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Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité/Livre VI

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Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité
Livre VI
Traduction française de Charles Zévort
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DIOGÈNE DE LAERTE.




LIVRE VI.



CHAPITRE PREMIER.


ANTISTHÈNE.

Antisthène, fils d’Antisthène, était Athénien. On dit cependant que sa mère était étrangère : comme on lui en faisait un jour un reproche, il répondit : « La mère des dieux était bien Phrygienne. » Il paraît, en effet, que sa mère était Thrace ; c’est ce qui fit dire à Socrate, lorsqu’il se fut distingué au combat de Tanagre, que, né de père et de mère athéniens, il n’eût point montré un pareil courage. Il se moquait lui-même de l’orgueil que montraient les Athéniens à propos de leur qualité d’indigènes, et disait qu’ils avaient cela de commun avec les limaçons et les sauterelles.

Son premier maître fut Gorgias le rhéteur, et de là vient qu’il affecte la forme oratoire dans ses dialogues, surtout dans ceux intitulés de la Vérité et Exhortations. Hermippus rapporte qu’il avait eu dessein de faire au milieu des Grecs assemblés aux jeux isthmiques la critique et l’éloge des habitants d’Athènes, de Thèbes et de Lacédémone, mais qu’il y renonça ensuite lorsqu’il vit le nombre des spectateurs accourus de ces trois villes. Il finit par s’attacher aux leçons de Socrate, et en retira de tels fruits qu’il engagea ses propres disciples à les suivre avec lui. Comme il habitait le Pirée, il lui fallait faire chaque jour un chemin de quarante stades pour venir entendre Socrate. Formé par lui à la patience et au courage, jaloux d’imiter sa noble impassibilité d’âme, il fonda l’école cynique et proclama que le travail est un bien en prenant pour exemple le grand Hercule parmi les Grecs et Cyrus chez les Barbares.

Il est le premier qui ait défini la définition : Une proposition qui fait connaître l’essence des choses. Il avait sans cesse ces mots à la bouche : « Plutôt être fou qu’esclave des plaisirs, » et « Il ne faut avoir commerce qu’avec les femmes qui doivent en savoir gré. »

Un jeune homme de Pont, voulant suivre ses leçons, lui demandait de quoi il avait besoin ; il répondit en jouant sur les mots : « D’un livre neuf, d’un style neuf et d’une tablette neuve ; » indiquant par là qu’il lui fallait avant tout de l’intelligence[1]

Un autre lui demandait quelle femme il devait prendre en mariage : « Si elle est belle, dit-il, tu n’en jouiras pas seul ; laide, tu en seras bientôt las. »

Il apprit un jour que Platon parlait mal de lui : « C’est le propre des rois, dit-il, d’être accusés pour le bien qu’ils font. »

Au moment où on l’initiait aux mystères orphiques, le prêtre lui dit que les initiés jouissaient d’une foule de biens aux enfers : « Pourquoi donc, reprit-il, ne meurs-tu pas sur-le-champ ? »

Quelqu’un lui reprochait de n’être pas né de deux personnes libres : « Je ne suis pas né non plus, dit-il, de deux lutteurs, et cependant je connais la lutte. »

On lui demandait pourquoi il avait peu de disciples : « C’est, répliqua-t-il, que je les chasse avec une verge d’argent. »

Interrogé pourquoi il traitait durement ses disciples, il répondit : « Les médecins en agissent de même avec leurs malades. »

Il vit un jour un adultère qui se sauvait : « Malheureux ! lui dit-il, quel danger tu aurais pu éviter pour une obole ! »

« Il vaut mieux, disait-il (au rapport d’Hécaton dans les Sentences), avoir affaire aux corbeaux qu’aux flatteurs ; car ceux-là dévorent les morts et ceux-ci les vivants. »

Quelqu’un lui demandant ce qu’il y a de plus heureux pour l’homme, il répondit : « C’est de mourir au sein de la prospérité. »

Un de ses amis se plaignait à lui d’avoir perdu ses mémoires : « Il fallait, lui dit-il, les écrire dans ton âme et non sur le papier. »

Il disait que les envieux sont rongés par leur propre passion, comme le fer par la rouille ; que pour être immortel il faut vivre avec piété et justice ; que les États sont perdus lorsqu’on ne peut plus y discerner les méchants des bons.

S’entendant un jour louer par des gens pervers, il s’écria : « Je crains fort d’avoir fait quelque mauvaise action. »

« Une société de frères unis, disait-il, vaut mieux que toutes les murailles du monde. » « Il faut, disait-il encore, amasser des provisions qui surnagent avec nous au milieu du naufrage. »

On lui reprochait un jour de fréquenter des gens vicieux : « Les médecins, dit-il, fréquentent aussi les malades, sans pour cela contracter la fièvre. »

Il disait qu’il était absurde de ne pas purger la société des gens vicieux, tandis qu’on a grand soin au contraire de séparer l’ivraie du froment et de chasser de l’armée les bouches inutiles.

On lui demanda ce qu’il avait gagné à la philosophie : « J’y ai gagné, dit-il, de pouvoir converser avec moi-même. »

« Chante, lui dit quelqu’un dans un repas. — Et toi, répliqua-t-il, joue de la flûte. »

Diogène lui ayant demandé une tunique, il lui dit qu’il n’avait qu’à mettre son manteau en double.

« Quelle est, lui demandait-on, l’étude la plus nécessaire ? — C’est, répondit-il, de désapprendre le mal. »

Il engageait ceux qui étaient en butte à la médisance à se contenir plus encore que si on leur jetait des pierres. Il raillait Platon à cause de sa vanité : voyant un jour dans une fête un cheval hennir avec orgueil, il dit à Platon : « Et toi aussi il me semble que tu aurais été un cheval fringant ; » faisant par là allusion à ce que Platon louait souvent le cheval. Il alla le voir un jour qu’il était malade et aperçut une cuvette où il avait vomi : « Je vois bien la bile, dit-il, mais je n’y vois pas l’orgueil. »

Il conseillait aux Athéniens de décréter que les ânes sont des chevaux, et comme on traitait cela d’absurde : « Vous choisissez bien, dit-il, pour généraux des gens qui ne savent rien et n’ont d’autres titres que l’élection. »

Quelqu’un lui disait : « Beaucoup de gens te louent. — Qu’ai-je donc fait de mal ? » reprit-il.

Socrate le voyant tourner son manteau de manière à montrer le côté déchiré, lui dit : « Je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau. »

Phanias raconte, dans le traité sur les Philosophes socratiques, que quelqu’un ayant demandé à Antisthène ce qu’il fallait faire pour devenir homme de bien, il répondit : « Apprendre de ceux qui savent à corriger ce qu’il y a de mal en toi. »

Entendant louer la bonne chère, il s’écria : « Puissent les enfants de nos ennemis s’adonner à la bonne chère ! »

Voyant un jeune homme poser devant le statuaire d’une manière prétentieuse, il lui dit : « Réponds-moi : si une statue d’airain pouvait parler, de quoi s’enorgueillirait-elle ? — De sa beauté, dit le jeune homme. — N’as-tu donc pas honte, reprit-il, de mettre ton orgueil dans les mêmes avantages qu’une chose inanimée ? »

Un jeune homme de Pont lui avait dit qu’il pouvait compter sur ses bons offices à l’arrivée d’un navire de salaison qu’il attendait. Il prit un sac vide et emmena l’officieux jeune homme chez une marchande de farine ; là il fit emplir son sac et partit. Comme la marchande réclamait le prix de sa farine, il lui dit : « Ce jeune homme payera pour moi quand son navire de salaison sera arrivé. »

Il paraît que c’est lui qui fut cause de l’exil d’Anytus et de la mort de Mélitus ; en effet on rapporte qu’ayant rencontré des jeunes gens de Pont qu’avait attirés la réputation de Socrate, il les mena à Anytus et leur dit qu’en morale il était bien supérieur à Socrate, ce qui excita à un si haut point l’indignation des Athéniens qu’ils bannirent Anytus.

S’il lui arrivait de rencontrer une femme bien parée, il se rendait chez elle et demandait au mari d’exhiber son cheval et ses armes, en disant que s’il était pourvu de tout ce qui est nécessaire à la défense il pouvait permettre le luxe à sa femme, ayant les moyens de protéger son honneur, mais qu’autrement il devait lui interdire la parure.

Il professait encore les maximes suivantes : La vertu peut s’enseigner. — La véritable noblesse consiste dans la vertu, car la vertu suffit au bonheur ; elle n’a pas besoin d’autre secours que la force d’âme de Socrate. — La vertu a pour objet l’action ; elle ne réclame ni beaucoup de paroles, ni une grande science. — Le sage se suffit à lui-même, car tout ce qui est aux autres lui appartient. — Une vie obscure est un bien, comme le travail. — Le sage n’administre pas d’après les lois établies, mais d’après celles de la vertu. Il se marie pour avoir des enfants, et choisit pour cela les femmes les plus belles. Il peut aussi aimer des jeunes gens ; car seul il sait ceux qui sont dignes de l’être.

Voici d’autres maximes que lui attribue Dioclès : Rien n’est étranger ni nouveau pour le sage. — L’homme vertueux est digne d’amour. — Les gens de bien sont nos amis. — Prenons pour alliés ceux qui sont courageux et justes. — La vertu est une arme qui ne peut être ravie. — Il vaut mieux combattre avec un petit nombre de gens de bien contre tous les méchants qu’avec une multitude de méchants contre un petit nombre d’hommes vertueux. — Prenez garde à vos ennemis, car ils seront les premiers à remarquer vos fautes. — Faites plus de cas d’un homme juste que d’un parent. — Les mêmes vertus conviennent à l’homme et à la femme. — Tout ce qui est bien est beau ; tout ce qui est mal est laid. — Regardez les actions vicieuses comme contraires à votre nature. — La prudence est la plus sûre de toutes les murailles ; elle ne peut ni crouler, ni être livrée par trahison. — Il faut se faire de ses propres pensées un boulevard imprenable.

Antisthène enseignait dans le Cynosarge, gymnase peu éloigné des portes de la ville, et auquel, suivant quelques-uns, la secte cynique doit son nom. On l’avait lui-même surnommé Aplocyon[2]. Il est le premier, au rapport de Dioclès, qui se soit contenté pour tout vêtement de son manteau mis en double, et qui ait adopté le bâton et la besace. Néanthe dit aussi qu’il s’est le premier réduit au manteau pour tout vêtement ; mais Sosicrate prétend, au troisième livre des Successions, que Diodore d’Aspendos est le premier qui ait laissé croître sa barbe et qui ait pris le bâton et la besace.

Antisthène est le seul des philosophes socratiques qu’ait loué Théophraste ; il vante son habileté et le charme irrésistible de sa parole, témoignage qui est confirmé d’ailleurs par les écrits d’Antisthène et par le banquet de Xénophon. Il passe pour avoir inauguré l’austère philosophie stoïcienne que l’épigrammatiste Athénée a célébrée dans ces vers :

Illustres philosophes stoïciens, vous qui avez gravé dans vos livres sacrés les plus pures maximes, vous avez raison de dire que la vertu est le seul bien de l’âme ; car elle est la seule gardienne de la vie des hommes et des cités. S’il en est d’autres qui prennent pour fin les plaisirs du corps, une seule des filles de Mémoire a pu le leur persuader.

