffisait ; mais que s’il errait pour échapper à des ennemis, il le cacherait dans un endroit où il serait plus tranquille. C’est ce que Marius le pria de faire. Il le conduisit donc dans le marais, le fit entrer et se tapir dans un creux au bord de la rivière, jeta sur lui des roseaux et le couvrit d’autres choses légères propres à le cacher sans l’incommoder de leur poids.

Il n’y avait pas longtemps qu’il était là, lorsqu’il entendit du bruit et des voix qui venaient de la chaumière. Géminius de Terracine avait envoyé un grand nombre de gens à sa poursuite ; quelques-uns étaient par hasard venus dans cet endroit, et ils cherchaient à effrayer le vieillard, en criant qu’il avait recueilli et qu’il cachait l’ennemi de Rome. Marius se leva donc de sa cachette, et, se dépouillant de ses vêtements, il s’enfonça dans l’eau bourbeuse du marais ; ce qui le fit apercevoir de ceux qui le cherchaient. Ils le tirèrent de là tout nu et couvert de boue, l’emmenèrent à Minturnes, et le livrèrent aux magistrats. Car déjà s’était répandu dans toutes les villes le décret qui ordonnait de poursuivre Marius, et de le tuer quand on pourrait l’atteindre. Néanmoins les magistrats crurent devoir en délibérer auparavant, et ils le placèrent dans la maison et sous la garde d’une femme nommée Fannia, que l’on croyait fort mal disposée à son égard pour une cause déjà ancienne. Cette Fannia était mariée à Tinnius : elle se sépara de lui, et redemanda sa dot, qui était considérable ; mais le mari l’accusait d’adultère. L’affaire fut jugée par Marius, alors consul pour la sixième fois. Les débats firent connaître que Fannia avait été d’abord une femme de mauvaise vie ; que Tinnius savait ce qui en était, et nonobstant cela l’avait épousée et avait vécu longtemps avec elle ; le juge, indigné de la conduite de l’un et de l’autre, condamna le mari à rendre la dot, et la femme à payer une amende de quatre pièces de monnaie de cuivre, comme note d’infamie. Pourtant Fannia, dans cette occasion, ne se conduisit point en femme offensée ; bien loin que la vue de Marius lui rappelât des souvenirs mauvais, elle lui offrit ce qu’elle avait chez elle, en l’exhortant à prendre courage. Il la remercia, et lui assura qu’il était plein de confiance, parce qu’il venait de voir un présage favorable. Voici ce que c’était. Comme il arrivait, conduit par les gardes, auprès de la maison de Fannia, au moment où l’on avait ouvert la porte un âne en était sorti en courant pour aller boire à la fontaine qui coulait près de là ; et, regardant Marius d’un air de gaieté enjouée, il s’était d’abord arrêté court devant lui, et s’était mis à braire d’une voix haute et retentissante, puis il avait passé à côté de lui en bondissant de joie. « J’en conjecture, disait Marius, que les dieux me font connaître par là que j’échapperai plutôt par mer que par terre, puisque l’âne ne s’est point soucié d’une nourriture sèche, et qu’il l’a quittée pour courir à l’eau. » Après cette conversation avec Fannia, il voulut se reposer seul, et il ordonna qu’on fermât la porte de la chambre.

Cependant les magistrats et les décurions de Minturnes avaient décidé, après délibération, qu’il serait mis à mort sans retard. Mais il ne se trouva pas un citoyen qui voulût se charger de l’exécution. Alors un cavalier, Gaulois de nation suivant les uns, Cimbre suivant d’autres, prit une épée et entra près de Marius. La chambre, à l’endroit où il se trouvait couché, recevait peu de jour et était assez obscure ; on raconte que le soldat crut voir les yeux de Marius lancer des flammes ardentes, et qu’il entendit une grande voix qui lui criait du fond de l’obscurité : « Oses-tu bien, malheureux ! égorger Caïus Marius ? » Aussitôt le Barbare sortit en fuyant ; il jeta son glaive, et, en franchissant le seuil, il s’écriait : « Non, je ne puis tuer Caïus Marius ! » Tous alors furent saisis d’étonnement, puis de pitié et de repentir ; ils se reprochaient d’avoir pris cette résolution cruelle et ingrate contre un homme qui avait sauvé l’Italie, alors que ne lui pas prêter secours c’était déjà un crime ; et ils se dirent : « Qu’il s’en aille fugitif où il voudra, souffrir ailleurs sa destinée ; et nous, prions les Dieux de nous pardonner d’avoir jeté hors de notre ville Marius nu et dépourvu de tout secours. »

