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Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité/Livre V

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Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité
Livre V
Traduction française de Charles Zévort
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LIVRE V.


CHAPITRE PREMIER.


ARISTOTE.

Aristote de Stagire était fils de Nicomaque et de Phestias. Hermippus dit, dans le traité qu’il lui a consacré, que son père, l’un des descendants de Nicomaque, fils de Machaon et petit-fils d’Esculape, vivait à la cour d’Amyntas, roi de Macédoine, dont il était en même temps le médecin et l’ami. Timothée dit, dans les Vies, qu’Aristote, le plus illustre des disciples de Platon, avait la voix faible, les jambes grêles et les yeux petits ; qu’il était toujours vêtu avec recherche, portait des anneaux et se rasait la barbe. Il ajoute qu’il eut d’Herpyllis, sa concubine, un fils nommé Nicomaque.

Il n’attendit pas la mort de Platon pour le quitter ; aussi Platon disait-il de lui qu’Aristote l’avait traité comme les poulains qui, à peine nés, ruent contre leur mère. Hermippus rapporte, dans les Vies, que pendant une absence d’Aristote, retenu auprès de Philippe par une mission dont l’avaient chargé les Athéniens, Xénocrate prit la direction de l’Académie, et qu’Aristote, trouvant à son retour l’école occupée par un autre, adopta dans le Lycée une galerie où il allait discourir en se promenant avec ses disciples, jusqu’à l’heure où l’on se parfumait. C’est de là, suivant Hermippus, que lui vint le surnom de péripatéticien ; d’autres prétendent qu’on le surnomma ainsi parce que durant une convalescence d’Alexandre il discourait avec ce prince en se promenant. Cependant lorsque le nombre de ses disciples se fut accru il ouvrit une école ; car, disait-il,

Il serait honteux de se taire et de laisser parler Xénocrate.

Il exerçait ses élèves à discuter sur une thèse donnée et les formait en même temps à la rhétorique. Il se rendit ensuite auprès de l’eunuque Hermias, tyran d’Atarne, qui s’était, dit-on, prostitué à lui. Suivant une autre version, Hermias l’aurait reçu dans sa famille en lui donnant sa fille ou sa nièce ; tel est du moins le récit de Démétrius de Magnésie dans le traité des Poëtes et écrivains de même nom. Il ajoute qu’Hermias était Bithynien, esclave d’Eubulus, et qu’il avait tué son maître. Aristippe prétend de son côté, dans le traité de la Sensualité antique, qu’Aristote avait conçu une violente passion pour la concubine d’Hermias, et que celui-ci la lui ayant accordée il l’épousa et fit à cette femme, dans les transports de sa joie, des sacrifices semblables à ceux que les Athéniens offrent à Cérès d’Éleusis. Il composa aussi à l’honneur d’Hermias un hymne que nous rapportons plus bas. De là il alla en Macédoine, auprès de Philippe, devint précepteur d’Alexandre, fils de ce prince, et obtint le rétablissement de Stagire, sa patrie, détruite par Philippe. Il donna lui-même des lois à ses concitoyens.

Il avait établi, à l’exemple de Xénocrate, des règlements dans l’intérieur de son école, et tous les dix jours on y élisait un chef. Lorsqu’il crut avoir assez fait pour s’attacher Alexandre, il retourna à Athènes, après avoir recommandé à ce prince Callisthène d’Olynthe, son parent. Callisthène avait coutume de parler sans ménagement à Alexandre et de mépriser ses ordres ; Aristote lui avait même dit à ce sujet :

Ta vie sera courte, ô mon fils, à en juger par ton langage[1].

C’est ce qui arriva en effet : Callisthène, ayant été impliqué dans la conspiration d’Hermolaüs contre Alexandre, fut enfermé dans une cage de fer et promené ainsi quelque temps, dévoré par la vermine et la malpropreté, puis jeté aux lions.

Aristote, de retour à Athènes, y dirigea son école pendant treize ans et se retira ensuite secrètement à Chalcis pour se soustraire aux poursuites de l’hiérophante Eurymédon ou, suivant d’autres, à celle de Démophile. Hermippus dit, dans les Histoires diverses, que Démophile l’accusait en même temps pour l’hymne à Hermias dont nous avons parlé et pour l’inscription suivante qu’il avait fait graver à Delphes sur la statue de ce tyran :

Le roi de Perse, armé de l’arc, l’a tué traîtreusement, au mépris des lois divines de la justice. Il ne l’a point vaincu au grand jour, la lance à la main, dans un combat sanglant ; mais il a caché sa fourberie sous les dehors de l’amitié.

Eumélus dit, au cinquième livre des Histoires, qu’Aristote s’empoisonna à l’âge de soixante-dix ans. Il ajoute qu’il avait trente ans lorsqu’il s’attacha à Platon ; mais c’est une erreur, car il ne vécut pas au delà de soixante-trois ans, et il en avait dix-sept lorsqu’il devint disciple de Platon.

Voici l’hymne en question :

Ô vertu, toi que poursuivent si péniblement les mortels,
Toi le but le plus noble de la vie ;

C’est pour toi, vierge auguste, pour tes charmes,
Que les Grecs bravent à l’envi la mort,
Et supportent courageusement les durs travaux.
De quelle ardeur tu remplis les âmes ! Quels germes immortels tu y déposes, plus précieux que l’or,
Que la famille, que les douceurs du sommeil !
Pour toi le divin Hercule et les fils de Léda
Ont bravé mille maux,
Entraînés par l’attrait de ta puissance.
Ardents à te poursuivre, Achille
Et Ajax sont descendus au séjour de Pluton.
Séduit aussi par tes attraits,
Le fils d’Atarne a fermé les yeux aux rayons du soleil attristé.
Mais la gloire de ses grandes actions ne périra pas ;
Les filles de Mémoire,
Les Muses, célébreront éternellement son nom ;
Elles diront son respect pour Jupiter hospitalier, son inaltérable amitié.

J’ai fait moi-même les vers suivants sur Aristote :

Eurymédon, prêtre des mystères de Cérés, se préparait à accuser Aristote d’impiété ; mais il le prévint en buvant du poison. C’était donc au poison à triompher d’injustes calomnies.

Phavorinus dit, dans les Histoires diverses, qu’Aristote est le premier qui ait composé pour lui-même une défense judiciaire, précisément à propos de cette accusation. Il y disait qu’à Athènes

La poire naît sur le poirier et la figue sur l’accusation[2].

Apollodore dit dans les Chroniques qu’Aristote, né la première année de la quatre-vingt-dix-neuvième olympiade, s’était attaché à Platon dans sa dix-septième année, et avait suivi ses leçons pendant vingt-cinq ans. La quatrième année de la cent huitième olympiade il alla à Mitylène, sous l’archontat d"Eubulus. La première année de cette même olympiade, à l’époque de la mort de Platon, Théophilus étant archonte, il était allé auprès d’Hermias où il passa trois ans. Sous l’archontat de Pythodotus, il se rendit à la cour de Philippe, la seconde année de la cent neuvième olympiade, Alexandre ayant alors quinze ans ; il revint à Athènes la seconde année de la cent onzième olympiade, établit son école au Lycée et y enseigna treize ans. Il se retira ensuite à Chalcis la troisième année de la cent treizième olympiade et y mourut de maladie, à l’âge de soixante-trois ans, l’année même où Démosthène mourut dans l’île de Calauria, sous l’archontat de Philoclès. On dit que l’issue de la conjuration de Calliclès l’avait vivement irrité contre Alexandre et que ce prince de son côté, pour chagriner Aristote, avait comblé de faveurs Anaximène et envoyé des présents à Xénocrate.

Théocrite de Chio a fait contre lui une épigramme citée par Ambryon dans la Vie de Théocrite ; la voici :

Aristote, cet esprit vide, a élevé ce tombeau vide à Hermias, eunuque et esclave d’Eubulus.

Timon le critique aussi en ces termes :

Ni les misérables futilités d’Aristote.

Telle fut la vie de ce philosophe. Je transcris ici son testament qui m’est tombé entre les mains :