Antisthène a préparé les voies à Diogène pour son système de l’impassibilité ; à Cratès pour celui de la continence ; à Zénon pour celui de la patience ; c’est lui qui a jeté les fondements de tout l’édifice. Xénophon dit que sa conversation était pleine de charme et qu’en toutes choses il avait un empire absolu sur lui-même. Ses écrits forment dix volumes, le premier renferme les ouvrages suivants : de la Diction, ou des Figures ; Ajax, ou Discours d’Ajax ; Ulysse, ou sur Ulysse ; Apologie d’Oreste, ou les Avocats ; l’Isographe, ou Lysias et Isocrate ; contre l’ouvrage d’Isocrate intitulé : de l’Absence des témoins.

Second volume : de la Nature des animaux ; de la Procréation des enfants, ou Traité érotique sur le mariage ; Physiognomonique sur les sophistes ; Exhortations sur la justice et le courage, en trois livres ; sur Théognis, deux livres.

Troisième volume : du Bien ; du Courage ; de la Loi, ou du Gouvernement ; de la Loi, ou du Bien et du Juste ; de la Liberté et de l’Esclavage ; de la Bonne foi ; le Tuteur, ou de la Soumission ; de la Victoire ; Économique.

Quatrième volume : Cyrus ; le premier Hercule, ou de la Force.

Cinquième volume : Cyrus, ou de la Royauté ; Aspasie.

Sixième volume : de la Vérité ; de la Discussion, discours critique ; Sathon, ou de la Controverse, trois livres ; du Langage.

Septième volume : de l’Éducation, ou des Noms, cinq livres ; de la Mort ; de la Vie et de la Mort ; des Enfers ; de l’Emploi des mots, ou de la Dispute ; de l’Interrogation et de la Réponse ; de l’Opinion et de la Science, quatre livres ; de la Nature, deux livres ; Questions sur la nature, deux livres ; Opinions, ou de la Dispute ; Problèmes sur l’étude.

Huitième volume : de la Musique ; des Commentateurs ; sur Homère ; de l’Injustice et de l’Impiété ; sur Calchas ; sur l’Espion ; de la Volupté.

Neuvième volume : de l’Odyssée ; de la Baguette ; Minerve, ou sur Télémaque ; sur Hélène et Pénélope ; sur Protée ; le Cyclope, ou sur Ulysse ; de l’Usage du vin, ou de l’Ivresse, autrement du Cyclope ; sur Circé ; sur Amphiaraüs ; sur Ulysse, Pénélope et le Chien[3].

Dixième volume : Hercule, ou Midas ; Hercule, ou de la Prudence et de la Force ; le Maître, ou l’Amant ; les Maîtres, ou les Espions ; Ménéxène, ou du Commandement ; Alcibiade ; Archélaüs, ou de la Royauté.

Tels sont les ouvrages d’Antisthène. Timon le raille sur la multitude de ses productions et l’appelle « un intarissable diseur de riens. » Il mourut d’épuisement. Diogène étant allé le voir pendant sa maladie, lui dit : « As-tu besoin d’un ami ? » Une autre fois il prit un poignard et alla le trouver ; Antisthène s’étant écrié en sa présence : « Qui me délivrera de mes maux ? — Ceci, dit Diogène en montrant le poignard. — Je parle de mes douleurs, reprit-il, et non de la vie. » Il paraît, en effet, qu’attaché à la vie, il supportait impatiemment la souffrance. J’ai fait sur lui les vers suivants :

Tu fus chien pendant ta vie, Antisthène, mordant le vice, sinon avec les dents, du moins par tes discours. On dira peut-être que tu es mort d’épuisement : eh qu’importe ? Par une route ou par une autre il faut toujours descendre aux enfers.

Il y a eu trois autres Antisthène : un disciple d’Héraclite, un Éphésien et un historien natif de Rhodes.

Nous avons parlé précédemment des disciples d’Aristippe et de Phédon, passons maintenant à ceux d’Antisthène, les cyniques et les stoïciens.




CHAPITRE II.


DIOGÈNE.

Diogène, fils du banquier Hicésias, était de Sinope. Dioclès dit que son père tenait la banque publique et avait altéré les monnaies, ce qui obligea Diogène à fuir. Eubulide prétend, au contraire, dans le livre sur Diogène, qu’il était personnellement coupable et fut banni avec son père ; et, en effet, Diogène s’accuse, dans le livre intitulé la Panthère, d’avoir altéré la monnaie. Quelques auteurs racontent qu’ayant été mis à la tête de la monnaie, il prêta l’oreille aux suggestions des ouvriers et alla à Delphes ou à Délos demander à l’oracle s’il devait faire, dans sa patrie, ce qu’on lui conseillait. La réponse fut favorable ; mais Diogène, ne comprenant pas que l’expression change la monnaie, pouvait s’appliquer aux mœurs et aux usages, altéra le titre de l’argent ; il fut découvert et exilé, selon quelques-uns ; suivant d’autres, il eut peur et s’expatria. D’après une autre version, il altéra l’argent qu’il avait reçu de son père : celui-ci mourut en prison ; quant à lui, étant parvenu à fuir, il alla à Delphes demander à l’oracle, non point s’il devait falsifier les monnaies, mais quel serait le meilleur moyen de parvenir à la célébrité ; et il en reçut la réponse dont nous avons parlé.

Arrivé à Athènes, il alla trouver Antisthène, qui le repoussa sous prétexte qu’il ne voulait recevoir aucun disciple. Mais Diogène triompha de ses refus par sa persévérance. Un jour qu’Antisthène le menaçait de son bâton, il tendit la tête en disant : « Frappe, tu ne trouveras pas un bâton assez dur pour m’éloigner de toi tant que tu parleras. » À partir de ce moment, il devint son disciple et, en sa qualité d’exilé, il s’imposa une vie simple et austère. Théophraste raconte, dans le traité intitulé Mégarique, qu’ayant vu une souris courir sans s’inquiéter d’une chambre pour coucher, sans craindre les ténèbres ni s’occuper en rien de tout ce dont on regarde la jouissance comme indispensable, il trouva dans cet exemple un remède à sa pauvreté. Il est le premier, au dire de quelques-uns, qui ait mis son manteau en double, étant dans la nécessité de s’en servir pour dormir. Il portait une besace qui renfermait sa nourriture et ne faisait aucune différence des lieux, mangeant, dormant, discourant partout où il se trouvait. Il disait à ce sujet, en montrant le portique de Jupiter et le Pompéum, que les Athéniens avaient pris soin de le loger. On lit dans Olympiodore, prostate des Athéniens, dans Polyeucte le rhéteur et dans Lysanias, fils d’Eschrion, qu’une maladie l’avait forcé d’abord à se servir d’un bâton, mais que plus tard il portait constamment son bâton et sa besace, non pas en ville cependant, mais en voyage. Une personne à laquelle il avait écrit de lui procurer une maison ayant tardé à le faire, il adopta pour demeure, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même par ses lettres, un tonneau qui se trouvait dans le temple de la mère des dieux. L’été, il se roulait dans le sable brûlant, et l’hiver, il tenait embrassées des statues couvertes de neige ; en un mot, il ne négligeait aucun moyen de s’exercer au courage et à la patience. Il était d’ailleurs mordant et méprisant dans ses discours : il appelait l’école d’Euclide un lieu de colère[4] et l’enseignement de Platon un assommoir[5]. Il disait que les jeux dyonisiaques étaient de grandes merveilles pour les fous et que les orateurs sont les serviteurs de la multitude. « Lorsque je considère la vie humaine, disait-il souvent, et que je vois ceux qui la gouvernent, les médecins et les philosophes, l’homme me semble le plus sage des animaux ; mais quand je jette les yeux sur les interprètes des songes, les devins et ceux qui ont confiance en eux, sur ceux qui sont entichés de la gloire et de la richesse, rien ne me paraît plus sot que l’homme. » Il disait que dans la vie il faut plus souvent recourir à la raison qu’à la corde.

Il remarqua un jour que dans un repas somptueux Platon ne mangeait que des olives : « Comment ! lui dit-il, grand sage, tu as traversé la mer pour aller en Sicile chercher une table servie comme celle-ci, et maintenant qu’elle est devant toi, tu n’en jouis pas ! — Je te jure par les dieux, Diogène, reprit Platon, que, même en Sicile, je me contentais le plus souvent d’olives et de mets de ce genre. — En ce cas, répliqua-t-il, qu’avais-tu besoin d’aller à Syracuse ; est-ce qu’alors l’Attique ne produisait point d’olives ? » (Phavorinus, dans les Histoires diverses, met ce dernier trait sous le nom d’Aristippe.)

Une autre fois étant à manger des olives, il rencontra Platon et lui dit : « Tu peux partager avec moi. » Platon en prit et les mangea ; alors Diogène reprit : « Je t’avais dit de partager, mais non pas de manger. »

Il se rendit un jour à une réunion où Platon avait invité quelques amis, à leur retour de la cour de Denys, et il se mit à fouler aux pieds les tapis en disant : « Je foule la vanité de Platon. — Et moi, reprit Platon, j’entrevois beaucoup d’orgueil sous ton mépris de la vanité. » Suivant une autre version, Diogène dit : « Je foule aux pieds l’orgueil de Platon ; » et celui-ci répliqua : « Oui, mais avec un autre orgueil, Diogène. »

Sotion rapporte, au quatrième livre, un autre mot du cynique à Platon ; Diogène lui ayant demandé du vin et des figues, il lui envoya toute une amphore de vin : « Te voilà bien, lui dit Diogène, si on te demande combien font deux et deux, tu répondras : vingt ; tu ne sais ni donner ce qu’on te demande, ni répondre aux questions qu’on t’adresse ; » allusion piquante à ses interminables discours.

On lui demandait en quel lieu de la Grèce il avait vu des hommes courageux : « Des hommes, dit-il, je n’en ai vu nulle part ; mais j’ai vu des enfants à Lacédémone. »

Il discourait un jour sérieusement et personne ne l’écoutait ; alors il se mit à débiter des balivernes, et vit une foule de gens s’empresser autour de lui : « Je vous reconnais bien, leur dit-il, vous accourez auprès de ceux qui vous content des sornettes, et vous n’avez qu’insouciance et dédain pour les choses sérieuses. »

Il disait qu’on se disputait bien à qui saurait le mieux renverser son adversaire dans la fosse[6] ou donner un coup de pied, mais qu’il n’y avait aucune rivalité pour l’honnêteté et la vertu. Il admirait les grammairiens de rechercher curieusement les malheurs d’Ulysse et d’ignorer leurs propres maux. Il disait aussi que les musiciens accordent avec soin leur lyre, mais ne songent nullement à accorder les penchants de leur âme ; que les mathématiciens observent le soleil et la lune sans s’inquiéter de ce qui est à leurs pieds ; que les orateurs s’étudient a bien dire, mais non à bien faire ; enfin que les avares parlent de l’argent avec mépris et l’aiment par-dessus tout. Il condamnait ceux qui, tout en louant les gens de bien de s’être placés au-dessus des richesses, portent envie aux riches. Il s’indignait de ce que dans les sacrifices offerts aux dieux pour obtenir la santé on mangeât de manière à la perdre. Un autre sujet d’étonnement pour lui c’était que les esclaves, en voyant leurs maîtres manger avec avidité, ne dérobassent pas une partie des mets. Il approuvait fort ceux qui sur le point de se marier n’en faisaient rien ; ceux qui au moment de s’embarquer revenaient sur leurs pas ; ceux qui, décidés à entrer dans les affaires, s’en abstenaient ; ceux qui résolus à élever des enfants changeaient d’avis ; enfin ceux qui, déterminés à fréquenter les grands, y renonçaient. « Il faut, disait-il, tendre la main à ses amis, mais sans fermer les doigts. »

Ménippe raconte dans le Diogène vendu qu’il fut fait prisonnier et mis en vente, et qu’interrogé alors sur ce qu’il savait faire, il répondit : « Commander aux hommes. » S’adressant ensuite au héraut, il lui dit : « Demande si quelqu’un veut acheter un maître. » Comme on lui défendait de s’asseoir : « Qu’importe ? dit-il, on achète bien les poissons sans s’inquiéter comment ils sont placés. »

Il s’étonnait de ce qu’avant d’acheter une marmite ou un plat on l’éprouve au son, tandis que pour un homme on se contente de la simple vue. Xéniade l’ayant acheté, il lui dit que, quoiqu’il fût le maître de Diogène, il devait lui obéir, de même qu’on obéit à un médecin ou à un pilote, sans s’inquiéter s’ils sont esclaves.