En faisant ces réflexions ils entrèrent en foule dans la chambre, et, lui faisant cortège, ils l’emmenèrent vers la mer. Comme chacun d’eux lui donnait de bon cœur tout ce qui pouvait lui être utile, il se passa un temps considérable : d’ailleurs le bois qu’on appelle Marica, qu’ils ont en grande vénération et d’où ils n’emportent rien de ce qu’ils y ont une fois porté, se trouvait entre eux et la mer, et on eût perdu beaucoup de temps en tournant alentour. Enfin un de leurs vieillards s’écria qu’il n’y avait pas de passage interdit, pas de route prohibée, quand il s’agissait de sauver Marius. Et lui-même prenant quelqu’une des provisions que l’on portait au navire, il se mit à marcher à travers le bois. On lui offrit avec le même empressement des provisions de tout genre, et un certain Béléus lui fournit un navire ; et dans la suite Marius fit représenter tous ces faits sur un tableau qu’il plaça comme offrande dans le temple d’où il s’était embarqué alors par un vent favorable. Un heureux hasard le porta vers l’île d’Énaria, où il trouva Granius et ses amis ; puis, tous ensemble, ils cinglèrent vers l’Afrique. Le manque d’eau les obligea de relâcher en Sicile, près d’Éryx. Il se trouva que le questeur romain gardait la côte sur ce point ; il faillit prendre Marius, qui était lui-même venu à terre, et il tua environ seize de ses gens occupés à faire de l’eau. Marius se rembarqua promptement, traversa la mer et arriva sur l’île de Méninx[54], où il reçut la première nouvelle que son fds s’était sauvé avec Céthégus, et qu’ils se rendaient auprès du roi des Numides, Hiempsal, pour lui demander secours. Il reprit courage, et se hasarda à passer de l’île sur le territoire de Carthage. Le préteur d’Afrique était alors un Romain nommé Sextilius, qui n’avait reçu de Marius ni bien ni mal ; Marius espérait que la pitié le porterait à lui prêter assistance. Mais, à peine fut-il débarqué avec quelques-uns des siens, qu’un licteur vint à sa rencontre, et, lui barrant le chemin, lui dit : « Marius, le préteur Sextilius te défend de mettre le pied sur la terre d’Afrique, ou, sinon, il te déclare qu’il exécutera le décret du Sénat, en te traitant comme ennemi public de Rome. » À cette déclaration, Marius demeura muet de douleur et d’abattement ; il resta longtemps immobile et lançant au licteur des regards terribles. Et comme celui-ci lui demandait quelle réponse il le chargeait de porter au préteur, il poussa un profond soupir, et lui dit : « Annonce-lui donc que tu as vu Marius fugitif assis sur les ruines de Carthage. » Réponse pleine de sens par laquelle il mettait devant les yeux de Sextilius l’exemple de la fortune de cette ville et du renversement de sa propre fortune.

Pendant ce temps-là, Hiempsal, le roi des Numides, ne savait quel parti prendre : il traitait bien avec honneur le jeune Marius et ceux qui l’accompagnaient, mais, lors qu’ils voulaient s’en aller, il les retenait sous divers prétextes. Évidemment il n’apportait point ces retards dans de bonnes intentions. Cependant il leur arriva une chose qui fut cause de leur salut. Le jeune Marius était de belle figure : une des concubines du roi s’affligea de le voir si maltraité de la fortune ; la pitié fut pour elle une source et un prétexte d’amour. D’abord il repoussa les propositions de cette femme ; mais, quand il vit qu’il n’avait pas d’autre moyen d’échapper, et qu’il reconnut en elle plus d’empressement à le servir que de passion pour le plaisir, il accepta son attachement ; et, cette femme ayant facilité sa fuite, il s’échappa avec ses amis et se retira vers Marius. Après s’être embrassés, comme ils marchaient le long de la mer, ils rencontrèrent deux scorpions qui se battaient, chose qui parut de mauvais présage à Marius. Ils montèrent donc dans une barque de pécheur, et passèrent dans l’Ile de Cercine[55], qui n’est pas loin du continent. À peine avaient-ils levé l’ancre, qu’ils virent arriver à l’endroit qu’ils venaient de quitter des cavaliers envoyés par le roi à leur poursuite. Marius avoua qu’il n’avait pas encore échappé à un plus pressant danger.