Il ne m’arrivera rien de fâcheux ; cependant, en cas d’événenement, voici mes volontés : Je nomme Antipater exécuteur général et universel. En attendant le mariage de Nicanor avec ma fille, j’institue pour curateurs de mes enfants et d’Herpyllis, ainsi que pour administrateurs des biens que je laisse, Timarque, Hipparque, Diotelès et Théophraste (si toutefois il veut accepter cette charge). Quand ma fille sera nubile, on la mariera à Nicanor. Que si elle venait à mourir avant son mariage ou sans avoir d’enfants, — que les dieux la préservent et détournent ce malheur ! — je laisse Nicanor libre de disposer de mon fils et de mes biens comme il convient et à lui et à moi. Il prendra également soin du fils et de la fille de Nicomaque, veillera à tous leurs intérêts et leur tiendra lieu de père et de frère. Si Nicanor venait à mourir, — ce que je ne veux point prévoir, — avant d’épouser ma fille ou sans avoir d’enfants, son testament, s’il en a fait un, aura son plein effet. Si, dans ce cas, Théophraste veut prendre ma fille, il sera substitué à tous les droits de Nicanor ; sinon, les tuteurs, de concert avec Antipater, prendront à l’égard de mon fils et de ma fille les mesures qu’ils jugeront les plus convenables. Je demande aussi qu’en souvenir de moi les tuteurs et Nicanor veillent sur Herpyllis, qui m’a donné des preuves nombreuses d’affection, et sur tout le reste. Si elle veut se marier, que celui qu’elle épousera ne soit pas indigne de moi. On lui donnera, indépendamment de ce qu’elle a déjà reçu, un talent d’argent prélevé sur ce que je laisse, trois servantes si elle le veut, outre celle qu’elle a déjà, et le jeune Pyrrhéus. Si elle désire demeurer à Chalcis, elle y occupera le logement contigu au jardin ; si au contraire elle préfère Stagire, elle habitera la maison de nos pères ; quelle que soit l’habitation qu’elle choisisse, les tuteurs la feront meubler d’une manière convenable et selon ses goûts. Nicanor veillera également à ce que le jeune Myrmex soit reconduit à ses parents d’une manière digne de moi, avec tout ce que j’ai reçu de lui. Ambracis sera libre à l’époque du mariage de ma fille, et on lui donnera cinq cents drachmes avec la servante qu’elle a maintenant. On donnera également à Thalé, outre la servante que je lui ai achetée, mille drachmes et une autre servante. On achètera pour Simon un esclave, ou bien on lui en donnera la valeur en argent, indépendamment de la somme qu’il a déjà reçue pour en acheter un autre. Tachon sera libre à l’époque du mariage de ma fille, ainsi que Philon, Olympius et son fils. Les enfants de mes esclaves ne pourront être vendus : ils passeront au service de mes héritiers, pour être affranchis quand ils seront adultes, s’ils l’ont mérité. On veillera aussi à ce que les statues que j’ai commandées à Gryllion soient mises en place lorsqu’elles seront terminées, ainsi que celles de Nicanor et de Proxène, que j’avais l’intention de lui commander, et celle de la mère de Nicanor. On fera également mettre en place celle d’Arimnestus, qui est exécutée ; car il n’a pas laissé d’enfants, et je désire qu’un monument conserve son souvenir. On consacrera à Cérès la statue de ma mère, soit à Némée, soit ailleurs si on le juge convenable. Quel que soit le lieu que l’on choisisse pour mon tombeau, on y déposera les restes de Pythias, conformément à sa volonté. Enfin, Nicanor remplira le vœu que j’ai fait pour sa conservation, et consacrera à Jupiter et à Minerve sauveurs, dans Stagire, des animaux de pierre de quatre coudées.

Telles sont ses dispositions testamentaires. On raconte qu’il se trouva chez lui à sa mort une foule de vases de terre. Lycon rapporte qu’il avait coutume de se baigner dans un bassin rempli d’huile chaude qu’il revendait ensuite. On dit aussi qu’il s’appliquait sur la poitrine une outre remplie d’huile chaude, et qu’au lit il tenait à la main une boule de cuivre suspendue au-dessus d’un bassin, afin que cette boule en tombant le réveillât.

On cite de lui une foule de sentences remarquables : quelqu’un lui ayant demandé ce qu’on gagnait à mentir, il répondit : « De n’être pas cru quand on dit la vérité. »

On lui reprochait d’avoir donné l’aumône à un méchant homme : « J’ai eu pitié de l’homme, dit-il, et non du caractère. »

Il disait fréquemment à ses amis et aux nombreux visiteurs qui se pressaient autour de lui, en quelque lieu qu’il se trouvât, que la vue perçoit la lumière au moyen de l’air ambiant et l’âme par l’intermédiaire des sciences.

Souvent aussi il critiquait les Athéniens de ce qu’ayant découvert le froment et les lois, ils se servaient du froment, mais non des lois.

« Les racines de l’instruction sont amères, disait-il encore, mais les fruits en sont doux. »

On lui demandait quelle est la chose qui vieillit vite : « La reconnaissance, » répondit-il. A. cette autre question : qu’est-ce que l’espérance ? il répondit : « Le songe d’un homme éveillé. »

Diogène lui ayant présenté une figue, il songea que s’il la refusait le cynique devait avoir un bon mot tout prêt ; il prit donc la figue, et dit : « Diogène a perdu en même temps sa figue et son bon mot. » Diogène lui en ayant donné une autre, il la prit, l’éleva en l’air à la manière des enfants, et s’écria : «  Ô grand Diogène ! » puis il la lui rendit.

Il disait que l’instruction suppose trois choses : un heureux naturel, l’éducation, l’exercice.

Informé que quelqu’un parlait mal de lui, il se contenta de dire : « Qu’il me donne même des coups de fouet, s’il le veut, en mon absence. »

Il disait que la beauté est la meilleure de toutes les recommandations. D’autres prétendent que cette définition est de Diogène et qu’Aristote la définissait : « l’avantage d’un noble extérieur. » Socrate l’avait définie de son côté : « une tyrannie de peu de durée ; » Platon : « le privilège de la nature ; » Théophraste : « une tromperie muette ; » Théocrite : « un mal brillant ; » Carnéade : « une royauté sans gardes. » On demandait à Aristote quelle différence il y a entre un homme instruit et un ignorant : « La même, répondit-il, qu’entre un vivant et un mort. »

« L’instruction, disait-il, est un ornement dans la prospérité et un refuge dans l’adversité. »

« Les parents qui instruisent leurs enfants sont plus estimables que ceux qui leur ont seulement donné le jour : aux uns on ne doit que la vie ; on doit aux autres l’avantage de bien vivre. »

Un homme se vantait devant lui d’être d’une grande ville : « Ce n’est pas là ce qu’il faut considérer, lui dit-il ; il faut voir si l’on est digne d’une patrie illustre. »

Quelqu’un lui ayant demandé ce que c’est qu’un ami, il répondit : « Une même âme en deux corps. »

Il disait que parmi les hommes les uns économisent comme s’ils devaient vivre éternellement, et les autres prodiguent leur bien comme s’ils n’avaient plus qu’un instant à vivre.

On lui demandait pourquoi on aime à être longtemps dans la compagnie de la beauté : « C’est là, dit-il, une question d’aveugle. »

Interrogé une autre fois sur les avantages que lui avait procurés la philosophie, il dit : « Je lui dois de faire sans contrainte ce que les autres ne font que par la crainte des lois. »

On lui demandait ce que doivent faire des disciples pour profiter, il répondit : « Tâcher d’atteindre ceux qui sont devant, sans attendre ceux qui sont derrière. »

Un bavard lui ayant dit, après l’avoir accablé d’injures : « T’ai-je assez étrillé maintenant ? » il répondit : « Je ne t’ai pas même écouté. »

On lui reprochait d’avoir fait du bien à un homme peu estimable (car on rapporte aussi ce trait de cette manière) : « Ce n’est pas l’homme, dit-il, que j’ai eu en vue, mais l’humanité. »

Quelqu’un lui ayant demandé comment il fallait en agir avec ses amis, il répondit : « Comme nous voudrions qu’ils en agissent avec nous. »

Il définissait la justice : « une vertu qui consiste à donner à chacun suivant son mérite ; » et disait que l’instruction est le meilleur viatique pour la vieillesse.

Phavorinus rapporte au second livre des Commentaires qu’il disait fréquemment : « Ô mes amis, il n’y a point d’amis. » Cette maxime se trouve en effet au septième livre de la morale.