Eubulus rapporte dans l’ouvrage intitulé Diogène vendu qu’il élevait de la manière suivante les enfants de Xéniade : après les exercices littéraires, il leur montrait à monter à cheval, à tirer de l’arc, à manier la fronde et à lancer le javelot. Il les conduisait ensuite à la palestre ; mais il se gardait bien de les confier au maître pour les exercer comme des athlètes ; il les exerçait lui-même modérément, jusqu’à ce qu’une légère rougeur colorât leurs joues et seulement comme mesure hygiénique. Il leur faisait apprendre par cœur les récits des poëtes et des autres écrivains, ainsi que ses propres ouvrages, ayant soin de leur donner sur chaque point un résumé succint pour faciliter le travail de la mémoire. À la maison, il les habituait au service domestique, et leur apprenait à se contenter d’une nourriture légère et à boire de l’eau. Il les menait avec lui dans les rues, la tête rasée jusqu’à la peau, sans aucun ornement, sans tunique, nu-pieds, en silence et les yeux baissés ; il les conduisait aussi à la chasse. De leur côté, ils avaient grand soin de Diogène et le recommandaient à leurs parents. Eubulus rapporte encore qu’il vieillit auprès de Xéniade dont les fils l’ensevelirent à sa mort. Xéniade lui ayant demandé comment il voulait être enterré, il répondit : « Le visage contre terre. » Comme on voulait en savoir la raison, il dit : « C’est que dans peu ce qui est en bas sera en haut ; » faisant allusion à la puissance macédonienne qui, partie de faibles commencements, commençait à grandir et à devenir dominante.

Conduit dans une maison splendide par quelqu’un qui lui défendit de cracher, il lui cracha au visage en disant qu’il n’avait pas trouvé d’endroit plus sale. D’autres attribuent ce trait à Aristippe. Hécaton dit dans le premier livre des Chries qu’il se mit un jour à crier : « Hommes, accourez ; » et que beaucoup de gens s’étant approchés, il les écarta avec son bâton en disant : « J’ai appelé des hommes et non des ordures. »

On assure qu’Alexandre disait que s’il n’était pas Alexandre il voudrait être Diogène.

« Les véritables estropiés, disait Diogène, ne sont pas les sourds et les aveugles, mais ceux qui n’ont pas de besace. » Métroclès raconte dans les Chries, qu’étant entré un jour à demi rasé dans un festin de jeunes gens, il reçut des coups, et que pour se venger il suspendit à son col un écriteau sur lequel il avait mis les noms de ceux qui l’avaient battu, et se promena ainsi par la ville, les couvrant de honte et les exposant à l’indignation et à la censure publique. Il disait qu’il était chien de chasse, de ces chiens que beaucoup de gens louent, mais sans oser chasser avec eux. Quelqu’un ayant dit devant lui : « Je triomphe des hommes aux jeux pythiques. — C’est moi, reprit-il, qui sais vaincre les hommes ; toi, tu ne vaincs que des esclaves. »

On lui disait qu’il était vieux et devait désormais songer au repos : « Eh quoi ! répondit-il, si je fournissais une carrière et que je fusse près du but, ne devrais-je pas redoubler d’efforts au lieu de me reposer ? »

Invité à un dîner, il refusa de s’y rendre, parce que la veille on ne l’avait pas remercié d’avoir accepté.

Il marchait nu-pieds dans la neige et s’imposait encore d’autres épreuves que nous avons citées plus haut. Il avait même essayé de manger de la chair crue, mais il ne put la digérer.

Il rencontra un jour Démosthène l’orateur attablé dans une taverne, et, voyant qu’il se retirait pour se cacher, il lui dit : « Tu n’en seras que plus avant dans la taverne. » Une autre fois, des étrangers lui ayant demandé à voir Démosthène, il leur dit en étendant avec mépris le doigt du milieu : « Tenez, voici l’orateur des Athéniens[7]. »

Il vit un jour un homme qui rougissait de ramasser un morceau de pain qu’il avait laissé tomber ; pour lui donner une leçon, il se mit à traîner sur la place du Céramique un goulot de bouteille attaché avec une corde. Il disait qu’il faisait comme les chefs d’orchestre, qui forcent le ton pour que les autres puissent arriver au ton convenable. Il prétendait que la plupart des hommes étaient fous à un doigt près, puisqu’on traitait de fous ceux qui marchaient le doigt du milieu tendu, mais non ceux qui tendaient le petit doigt. Il remarquait aussi que les choses les plus précieuses se vendaient à vil prix et réciproquement ; qu’une statue coûtait trois mille drachmes et qu’on achetait un chénix de farine pour deux pièces de billon.

Lorsque Xéniade l’eut acheté, Diogène lui dit : « Veille à bien faire ce que je t’ordonnerai. — Les fleuves remontent vers leur source, reprit Xéniade. — Si, étant malade, répliqua Diogène, tu avais acheté un médecin, répondrais-tu, au lieu de lui obéir, que les fleuves remontent vers leur source ? »

Quelqu’un lui ayant demandé à devenir son disciple, il lui donna à porter un mauvais poisson avec ordre de le suivre ; mais le néophyte, honteux de cette épreuve, jeta le poisson et s’en alla. À quelque temps de là, Diogène le rencontra, et lui dit en riant : « Un mauvais poisson a rompu notre amitié. » Dioclès raconte autrement le fait. Quelqu’un lui dit : « Donne-moi tes ordres, Diogène. » Aussitôt il l’emmena avec lui et lui donna à porter pour une demi-obole de fromage ; sur son refus d’obéir, il lui dit : « Une demi-obole de fromage a rompu notre amitié. »

Ayant aperçu un enfant qui buvait dans le creux de sa main, il jeta aussitôt le gobelet qu’il portait dans sa besace, en disant : « Un enfant m’a donné une leçon de simplicité. » Il jeta aussi la cuiller lorsqu’il eut vu un autre enfant qui, après avoir cassé son écuelle, ramassait ses lentilles avec une croûte de pain.

Il raisonnait ainsi : « Tout appartient aux dieux ; les sages sont amis des dieux ; tout est commun entre amis ; donc tout appartient aux sages. »

Zoïle de Pergame raconte qu’ayant vu une femme prosternée devant les dieux dans une posture indécente et voulant la corriger de sa superstition, il s’approcha d’elle et lui dit : « Ne crains-tu pas qu’il y ait quelque dieu derrière toi (car tout est plein de dieux), et que ta posture ne soit injurieuse pour lui ? »

Il consacrait, disait-il, à Esculape un fouetteur chargé de frapper ceux qui se prosternaient le visage contre terre. Il avait coutume de dire que toutes les imprécations des tragiques s’appliquaient à lui, qu’il était

Sans ville, sans maison, chassé de sa patrie,
Pauvre, errant, vivant au jour le jour.

Il ajoutait qu’il opposait à la fortune le courage, à la loi la nature, aux passions la raison.

Alexandre vint un jour se placer devant lui, tandis qu’il se chauffait au soleil dans le Cranium[8], et lui dit : « Demande-moi ce que tu voudras. — Retire-toi de mon soleil, » reprit Diogène.

Il avait assisté à une longue lecture qui touchait à son terme, et déjà le lecteur montrait qu’il n’y avait plus rien d’écrit : « Courage, amis, dit Diogène, je vois terre. »

Un sophiste tirait pour conclusion d’un syllogisme, qu’il avait des cornes ; il se toucha le front et dit : « Je n’en sens pas. » Un autre ayant nié le mouvement, il se leva et se mit à marcher. Entendant quelqu’un discourir sur les phénomènes célestes, il lui dit : « Depuis quand es-tu revenu du ciel ? »

Un eunuque de mauvaise vie avait écrit au-dessus de sa porte : « Que rien de mauvais n’entre ici. » Et le maître de la maison, dit Diogène, par où entrera-t-il ? »

Un jour il se parfuma les pieds, sous prétexte que de la tête les parfums se dissipaient dans l’air, mais que des pieds ils montaient à l’odorat.

Les Athéniens l’engageaient à se faire initier, et lui disaient que les initiés occupaient les premiers rangs aux enfers. « Ne serait-il pas ridicule, dit-il, qu’Agésilas et Épaminondas croupissent dans la boue, et que des gens de rien, par cela seul qu’ils auraient été initiés, habitassent les îles des bienheureux ? »

Apercevant des souris qui grimpaient sur sa table : « Voyez, dit-il, Diogène aussi nourrit des parasites. »

Platon l’ayant un jour appelé chien, il répliqua : « Tu as raison, car je suis retourné auprès de ceux qui m’avaient vendu[9]. »

Au sortir du bain, quelqu’un lui demanda s’il y avait beaucoup d’hommes à se baigner ; il dit que non. Un autre lui demanda s’il y avait beaucoup de monde : « Oui, » dit-il.

Platon avait défini l’homme un animal à deux pieds sans plumes, et cette définition avait fait fortune. Diogène pluma un coq et le porta dans l’école du philosophe, en disant : « Voilà l’homme de Platon ; » ce qui fit ajouter à la définition : à larges ongles.

On lui demandait à quelle heure il fallait dîner : « Si vous êtes riche, répondit-il, quand vous voudrez ; si vous êtes pauvre, quand vous pourrez. »

Voyant chez les Mégariens les moutons soigneusement couverts de peaux[10], tandis que les enfants étaient nus, il dit qu’il valait mieux être le mouton des Mégariens que leur fils.

Quelqu’un l’ayant heurté avec une poutre, lui cria ensuite gare : « Veux-tu donc, reprit-il, me heurter une seconde fois ? »

Il appelait les orateurs « les serviteurs de la populace » et les couronnes « des bulles de gloire. » Ayant allumé une lanterne en plein jour, il s’en allait criant : « Je cherche un homme. » Il se tenait un jour sous une fontaine et se faisait inonder ; comme les assistants s’apitoyaient sur son compte, Platon, qui était présent, leur dit, en faisant allusion à sa vanité : « Si vous voulez avoir pitié de lui, allez-vous-en. »

Quelqu’un lui ayant donné un coup de poing, il s’écria : « Grands dieux ! je ne m’étais pas aperçu que je me promenais avec un casque sur la tête. »

Midias lui donna un jour un coup de poing en lui disant : « Il y a trois mille drachmes toutes comptées pour toi. » Le lendemain Diogène alla le frapper avec des courroies dont se servaient les combattants au pugilat, et lui dit : « Il y a trois mille drachmes comptées pour toi. »

Lysias l’apothicaire lui ayant demandé s’il croyait aux dieux : « Comment n’y croirais-je pas, répondit-il, puisque je te regarde comme leur ennemi ? » D’autres attribuent ce mot à Théodore.