À Rome, cependant, on apprenait que Sylla faisait la guerre en Béotie contre les généraux de Mithridate ; les consuls se divisèrent et prirent les armes. Un combat eut lieu, et Octavius, resté vainqueur, chassa Cinna, qui essayait d’exercer un pouvoir absolu ; il lui substitua, dans les fonctions consulaires, Cornélius Mérula. Cinna leva des troupes chez les autres peuples de l’Italie, et soutint la guerre contre les consuls. À ces nouvelles, Marius se décida à se mettre en mer sur-le-champ ; il prit avec lui quelques cavaliers maurusiens, tirés de la Libye[56], et quelques hommes qui s’étaient échappés d’Italie, ce qui ne formait qu’un corps de mille hommes au plus ; il mit avec eux à la voile, et aborda au port de Télamon, en Étrurie[57]. À peine débarqué, il fit une proclamation dans laquelle il promettait la liberté aux esclaves ; et il vit accourir au rivage, attirés par sa réputation, les laboureurs et les pâtres de condition libre qui habitaient ce pays. Il s’attacha les plus vigoureux, et en quelques jours il eut rassemblé des forces considérables, dont il remplit quarante vaisseaux. Il connaissait Octavius pour un homme-de bien, et qui ne voulait commander que selon les lois et la justice ; il savait que Cinna, au contraire, portait ombrage à Sylla, et était ennemi déclaré du gouvernement : c’est à celui-ci qu’il résolut d’aller se joindre avec ses forces ; et il lui dépêcha un courrier pour lui annoncer qu’il lui obéirait en tout comme à un consul. Cinna accepta, le proclama proconsul, et lui envoya les faisceaux et les autres insignes du commandement ; ce que Marius refusa, disant que ces ornements ne convenaient point à sa position. Il portait un costume misérable, et laissait croître ses cheveux depuis le jour où il était parti pour l’exil à l’âge de plus de soixante et dix ans ; il affectait de marcher lentement afin d’exciter la compassion ; mais, à travers cette humiliation, éclatait cet air de fierté qui lui était naturel, où le sombre et le terrible l’emportaient. Et, sous cette tristesse même, on démêlait, non point une âme découragée, mais des ressentiments aigris par les revers.

Dès qu’il eut salué Cinna et harangué ses troupes, il mit aussitôt la main à l’œuvre ; et il s’opéra un grand changement dans les affaires. D’abord sa flotte coupait les vivres au continent, pillait les convois, et disposait de l’approvisionnement de Rome ; ensuite elle vogua vers les villes maritimes et s’en empara. À la fin, Ostie, livrée par la trahison, fut pillée, et la plus grande partie de sa population fut massacrée. Il jeta un pont sur le fleuve, et coupa à ses ennemis toute communication avec la mer ; puis il marcha sur Rome avec son armée de terre, et se saisit du mont appelé Janicule. Ce n’est point tant par incapacité qu’Octavius éprouvait des revers, qu’à cause de ses principes de justice rigoureuse, qui lui faisaient négliger, contre l’utilité présente, les moyens nécessaires. Plusieurs lui conseillaient d’appeler aux armes les esclaves, en leur promettant la liberté : il répondit qu’il ne donnerait aux esclaves aucun droit dans cette patrie dont il repoussait Caïus Marius pour le maintien des lois. Sur ces entrefaites arrive à Rome Métellus, fils de Métellus, celui qui avait commandé en Afrique, et que Marius avait fait exiler. Les soldats, qui le croyaient meilleur général qu’Octavius, abandonnent celui-ci et s’en vont trouver Métellus, le priant de se mettre à leur tête et de sauver la ville, et disant qu’ils sauraient bien se battre et vaincre, s’ils avaient un général habile et entreprenant. Comme Métellus indigné les engageait à s’adresser au consul, ils s’en allèrent se joindre aux ennemis. Métellus lui-même s’éloigna, désespérant de la ville. Pour Octavius, il resta dans Rome, retenu par des Chaldéens, des aruspices et des prêtres sibyllins, qui l’assuraient que tout irait bien. Cet homme, doué d’ailleurs d’un sens droit, autant que pas un Romain, et qui maintenait l’autorité consulaire supérieure aux flatteries, ce fidèle observateur des coutumes et des lois anciennes, qui s’y tenait attaché comme à des formules immuables, montrait, ce me semble, une certaine faiblesse d’esprit, en ce qu’il fréquentait plus la société des devins et pronostiqueurs que celle des gens habiles dans la guerre et des hommes d’État. Marius, avant d’entrer dans la ville, envoya des hommes l’arracher de la tribune et l’égorger ; et l’on dit qu’après sa mort, on trouva dans son sein un horoscope dressé par des Chaldéens. Quelle différence dans la destinée de deux hommes, tous deux généraux distingués ! l’un, Marius, doit son salut à son respect pour la divination ; l’autre, Octavius, trouve dans le même sentiment sa perte.