Telles sont les maximes remarquables qu’on lui attribue. Il a composé une infinité d’ouvrages dont j’ai jugé à propos de donner ici le catalogue, eu égard au rare génie qu’il a déployé dans tous les genres[3] : de la Justice, IV livres ; des Poëtes, III ; de la Philosophie, III[4] ; le Politique, I ; de la Rhétorique, ou Gryllus, I ; Nérinthus, I ; le Sophiste, I ; Ménéxène, I ; l’Amoureux, I ; le Banquet, I ; de la Richesse, I ; Exhortations, I ; de l’Âme, I[5] ; de la Prière, I ; de la Noblesse, I ; de la Volupté, I ; Alexandre, ou des Colons, I ; de la Royauté, I ; de l’Instruction, I ; du Bien, III ; sur quelques passages des lois de Platon, III ; sur quelques passages de la République, II ; Économique, I[6] ; de l’Amitié, I ; de la Passivité, I[7] ; des Sciences, I ; des choses sujettes à controverse, II ; Solutions de controverses, IV ; Divisions sophistiques, IV ; des Contraires, I ; des Espèces et des Genres, I ; du Propre, I ; Commentaires épichérématiques, III ; Propositions sur la vertu, III ; Objections, I ; des acceptions diverses, ou Traité préliminaire, I[8] ; des Mouvements de la colère, I ; Éthique, V ; des Éléments, III ; de la Science, I ; du Principe, I ; Divisions, XVIII ; des choses divisibles, I ; de l’Interrogation et de la réponse, II ; du Mouvement, II ; Propositions, I ; Propositions éristiques, IV ; Syllogismes, I ; premiers Analytiques, IX ; seconds, ou grands Analytiques, II ; des Problèmes, I ; sur la Méthode, VIII ; du Mieux, I ; de l’Idée, I ; Définitions, comme préambule aux Topiques, VII ; Syllogismes, II ; Syllogistique et Définitions, I ; du Désirable et de l’Accidentel, I ; Préambule aux lieux, I ; Topiques sur les définitions, II ; des Passions, I ; de la Divisibilité, I ; des Mathématiques, I ; Définitions, XIII ; Epichérèmes, II ; de la Volupté, I ; Propositions, I ; de la Détermination volontaire, I ; du Beau, I ; Questions épichérématiques, XXV ; Questions érotiques, IV ; Questions sur l’amitié, II ; Questions sur l’âme, I ; Politique, II ; Leçons sur la politique, dans le genre de Théophraste, VIII ; des Actions justes, II ; Collection des Arts, II ; l’Art oratoire, II ; l’Art, I ; un autre ouvrage également intitulé : Art, II ; Méthode, I ; Introduction à l’Art de Théodecte, I ; Traité de l’Art poétique, II ; Enthymèmes de rhétorique ; de la Grandeur, I ; Division des enthymèmes, I ; de la Diction, II ; des Conseils, I ; Collection, II ; de la Nature, III ; Physique, I ; sur la Philosophie d’Archytas, III ; Doctrines de Speusippe et de Xénocrate, I ; Extrait des doctrines de Timée et d’Archytas, I ; contre les doctrines de Mélissus, I ; contre les doctrines d’Alcméon, I ; contre les Pythagoriciens, I ; contre Gorgias, I ; contre Xénophane, I ; contre Zénon, I ; sur les Pythagoriciens, I ; des Animaux, IX ; Anatomie, VIII ; Choix de questions anatomiques, I ; des Animaux composés, I ; des Animaux mythologiques, I ; de l’Impuissance à procréer, I ; des Plantes, II ; sur la Physiognomonie, I ; Matière médicale, II ; de la Monade, I ; Signes des tempêtes, I ; Astronomie, I ; Optique, I ; du Mouvement, I ; de la Musique, I ; Mnémonique, I ; Difficultés d’Homère, VI ; Poétique, I ; Physique, par ordre alphabétique, XXXVIII ; Problèmes résolus, II ; Encycliques, II ; Mécanique, I ; Problèmes tirés de Démocrite, II ; de l’Aimant, I ; Paraboles, I ; ouvrages divers, XII ; divers sujets traités selon leur genre, XIV ; Droits, I[9] ; Vainqueurs olympiques, I ; Vainqueurs aux jeux pythiens, dans les concours de musique, I ; Pythique, I ; Liste des vainqueurs aux jeux pythiens, I ; Victoires dionysiaques, I ; des Tragédies, I ; Renseignements, I[10] ; Proverbes, I ; Loi de recommandation, I ; des Lois, IV ; catégories, I ; de l’Élocution, I ; Gouvernement de cent cinquante-huit villes, leur administration démocratique, oligarchique, aristocratique, tyrannique ; Lettre à Philippe ; Lettre des Selymbriens ; quatre lettres à Alexandre, neuf à Antipater, une à Mentor, une à Thémistagoras, une à Philoxénus, une à Démocrite. Il a laissé aussi un poëme qui commence ainsi :

Ô Dieu antique et vénérable, toi qui lances au loin les traits,

et des élégies dont le commencement est :

Fille d’une mère ornée de tous les talents.

Tels sont les ouvrages d’Aristote ; ils forment en tout quatre cent quarante-cinq mille deux cent soixante-dix lignes.

Voici maintenant les doctrines qu’il y enseigne :

La philosophie comprend deux parties : pratique et théorique. La philosophie pratique se divise elle-même en morale et politique, cette dernière embrassant tout ce qui a rapport au gouvernement des États et à l’administration domestique. La philosophie théorique comprend la physique et la logique. Cette dernière partie toutefois ne forme pas une simple subdivision roulant sur un point spécial ; c’est l’instrument de la science tout entière, et un instrument d’une rare perfection. Elle a un double objet, la persuasion et la découverte du vrai, et, dans chacune de ces fonctions, elle dispose de deux instruments : de la dialectique et de la rhétorique comme moyens de persuasion, de l’analyse et de la philosophie pour découvrir la vérité. Du reste, Aristote n’a rien négligé de ce qui a trait soit à la découverte, soit à l’appréciation de la vérité, soit à l’application des règles : ainsi, en vue de la découverte du vrai, il donne les Topiques, et les ouvrages sur la méthode, véritable arsenal de propositions, d’où on peut tirer pour toutes les questions possibles des arguments qui portent la conviction. Comme critérium, il donne les premières et les secondes Analytiques ; les premières contiennent l’examen critique des principes et les secondes l’examen des conclusions qu’on en tire. Enfin, en vue de l’application des règles, il a composé les ouvrages sur la discussion, sur l’interrogation et la dispute, la réfutation des sophistes, le traité des syllogismes, etc.

Il admet un double critérium : les sens pour les représentations sensibles, l’entendement pour les idées morales et toutes celles qui ont rapport au gouvernement des villes, à l’administration domestique, aux lois. La fin de l’homme, selon lui, est la pratique de la vertu dans une vie parfaite. Le bonheur se compose de trois espèces de biens : ceux de l’âme, les premiers en dignité ; ceux du corps, comme la santé, la force, la beauté et les autres avantages du même genre ; enfin les biens extérieurs, richesse, naissance, gloire, etc.

La vertu seule ne suffit point au bonheur ; il faut qu’il s’y joigne les biens extérieurs et ceux du corps ; de sorte que le sage sera malheureux s’il est accablé par la pauvreté et rongé par la douleur ou par d’autres maux semblables. Cependant le vice à lui seul rend malheureux, eût-on en abondance les biens extérieurs et ceux du corps. Les vertus ne sont pas nécessairement liées l’une à l’autre, car on peut posséder la prudence et la justice sans la tempérance et la continence. Le sage n’est pas sans passions, mais seulement modéré dans ses passions.

Il définissait l’amitié : « une bienveillance égale et réciproque, » et distinguait trois espèces d’amitié : celle qui naît des liens du sang ; l’amitié érotique et celle qui résulte des relations d’hospitalité. Il distinguait également deux sortes d’amour, l’amour charnel et l’amour philosophique. Il pensait que le sage peut aimer, se mêler des affaires publiques, se marier et vivre dans la société des rois.

Trois genres de vie, selon lui : spéculative, pratique, voluptueuse ; la première de beaucoup supérieure aux autres. Il regardait les connaissances libérales comme utiles à l’acquisition de la vertu. Enfin personne n’a poussé plus loin que lui la recherche des causes naturelles, à tel point qu’il n’y a si petite chose dont il n’ait donné la cause ; c’est à cela qu’il faut attribuer cette multitude de commentaires physiques qu’il a composés.

Pour lui, comme pour Platon, Dieu est incorporel. Sa providence embrasse les phénomènes célestes ; il est immobile. Une sorte de sympathie unit les choses de la terre à celles du ciel et fait qu’elles obéissent à leur action. Indépendamment des quatre éléments, il en existe un cinquième, dont sont composés les corps célestes et qui possède un mouvement propre à lui seul, le mouvement circulaire. L’âme est également incorporelle ; elle est la première entéléchie, c’est-à-dire l’entéléchie d’un corps physique et organique, possédant la vie en puissance. Il appelle entéléchie ce qui a une forme incorporelle, et il en distingue deux espèces : l’une seulement en puissance, — telle est, par exemple, la propriété qu’a la cire d’être façonnée et de devenir un Hermès, ou la propriété qu’a l’airain de devenir une statue ; — l’autre en acte : ainsi l’Hermès ou la statue réalisés.

Il l’appelle entéléchie d’un corps physique parce que certains corps sont l’œuvre de l’art et ont été façonnés par l’homme : par exemple, une tour, un vaisseau ; et que les autres au contraire sont des œuvres de la nature, comme les plantes et les corps des animaux ; d’un corps organique, c’est-à-dire organisé pour une fin, comme la vue pour voir et l’ouïe pour entendre.

Possédant la vie en puissance, c’est-à-dire en lui-même. Le mot puissance se prend dans deux sens : la puissance est ou latente ou en acte ; en acte, par exemple l’état de l’âme chez un homme éveillé ; latente, dans le sommeil. C’est pour faire rentrer ce dernier cas dans la définition, qu’il a employé le mot en puissance.

Aristote a traité longuement une foule d’autres questions qu’il serait trop long d’énumérer ici ; car en toutes choses il a porté une ardeur et une facilité d’invention incomparables, ainsi que le prouvent ses écrits dont nous avons donné le catalogue et qui, à n’y comprendre que les ouvrages d’une autorité incontestée, forment près de quatre cents traités. On lui attribue beaucoup d’autres écrits, ainsi que des maximes pleines de sens et de sel, conservées seulement par tradition.

Il y a eu huit Aristote : le premier est celui dont il est ici question ; le second administra la république d’Athènes et a laissé des harangues judiciaires d’une grande élégance ; le troisième a écrit sur l’Iliade ; le quatrième est un rhéteur sicilien, auteur d’une réfutation du Panégyrique d’Isocrate ; le cinquième, surnommé Mythus, était ami d’Eschine, disciple de Socrate ; le sixième était de Cyrène et a écrit sur la poétique ; le septième est un chef de gymnase cité par Aristoxène dans la Vie de Platon ; le huitième est un grammairien obscur, auteur d’un traité sur le pléonasme.

Aristote de Stagire eut un grand nombre de disciples ; le plus célèbre est Théophraste dont nous allons parler.


CHAPITRE II.


THÉOPHRASTE.

Théophraste d’Érèse était fils d’un foulon nommé Mélanta, suivant Athénodore, au huitième livre des Promenades. Il suivit d’abord dans sa patrie les leçons de Leucippe, son concitoyen ; puis il s’attacha à Platon et en dernier lieu à Aristote, auquel il succéda dans la direction de son école, lorsque celui-ci se retira à Chalcis, la cent quatorzième olympiade. Myronianus d’Amastria rapporte, au premier livre des Chapitres historiques semblables, qu’il avait un esclave du nom de Pompylus versé dans la philosophie.