Il dit à un homme qui se faisait purifier par une ablution : « Insensé, ne sais-tu point que les ablutions ne lavent pas plus les souillures de la vie qu’elles n’effacent les fautes de grammaire. »

Il disait que les hommes ont tort de se plaindre de la fortune ; car ils demandent aux dieux ce qu’ils prennent pour des biens, mais non les biens véritables. Il se moquait de ceux qui s’effrayent des songes en disant qu’ils ne s’inquiètent pas de ce qu’ils font pendant la veille, et attachent une grande importance aux vaines imaginations du sommeil. Aux jeux olympiques, le héraut ayant proclamé : « Dionippe vainqueur des hommes ! » Diogène s’écria : « Il n’a vaincu que des esclaves ; c’est à moi de vaincre les hommes. »

Les Athéniens aimaient Diogène, à ce point, qu’un jeune homme ayant brisé son tonneau, ils le battirent et remplacèrent le tonneau.

Denys, le stoïcien, rapporte qu’après la bataille de Chéronée il fut pris et conduit à Philippe ; celui-ci lui ayant demandé qui il était, il répondit : « Un homme curieux d’observer ton insatiable ambition. » Cette réponse frappa tellement Philippe qu’il le renvoya libre.

Antipater reçut un jour, à Athènes, une lettre d’Alexandre par l’intermédiaire d’un certain Athlias ; Diogène, qui était présent, dit plaisamment à ce sujet : « Athlias d’Athlias, à Athlias, par Athlias[11]. »

Perdiccas l’ayant menacé de le faire mourir s’il ne venait le trouver, il répondit : « Tu ne ferais là rien de bien extraordinaire, car l’escarbot et la tarentule ont le même pouvoir ; la menace eût bien mieux porté si tu m’avais dit que sans moi tu vivrais heureux. »

On l’entendait souvent répéter que les dieux avaient mis sous la main de l’homme tout ce qu’il fallait pour vivre heureux, mais que l’homme ne l’apercevait pas, occupé qu’il était à courir après les tartes, les onguents et autres choses semblables. Il disait à ce sujet à un homme qui se faisait chausser par un esclave : « Tu n’es pas encore heureux, il faudrait aussi qu’il te mouchât ; mais cela viendra quand tu auras perdu les mains. »

Voyant un jour les magistrats, appelés hiéromnémones, emmener un homme qui avait volé une fiole, il dit : « Les grands voleurs emmènent le petit. »

Une autre fois il vit un jeune garçon lancer des pierres contre une croix : « Courage, lui dit-il, tu atteindras au but. »

Des jeunes gens l’avaient entouré et lui disaient : « Nous prendrons bien garde que tu ne nous mordes. — Ne craignez rien, mes enfants, reprit-il, le chien ne mange pas de betteraves[12]. »

Voyant un homme tout fier d’une peau de lion qui couvrait ses épaules, il lui dit : « Cesse de déshonorer les insignes du courage. »

On disait un jour devant lui que Callisthène était fort heureux de partager les somptueux repas d’Alexandre : « Dites plutôt, répliqua-t-il, qu’il est malheureux de ne pouvoir dîner et souper que quand il plaît à Alexandre. »

Il disait que quand il avait besoin d’argent, il priait ses amis non pas de lui en donner, mais de lui en rendre. On le vit un jour se polluer sur la place publique, en disant : « Plût aux dieux qu’on pût aussi apaiser la faim en se frottant le ventre. »

Ayant aperçu un enfant que des satrapes emmenaient, il le prit, le ramena à ses parents, et leur recommanda de veiller sur lui. Une autre fois, un jeune homme vêtu avec recherche lui ayant fait une question, il lui dit : « Je ne te répondrai pas que tu n’aies ouvert ton manteau pour me montrer si tu es homme ou femme. »

Il vit au bain un autre jeune homme chercher dans le jeu appelé cottabisme[13] l’issue de ses amours : « Mieux tu réussis, lui dit-il, plus tu fais mal. »

Dans un repas, quelques-uns des convives lui jetèrent des os comme à un chien ; il quitta sa place et alla uriner sur eux à la manière des chiens.

Il appelait les orateurs et tous ceux qui cherchaient à briller par la parole des gens trois fois hommes, dans le sens de trois fois malheureux. Il disait qu’un riche ignorant est une brebis couverte d’une toison d’or.

Voyant sur la maison d’un débauché l’inscription à vendre, « Je savais bien, dit-il, qu’étant si pleine de crapule, tu ne manquerais pas de vomir ton maître. »

Un jeune homme se plaignant à lui des obsessions dont il était l’objet : « Mais toi, lui dit-il, cesse donc de laisser paraître tes inclinations voluptueuses. »

Étant entré dans un bain sale, il dit : « Où va-t-on se laver en sortant d’ici ? »

Il était le seul à louer un épais joueur de harpe que tout le monde bafouait ; comme on lui en demandait la raison : « Je le loue, dit-il, de ce que, tel qu’il est, il aime mieux toucher de la harpe que voler. »

Il rencontra un jour un joueur de harpe dont les accords avaient la prérogative de chasser tout le monde, et lui dit en l’abordant : « Salut, coq. » Comme l’autre lui demandait la raison de ce surnom : « C’est, dit-il, que tu réveilles tout le monde par tes chants. »

La foule s’était rassemblée un jour autour d’un jeune homme qu’on se montrait ; Diogène alla se placer devant lui, et se mit à dévorer avidement des lupins qu’il avait dans le pan de son manteau ; tout le monde s’étant alors tourné vers lui, il leur dit : « Je vous admire de quitter ce jeune homme pour me regarder. »

Un homme fort superstitieux lui dit : « Je te briserai la tête d’un seul coup. — Et moi, reprit-il, je te ferai trembler en éternuant à ta gauche. »

Pressé par Hégésias de lui prêter quelques-uns de ses écrits, il lui dit : « J’admire ta simplicité, Hégésias ; quand tu veux des figues, tu n’en prends pas de peintes, mais de vraies ; comment donc négliges-tu le véritable exercice de l’intelligence pour t’attacher aux livres ? »

Quelqu’un lui reprochait son exil : « Insensé, dit-il, c’est cela même qui m’a rendu philosophe. »

On lui disait une autre fois : « Ceux de Sinope t’ont chassé de chez eux. — Et moi, répondit-il, je les ai condamnés à y rester. »

Il vit un jour un vainqueur aux jeux olympiques mener paître ses moutons : « Brave homme, lui dit-il, tu es bien vite passé d’Olympie à Némée[14]. »

On lui demandait pourquoi les athlètes sont insensibles : « C’est, dit-il, qu’ils sont bâtis de chair de bœuf et de pourceau. »

Il sollicitait un jour une statue, et comme on lui en demandait la raison : « Je veux, dit-il, m’habituer aux refus. »

Il disait à quelqu’un en lui demandant l’aumône (car au commencement la misère l’avait réduit à cette extrémité) : « Si tu as déjà donné à d’autres, donne-moi aussi, et si tu n’as encore donné à personne commence par moi. »

Un tyran lui demandait quel était le meilleur airain pour faire des statues : « C’est, répondit-il, celui dont on a fait les statues d’Harmodius et d’Aristogiton. »

Quelqu’un lui ayant demandé comment Denys traitait ses amis, il répondit : « Comme on traite une bourse ; on la serre précieusement quand elle est pleine ; on la jette quand elle est vide. »

Un nouveau marié avait écrit au-dessus de sa porte : « Le fils de Jupiter, Hercule, l’illustre vainqueur habite ici ; que rien de mauvais n’y entre. » Diogène ajouta : « Troupes auxiliaires après la guerre finie. »

Il disait que l’avarice est la mère de tous les vices. Voyant un prodigue manger des olives dans une taverne, il lui dit : « Si tu avais dîné ainsi, tu ne souperais pas ainsi[15]. » Il disait encore que l’homme vertueux est l’image des dieux, et que l’amour est l’occupation des oisifs.

« Quelle est, lui disait-on, la condition la plus misérable ? — C’est, répondit-il, celle d’un vieillard dans l’indigence. »

Quelqu’un lui demandait quels étaient les animaux dont la morsure était la plus dangereuse : « Parmi les animaux sauvages, dit-il, c’est le calomniateur, et parmi les animaux domestiques, le flatteur. »

Il vit un jour deux centaures détestablement peints : « Lequel des deux, dit-il, est le centaure[16] ? »

Il disait qu’un discours fait pour plaire est un filet enduit de miel, et que le ventre est le Charybde de la vie.

Entendant dire qu’un nommé Didymus avait été surpris en adultère, il s’écria : « Son nom seul indique assez qu’il doit être pendu[17]. »

« Pourquoi, lui dit-on, l’or est-il si pâle ? — C’est, reprit-il, qu’il a beaucoup d’envieux. »

Ayant aperçu une femme portée dans une litière, il dit : « Il faudrait une bien autre cage pour un animal aussi farouche. »

Voyant un esclave fugitif assis sur un puits, il lui dit : « Jeune homme, prends garde au puits. »

Une autre fois, il aperçut dans un bain un jeune homme qui pratiquait le vol aux habits, et lui dit : « Viens-tu prendre des onguents ou d’autres habits[18]. »

Voyant une femme pendue à un olivier, il s’écria : « Plût aux dieux que tous les arbres portassent de tels fruits ! » Une autre fois, il vit un homme qui volait dans les tombeaux, et lui dit :

Ami, que fais-tu ici ; viens-tu dépouiller les morts[19] ?

On lui demandait s’il avait un valet ou une servante ; il dit que non. « Qui donc, reprit-on, t’ensevelira ? — Celui, dit-il, qui aura besoin de ma maison. »

Voyant un jeune homme de bonne mine qui dormait inconsidérément, il le poussa et lui dit : « Réveille-toi,

De peur que, pendant ton sommeil, quelqu’un ne te frappe de la lance par derrière[20]. »

Il disait à un homme qui faisait de folles dépenses pour sa table :

Mon fils, tu ne feras pas longue vie, à acheter ainsi[21].

Platon discourait sur les idées et parlait de l’idée de table, de celle de coupe : « Cher Platon, dit Diogène, je vois bien une table et une coupe, mais je ne vois pas leurs idées. — Je le conçois, reprit celui-ci, car tu as les yeux qui nous font voir la table et la coupe, mais tu n’as pas ce qui nous découvre leurs idées, l’intelligence. »

À cette question : Quand doit-on se marier ? il répondit : « Les jeunes gens pas encore, et les vieillards jamais. »

On lui demandait ce qu’il voulait pour recevoir un soufflet : « Un casque, » dit-il.

Voyant un jeune homme vêtu avec recherche, il lui dit : « Si tu fais cela pour les hommes, c’est chose inutile ; si tu le fais pour les femmes, c’est chose mauvaise. »

Une autre fois, il vit un jeune homme qui rougissait : « Courage, lui dit-il, c’est là la couleur de la vertu. »

Après avoir entendu les plaidoyers de deux avocats, il les condamna l’un et l’autre, en disant que l’un avait volé l’objet en question et que l’autre ne l’avait pas perdu.

Quelqu’un lui dit : « Beaucoup de gens te bafouent. — Et moi, reprit-il, je ne me tiens pas pour bafoué. »

On disait devant lui que c’est un mal de vivre : « Non pas de vivre, reprit-il, mais de mal vivre. »

Quelqu’un l’engageant à poursuivre son esclave qui avait pris la fuite, il répondit : « Il serait ridicule que Manès pût vivre sans Diogène, et que Diogène ne pût se passer de Manès. »

Il dînait un jour avec des olives, lorsqu’on lui apporta un gâteau ; rejetant alors les olives, il s’écria :

Hôtes, cédez la place aux tyrans[22].