Les choses étant dans cet état, le Sénat s’assembla, et envoya des députés vers Cinna et Marius, les priant d’entrer et d’épargner les citoyens. Cinna, en qualité de consul, leur donna audience assis sur la chaise curule, et leur fit une réponse bienveillante. Marius, debout près de lui, restait silencieux ; mais son air sombre et ses regards farouches faisaient prévoir qu’il allait bientôt remplir la ville de massacres. Ils se mirent en marche, et Cinna entra dans Rome accompagné de gardes ; mais Marius s’arrêta auprès de la porte, disant, avec une ironie pleine de colère, qu’il était exilé, et que la loi lui interdisait sa patrie ; que si l’on désirait sa personne, il fallait, par un décret contraire, casser celui de son exil : comme s’il eût été un rigoureux observateur des lois, et qu’il entrât dans une ville libre. Il fit donc assembler le peuple ; mais, avant que trois ou quatre tribus eussent voté, il leva le masque, et, laissant là cette formalité de rappel, il entra entouré d’une garde d’élite composée des esclaves qui étaient venus à lui, et qu’il appelait Bardiéens[58]. Ces hommes tuèrent une foule de personnes, sur un mot, sur un signe de ses yeux. Enfin Ancharius, sénateur et préteur, se présentant à Marius, ils se jetèrent au-devant de lui, et le percèrent de leurs épées, parce que Marius ne lui rendait point son salut. Depuis lors ce fut leur règle de conduite : ils égorgeaient incontinent dans les rues tous ceux auxquels il ne répondait point, ou ne rendait point le salut. C’était au point que ses amis mêmes avaient le frisson et tremblaient de peur, chaque fois qu’ils approchaient de lui pour le saluer.

Beaucoup déjà avaient été massacrés : Cinna s’amollissait, il était rassasié de carnage ; Marius, chaque jour plus aigri, plus altéré de sang, assouvissait sa fureur sur tous ceux dont il avait quelque défiance. Toutes les rues, toute la ville étaient pleines de gens qui poursuivaient des fugitifs, qui couraient à la chasse de ceux qui se cachaient. On eut alors la preuve que pour un homme malheureux il n’y a plus d’hôtes, plus d’amis fidèles. Bien rares furent ceux qui ne livrèrent point les infortunés qui leur avaient demandé asile. Aussi devons-nous tous nos éloges, toute notre admiration aux esclaves de Cornutus. Après avoir caché leur maître dans sa maison, ils prirent un des nombreux cadavres qui jonchaient la rue, le pendirent par le cou, lui mirent au doigt un anneau d’or, et le montrèrent aux satellites de Marius ; puis, ils l’ensevelirent et l’enterrèrent. Personne n’eut aucun soupçon, et Cornutus, ainsi échappé grâce à ses esclaves, se retira en Gaule.