Théophraste joignait à une haute intelligence un grand amour du travail. Il fut le maître du poëte comique Ménandre, au rapport de Pamphilus dans le trente-deuxième livre des Commentaires. On vante aussi son caractère bienveillant et affable. Il fut protégé par Cassandre, et Ptolémée l’invita à se rendre à sa cour. Telle était l’affection des Athéniens pour Théophraste, qu’Agonidès ayant osé l’accuser d’impiété vit presque l’accusation se retourner contre lui. Deux mille disciples accouraient à ses leçons. Voici ce qu’il dit lui-même à propos de son jugement, dans une lettre à Phanias le péripatéticien : « Il n’est pas facile de trouver dans une réunion de tous les citoyens les dispositions qu’on voudrait, pas même dans une assemblée choisie ; cependant les leçons dissipent les préjugés ; car aujourd’hui il n’est plus possible de mépriser tout à fait l’opinion et de n’en tenir aucun compte. » Il se donne dans cette lettre le nom de scolastique[11].

Cependant, malgré son caractère, il lui fallut s’exiler pour quelque temps avec tous les autres philosophes, lorsque Sophocle, fils d’Amphiclidès, eut fait rendre une loi qui défendait, sous peine de mort, de tenir école sans l’autorisation du sénat et du peuple. Mais dès l’année suivante ils purent revenir : car Sophocle ayant été accusé à son tour par Philion comme violateur des lois, les Athéniens le condamnèrent à une amende de cinq talents, rapportèrent le décret et rappelèrent les philosophes afin que Théophraste pût revenir et enseigner comme auparavant.

Son véritable nom était Tyrtame ; Aristote lui donna celui de Théophraste par allusion à la grâce divine de son langage. Aristippe rapporte dans le quatrième livre de la Sensualité antique qu’il était épris du fils d’Aristote, Nicomaque, quoique celui-ci fût son disciple. On prétend aussi qu’Aristote disait de lui et de Callisthène ce que Platon avait dit d’Aristote et de Xénocrate, comme on l’a vu plus haut : opposant l’admirable pénétration de Théophraste et sa facilité d’élocution à la lenteur d’esprit de Callisthène, il disait que l’un avait besoin de frein et l’autre d’éperon. On dit qu’après la mort d’Aristote, Théophraste posséda en propre un jardin, pour l’acquisition duquel il fut aidé par Démétrius de Phalère dont il avait l’amitié.

On lui attribue quelques maximes remarquables : il disait, par exemple, qu’il vaut mieux se fier à un cheval sans frein qu’à un discours sans méthode. Dans un repas, voyant quelqu’un garder un silence absolu, il lui dit : « Si tu es ignorant, tu fais bien ; mais si tu es instruit, tu as tort. » Il répétait sans cesse que de toutes les dépenses, la plus coûteuse est celle du temps.

Il mourut vieux, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, après avoir quelque temps interrompu ses travaux. J’ai fait sur lui ces vers :

Quelqu’un a dit avec raison que l’esprit est un arc qui se rompt si on le détend : tant que Théophraste se livre à ses travaux, il ne connaît ni maladie, ni infirmités ; à peine les a-t-il abandonnés, que les forces le quittent et il succombe.

On rapporte que ses disciples lui ayant demandé s’il n’avait rien à leur dire, il répondit : « Je n’ai rien à vous recommander, sinon de vous rappeler que dans la vie la gloire nous offre un appât trompeur ; car à peine commençons-nous à vivre qu’il nous faut mourir. Soyez donc heureux, et de deux choses l’une : ou bien renoncez à l’étude, car le labeur est grand ; ou bien cultivez-la avec ardeur, car la gloire aussi est grande. Du reste, le vide de la vie l’emporte sur les avantages qu’elle procure ; mais il ne m’appartient plus maintenant de vous dire ce qu’il faut faire ; c’est à vous d’y pourvoir ; » et en achevant ces mots il expira. Toute la ville d’Athènes assista à ses funérailles et on lui rendit toute espèce d’honneurs[12].

Théophraste a laissé un nombre prodigieux d’ouvrages excellents. J’ai cru devoir, en raison de leur mérite, en donner le catalogue :

Premières Analytiques, III livres ; secondes Analytiques, VII ; sur l’Analyse des Syllogismes, I ; Abrégé des Analytiques, I ; des Lieux communs dans la déduction, II ; Critique de la théorie de la discussion ; des Sensations, I ; contre Anaxagore, I ; sur les doctrines d’Anaxagore, I ; sur la doctrine d’Anaximène, I ; sur la doctrine d’Archélaüs, I ; du Sel, du Nitre et de l’Alun, I ; de la Formation des pierres, II ; des Lignes insécables, I ; de l’Ouïe, II ; des Vents, I ; Différence des vertus, I ; de la Royauté, I ; de l’Éducation d’un roi, I ; Vies, III ; de la Vieillesse, I ; sur l’Astronomie de Démocrite, I ; Entretiens sur les phénomènes célestes, I ; des Images, I ; des Humeurs, de la Peau et des Chairs, I ; Système du monde, I ; des Hommes, I ; Collection des bons mots de Diogène, I ; Définitions, III ; sur l’Amour, I ; autre traité sur l’Amour, I ; du Bonheur, I ; des Espèces, II ; de l’Épilepsie, I ; de l’Enthousiasme, I ; sur Empédocle, I ; Epichérèmes, XVIII ; Controverses, III ; de la Volonté, I ; Abrégé de la République de Platon, II ; de la Différence dans la voix des animaux de même espèce, I ; des Phénomènes subits, I ; des Animaux qui mordent et qui blessent, I ; des Animaux qui passent pour intelligents, I ; des Animaux qui vivent sans humidité, I ; des Animaux qui changent de peau, I ; des Animaux à terriers, I ; des Animaux, VI I ; de la Volupté suivant Aristote, I ; autre traité sur la Volupté, I ; Questions, XXIV ; du Chaud et du Froid, I ; des Vertiges et des Éblouissements, I ; de la Sueur, I ; de l’Affirmation et de la Négation, I ; Callisthène, ou du Chagrin, I ; de la Fatigue, I ; du Mouvement, III ; des Pierres, I ; des Maladies pestilentielles, I ; de la Défaillance, I ; des Métaux, II ; du Miel, I ; Recueil des doctrines de Métrodore, I ; Explications sur les météores, II ; de l’Ivresse, I ; des Lois, par ordre alphabétique, XXIV ; Abrégé des Lois, X ; sur les Définitions, I ; des Odeurs, I ; du Vin et de l’Huile ; premières Propositions, XVIII ; des Législateurs, VI ; des Politiques, VI ; la Politique suivant les circonstances, IV ; des Coutumes politiques, IV ; du meilleur Gouvernement, I ; Recueil de problèmes, V ; sur les Proverbes, I ; sur la Congélation et la Fusion, I ; du Feu, II ; du Souffle, I ; de la Paralysie, I ; de l’Asphyxie, I ; de la Démence, I ; des Passions, I ; des Signes, I ; Sophismes, II ; de la Résolution des syllogismes, I ; Topiques, II ; du Châtiment, II ; des Poils, I ; de la Tyrannie, I ; de l’Eau, III ; du Sommeil et des Songes, I ; de l’Amitié, III ; de l’Ambition, II ; de la Nature, III ; des Phénomènes naturels, XVIII ; Abrégé des Phénomènes naturels, II ; Phénomènes naturels, VIII ; contre les Physiciens, I ; Histoire des plantes, X ; Causes des plantes, VIII ; des Humeurs, V ; de la fausse Volupté, I ; Questions sur l’âme, I ; des Arguments sans art, I ; des Questions simples, I ; de l’Harmonie, I ; de la Vertu, I ; Attaques ou Contradictions, I ; de la Négation, I ; de la Pensée, I ; du Rire, I ; Soirées, II ; Divisions, II ; des Différences, I ; des Injustices, I ; de l’Accusation, I ; de la Louange, de l’Expérience, I ; Lettres, III ; des Animaux spontanés, I ; des Sécrétions, I ; Louanges des Dieux, I ; des Fêtes, I ; de la Bonne Fortune, I ; des Enthymèmes, I ; des Découvertes, II ; Entretiens moraux, I ; Caractères moraux, I ; du Trouble, I ; de l’Histoire, I ; de l’Appréciation des syllogismes, I ; de la Flatterie, I ; de la Mer, I ; à Cassandre, sur la Royauté, I ; sur la Comédie, I ; sur les Météores, I ; sur la Diction, I ; Recueil de discours, I ; Solutions, I ; sur la Musique, III ; des différents Mètres, I ; Mégaclès, I ; des Lois, I ; des Choses contraires aux lois, I ; Recueil des opinions de Xénocrate, I ; Conversations, I ; du Serment, I ; Préceptes de Rhétorique, I ; de la Richesse, I ; de la Poétique, I ; Problèmes politiques, moraux, physiques, érotiques, I ; Proverbes, I ; Recueil de problèmes, I ; sur les Problèmes physiques, I ; de l’Exemple, I ; de la Proposition et de la Narration, I ; un autre traité sur la Poétique, I ; des Sages, I ; de l’Exhortation, I ; des Solécismes, I ; de l’Art oratoire, I ; sur les Arts oratoires en soixante-un points ; du Geste, I ; Commentaires sur Aristote, ou Commentaires de Théophraste, VI ; Opinions sur la nature, XVI ; Abrégé des Opinions sur la nature, I ; de la Reconnaissance, I ; Caractères moraux[13] ; du Faux et du Vrai, I ; Histoire des institutions religieuses, VI ; sur les Dieux, III ; Histoire de la géométrie, IV ; Abrégé de l’Histoire des Animaux d’Aristote, VI ; Epichérèmes, I I ; Questions, III ; de la Royauté, II ; des Causes, I ; sur Démocrite, I ; de la Calomnie, I ; de la Génération, I ; sur l’Intelligence et les Mœurs des animaux, I ; du Mouvement, II ; de la Vue, IV ; sur les Définitions, II ; sur le Mariage, I ; sur le Plus et le Moins, I ; sur les Musiciens, I ; sur la Félicité divine, I ; contre les Philosophes de l’Académie, I ; Exhortations, I ; Commentaires sur le meilleur gouvernement des villes, I ; sur le Cratère de Sicile[14], I ; des Principes accordés, I ; sur les Problèmes physiques, I ; quels sont les Moyens de connaître, I ; sur le Menteur[15], III ; Préambule aux Lieux, I ; à Eschyle, I ; Histoire de l’astronomie, VI ; Histoire de l’arithmétique ; sur l’Accroissement, I ; Acicharus, I ; des Discours judiciaires, I ; de la Calomnie, I ; Lettres à Astycréon, Phanias et Nicanor ; sur la Piété, I ; Evias, I ; des Circonstances, II ; des Entretiens familiers, I ; de l’Éducation des enfants, I ; un autre Traité sur le même sujet, I ; de l’Éducation, intitulé aussi des Vertus, ou de la Tempérance, I ; Exhortations, I ; des Nombres, I ; Définitions sur l’énonciation des syllogismes, I ; du Ciel, I ; Politique, II ; de la Nature ; des Fruits ; des Animaux. — En tout deux cent trente-deux mille neuf cent huit lignes.