Dans une autre circonstance il fit de même en disant :

Et il jeta l’olive[23].

On lui demandait de quelle race de chiens il était : « Quand j’ai faim, dit-il, je suis chien de Mélita ; rassasié, je suis chien molosse ; je suis de ces chiens que beaucoup de gens louent sans oser chasser avec eux, par crainte de la fatigue ; et vous, la crainte de la douleur vous empêche seule de vous associer à mon genre de vie. »

On lui demandait encore si le sage peut manger des gâteaux. « Il mange de tout, dit-il, comme les autres hommes. »

« Pourquoi, lui disait-on, donne-t-on aux mendiants et non aux philosophes ? — C’est qu’on craint, répondit-il, de devenir boiteux ou aveugle, tandis qu’on sait fort bien qu’on ne sera jamais philosophe. »

Un avare à qui il demandait l’aumône ne se décidant pas, il lui dit : « Je te demande pour mon dîner et non pour mon enterrement. »

Quelqu’un lui reprochait d’avoir fait de la fausse monnaie : « Il y eut un temps, répondit-il, où j’étais tel que tu es à présent ; mais toi, tu ne seras jamais tel que je suis maintenant. » Une autre fois il répondit au même reproche : « Jadis j’urinais sans le vouloir, maintenant cela ne m’arrive plus. »

Passant à Mynde, il remarqua que les portes étaient fort grandes et la ville très-petite : « Habitants de Mynde, s’écria-t-il, fermez vos portes, de peur que votre ville ne s’en aille. »

Voyant un homme surpris à voler de la pourpre, il lui appliqua ce vers :

Surpris par une mort éclatante et par l’irrésistible destinée[24].

Invité par Cratère à venir auprès de lui, il répondit : « J’aime mieux lécher du sel à Athènes que manger à une table somptueuse auprès de Cratère. »

Il accosta un jour le rhéteur Anaximène, qui était fort gros, pour lui dire : « Cède-nous un peu de ton ventre à nous autres pauvres gens ; tu seras soulagé d’autant et tu nous rendras service. »

Pendant une dissertation du même rhéteur, Diogène tira tout à coup un poisson salé et détourna ainsi l’attention des auditeurs ; Anaximène se fâchant, il se contenta de répondre : « Un poisson d’une obole a mis fin au discours d’Anaximène. »

Gourmandé par quelqu’un de ce qu’il mangeait sur la place publique, il répondit : « J’ai bien faim sur la place ! »

Quelques auteurs lui attribuent aussi ce trait : Platon le voyant laver ses légumes s’approcha de lui et lui dit tout bas : « Si tu savais faire ta cour à Denys, tu ne laverais pas des légumes. — Et toi, reprit sur le même ton Diogène, si tu avais su laver des légumes, tu n’aurais pas fait la cour à Denys. »

On lui disait : « La plupart des gens se moquent de toi. — Peut-être, dit-il, les ânes se moquent d’eux aussi, mais ils ne s’inquiètent pas des ânes, ni moi d’eux. »

Voyant un jeune homme s’appliquer à la philosophie, il lui dit : « Courage, tu forceras par là les adorateurs de ton corps à reporter leur amour sur la beauté de ton âme. »

Quelqu’un s’étonnait, en sa présence, de la multitude des offrandes déposées dans l’antre de Samothrace : « Il y en aurait bien davantage, dit-il, si ceux qui n’ont point été sauvés par leur vœu en avaient apporté. » (D’autres attribuent ce mot à Diagoras de Mélos.)

Il dit un jour à un jeune homme de bonne mine, en le voyant partir pour un festin : « Tu en reviendras plus mauvais. » Le lendemain, celui-ci lui dit à son retour : « Me voici revenu, et je ne suis pas plus mauvais. — Non pas plus mauvais, reprit Diogène, mais plus relâché[25]. »

Un homme d’humeur peu accessible, à qui il faisait une demande, lui répondit : « Oui, si tu peux me persuader. — Eh ! reprit Diogène, si je pouvais te persuader quelque chose, ce serait de t’étrangler. »

Comme il revenait de Lacédémone à Athènes, on lui demanda d’où il venait et où il allait : « Je viens, dit-il, de la demeure des hommes et je vais à celle des femmes. »

On lui demandait, au retour d’Olympie, s’il avait vu beaucoup de monde. « Oui, répondit-il, beaucoup de monde, mais peu d’hommes. »

Il comparait les débauchés aux figuiers qui naissent au milieu des précipices : « Leurs fruits sont perdus pour l’homme et deviennent la proie des corbeaux et des vautours. »

Phryné ayant consacré à Delphes une Vénus d’or, Diogène dit qu’il fallait y graver cette inscription : Don de l’incontinence des Grecs.

Alexandre se présenta un jour à lui et lui dit : « Je suis Alexandre, le grand roi. — Et moi, reprit-il, je suis Diogène le chien. »

Interrogé pourquoi on l’appelait chien, il répondit : « Je flatte ceux qui me donnent, j’aboie après ceux qui ne me donnent pas et je mords les méchants. »

Comme il cueillait des fruits à un figuier, le gardien lui dit : « Il n’y a pas longtemps qu’un homme a été pendu à cet arbre. — Eh bien, répondit-il, je le purifierai. »

Voyant un vainqueur aux jeux olympiques regarder passionnément une courtisane, il s’écria : « Admirez ce bélier de Mars ; la première fille venue lui fait tourner la tête. »

Il comparait une belle courtisane à une coupe d’hydromel empoisonné.

Un jour qu’il mangeait sur la place publique, ceux qui l’entouraient lui criaient à l’envi : « Chien, chien. — C’est vous, reprit-il, qui êtes des chiens, puisque vous m’entourez quand je mange. »

Deux efféminés l’évitaient avec soin ; il leur cria : « Ne craignez rien, le chien ne mange pas de betteraves. »

On lui demandait d’où était un enfant livré à la prostitution : « De Tégée, » dit-il[26].

Il rencontra un jour un mauvais lutteur qui s’était fait médecin : « Eh quoi ! lui dit-il, veux-tu tuer maintenant ceux qui t’ont vaincu ? »

Ayant vu le fils d’une courtisane jeter une pierre au milieu de la foule, il lui dit : « Prends garde d’atteindre ton père. »

Un jeune garçon lui montrait une épée qu’il avait reçue d’un amant : « La lame est belle, dit-il, mais la garde ne l’est pas[27]. »

On louait devant lui une personne qui l’avait obligé : « Et moi, dit-il, ne me louez-vous pas pour avoir été jugé digne de ses dons ? »

Quelqu’un lui réclamait un manteau : « Si tu me l’as donné, répondit-il, je le garde ; si tu me l’as prêté, je m’en sers. »

Un homme d’une naissance suspecte lui dit un jour qu’il avait de l’or dans son manteau : « Oui, répondit-il, et c’est pour cela que je me couche dessus, par crainte des gens suspects. »

« Quel avantage, lui demandait-on, as-tu retiré de la philosophie ? — Quand je ne lui aurais pas d’autre obligation, répondit-il, je lui dois du moins d’être préparé à tous les événements. »

On lui demandait d’où il était : « Citoyen du monde, » répondit-il.

Voyant quelqu’un sacrifier aux dieux pour obtenir un fils, il s’écria : « Et le caractère de ce fils ! vous n’en parlez point ? »

Le collecteur lui ayant demandé sa quote-part de l’impôt, il répondit par ce vers :

Dépouille les autres, mais garde-toi de porter la main sur Hector.

Il appelait les courtisanes les reines des rois, parce qu’elles peuvent demander tout ce qui leur plaît.

Les Athéniens ayant décerné à Alexandre les honneurs divins sous le nom de Bacchus, il leur dit : « Décrétez aussi que je suis Sérapis. »

Comme on lui reprochait d’aller dans des lieux impurs, il répliqua : « Le soleil pénètre bien dans les latrines sans être souillé. »

Il assistait dans un temple à un repas où l’on servit des pains grossiers, il les prit et les jeta au loin en disant que rien de grossier ne devait entrer dans le temple.

Quelqu’un lui dit un jour : « Tu ne sais rien et tu te prétends philosophe. — Quand même, répondit-il, je n’aurais d’un sage que l’apparence, ce serait déjà être philosophe. »

Un père lui présentait son fils en vantant son excellent naturel et la pureté de ses mœurs : « En ce cas, reprit-il, qu’a-t-il besoin de moi ? »

Il disait que ceux qui sont honnêtes de paroles, mais non d’actions, ressemblent à une harpe qui ne peut ni entendre ni sentir.

Il entrait un jour au théâtre à l’encontre de ceux qui en sortaient ; comme on lui en demandait la raison : « C’est là, dit-il, ce que je m’exerce à faire dans toute ma conduite. »

Apercevant un jeune efféminé, il lui dit : « Ne rougis-tu pas de ce que la nature a eu de toi meilleure opinion que toi-même ? elle t’a fait homme, et tu t’efforces d’être femme. »

Une autre fois il vit un débauché accorder une harpe : « N’es-tu pas honteux, lui dit-il, de savoir accorder des sons sur un morceau de bois, et de ne savoir pas accorder ton âme dans la conduite de la vie ? »

Quelqu’un lui disait : « Je ne suis pas propre à la philosophie. — Pourquoi vis-tu donc, répliquait-il, si tu ne t’inquiètes pas de bien vivre ? »

Un homme parlait de son père avec mépris : « Ne rougis-tu pas, lui dit Diogène, de penser mal de celui par qui tu as de si sublimes pensées ? »

Un jeune homme d’un extérieur distingué tenant des propos inconvenants, il lui dit : « Quelle honte de tirer une lame de plomb d’un fourreau d’ivoire ! »

On lui reprochait de boire dans une taverne : « Je me fais bien raser, reprit-il, dans l’échoppe d’un barbier. »

On lui reprochait aussi d’avoir reçu un manteau d’Antipater ; il répondit par ce vers :

Ne rejetons point les dons précieux des dieux[28].

Un homme qui l’avait heurté avec une poutre lui criait : « Gare. » Il le frappa à son tour de son bâton et lui dit ensuite : « Gare. »

Il disait à quelqu’un qui poursuivait d’assiduités une courtisane : « Malheureux ! pourquoi tant d’efforts pour arriver à un but qu’il vaut mieux ne pas atteindre ? »

« Prends garde, dit-il un jour à un homme parfumé, prends garde que la bonne odeur de ta tête ne donne mauvaise odeur à ta vie. »

« Les serviteurs, disait-il, sont esclaves de leurs maîtres, et les gens vicieux de leurs passions. »

Quelqu’un lui demandant d’où venait le nom d’Andrapodes[29] donné aux esclaves, il répondit : « De ce qu’ils ont des pieds d’homme et une âme semblable à la tienne, puisque tu me fais cette question. »

Il demandait une mine à un prodigue : « Pourquoi, lui dit celui-ci, ne demandes-tu qu’une obole aux autres, et à moi une mine ? — C’est que j’espère, dit-il, que les autres me donneront encore ; mais toi, les dieux seuls savent si tu pourras encore me donner. »

On lui reprochait de demander sans cesse, tandis que Platon ne demandait rien. « Lui aussi demande, reprit-il,

Mais à l’oreille, afin que personne n’entende[30]. »

Voyant un archer malhabile, il alla se placer au but en disant : « C’est pour ne pas être atteint. »

Il disait que ceux qui, dans l’amour, ne cherchaient que le plaisir, manquaient leur but.