L’orateur Marcus Antonius[59] avait bien trouvé aussi un ami sûr ; mais il n’eut pas le bonheur de Cornutus. Cet ami était un homme du peuple, pauvre, et qui, ayant reçu chez lui un des principaux personnages de Rome, voulut le traiter aussi convenablement que ses moyens le lui permettaient. Il envoya son esclave chez un des cabaretiers voisins pour acheter du vin. Comme l’esclave le goûtait avec plus de soin qu’à l’ordinaire, et qu’il s’en faisait servir du meilleur, le marchand lui demanda pourquoi il n’achetait pas, comme de coutume, du vin nouveau, du commun, mais du recherché et du cher. L’esclave lui répondit naïvement, et comme à un camarade, à une ancienne connaissance, que son maître traitait Marcus Antonius, qu’il cachait dans sa maison. Et il ne fut pas plutôt sorti que le scélérat et perfide cabaretier courut chez Marius, qui était déjà à table. Introduit aussitôt, il annonce qu’il va lui livrer Antonius. À cette parole, Marius poussa, dit-on, un grand cri, et de joie il frappa dans ses mains ; et peu s’en fallut qu’il ne se levât de table pour aller lui-même dans cette maison ; ses amis le retinrent, et il y envoya Annius et des soldats, avec ordre de lui apporter sur-le-champ la tête d’Antonius. Lorsqu’ils furent arrivés à la maison, Annius demeura devant la porte, et ses gens, montant l’escalier, entrèrent dans une chambre haute, où ils trouvèrent Antonius. Son aspect leur imposa tellement qu’ils se renvoyaient l’exécution les uns aux autres, aucun n’osant le frapper. Et il y avait, à ce qu’il paraît, tant de charmes et de grâces dans sa parole, que, dès qu’il eut ouvert la bouche pour demander la vie, aucun n’eut la hardiesse de le toucher, ni de le regarder en face ; mais tous restèrent les yeux baissés et pleins de larmes. Impatienté de leur retard, Annius monta, et, voyant Antonius qui les haranguait, et les soldats comme frappés de stupeur et fascinés par son éloquence, il les traita de lâches, s’élança lui-même sur Antonius et lui trancha la tête. Lutatius Catulus, qui avait été collègue de Marius dans le commandement et qui avait triomphé des Cimbres avec lui, avait des amis qui priaient pour lui et intercédaient auprès de Marius ; mais Marius ne faisait que cette réponse : « Il faut qu’il meure. » Alors il s’enferma dans sa chambre, y alluma un grand brasier, et s’asphyxia.

Des cadavres sans tête étaient jetés et foulés aux pieds par les rues ; et ils n’excitaient point la pitié ; mais tout le monde frissonnait d’horreur à ce spectacle. Mais ce qui affligeait le plus le peuple, c’était la licence effrénée de ce qu’on appelait les Bardiéens : ils entraient dans les maisons, égorgeaient les maîtres, abusaient des enfants, violaient les maîtresses, pillaient, ensanglantaient tout sans obstacle. Enfin Cinna et Sertorius se réunirent, fondirent sur eux pendant qu’ils dormaient dans leur camp, et les tuèrent tous à coups de javelots, sans qu’il en réchappât un seul.

Sur ces entrefaites, la fortune sembla changer : des messagers arrivaient de toutes parts, annonçant que Sylla avait terminé la guerre contre Mithridate, recouvré les provinces perdues, et qu’il avait mis à la voile avec des troupes considérables. Alors il y eut comme un sursis, une courte suspension aux maux inexprimables qu’on endurait, parce que leurs auteurs s’attendaient à avoir bientôt la guerre sur les bras. Marius fut donc proclamé consul pour la septième fois ; et le jour des calendes de janvier, qui est le premier jour de l’année, en sortant de sa maison, il fit précipiter de la roche Tarpéienne un certain Sextus Lucinus, prélude qui parut un terrible présage de nouvelles calamités et pour ceux de l’autre parti et pour la ville. Mais lui, épuisé par les fatigues, l’âme accablée et comme noyée dans les chagrins, tourmenté par la pensée de cette nouvelle guerre et de ces nouveaux combats, des dangers et des cuisantes douleurs que lui faisait pressentir son expérience, il ne put se résigner. Il considérait que ce n’était plus avec un Octavius ou un Mérula, chefs d’une tourbe indisciplinée, conducteurs d’un peuple en émeute, qu’il allait avoir à lutter : c’était Sylla qui s’avançait, Sylla, qui l’avait d’abord chassé de sa patrie, et qui venait de renfermer Mithridate au fond du Pont-Euxin. Écrasé sous le poids de ces réflexions, il se remettait devant les yeux ses longues courses, son exil, ses périls lorsqu’il fuyait poursuivi sur terre et sur mer ; il tombait dans des angoisses terribles ; agité pendant la nuit d’apparitions affreuses, de songes effrayants, il croyait entendre sans cesse une voix lui crier :

Le gîte du lion est terrible, même quand le lion est absent.