J’ai aussi rencontré son testament conçu en ces termes :

Tout ira bien ; cependant, en cas d’événement, ceci est mon testament : Je donne tout ce qui est dans ma maison à Mêlante et Pancréon, fils de Léonte. Quant à ce que me doit Hipparque, je veux que l’emploi en soit ainsi réglé : On achèvera d’abord le musée[16] que j’ai fait construire, ainsi que les statues des Muses, et on y ajoutera tout ce qui peut contribuera l’embellir. On placera ensuite dans le temple la statue d’Aristote et toutes les offrandes qui y étaient auparavant. On fera également rebâtir le petit portique qui était près du musée avec la même magnificence qu’auparavant, et dans le portique inférieur on déposera les tables qui représentent la circonférence de la terre. On y élèvera aussi un autel, afin que rien ne manque à l’ornement et à la perfection du monument. J’ordonne également qu’on achève la statue de Nicomaque de grandeur naturelle : Praxitèle a reçu le prix du modèle ; Nicomaque fera lui-même le reste des frais, et mes exécuteurs testamentaires placeront la statue là où ils jugeront le plus convenable. Voilà ce que j’ordonne par rapport au temple et aux offrandes. Je donne à Callinus la terre que je possède à Stagire, et tous mes livres à Nélée. Quant à mon jardin, à la promenade et aux maisons contiguës au jardin, je les donne à perpétuité à ceux de mes amis mentionnés plus bas qui voudront s’y livrer en commun à l’étude et à la philosophie ; — car tout le monde ne peut pas toujours voyager. — Toutefois, ils ne pourront pas aliéner cette propriété ; elle n’appartiendra à aucun d’eux en particulier ; mais ils la posséderont en commun, comme un bien sacré, et en jouiront paisiblement et amicalement comme il est juste et convenable. J’admets à cette jouissance en commun Hipparque, Nélée, Straton, Callinus, Démotimus, Démocrate, Callisthène, Mélante, Pancréon et Nicippus. Aristote, fils de Métrodore et de Pythias, jouira des mêmes droits et les partagera avec eux s’il veut s’adonner à la philosophie ; dans ce cas, les plus âgés prendront de lui tous les soins possibles, afin qu’il fasse des progrès dans la science. On m’ensevelira dans la partie du jardin qu’on jugera la plus convenable, et on ne fera pour mes funérailles ni pour mon tombeau aucune dépense exagérée. Après qu’on m’aura rendu les derniers devoirs, selon ma volonté, et qu’on aura pourvu au temple, à mon tombeau, au jardin et à la promenade, j’ordonne que Pompylus, qui habite le jardin, en conserve la garde comme auparavant, et qu’il ait également la surveillance de tout le reste. Ceux auxquels j’en laisse la jouissance auront soin de veiller à ses intérêts et de pourvoir à ses besoins. Pompylus et Trepta, qui sont libres depuis longtemps et m’ont rendu de nombreux services, conserveront, sans pouvoir être jamais inquiétés, outre ce que je leur ai donné et ce qu’ils ont acquis eux-mêmes, deux mille drachmes que je leur constitue sur les fonds d’Hipparque. J’ai souvent exprimé ma volonté sur ce point à Mélante et à Pancréon, et ils ont pris l’engagement de la respecter. Je leur donne en outre Somatala pour servante. Parmi mes serviteurs, je donne la liberté à Molon, Cimon et Parménon, que j’ai déjà affranchis : j’affranchis Manès et Callias après qu’ils auront travaillé quatre ans dans le jardin sans mériter de reproches. Pour les meubles, les exécuteurs testamentaires, après avoir donné à Pompylus ceux qu’ils jugeront à propos, vendront le reste. Je donne Carion à Démétrius, et Donax à Nélée ; quant à Eubius je veux qu’il soit vendu. Hipparque donnera trois mille drachmes à Callinus. Quant à Mélante et à Pancréon, si je n’avais considéré les services que m’a rendus précédemment Hipparque et l’embarras actuel de ses affaires, je les aurais associés à la donation que je lui fais ; mais indépendamment de la difficulté qu’ils éprouveraient à administrer avec lui, j’ai cru qu’il leur serait plus avantageux de recevoir une somme déterminée : Hipparque leur donnera donc à chacun un talent. Il fournira également aux exécuteurs testamentaires tout ce qui sera nécessaire pour remplir les clauses ci-dessus, au fur et à mesure des dépenses. Ces conditions remplies, je lui fais remise de toutes les obligations qu’il a contractées envers moi, et je lui abandonne également ce qu’il pourra avoir reçu en mon nom à Chalcis. Je nomme exécuteurs testamentaires Hipparque, Nélée, Straton, Callinus, Démotimus, Callisthène, Ctésarchus.

Pour plus de garantie, ce testament a été rédigé à trois exemplaires, revêtus chacun du sceau de Théophraste : l’un est déposé entre les mains d’Hégésias, fils d’Hipparque ; les témoins sont : Callippus de Pallène, Philomélus d’Évonyme, Lysandre d’Hyhadé, Philion d’Alopèce. L’autre a été remis à Olympiodore ; les témoins sont les mêmes. Le troisième est confié à Adimantus et lui a été porté par Androsthène le fils ; les témoins sont Aïmnestus, fils de Cléobule, Lysistratus de Thasos, fils de Phidon ; Straton de Lampsaque, fils d’Arcésilas ; Thésippus de Cérames, fils de Thésippus ; et Dioscoride d’Epicephisia, fils de Denys.

Telle est la teneur de son testament. Quelques auteurs prétendent, non sans vraisemblance, que le médecin Érasistrate fut un de ses disciples.




CHAPITRE III.


STRATON.

Straton de Lampsaque, fils d’Arcésilas, que nous avons vu cité dans le testament de Théophraste, lui succéda à la tête du Lycée. Il eut une grande célébrité et fut surnommé le Physicien parce qu’il s’appliqua plus que personne à l’étude de la nature. Straton fut précepteur de Ptolémée Philadelphe et reçut, dit-on, de lui, quatre-vingts talents. Apollodore dit, dans les Chroniques, qu’il prit la direction de l’école la cent vingt-troisième olympiade et qu’il la gouverna pendant dix-huit ans.

On a de lui les ouvrages suivants : de la Royauté, III livres ; de la Justice, III ; du Bien, III ; des Dieux, III ; des Principes, III ; des Vies ; du Bonheur ; de la Philosophie ; du Courage ; du Vide ; du Ciel ; du Souffle ; de la Nature humaine ; de la Génération des animaux ; du Mélange ; du Sommeil ; des Songes ; de la Vue ; de la Sensation ; de la Volupté ; des Couleurs ; des Maladies ; des Jugements ; des Forces ; de l’Emploi des métaux dans la mécanique ; de la Faim et des Éblouissements ; du Léger et du Lourd ; de l’Enthousiasme ; du Temps ; de la Nourriture et de l’Accroissement ; des Animaux contestés ; des Animaux mythologiques ; des Causes ; Solution de difficultés ; Préambule aux lieux ; de l’Accident ; de la Définition ; du Plus et du Moins ; de l’Injuste ; de l’Avant et de l’Après ; du Premier genre ; du Particulier ; de l’Avenir ; Recueil de découvertes, en deux livres ; Commentaires (ce dernier ouvrage est contesté) ; enfin, des Lettres, qui commencent ainsi : « Straton à Arsinoé, salut. »

On dit qu’il était d’une complexion si délicate qu’il s’éteignit doucement et sans douleur. J’ai fait à ce sujet les vers suivants :

Il y eut un homme d’une complexion excessivement faible… Vous ne devinez pas son nom ? Je veux parler de Straton, auquel Lampsaque a donné le jour : après avoir lutté toute sa vie contre les maladies, il mourut sans s’en apercevoir, sans douleur.