On lui demandait si la mort est un mal : « Comment serait-elle un mal, répondit-il, puisque quand elle est venue on ne la sent pas ? »

Alexandre se présenta un jour à lui en disant : « N’as-tu pas peur de moi ? — Dis-moi ce que tu es, répondit-il, bon ou mauvais ? — Bon, reprit Alexandre. — Et qui donc a peur de ce qui est bon ? » ajouta Diogène.

Il appelait l’instruction la prudence des jeunes gens, la consolation des vieillards, la richesse des pauvres et l’ornement des riches.

Voyant l’adultère Didymon occupé à panser les yeux d’une jeune fille, il lui dit : « Prends garde en lui pansant les yeux de lui donner dans l’œil. »

Quelqu’un s’étant plaint à lui d’être trahi par ses amis, il s’écria : « Où en sommes-nous, s’il faut vivre avec ses amis comme avec des ennemis ! »

À cette question : Quelle est la chose la plus belle dans l’homme ? il répondit : « La franchise. »

Il entra un jour dans une école et vit un grand nombre de statues des Muses, mais peu de disciples : « Grâce aux dieux, dit-il au maître, tu as beaucoup d’élèves. »

Il avait coutume de tout faire en public ; Vénus à cet égard n’a rien à envier à Cérès. Il se justifiait par des raisonnements de ce genre : « S’il n’y a aucune inconvenance à manger, il n’y en a pas non plus à le faire en public ; manger est chose naturelle, il n’est donc pas inconvenant de manger sur la place publique. » On le voyait souvent se polluer devant tout le monde, en disant : « Plût aux dieux qu’on pût aussi apaiser la faim en se frottant le ventre ! » On cite encore de lui une foule d’autres traits qu’il serait trop long de rapporter ici.

Selon lui, l’âme et le corps demandent l’un et l’autre à être exercés, la fréquente répétition des mêmes actes nous les rendant familiers, toujours présents, et facilitant ainsi la pratique des actions vertueuses. « L’un de ces deux modes d’exercice, disait-il, est imparfait sans l’autre ; car la santé et la vigueur nécessaires à la pratique du bien dépendent également et de l’âme et du corps. » Comme preuve de la facilité que l’exercice donne pour la vertu, il alléguait que le tact chez les mécaniciens et les autres artisans acquiert par la pratique une rare délicatesse, et que ce sont surtout les efforts personnels et la persévérance qui donnent une supériorité marquée aux musiciens et aux athlètes. Il ajoutait que s’ils avaient aussi bien exercé leur âme, leur peine n’aurait pas été perdue ; en un mot, il prétendait qu’il n’y a absolument rien dans la vie qui puisse être bien fait sans une application soutenue, mais que l’application triomphe de tout. Il faut donc, pour vivre heureux, laisser de côté les travaux inutiles, et s’appliquer à ceux qui sont selon la nature ; car le malheur n’a d’autre cause que notre aveuglement. L’habitude nous fait trouver une joie infinie même dans le mépris du plaisir, et de même que ceux qui ont contracté l’habitude de la volupté n’y renoncent pas sans peine, de même aussi ceux qui se sont fait des habitudes contraires sont plus heureux du mépris de la volupté que de sa jouissance. Tels étaient les principes qu’il enseignait et pratiquait en même temps, changeant ainsi la monnaie et se conformant plutôt à la nature qu’à la loi. Il disait lui-même qu’il modelait sa vie sur celle d’Hercule, et considérait la liberté comme le premier des biens. « Tout appartient aux sages, » disait-il, et il le démontrait par le raisonnement que nous avons déjà cité : « Tout appartient aux dieux ; les dieux sont amis des sages ; tout est commun entre amis ; donc tout appartient aux sages. » Il prouvait de même que sans lois, il n’y a pas de gouvernement possible : « Sans société, disait-il, il n’y a pas d’ordre possible ; une société, c’est l’ordre ; sans lois, il ne peut y avoir de société ; donc l’ordre c’est la loi. » Il se moquait de la noblesse, de la gloire et de toutes les distinctions analogues, qu’il appelait des ornements du vice. Il prétendait qu’il n’y a qu’un seul gouvernement régulier, celui du monde. Partisan de la communauté des femmes, il disait que le mariage ne signifie rien, et qu’il ne doit y avoir d’autre condition à l’union des sexes que le consentement réciproque ; il admettait en conséquence la communauté des enfants.

Il n’y a aucun mal, selon lui, à manger les offrandes consacrées dans un temple, et à se nourrir de la chair de toute espèce d’animaux, aucune impiété même à manger de la chair humaine ; et à l’appui de cette assertion, il invoquait la coutume des nations étrangères. Il disait, d’ailleurs, qu’en réalité tout est mélangé dans tout, que dans le pain il y a de la chair, du pain dans les légumes, en un mot, que tous les corps se pénètrent mutuellement en vertu d’un échange de particules extrêmement déliées transmises à travers des pores insensibles. C’est ce qu’il explique dans le Thyeste (si toutefois les tragédies qui portent son nom sont de lui ; car on les attribue aussi à Philiscus d’Égine, son ami, ou à Pasiphon, fils de Lucien, qui, au dire de Phavorinus dans les Histoires diverses, les aurait composées après la mort de Diogène). Il dédaignait la musique, la géométrie, l’astronomie et les autres sciences de ce genre, sous prétexte qu’elles ne sont ni nécessaires ni utiles.

Il avait la repartie vive, comme le prouvent suffisamment les traits que nous avons cités. Lorsqu’on le mit en vente, il fit preuve d’une noble résignation : il se rendait à Égine, lorsque des pirates, conduits par Scirpalus, le firent prisonnier, le menèrent en Crète et le mirent à l’encan ; interrogé par le héraut sur ce qu’il savait faire, il répondit : « Commander aux hommes, » et lui montrant un Corinthien vêtu avec recherche (c’était Xéniade dont nous avons parlé), il ajouta : « Vends-moi à celui-ci, car il a besoin d’un maître. » Xéniade l’acheta en effet, et le conduisit à Corinthe, où il lui confia l’éducation de ses enfants et la direction de toute sa maison. Il s’acquitta si bien de ces diverses fonctions, que Xéniade disait partout : « Un bon génie est entré dans ma maison. »

Cléomène rapporte dans le livre intitulé Pédagogie que les amis de Diogène voulurent le racheter, mais qu’il les taxa de sottise et leur dit : « Les lions ne sont point esclaves de ceux qui les nourrissent ; les véritables esclaves, ce sont les maîtres des lions ; car le propre de l’esclave est de craindre, et les bêtes sauvages se font craindre de l’homme. »

Il possédait au suprême degré l’art de la persuasion, et il n’y avait personne qui pût résister au charme de sa parole. On rapporte à ce sujet le trait suivant : un certain Onésicrite d’Égine avait envoyé à Athènes le plus jeune de ses deux fils, nommé Androsthène, qui fut séduit par les discours de Diogène, et resta auprès de lui. Le père envoya ensuite l’aîné Philiscus, déjà cité plus haut, et celui-ci s’attacha également à Diogène. Enfin Onésicrite vint lui-même, et se joignit à ses fils pour suivre les leçons du philosophe ; tant il y avait de charme dans la parole de Diogène.

Il eut pour disciples Phocion, surnommé le Bon, Stilpon de Mégare, et beaucoup d’autres qui ont joué un rôle politique. On dit qu’il mourut vers l’âge de quatre-vingt-dix ans ; mais on ne s’accorde pas sur le genre de mort : les uns prétendent qu’ayant mangé un pied de bœuf cru, il fut pris de violents vomissements et succomba peu après ; d’autres disent qu’il mit fin à ses jours en retenant sa respiration ; de ce nombre est Cercidas de Mégalopolis ou de Crète, qui rapporte ainsi le fait dans ces vers mélïambes :

Il ne le voulut pas, cet antique citoyen de Sinope qui portait le bâton et le manteau double, qui mangeait en plein vent ; mais il mourut en serrant ses lèvres contre ses dents et en retenant sa respiration ; car Diogène était véritablement fils de Jupiter, c’était un chien céleste.

D’autres prétendent qu’ayant voulu partager un polype à des chiens, il fut mordu au nerf du pied et mourut de cette blessure. Au reste, Antisthène dit dans les Successions que dans l’opinion de ses disciples, il était mort en retenant sa respiration : « Diogène, dit-il, était alors établi au Cranium, gymnase situé aux portes de Corinthe ; ses amis étant venus le voir selon leur coutume, le trouvèrent enveloppé dans son manteau ; mais jugeant bien qu’il ne dormait pas, parce qu’ordinairement il n’accordait que peu de temps au sommeil, ils entr’ouvrirent son manteau et reconnurent qu’il ne respirait plus ; ils supposèrent alors qu’il avait volontairement mis fin à sa vie en retenant sa respiration. Bientôt après une violente dispute s’éleva entre eux à qui l’ensevelirait ; ils étaient même sur le point d’en venir aux mains, lorsque les magistrats et les chefs de la ville survinrent et le firent eux-mêmes enterrer non loin de la porte qui conduit à l’isthme. Sur son tombeau on éleva une colonne surmontée d’un chien en marbre de Paros. Plus tard, ses concitoyens lui érigèrent des statues avec cette inscription :

« Le temps ronge l’airain ; mais ta gloire, ô Diogène, vivra dans tous les siècles : car seul tu as appris aux mortels à se suffire à eux-mêmes ; tu leur as montré la route la plus facile du bonheur. »

J’ai moi-même composé sur lui l’épigramme suivante, dans le mètre procéleusmatique :

Eh bien ! parle, Diogène ; quel accident t’a conduit aux enfers ? — La dent sauvage d’un chien a causé ma mort.

Quelques auteurs prétendent qu’il avait ordonné, en mourant, de laisser son corps sans sépulture, afin que les bêtes fauves pussent se le partager, ou bien de le mettre dans une fosse en le recouvrant seulement d’un peu de poussière. D’autres disent qu’il demanda à être jeté sur les bords de l’Ilissus, afin d’être utile à ses frères.

Démétrius rapporte dans les Homonymes, que le même jour Alexandre mourut à Babylone et Diogène à Corinthe. Il était déjà vieux vers la cent treizième olympiade. On lui attribue les ouvrages suivants : des dialogues intitulés Céphalion, Ichthyas, le Geai, la Panthère, le Peuple athénien, le Gouvernement, la Science des mœurs, de la Richesse, l’Amoureux, Théodore, Hypsias, Aristarque, de la Mort, des Lettres ; sept tragédies qui sont : Hélène, Thyeste, Hercule, Achille, Médée, Chrysippe, Œdipe. Cependant Sosicrate au premier livre des Successions et Satyrus au quatrième des Vies, prétendent qu’aucun de ces ouvrages n’est de Diogène ; Satyrus, en particulier, attribue les tragédies à Philiscus d’Égine, ami de Diogène. Enfin Sotion dit, au septième livre, que les seuls ouvrages de Diogène sont les suivants : de la Vertu, du Bien, l’Amoureux, le Mendiant, Tolméus, la Panthère, Cassandre, Céphalion, Philiscus, Aristarque, Sisyphe, Ganymède ; des Chries et des Lettres.