Et, comme l’insomnie était ce qu’il redoutait le plus, il se mit à boire, à se livrer outre mesure à la débauche de la table, excès que son âge ne pouvait plus supporter, cherchant à se procurer le sommeil comme un refuge contre ses pensées. Enfin des nouvelles vinrent de la mer, et alors il fut replongé dans des frayeurs plus grandes. Tremblant pour l’avenir, abattu sous le fardeau du présent, il ne fallut qu’un léger accident pour l’achever. Il tomba malade d’une pleurésie, suivant le récit du philosophe Posidonius, qui dit qu’il fut introduit auprès de lui, et traita avec lui de l’objet de son ambassade, lorsqu’il était déjà atteint de ce mal. Mais un certain Caïus Pison[60], historien, raconte que Marius, en se promenant après souper avec ses amis, vint à parler de ses aventures, et qu’il en reprit le récit dès le commencement ; qu’après avoir exposé les nombreuses et diverses vicissitudes qu’il avait subies, il ajouta qu’il n’était pas d’un homme sage de se fier davantage à la Fortune ; qu’après cela il salua ceux qui l’entouraient, puis demeura alité sept jours et mourut. Quelques-uns racontent que pendant sa maladie il manifesta que l’ambition le travaillait encore : dans un violent accès de délire, il croyait commander la guerre contre Mithridate, il prenait toutes les positions, faisait tous les mouvements d’un combattant au milieu de la mêlée, en poussant de toutes ses forces et à chaque instant des cris de guerre. Tant fut puissant en lui et incurable l’amour du commandement ; tant l’honneur de cette expédition avait allumé sa jalousie ! Âgé de soixante et dix ans, après avoir le premier de tous été consul sept fois, possesseur d’une maison et d’une fortune qui auraient pu suffire à plusieurs rois ensemble, il se plaignait du sort, comme s’il fût mort avant d’avoir obtenu et accompli ce qu’il désirait.

Platon, au contraire, sur le point de mourir, remerciait son Génie et la Fortune de l’avoir fait naître d’abord homme, ensuite Grec, et non point Barbare ni animal sans raison ; et en outre de ce que sa naissance s était rencontrée avec l’époque de Socrate. Que dis-je ? Antipater de Tarse énumérant de même, quelques moments avant sa mort, les divers bonheurs qu’il avait eus, n’oublia pas même, dit-on, son heureuse traversée de chez lui à Athènes : c’est qu’il regardait comme objet d’une grande reconnaissance tous les dons d’une fortune bienfaisante, et les conservait à jamais dans sa mémoire, la plus fidèle dépositaire des biens que l’homme a reçus. Pour les hommes dépourvus de mémoire et de sens, tout s’efface avec/le temps. Incapables de rien contenir en eux, de rien conserver, toujours vides de biens et pleins d’espérances, ils ont l’œil sans cesse fixé sur l’avenir, et laissent le présent leur échapper. Et cependant l’avenir est entre les mains de la Fortune, tandis qu’elle ne peut leur enlever le présent ; et ce bienfait de la Fortune, ils le rejettent néanmoins comme s’il n’était pas à eux, et ils ne rêvent que cet avenir incertain, juste punition de leur ingratitude. Trop pressés d’amasser le plus qu’ils peuvent de ces biens extérieurs avant de leur avoir donné, dans la raison et la sagesse, une base et des fondements solides, ils ne sauraient jamais satisfaire la soif insatiable qui les tourmente.

Donc Marius mourut le dix-septième jour de son septième consulat. Ce fut d’abord pour Rome un grand sujet de joie et de confiance, de se sentir délivrée d’une tyrannie insupportable ; mais, peu de jours après, on s’aperçut qu’on n’avait fait que changer un maître cassé par l’âge contre un maître jeune et dans toute sa vigueur ; tant Marius le fils signala sa cruauté et sa rage en faisant périr les personnages les plus distingués par leur mérite et leur réputation. Comme on l’avait cru intrépide et passionné pour les périls de la guerre, on l’avait surnommé le Fils de Mars ; mais à l’œuvre il s’était fait connaître sous un tout autre jour, et on lui donnait un autre surnom : Fils de Vénus. Il finit par se faire enfermer dans Préneste par Sylla, et, après avoir en vain tout fait pour sauver sa vie, voyant que la ville allait être prise et qu’il ne pouvait échapper, il se donna la mort[61].