Il y a eu huit Straton : le premier était disciple d’Isocrate ; le second est celui dont il est ici question ; le troisième est un médecin qui eut pour maître Érasistrate et fut même élevé dans sa maison, suivant quelques auteurs ; le quatrième est un historien auquel on doit le récit des guerres de Philippe et de Persée contre les Romains…[17] ; le sixième est un épigrammatiste ; le septième, un ancien médecin cité par Aristote ; le huitième, un philosophe péripatéticien qui vécut à Alexandrie.

On possède encore le testament de Straton le Physicien ; il est ainsi conçu :

En cas d’événement, ceci est mon testament : Je laisse à Lampyrion et à Arcésilas tout ce qui est dans ma maison. Sur l’argent que j’ai à Athènes, les exécuteurs testamentaires prélèveront d’abord ce qui sera nécessaire pour mes funérailles et pour l’accomplissement des cérémonies qui s’y rattachent ; ils auront soin d’éviter également la parcimonie et la prodigalité. Je nomme exécuteurs Olympichus, Aristide, Mnésigène, Hippocrate, Êpicrate, Gorgylus, Dioclès, Lycon, Athanès.

Je laisse mon école à Lycon ; les autres étant ou trop âgés ou trop occupés, je les engage à confirmer cette disposition. Je lui laisse également tous mes livres, — excepté mes propres ouvrages, — ma vaisselle de table, les tapis et les vases à boire. Les exécuteurs donneront à Épicrate cinq cents drachmes et un esclave au choix d’Arcésilas. Lampyrion et Arcésilas commenceront par anéantir les obligations qu’Iréus a contractées envers moi par-devant Daïppus ; car je lui fais remise du tout et je veux qu’il ne doive rien ni à Lampyrion ni à ses héritiers. Les exécuteurs testamentaires lui donneront en outre cinq cents drachmes et un de mes serviteurs au choix d’Arcésilas ; car il a beaucoup travaillé pour moi et m’a rendu de nombreux services ; il est juste dès lors que je lui assure l’aisance et une vie honorable. J’affranchis Diophantus, Dioclès et Abus ; je donne Simias à Arcésilas, et j’affranchis Dromon. Lorsqu’Arcésilas sera majeur, Iréus calculera avec Olympichus, Êpicrate et les autres exécuteurs testamentaires les dépenses faites pour mes funérailles et les cérémonies qui s’y rattachent ; puis Olympichus remettra à Arcésilas l’argent qui lui restera, sans cependant que celui-ci puisse l’inquiéter pour l’époque et le mode de payement. Arcésilas supprimera également les obligations que j’ai passées à Olympichus et à Amynias, et qui sont déposées chez Philocrate, fils de Tisamène. Arcésilas, Olympichus et Lycon se chargeront de mon tombeau.

Tel est le testament de Straton, recueilli par Ariston de Céos. Straton était, comme nous l’avons dit plus haut, un homme d’un grand mérite, versé dans toutes les sciences et surtout dans la physique, la plus ancienne et la plus importante des branches de la philosophie.




CHAPITRE IV.


LYCON.

Straton eut pour successeur Lycon de Troade, fils d’Astyanax, homme éloquent et d’une rare habileté pour l’éducation de la jeunesse, il disait qu’il faut gouverner les enfants par la honte et l’émulation, comme les chevaux avec l’éperon et le frein. La grâce et l’élévation de son langage se montrent pleinement dans ce qu’il dit d’une jeune fille pauvre : « C’est un lourd fardeau pour un père qu’une jeune fille qui, faute de dot, a vu passer, sans trouver de mari, la fleur de son âge. » Aussi Antigone disait-il à propos de la douceur de son langage, que de même qu’il est impossible de communiquer à un autre fruit l’odeur et la beauté de la pomme, de même aussi pour l’homme, il faut voir le fruit sur l’arbre, c’est-à-dire entendre chacune de ses paroles de sa propre bouche. De là vient aussi que quelques personnes ajoutaient un G à son nom[18]. Cependant dans ses écrits il se négligeait et était inférieur à lui-même. Quand il entendait des gens se plaindre de n’avoir rien appris quand il en était temps et former de beaux projets pour l’avenir, il se moquait d’eux en disant qu’ils s’accusaient eux-mêmes et témoignaient par leurs vaines prières un inutile regret de leur paresse passée. Il disait que ceux qui ont l’esprit faux manquent le but dans leurs raisonnements, semblables à un homme qui voudrait mesurer une ligne droite avec une règle courbe, ou bien regarder son visage dans de l’eau trouble ou dans un miroir renversé. « Beaucoup de gens, disait-il encore, recherchent les couronnes de la place publique[19] ; mais bien peu prétendent à celles d’Olympie, pour ne pas dire personne. » Souvent il donna de bons conseils aux Athéniens et leur rendit de grands services. Ses vêtements étaient toujours d’une propreté irréprochable, et même, au dire d’Hermippus, il portait l’élégance et le luxe jusqu’à l’excès. Il prenait aussi beaucoup d’exercice, jouissait d’une santé vigoureuse et avait tout l’extérieur d’un athlète. Antigonus de Caryste prétend même que ses oreilles étaient meurtries et sa peau luisante ; aussi prétendait-on qu’il avait disputé le prix de la palestre et celui de la balle aux jeux iliaques, dans sa patrie.

Il était aussi avant que personne dans l’amitié d’Eumène et d’Attale, et recevait d’eux de magnifiques présents. Antigone essaya aussi, mais sans succès, de l’attirer à sa cour. Sa haine pour Hiéronymus le péripatéticien allait si loin, qu’il s’abstint seul de lui rendre visite à propos de la fête qu’il donnait pour l’anniversaire de la naissance d’Alcyon, fête dont nous avons parlé dans la Vie d’Arcésilas. Il dirigea pendant quarante-quatre ans, à partir de la cent vingt-huitième olympiade, l’école péripatéticienne que Straton lui avait léguée par son testament. Il avait aussi été disciple de Panthœdus le dialecticien. Il mourut de la goutte, à l’âge de soixante-quatorze ans. J’ai fait sur lui cette épigramme :

Je ne passerai pas sous silence le sort de Lycon, enlevé par la goutte. Une chose surtout m’étonne : lui qui ne pouvait marcher qu’avec le secours d’autrui, comment a-t-il pu parcourir en une seule nuit cette longue route des enfers ?

Il y a eu plusieurs Lycon : le premier était un pythagoricien ; le second est celui qui nous occupe ; le troisième est un poëte épique, et le quatrième un épigrammiste.

J’ai aussi trouvé le testament de Lycon ; il est ainsi conçu :

Dans le cas où je ne pourrais pas triompher de cette maladie, je dispose ainsi de mes biens : Je donne tout ce qui est dans ma maison aux deux frères Astyanax et Lycon, à la charge par eux de payer ce que j’ai emprunté et ce que je dois à Athènes, ainsi que les dépenses des funérailles et des autres cérémonies. Je lègue à Lycon mes propriétés d’Athènes et d’Égine, parce qu’il porte mon nom et que pendant le long séjour qu’il a fait avec moi il m’a témoigné une grande affection, comme cela était juste du reste, puisqu’il me tenait lieu de fils. Je donne le jardin qui me sert de promenade à ceux de mes amis qui en voudront jouir, à Bulon, Callinus, Ariston, Amphion, Lycon, Python, Aristomachus, Héraclée, Lycomède et Lycon mon neveu. Ils choisiront eux-mêmes pour chef de mon école celui qu’ils croiront le plus capable de la diriger utilement. J’engage mes autres amis à ratifier leur choix, tant par considération pour moi que dans l’intérêt de l’école. Je charge Bulon et Callinus de mes funérailles et du soin de brûler mon corps, leur recommandant d’éviter également la prodigalité et la parcimonie. Après ma mort, Lycon partagera aux jeunes gens pour leur usage les parfums que je possède à Égine, afin que ma mémoire et celle de Lycon, dont le zèle et l’affection ne m’ont jamais manqué, soient consacrées par une chose utile. Il m’élèvera une statue et choisira, avec le concours de Diophante et d’Héraclide, fils de Démétrius, l’endroit le plus convenable pour son érection. Sur ce que je possède à Athènes, Lycon prélèvera, avec le concours de Bulon et de Callinus, de quoi payer ce que je puis avoir emprunté depuis son départ, ainsi que les dépenses de mes funérailles et des cérémonies qui s’y rattachent. Ces dépenses seront prises sur le mobilier que je lui laisse en commun avec son frère. Il aura aussi tous les égards convenables pour mes médecins Pasithémis et Midias ; car je ne puis assez reconnaître et récompenser les soins qu’ils ont pris de moi et leur habileté. Je lègue au fils de Callinus deux coupes de Thériclès ; à sa femme deux écrins, un tapis ras, un autre à longue laine, un tapis de table et deux oreillers à prendre parmi mes meilleurs ; on saura par là que je leur laisse une marque de bon souvenir.