Il y a eu cinq Diogène : le premier était un philosophe physicien d’Apollonie, dont l’ouvrage commence ainsi : « Avant tout, il me semble nécessaire en commençant d’établir un principe incontestable. » Le second était de Sicyone et a écrit sur le Péloponèse. Le troisième est celui dont nous venons de parler. Le quatrième est un philosophe stoïcien de Séleucie, surnommé le Babylonien, à cause du voisinage des deux villes. Le cinquième était de Tarse et a laissé un ouvrage intitulé : Recherches poétiques, où il s’efforce de résoudre les difficultés des poëtes. Quant au cynique, Athénodore rapporte, au huitième livre des Promenades, qu’il avait l’habitude de s’oindre le corps, ce qui le faisait toujours paraître luisant.




CHAPITRE III.


MONIME.

Monime de Syracuse, disciple de Diogène, était esclave d’un banquier de Corinthe, au dire de Sosicrate. Xéniade, celui qui avait acheté Diogène, venait souvent auprès de lui et lui parlait des rares qualités du philosophe, de ses actions et de ses discours. Enflammé par ces récits il conçut une telle passion pour Diogène que, feignant tout à coup d’être devenu fou, il se mit à jeter au hasard tout ce qui était sur la table, argent et billon, si bien qu’il se fit renvoyer par son maître, et aussitôt il s’attacha à Diogène. Il fréquentait aussi Cratès le cynique et avait adopté son genre de vie, ce qui ne fit que confirmer le banquier dans l’idée qu’il était fou.

Ménippe acquit une grande célébrité, à ce point que Ménandre le comique le cite dans une de ses pièces, l’Hippomachus ; voici le passage :

Il y avait, cher Philon, un sage appelé Ménippe, sage tant soit peu obscur, et qui portait la besace… Que dis-je ? c’est trop peu encore ; il portait trois besaces, figurément parlant[31]. Sa maxime favorite ne ressemble en rien, je te le jure, au Connais-toi toi-même, ni à tant d’autres maximes célèbres. Il a laissé tout cela bien loin derrière lui, ce mendiant, ce crasseux ! « Toute opinion, disait-il, n’est que vanité. »

Il avait une noble fermeté d’âme qui lui faisait dédaigner la gloire et rechercher la vérité seule. Il a composé des ouvrages légers, mais qui cachent un sens profond, sans compter deux livres sur les passions et un d’exhortations.


CHAPITRE IV.


ONÉSICRITE.

Au nombre des disciples les plus célèbres de Diogène est Onésicrite, né à Égine, selon quelques auteurs, ou à Astypsilée suivant Démétrius de Magnésie. — Il y a entre Xénophon et lui une sorte de conformité : l’un a pris part à l’expédition de Cyrus, l’autre à celle d’Alexandre ; Xénophon a écrit sur l’éducation de Cyrus et a fait son éloge ; Onésicrite a laissé un traité de l’éducation d’Alexandre et fait le panégyrique de ce prince ; enfin il y a entre le style de l’un et de l’autre une grande similitude, sauf la supériorité qu’a toujours l’original sur la copie.

Diogène eut encore pour disciples Ménandre, surnommé Drymus, admirateur passionné d’Homère, Hégéséus de Sinope, surnommé le Collier, et Philiscus d’Égine cité plus haut.




CHAPITRE V.


CRATÈS.

Cratès de Thèbes, fils d’Ascondus, est aussi au nombre des plus illustres disciples du cynique. Cependant Hippobotus prétend qu’il n’était point disciple de Diogène, mais bien de Bryson l’Achéen. On lui attribue cette parodie[32] :

Au milieu d’une sombre vapeur est une ville appelée Besace, belle, fertile, entourée de crasse et dépourvue de tout. On n’y voit jamais aborder un insipide parasite, ni un débauché qui convoite les baisers d’une prostituée. Elle produit de l’ail, de l’oignon, des figues et du pain, autant de biens qui ne sont pas une source de guerre pour les habitants. On n’y prend point les armes pour l’argent et la gloire.

On lui doit aussi ce journal de dépense si connu :

Donne à un cuisinier dix mines ; une drachme à un médecin ; à un flatteur cinq talents ; de la fumée à un conseiller ; un talent à une courtisane ; trois oboles à un philosophe.

On l’avait surnommé l’ouvreur de portes, parce qu’il entrait dans toutes les maisons pour y donner des conseils. Les vers suivants sont aussi de lui :

Je possède ce que j’ai appris, ce que j’ai médité, ce que m’ont enseigné les doctes muses. Quant à tous ces biens dont on fait tant de cas, ce n’est que vanité et fumée[33].

Il disait que la philosophie lui avait valu :

Une chénix de lupins et l’absence de tout souci.

On lui attribue encore cette maxime :

La faim triomphe de l’amour, à son défaut le temps ;
Et si ces moyens sont impuissants, la corde.

Il florissait vers la cent treizième olympiade. Antisthène dit, dans les Successions, qu’il vit un jour dans une tragédie Télèphe accablé de misère, mendier une corbeille à la main, et que ce fut là ce qui le décida à se jeter dans la philosophie cynique ; qu’étant d’un rang distingué, il vendit ses biens et en retira environ trois cents talents qu’il donna à ses concitoyens. Il ajoute que son ardeur pour la philosophie lui valut cette mention du comique Philémon :

L’été il portait un vêtement épais, et l’hiver de mauvais lambeaux, pour s’endurcir à la douleur.

Dioclès dit que Diogène lui persuada de laisser ses biens en friche, et de jeter à la mer l’argent qu’il pouvait avoir. Il rapporte aussi que la maison de Cratès fut détruite sous Alexandre, et celle d’Hipparchie sous Philippe. Quelques-uns de ses parents vinrent à plusieurs reprises le solliciter de renoncer à son dessein ; mais il les chassa avec son bâton et resta inébranlable. On lit dans Démétrius de Magnésie qu’il avait placé de l’argent chez un banquier, à la condition de le rendre à ses enfants s’ils n’étaient pas philosophes, et de le donner au peuple dans le cas contraire, persuadé que s’ils étaient philosophes ils n’auraient besoin de rien. Ératosthène rapporte qu’il eut d’Hipparchie, dont nous parlerons plus tard, un fils nommé Pasiclès ; et que lorsqu’il fut arrivé à l’âge viril, il le conduisit lui-même dans un lieu public, et lui dit en lui montrant une esclave : « Voilà le mariage que ton père te destine ; ailleurs tu trouveras l’union adultère, mariage tragique, qui a pour fruits l’exil et le meurtre ; ou bien encore la fréquentation des courtisanes, mariage comique, qui conduit à la folie par l’intempérance et l’ivresse. »

Il avait un frère nommé Pasiclès, qui fut disciple d’Euclide.

Phavorinus, au second livre des Commentaires, cite de lui ce bon mot : il intercédait pour quelqu’un auprès d’un chef de gymnase et lui touchait les cuisses ; l’autre se fâchant, il lui dit : « Eh quoi ! ne sont-elles pas à toi aussi bien que tes genoux ? »

Il disait que, de même qu’il y a toujours dans la grenade quelque grain gâté, de même aussi il est impossible de trouver un homme complétement irréprochable.

Un joueur de harpe nommé Nicodromus, irrité par lui, lui meurtrit le visage ; Cratès s’en vengea en se mettant sur le front un écriteau avec ces mots : Présent de Nicodromus.

Il était sans cesse à poursuivre de reproches les prostituées, afin de s’habituer à recevoir des injures. Démétrius de Phalère lui ayant envoyé du pain et du vin, il répondit ironiquement : « Plût aux dieux que les fontaines donnassent aussi du pain ! » ce qui indique qu’il buvait de l’eau. Blâmé par les édiles d’Athènes de ce qu’il s’habillait de toile, il leur dit : « Je vous ferai voir Théophraste lui-même vêtu de toile. » Comme ils refusaient de le croire, il les mena à la boutique d’un barbier et le leur montra pendant qu’on le rasait.

À Thèbes, le maître du gymnase le frappa un jour à coups de fouet et le traîna par les pieds. Pendant ce temps Cratès lui débita fort tranquillement ce vers :

Il le prit par le pied et le traîna hors du sanctuaire[34].

D’autres prétendent que c’est à Corinthe qu’il fut traité ainsi par Euthycrate. Dioclès dit de son côté que ce fut Ménédème d’Erétrie qui le traîna par les pieds. Ménédème, dit-il, était d’une beauté remarquable, et passait à ce titre pour être au service d’Asclépiade de Phlionte. Un jour Cratès lui toucha les cuisses en disant : « Entre, Asclépiade ; » ce qui l’irrita tellement qu’il traîna Cratès dehors, et ce fut là l’occasion de l’à-propos dont nous avons parlé. Zénon de Citium dit dans les Chries qu’il se promenait gravement avec une peau de mouton cousue à son manteau. Il était fort laid, et quand il se livrait à ses exercices gymnastiques on se moquait de lui ; mais il avait coutume de dire alors en levant les mains : « Courage, Cratès, compte sur tes yeux et sur la force de ton corps ; un jour tu verras ceux qui maintenant rient de toi, accablés par la maladie, te déclarer heureux et maudire leur propre négligence. »

Il prétendait qu’il faut poursuivre l’étude de la philosophie jusqu’à ce qu’on regarde les généraux comme des conducteurs d’ânes. Il disait aussi que les gens entourés de flatteurs ne sont pas moins abandonnés que les veaux au milieu des loups, parce qu’au lieu de défenseurs les uns et les autres n’ont autour d’eux que des ennemis. Sentant sa fin approcher il chanta ces vers qu’il s’appliquait à lui-même :

Tu t’en vas, cher ami, tout courbé ; tu t’en vas au séjour de Pluton, voûté par la vieillesse[35].

En effet, il était courbé par les années. Alexandre lui ayant demandé s’il voulait qu’il rebâtît sa patrie, il répondit : « À quoi bon ? peut-être un autre Alexandre la détruirait de nouveau ;

Il faut avoir pour patrie l’obscurité et la pauvreté ; celle-là du moins est à l’abri des coups de la fortune. »

Il ajoutait : « Je suis citoyen de Diogène contre qui l’envie ne peut rien. »

Ménandre le cite en ces termes dans les Jumeaux :

Tu te promèneras avec moi, couverte d’un manteau d’homme comme autrefois la femme de Cratès le cynique.

Et ailleurs :

Il leur donna sa fille en leur accordant trente jours d’essai.

Passons à ses disciples.




CHAPITRE VI.


MÉTROCLÈS.

Métroclès, frère d’Hipparchie, avait d’abord été disciple de Théophraste le péripatéticien. Il avait si peu de caractère, que n’ayant pu retenir un vent pendant une leçon, il en conçut un chagrin extrême et alla s’enfermer chez lui, décidé à se laisser mourir de faim. On avertit Cratès et on l’engagea à l’aller voir, ce qu’il fit en effet, après avoir à dessein mangé des lupins. Il commença par lui démontrer qu’il n’avait rien fait de mal, et que ce serait un miracle s’il était à cet égard en dehors de la loi commune ; puis joignant l’exemple aux paroles, il lâcha lui-même un vent, et par cette sorte de complicité il releva son courage. À partir de ce moment Métroclès s’attacha à lui et devint un philosophe habile. Hécaton raconte, au premier livre des Chries, qu’il brûla lui-même ses écrits en disant :

Ce sont là de vains songes, de frivoles imaginations,

c’est-à-dire des futilités. D’autres prétendent qu’il brûla les leçons de Théophraste en s’écriant :

Approche, Vulcain, Thétis a recours à loi[36].

Il y a des choses, disait-il, qu’on achète avec de l’argent, une maison par exemple ; mais il en est d’autres, comme l’instruction, que l’on n’acquiert qu’avec du temps et de l’étude. Il disait aussi que la richesse est un mal pour qui ne sait pas bien s’en servir. Il s’étrangla volontairement dans un âge avancé.