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(Le parallèle de Pyrrhus et de Marius n’existe plus.)






  1. Corinthe, détruite par Mummius, était en ce temps-là la capitale de l’Achaïe, comme on désignait la réunion de plusieurs cantons du Péloponnèse.
  2. On trouve cependant des femmes appelées Caïa, Lucia, Publia, comme le remarque Dacier ; et Valère Maxime dit qu’il était d’usage, dans les temps anciens de Rome, que les femmes eussent des prénoms.
  3. Du mot macer, maigre.
  4. Du mot torques, collier.
  5. Nom dont l’étymologie est douteuse. Voyez la Vie de Sylla dans ce volume.
  6. Ce nom signifie qui a bonne mémoire.
  7. Qui a le nez aquilin.
  8. Victorieux.
  9. On peut concilier l’opinion de Plutarque avec celle de Posidonius, en disant, ce qui paraît certain, que l’usage avait changé depuis les derniers temps de la république, et que Posidonius a raison par rapport à l’époque où il écrivait, et Plutarque aussi par rapport au temps des empereurs.
  10. Ravenne se trouvait dans ce que les Romains appelaient la Gaule cisalpine, ou en deçà des Alpes.
  11. Ce nom paraît altéré. Il faut lire probablement Cernétum, bourgade mentionnée par Pline, et dont les habitants, en mémoire sans doute de la naissance de Marius, étaient surnommés Mariani. Du reste, les auteurs latins se contentent de dire que Marius était Arpinate, et ne nomment nulle part son village natal.
  12. C’est la chaise curule, prérogative de la grande édilité, ou édilité curule.
  13. L’Espagne ultérieure se composait de tout le pays situé au delà du fleuve Bétis, aujourd’hui Guadalquivir, et l’Espagne citérieure de tout le pays situé en deçà jusqu’aux Pyrénées.
  14. La Vie de César est dans le troisième volume.
  15. J’ai suivi, pour ce passage, la correction proposée par Dacier. Les éditeurs donnent ἐν ὄψει, mangeant à la vue des soldats, ce qui fait un pléonasme avec le mot θέαμα, spectacle, dont Plutarque s’est servi au commencement de la phrase ; tandis que la correction proposée ἐν ὄξει complète le sens, et rappelle les mœurs connues des rudes soldats de ce temps.
  16. Vacca ou Vaga était une ville de la petite Afrique, dans la Numidie propre : c’est aujourd’hui Végia dans l’Algérie.
  17. Cette Vie fait partie de ce volume.
  18. Celle que les Romains ont appelée depuis ce temps la Gaule cisalpine.
  19. La forêt Hercynienne couvrait autrefois presque toute la Gaule septentrionale et la plus grande partie de la Germanie. Il fallait, au rapport des anciens géographes, soixante jours pour la traverser.
  20. Je n’ai pas besoin de remarquer tout ce qu’il y a d’exagéré et d’erroné dans cette opinion.
  21. Dans le onzième livre de l’Odyssée. Plutarque veut dire seulement que les ténèbres du pays des Cimmériens ont été le modèle de ces autres ténèbres au sein desquelles Homère a fait apparaître les morts.
  22. L’âge prescrit par les lois pour être apte au consulat était quarante deux ans, et Scipion n’en avait pas encore trente quand il fut nommé consul.
  23. Environ deux cent soixante mille francs de notre monnaie.
  24. Cet auteur est inconnu. Diogène de Laërte parle d’un Alexon de Myndes qui avait écrit des livres intitulés : Contes fabuleux ; c’est peut être le même personnage dont Diogène aura corrompu le nom, péché commun aux compilateurs de son espèce.
  25. Ces deux villes étaient dans l’Ombrie.
  26. Ville de Phrygie.
  27. C’était le nom qu’on donnait à Cybèle.
  28. Aquœ Sextiœ, c’est Aix en Provence, ville bâtie 133 ans avant J.-C. par le proconsul Sextius, en mémoire de la défaite des Gaulois Salviens qu’il avait vaincus dans plusieurs batailles.
  29. Poète grec né à Paros vers l’an 700 avant J.-C., inventeur du vers nommé ïambique.
  30. Le lieu où se donna cette grande bataille reçut depuis ce temps le nom de Champ-de-la-Pourriture, Campi putridi, dont la trace subsiste encore aujourd’hui dans celui de la petite ville de Pourrières.
  31. Virgile, au liv. VII, v. 612 de l’Énéide :

    Ipse Quirinali trabea, cinctuque Gabino
    Insignis.