Pour ce qui regarde mes esclaves, voici ce que j’ordonne : Je remets à Démétrius, depuis longtemps affranchi, le prix de son rachat, et je lui donne en outre cinq mines, un manteau et une tunique, afin qu’il puisse vivre honorablement en récompense de ses longs et loyaux services. Je remets également à Criton de Chalcédoine le prix de son affranchissement et je lui donne quatre mines. J’affranchis Micrus, et je veux que Lycon lui donne la nourriture et l’éducation pendant six ans, à partir de ce jour. J’affranchis aussi Charès, qui devra également être nourri par Lycon ; je lui donne de plus deux mines et ceux de mes ouvrages qui sont publiés ; quant à ceux qui ne le sont pas encore, je les donne à Callinus pour les mettre au jour. Je lègue à Syrus qui est affranchi quatre mines et l’esclave Ménodora ; je lui fais de plus remise de ce qu’il peut me devoir. Hilara recevra cinq mines, un tapis à longue laine, deux oreillers, une couverture et un lit à son choix. J’affranchis la mère de Micrus, ainsi que Noémon, Dion, Théon, Euphranor et Hermias. Agathon sera affranchi après deux ans de service. Mes porteurs Ophélion et Posidonius serviront encore quatre ans, après quoi ils seront libres. Je donne à Démétrius, à Criton et à Syrus, en récompense du zèle qu’ils ont apporté à leurs fonctions, chacun un lit et des couvertures au choix de Lycon. Je laisse à Lycon la liberté de m’ensevelir, soit ici, soit dans ma patrie, persuadé qu’il consultera aussi bien que moi-même ce qui sera convenable. Après qu’il aura rempli toutes mes volontés, la donation que je lui consens aura son plein effet. Furent témoins : Callinus d’Hermione, Ariston de Céos, et Euphronius de Péania.

Lycon, qui a montré dans l’éducation de la jeunesse, et en toutes choses, une si scrupuleuse exactitude, n’a pas apporté, — on le voit par ce qui précède, — moins d’ordre et de soin dans la rédaction de son testament ; même sous ce rapport il mérite d’être imité.




CHAPITRE V.


DÉMÉTRIUS.

Démétrius de Phalère, fils de Phanostratus, était disciple de Théophraste. Orateur à Athènes, il gouverna cette ville pendant dix ans et y fut honoré de trois cent soixante statues, la plupart équestres ou montées sur des chars à un et deux chevaux. Le travail avait été poussé avec tant d’ardeur, que le tout se trouva terminé en moins de trois cents jours. Démétrius de Magnésie dit dans les Homonymes qu’il prit en main le gouvernement à l’époque où Harpalus trahit Alexandre, et se réfugia à Athènes. Son administration fut grande et glorieuse ; il accrut les revenus, et dota sa patrie de nombreux monuments. Et cependant il n’était pas d’origine noble, car Phavorinus prétend au premier livre des Commentaires qu’il appartenait à la famille de Conon. Il dit dans le même livre qu’il vivait avec une femme d’une naissance illustre, la courtisane Lamia ; et au livre II, qu’il était l’instrument des débauches de Cléon. Didymus rapporte de son côté, dans les Propos de table, qu’une prostituée l’avait surnommé Charitoblepharus[20] et Lampéton[21]. On assure aussi qu’ayant perdu la vue à Alexandrie, il la recouvra par une faveur de Serapis, et qu’en reconnaissance de cette guérison il composa des hymnes qui se chantent encore aujourd’hui.

Quelque respecté qu’il fût à Athènes, l’envie qui s’attache à tout obscurcit sa gloire ; ses ennemis, à force d’intrigues, le firent condamner à mort en son absence. Ne pouvant point sévir contre sa personne, ils assouvirent leur haine sur ses statues ; on les renversa, on vendit les unes, on jeta les autres à la mer, on en fit des vases de nuit ; une seule fut conservée, celle qui se voit à l’Acropole. Phavorinus prétend dans les Histoires diverses que ce fut aux instigations du roi Démétrius que les Athéniens se portèrent à ces excès. Hermippus dit qu’après la mort de Cassandre, Démétrius de Phalère, craignant les mauvaises dispositions d’Antigone, se retira à la cour de Ptolémée Soter, et qu’il y vécut assez longtemps. Il avait, entre autres choses, conseillé à ce prince de transmettre sa couronne aux enfants qu’il avait eus d’Eurydice ; mais Ptolémée ayant, contrairement à cet avis, désigné pour son successeur le fils qu’il avait eu de Bérénice, ce prince, après la mort de son père, fit enfermer Démétrius et ordonna de le garder en prison jusqu’à ce qu’il lui plût de statuer sur son compte. Démétrius en ressentit un violent chagrin ; sur ces entrefaites, il fut mordu à la main par un aspic pendant son sommeil, et succomba à cette blessure. J’ai fait sur lui cette épigramme :

Un aspic gonflé d’un noir venin a tué le sage Démétrius ; ses yeux ne lançaient, point la flamme, mais bien les ténèbres de l’enfer.


Héraclide raconte dans l’Abrégé des Successions de Sotion, que Ptolémée avait songé à se démettre de la royauté en faveur de Philadelphe, mais que Démétrius l’en avait détourné en lui disant : « Si tu la donnes, tu ne l’auras plus. » J’ai lu aussi qu’à l’époque où l’envie se déchaînait contre lui à Athènes, le poëte comique Ménandre faillit encourir la peine capitale, par cela seul qu’il était son ami, et qu’il fut sauvé par Telesphorus, cousin de Démétrius.

Démétrius l’emporte sur presque tous les péripatéticiens de son temps pour le nombre de ses ouvrages et l’abondance des matières qu’il y a traitées. Il n’avait point d’égal sous le rapport de l’érudition et de la science. Il a laissé des ouvrages historiques et politiques, des traités sur les poëtes, des livres de rhétorique, des harangues populaires et des discours d’ambassade, des collections de fables d’Ésope et beaucoup d’autres traités. Voici d’ailleurs les titres de ses ouvrages : Sur la Législation athénienne, V livres ; sur les Citoyens d’Athènes, II ; de la Conduite du peuple, II ; Politique, II ; des Lois, I ; Rhétorique, II ; de l’Art militaire, II ; de l’Iliade, II ; de l’Odyssée, IV ; Ptolémée, I ; de l’Amour, I ; Phédondas, I ; Médon, I ; Cléon, I ; Socrate, I ; Artaxerce, I ; sur Homère, I ; Aristide, I ; Aristomachus, I ; Exhortations, I ; sur le Gouvernement, I ; Dix ans au pouvoir, I ; des Ioniens, I ; des Négociations, I ; de la Bonne foi, I ; de la Grâce, I ; de la Fortune, I ; de la Grandeur d’âme, I ; du Mariage, I ; de l’Opinion, I ; de la Paix, I ; des Lois, I ; des Mœurs, I ; de l’Occasion, I ; Denys, I ; le Chalcidien, I ; Incursion des Athéniens, I ; sur Antiphane, I ; Préambule historique, I ; Lettres, I ; l’Assemblée jurée, I ; de la Vieillesse, I ; Droits, I ; Fables d’Ésope, I ; Chries, I. Son style était philosophique avec toute l’élégance et la force oratoires.

Lorsqu’il apprit que les Athéniens avaient renversé ses statues, il dit : « Ils n’abattront point le courage qui me les a fait élever. »

Il disait que les sourcils[22] ne sont pas une petite chose, car ils peuvent obscurcir la vie tout entière ; que si la richesse est aveugle, la fortune, son conducteur, ne l’est pas moins ; que l’éloquence est dans les républiques ce qu’est le fer dans un combat. Apercevant un jour un jeune débauché : « Voilà, dit-il, un Hermès carré[23] qui a une longue robe, un ventre, des parties viriles et de la barbe. »

Il disait qu’il faut retrancher aux orgueilleux leur hauteur et leur laisser leur esprit ; que les jeunes gens doivent respecter chez eux leurs parents, dans les rues ceux qu’ils rencontrent, et en particulier eux-mêmes ; que les vrais amis sont ceux qui viennent partager notre prospérité lorsqu’on les en prie, et notre adversité sans être appelés. Telles sont les maximes qu’on lui attribue.

Il y a eu vingt personnages illustres du nom de Démétrius. Le premier, originaire de Chalcédonie, était un orateur antérieur à Thrasymaque. Le second est celui dont nous venons de parler. Le troisième est un péripatéticien de Byzance. Le quatrième, surnommé le Peintre, excellait dans la narration, et s’occupait aussi de peinture. Le cinquième, natif d’Aspendos, était disciple d’Apollonius de Soles. Le sixième était de Calatia ; il a laissé vingt livres sur l’Europe et l’Asie. Le septième, de Byzance, a composé treize livres sur l’expédition des Gaulois d’Europe en Asie, ainsi qu’une histoire d’Antiochus et de Ptolémée, et de la Libye sous leur gouvernement, en huit livres. Le huitième, sophiste d’Alexandrie, a traité de l’Art oratoire. Le neuvième est un grammairien d’Adramyte, surnommé Ixion, par allusion à un crime qu’il avait commis contre Junon. Le dixième, de Cyrène, est un grammairien célèbre surnommé Stramnus. Le onzième était un riche habitant de Scepsis, d’une naissance illustre et ami des lettres ; ce fut lui qui protégea Métrodore son concitoyen. Le douzième, grammairien d’Érythrée, obtint le droit de cité à Lemnos. Le treizième, originaire de Bithynie, était fils de Diphilus le stoïcien et disciple de Panétius de Rhodes. Le quatorzième est un orateur de Smyrne. Tous ceux qui précèdent ont écrit en prose ; il faut y joindre un poëte de l’ancienne comédie, un poëte épique dont il ne reste qu’un fragment contre les envieux :

Ils calomnient les vivants et les regrettent quand ils ne sont plus. Souvent pour un sépulcre, pour une ombre sans vie, des villes entières se sont déchirées, des peuples en sont venus aux mains ;

un poëte satirique de Tarse, un poëte ïambique fort mordant, un sculpteur cité par Polémon ; enfin un écrivain polygraphe, d’Érythrée, auteur d’histoires et d’ouvrages de rhétorique.