Il eut pour disciples Théombrotus et Cléomène ; le premier fut maître de Démétrius d’Alexandrie ; le second de Timarchus d’Alexandrie et d’Échéclès d’Éphèse. Échéclès avait aussi suivi les leçons de Théombrotus ; il eut lui-même pour disciple Ménédème dont nous parlerons plus tard. On range encore Ménippe de Sinope parmi les plus illustres de ces philosophes.




CHAPITRE VII.


HIPPARCHIE.

Hipparchie, sœur de Métroclès et originaire comme lui de Maronée, se laissa aussi prendre aux discours de Cratès. Elle s’éprit d’une telle passion pour sa doctrine et son genre de vie, qu’elle repoussa tous les prétendants, sans tenir aucun compte de la richesse, de la naissance et de la beauté ; Cratès était tout pour elle. Elle menaça même ses parents de se tuer si on ne la mariait avec lui. Ceux-ci prièrent Cratès de la détourner de son dessein : il mit pour cela tout en œuvre ; enfin la trouvant inébranlable, il se leva et plaça sous ses yeux tout ce qu’il possédait en lui disant : « Voilà l’époux, voilà le patrimoine ; réfléchis ; tu ne seras ma compagne qu’à la condition d’adopter le même genre de vie que moi. » La jeune fille se décida sur-le-champ ; elle prit le même vêtement que lui et le suivit partout. Elle se livrait à lui en public et prenait place avec lui dans les festins[37]. Un jour entre autres, étant à un repas chez Lysimaque, elle adressa ce sophisme à Théodore l’athée : « Ce qui est permis à Théodore l’est aussi à Hipparchie ; il est permis à Théodore de se frapper lui-même ; il est donc permis à Hipparchie de frapper Théodore. » Au lieu de répondre à l’argument, Théodore alla relever sa tunique et la mit à nu ; mais quoique femme elle ne fut ni troublée ni déconcertée ; et comme il lui appliquait ce vers :

Quelle est la femme qui a abandonné la navette auprès de la toile[38] ?

elle répliqua sur-le-champ : « C’est moi qui suis cette femme ; mais crois-tu que j’aie pris un mauvais parti en consacrant à l’étude le temps que j’aurais perdu à faire de la toile ? »

On cite beaucoup d’autres traits semblables de cette femme philosophe.

Cratès[39] a laissé un livre de lettres remplies d’une excellente philosophie et dont le style égale quelquefois celui de Platon. Il a aussi composé des tragédies marquées au coin de la plus sublime philosophie ; témoin ce passage :

Je n’ai point pour patrie une seule ville, un seul toit ; l’univers entier, voilà la ville, voilà la demeure qui m’est préparée.

Il mourut vieux et fut enterré en Béotie.




CHAPITRE VIII.


MÉNIPPE.

Ménippe, autre philosophe cynique, d’origine phénicienne, était esclave, suivant Achaïcus dans la Morale. Dioclès dit que son maître était de Pont et s’appelait Baton. Ménippe, avide d’argent, s’enrichit à force de quêtes et d’importunités, et obtint le droit de cité à Thèbes. Il n’a rien produit de remarquable : ses livres, comme ceux de Méléagre son contemporain, ne sont remplis que de bouffonneries. Hermippus dit qu’il prêtait à la journée et qu’on l’avait surnommé pour cela Hémérodaniste[40]. Suivant le même auteur, il pratiquait aussi l’usure navale[41] et prêtait sur gages, de sorte qu’il amassa d’immenses richesses ; mais à la fin, d’adroits voleurs le pillèrent complétement, et il se pendit de désespoir. Voici des vers satiriques que j’ai composés à son sujet :

Vous connaissez sans doute Ménippe, Phénicien d’origine, mais en réalité chien de Crète, ce prêteur à la petite journée, comme on l’appelait. Vous savez comment, sa maison ayant été forcée à Thèbes et son trésor pillé, — voyez donc ce chien vigilant ! — il se pendit de désespoir.

On prétend que les ouvrages attribués à Ménippe ne sont pas de lui, mais bien de Denys et de Zopyre de Colophon qui les firent par amusement et les lui confièrent, le sachant homme à en tirer parti.

Il y a eu six Ménippe : le premier a composé une histoire des Lydiens et abrégé Xanthus ; le second est celui dont il est ici question ; le troisième était un sophiste de Stratonice, Carien d’origine ; le quatrième est un statuaire ; le cinquième et le sixième sont des peintres cités tous deux par Apollodore.

Ménippe le cynique a laissé treize volumes d’ouvrages : une description des enfers ; un livre intitulé Testament ; des Lettres où il fait intervenir les dieux ; un traité contre les physiciens, les mathématiciens et les grammairiens ; sur la Naissance d’Épicure ; sur l’Observation du vingtième jour du mois par les épicuriens, etc.




CHAPITRE IX.


MÉNÉDÈME.

Ménédème était disciple de Colotès de Lampsaque. Hippobotus cite un trait caractéristique de son goût extravagant pour le merveilleux ; il avait coutume de se promener déguisé en Furie, disant qu’il était venu des enfers observer les coupables, pour faire au retour son rapport aux dieux infernaux. Voici quel était son accoutrement : il portait une tunique foncée qui lui descendait aux talons, une ceinture de pourpre, un large chapeau arcadien sur lequel étaient peints les douze signes du Zodiaque, le cothurne tragique, une barbe démesurément longue et à la main une baguette de frêne.

Maintenant que nous avons raconté séparément la vie de chacun des cyniques, nous ajouterons quelques détails sur les opinions qui leur étaient communes à tous ; car à nos yeux le cynisme est véritablement une secte philosophique, et non, comme on l’a dit quelquefois, un simple genre de vie pratique.

Ils retranchent de la philosophie, à l’exemple d’Ariston de Chio, la logique et la physique, pour s’attacher exclusivement à la morale : ainsi Dioclès met dans la bouche de Diogène ce mot qu’on a aussi attribué à Socrate, qu’il faut chercher

Ce qui se fait de bien et de mal dans l’intérieur des maisons[42].

Ils suppriment également tous les arts libéraux : Antisthène dit à ce sujet que ceux qui sont parvenus à la sagesse n’étudient point les lettres, pour n’être pas distraits par des occupations étrangères. Ils proscrivent la géométrie, la musique et tous les arts analogues. Ainsi quelqu’un ayant montré une horloge à Diogène, il dit : « C’est une bonne chose pour dîner à l’heure. » Une autre fois on lui montrait de la musique : « C’est par la raison, dit-il, et non par la musique et les chansons qu’on gouverne bien les maisons et les États. »

Ils enseignent, comme on le voit dans l’Hercule d’Antisthène, que la fin de l’homme est de vivre selon la vertu, doctrine qui leur est commune avec les stoïciens. En effet, il y a une grande affinité entre les deux sectes ; car les stoïciens appelaient le cynisme une route abrégée pour arriver à la vertu, et Zénon de Citium a mis cette pensée en pratique.

Les cyniques affectent une grande simplicité de mœurs ; ils ne prennent que la nourriture indispensable et ne portent qu’un manteau ; ils méprisent la richesse, la gloire et la noblesse ; quelques-uns se contentent de légumes et d’eau froide, s’abritent où ils peuvent et souvent même n’ont d’autre toit qu’un tonneau, semblables à Diogène qui disait que le propre des dieux est de n’avoir besoin de rien, et qu’on se rapproche d’autant plus d’eux qu’on a moins de besoins. Ils admettent aussi (par exemple Antisthène dans l’Hercule) que la vertu peut s’enseigner, et qu’une fois acquise on ne la perd plus ; que le sage est digne d’être aimé ; qu’il ne pèche point, aime celui qui lui ressemble et ne se fie pas à la fortune. Enfin ils prétendent, avec Ariston de Chio, que les actions intermédiaires entre le vice et la vertu sont indifférentes.

Terminons ici ce qui concerne les cyniques, et passons aux stoïciens, qui ont eu pour chef Zénon, disciple de Cratès.


Notes[modifier]

  1. Le mot καινοῦ, « neuf, » en le décomposant (καὶ νοῦ), signifie : « et d’intelligence : » « D’un livre et d’intelligence, d’un style, etc. »
  2. Vrai ou simple chien.
  3. Le chien d’Ulysse.
  4. Par un jeu de mots : σχολή, « école, » et χολή, « bile. »
  5. Διατριβήν - κατατριβήν.
  6. Espèce de jeu.
  7. Montrer quelqu’un avec le doigt du milieu était signe d’un souverain mépris ou de folie.
  8. Gymnase et bois sacré à Corinthe.
  9. Allusion à ce que Platon, vendu par ordre de Denys, était retourné en Sicile.
  10. Pour que leur laine fût plus douce.
  11. Jeu de mots qui porte sur le sens d’ἄθλιος, « matheureux, misérable. »
  12. La betterave était l’emblème de la fadeur.
  13. Il consistait à verser du vin ou de l’eau dans une coupe et à tirer un augure du son qu’ils rendaient.
  14. Jeu de mots sur νεμέα qui signifie aussi « pâturage. »
  15. Si tu avais commencé par être économe, tu ne serais pas réduit maintenant à la disette.
  16. Il joue sur le mot χείρων, « Chiron, centaure, » qui signifie aussi « plus mauvais. » — « Lequel des deux est le plus mauvais ? »
  17. Le mot δίδυμος a le sens de testiculi qui cremasteribus suspenduntur (Ménage).
  18. Jeu de mots sur ἀλειμάτιον, « onguent, » et ἀλλ’ ἰμάτιον, « autre habit. »
  19. Vers d’Homère, Iliade, VIII, 343 et 387.
  20. Parodie d’un vers d’Homère, Iliade, VIII, 96.
  21. Parodie d’Homère, Iliade, XVIII, 95.
  22. Euripide, Phénic., v. 40.
  23. Parodie d’un passage d’Homère, qui signifie en même temps : « Et il pressa (ses coursiers) du fouet. »
  24. Homère, V, 83 et XX, 477. Le texte dit : « une mort purpurine. »
  25. Il y ici un jeu de mots qu’on ne peut rendre. Le mot χείρων, Chiron, signifie aussi « plus mauvais. » Diogène répond : « Non pas Chiron (précepteur des héros), mais Eurytion (autre centaure fort débauché). »
  26. Ville d’Arcadie. Le mot τέγος signifie lupanar.
  27. Le jeu de mots roule sur λαβή qui signifie « poignée » et « acceptation. »
  28. Homère, Iliade, III, v. 65.
  29. Pied d’homme.
  30. Homère, Odyss., I, 157.
  31. C’est-à-dire « il était trois fois cynique ou trois fois fou. » Tout ce passage avait été corrigé par les commentateurs ; je l’ai rétabli d’après les manuscrits et les anciennes éditions.
  32. Parodie d’Homère, Odyss., XIX, 172 et suiv.
  33. Parodie de l’épitaphe de Sardanapale.
  34. Homère, Iliade, I, 591.
  35. Homère, Odyss., II, 16.
  36. Homère, Iliade, XVIII, 392.
  37. Les femmes en étaient exclues.
  38. Euripide, Bacch., v. 1228.
  39. Il résulte de ce passage que primitivement les vies de Métroclès et d’Hipparchie n’étaient point séparées de celle de Cratès.
  40. Usurier à la journée.
  41. On prêtait à gros intérêts aux gens de mer, les risques étant plus grands.
  42. Homère, Odyss., IV, 392.