  32. Les Latins le nommaient Athesis ; c’est aujourd’hui l’Adige, fleuve qui tient au Pô par diverses branches, et se jette comme lui dans la mer Adriatique.
  33. L’Éridan ou Padus, aujourd’hui le Pô, le plus grand fleuve de l’Italie.
  34. Habitants de l’est de la Gaule, entre le Rhin, la Saône, le Rhône et les montagnes.
  35. Sylla avait laissé des mémoires, dont Plutarque a tiré, comme on le verra, le plus grand profil, car dans la Vie de Sylla il s’y réfère sans cesse.
  36. Environ une lieue et demie.
  37. Ce temple fut en effet bâti, et dédié sous ce nom-là même : À la fortune de ce jour.
  38. Le jour de cette bataille est par conséquent le 30 juillet. Plutarque appelle néoménie, malgré l’impropriété du terme, puisque l’année romaine n’était pas une année lunaire, ce que les Romains appelaient calende, c’est-à-dire le premier jour du mois. C’était en l’an 101 avant J.-C.
  39. Catulus, que Plutarque ne cite que de seconde main, avait écrit l’histoire de son consulat et des actes de sa vie politique. Cicéron, dans le Brutus, fait l’éloge du style de cet ouvrage. Catulus se mêlait aussi de poésie, et il reste de lui deux épigrammes qui témoignent de l’enjouement de son esprit, mais non de la chasteté de ses mœurs.
  40. Plutarque, par une erreur facile à comprendre, donne à cette ville nom de Panonne, qu’elle n’a jamais porté, et qui ne lui conviendrait sous aucun rapport, puisqu’il ne convient qu’à une ville maritime, comme est Palerme, l’ancienne Panormus.
  41. Camille, vainqueur des Gaulois, avait reçu le nom de second fondateur de Rome. Voyez sa Vie dans le premier volume.
  42. Aujourd’hui Camérino dans la marche d’Ancône, au pied de l’Apennin.
  43. Publius Rulilius Rufus, cité plusieurs fois avec éloge par Cicéron. Il avait été consul l’année d’avant le second consulat de Marius. Il ne reste rien de ses écrits.
  44. Expression proverbiale pour désigner l’orgueil et la présomption. Dacier cite à ce propos le mot de Job parlant du superbe : Pingui cervice armatus est. XV, 26.
  45. On ne sait pas si Plutarque écrivit la Vie de Métellus ; en tout cas celle Vie n’existe plus.
  46. Voyez la Vie de Sylla dans ce volume.
  47. Environ soixante-huit mille francs de notre monnaie.
  48. Environ deux millions deux cent cinquante mille francs.
  49. Ce consul se nommait Pompéius Rufus.
  50. J’ai paraphrasé le texte, fort obscur a cet endroit, mais qui s’entend fort bien si l’on recourt au passage de la Vie de Sylla où Plutarque raconte le même événement.
  51. Ville maritime du Latium.
  52. Poète fort ancien, né à Athènes, contemporain d’Orphée et de Linus, et qui avait composé des poèmes religieux dont il ne reste à peu près rien.
  53. Environ une lieue.
  54. Ile près de la côte d’Afrique au-dessous de la petite Syrte, entre Tripoli et Tunis : elle se nomme aujourd’hui l’Ile de Zerbi.
  55. Aujourd’hui Kerkéoi, prés de l’île de Zerbi.
  56. Les Maurusiens étaient une peuplade de la Mauritanie.
  57. C’est encore aujourd’hui le port Telamone en Toscane.
  58. On ignore l’origine de cette qualification.
  59. Aïeul du triumvir, et le plus célèbre des orateurs romains du temps. Cicéron a élevé dans le de Oratore un magnifique monument à sa gloire et à la gloire de son contemporain et ami Crassus.
  60. On connaît plusieurs écrivains latins du nom de Pison, mais leurs prénoms sont différents de ceux du Pison que cite Plutarque : ce Caïus est inconnu.
  61. Voyez la Vie de Sylla dans ce volume.