CHAPITRE VI.


HÉRACLIDE.

Héraclide, fils d’Eutyphron, naquit à Héraclée dans le Pont, d’une famille riche. À Athènes il fut d’abord disciple de Speusippe ; il s’attacha ensuite aux pythagoriciens, et prit Platon pour modèle ; en dernier lieu il suivit les leçons d’Aristote, au dire de Sotion dans les Successions. Il était toujours vêtu avec recherche, et comme il avait beaucoup d’embonpoint, les Athéniens, au lieu de l’appeler Pontique, lui avaient donné le surnom de Pompique, que justifiait d’ailleurs sa démarche grave et majestueuse. On a de lui des ouvrages d’une grande beauté et d’un rare mérite, des dialogues que l’on peut classer ainsi :

Dialogues moraux : de la Justice, III livres ; de la Tempérance et de la Piété, V ; du Courage, I ; de la Vertu en général, I ; du Bonheur, I ; de l’Autorité, I ; des Lois et des questions qui s’y rattachent, I ; des Noms, I ; Traités, I ; l’Amoureux malgré lui et Clinias, I.

Dialogues physiques : de l’Intelligence, I ; de l’Âme ; un autre traité particulier sur l’Âme, la Nature et les Images ; contre Démocrite ; sur les Choses célestes, I ; sur les Enfers ; Vies, II ; Causes des maladies, I ; du Bien, I ; contre la doctrine de Zénon, I ; contre la doctrine de Métron, I.

Dialogues sur la grammaire : sur l’Époque d’Homère et d’Hésiode, II ; sur Archiloque et Homère, II.

Sur la musique : d’Euripide et de Sophocle, III ; de la Musique, II.

Solutions des difficultés d’Homère, II ; Spéculations, I ; des trois Tragiques, I ; Caractères, I ; de la Poétique et des poëtes, I ; des Conjectures, I ; de la Prévoyance, I ; Exposition d’Héraclite, IV ; Expositions, contre Démocrite, I ; Solutions de controverses, II ; Propositions, I ; des Espèces, I ; Solutions, I ; suppositions, I ; à Denys, I.

Sur la rhétorique ; un traité intitulé l’Art oratoire ou Protagoras.

Il a laissé aussi des ouvrages historiques sur les Pythagoriciens et sur les découvertes. Dans ses ouvrages, il adopte tantôt la manière comique, comme dans les traités de la Volupté et de la Tempérance, tantôt le genre tragique, par exemple dans ceux sur les Enfers, la Piété, la Volonté. Il sait aussi rencontrer le style simple qui convient aux entretiens des philosophes, des hommes de guerre et des politiques. Il a laissé également des traités sur la géométrie et la dialectique. Son style est varié, sa diction élevée, pleine de séduction et de charme.

Démétrius de Magnésie prétend, dans les Homonymes, qu’il délivra sa patrie de la tyrannie en tuant le tyran. Il dit aussi qu’Héraclide, ayant apprivoisé un jeune serpent, pria un ami dévoué, lorsqu’il se sentit près de mourir, de cacher son corps, afin de laisser croire qu’il avait été enlevé aux cieux, et de mettre le serpent dans le lit à sa place. On exécuta ses ordres ; mais pendant les funérailles, au moment où tous les citoyens célébraient à l’envi le nom d’Héraclide, le serpent effrayé par le bruit sortit des vêtements qui le couvraient, et effraya la multitude. On découvrit ensuite le corps d’Héraclide, et il parut non point tel qu’il avait voulu, mais tel qu’il était réellement. J’ai fait à ce sujet les vers suivants :

Tu as voulu persuader aux hommes, Héraclide, qu’après ta mort tu avais recouvré la vie en passant dans le corps d’un serpent ; mais tu fus trompé, grand philosophe ! La bête était bien un serpent, mais toi tu as montré que tu étais une bête et non un sage.

Hippobotus confirme le récit de Démétrius. La version d’Hermippus est différente : suivant lui, une maladie pestilentielle s’étant déclarée dans le pays, les habitants d’Héraclée envoyèrent à Delphes consulter l’oracle ; Héraclide corrompit à force d’argent les envoyés et la prêtresse, et celle-ci répondit que le fléau cesserait si l’on voulait donner à Héraclide fils d’Eutyphron une couronne d’or, et l’honorer comme un demi-dieu après sa mort. La réponse fut rapportée aux habitants d’Héraclée ; mais ceux qui l’avaient arrangée n’y gagnèrent rien. Héraclide mourut frappé d’apoplexie sur le théâtre même, au moment où on le couronnait ; les envoyés furent lapidés, et à la même heure la pythonisse, mordue par un des serpents sacrés au moment où elle entrait dans le sanctuaire, rendit l’âme à l’instant.

Tels sont les récits accrédités sur sa mort. Aristoxène le musicien prétend qu’il avait composé des tragédies qu’il fit passer sous le nom de Thespis. Chaméléon l’accuse de plagiat à son égard, à propos de l’ouvrage sur Hésiode et Homère. Autodorus l’épicurien l’attaque vertement et réfute ses idées sur la justice. On dit aussi que Denys le Transfuge, ou suivant d’autres Spintharus, ayant mis sa tragédie intitulée Parthénopée sous le nom de Sophocle, Héraclide se laissa prendre à l’imposture, et en cita des passages dans un de ses traités comme étant réellement de Sophocle. Denys s’en étant aperçu l’avertit de son erreur, et comme il refusait de se rendre, il lui écrivit de faire attention aux premiers vers qui formaient un acrostiche et renfermaient le nom de Pancalus, jeune homme dont Denys était épris. Héraclide s’obstina et prétendit que c’était là un effet du hasard : alors Denys lui écrivit de nouveau en ces termes :

« Tu y trouveras aussi ces vers :

« Un vieux singe ne se laisse pas prendre au lacet ;
On en vient à bout cependant ; mais il faut du temps. »

Il ajoutait : « Héraclide est un ignorant, et il n’en rougit pas. »

Il y a eu quatorze Héraclide : le premier est celui dont il est ici question ; le second est un de ses compatriotes, auteur de pyrrhiques et d’ouvrages légers ; le troisième, de Cumes, a écrit des Persiques en cinq livres ; le quatrième, également de Cumes, a traité de l’Art oratoire ; le cinquième, de Calatia ou d’Alexandrie, est auteur d’un traité intitulé Successions, en six livres, et d’un ouvrage sur les Vaisseaux, qui lui a fait donner le surnom de Lembus ; le sixième était d’Alexandrie et a écrit sur les Particularités de la Perse ; le septième, dialecticien de Bargylé, a écrit contre Épicure ; le huitième est un médecin de l’école d’Hicésias ; le neuvième, un médecin empirique, de Tarente ; le dixième a composé un traité de l’Art poétique ; le onzième est un sculpteur, de Phocée ; le douzième un épigrammatiste très-mordant ; le treizième, originaire de Magnésie, a laissé une histoire de Mithridate ; le quatorzième a écrit sur l’astronomie.


FIN DU TOME PREMIER.


Notes[modifier]

  1. Homère, Iliade, XVIII, 95.
  2. Je rétablis le texte des deux manuscrits de la Bibl. royale : σῦκον δ’ ἑπὶ δίκῃ. Figue est pris ici pour calomnie. Homère avait dit (Odyss., VΙΙΙ, 120) : « La poire naît sur le poirier et la figue sur le figuier. »
  3. Ce catalogue est loin d’être complet. D’un autre côté, beaucoup des ouvrages qu’il comprend ne sont que des parties détachées des traités que nous possédons.
  4. Samuel Petit croit que ces trois livres correspondent aux livres XII, XIII, XIV de la Métaphysique.
  5. Cet ouvrage diffère des trois livres sur l’Âme, que nous possédons ; car c’était un dialogue. (Voy. Plutarque, Vie de Dion, ch. xxii.)
  6. Il existe aujourd’hui deux livres sous ce titre.
  7. Jonsius (de Ordine librorum Arist.) fait remarquer avec raison que ce n’était pas là un ouvrage distinct, mais bien une partie du traité des Animaux, livre IV, ch, iii.
  8. Cinquième livre de la Métaphysique.
  9. Droits réciproques des villes grecques dans les rapports internationaux.
  10. Histoire des Poëtes anciens et modernes.
  11. Chef d’école.
  12. Je lis : πασὶ τὸ ἄνδρα κ. τ. λ.
  13. Beaucoup d’ouvrages sont indiqués deux et trois fois.
  14. De l’Etna.
  15. Espèce de sophisme.
  16. École consacrée aux Muses.
  17. Le cinquième est omis dans tous les manuscrits.
  18. Γλύκων, doux, agréable.
  19. Les orateurs.
  20. Aux sourcils gracieux.
  21. Étincelant.
  22. C’est-à-dire la sévérité, la dureté du caractère.
  23. Une masse inerte, qui reste immobile dans quelque position qu’on la place ; un homme sans intelligence et sans vigueur.