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Vingt ans après/Chapitre 52

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J.-B. Fellens et L.-P. Dufour (p. 328-332).

CHAPITRE LII.

LE MALHEUR DONNE DE LA MÉMOIRE.


lettrine Anne était rentrée furieuse dans son oratoire.

— Quoi ! s’écriait-elle en tordant ses beaux bras, quoi ! le peuple a vu M. de Condé, le premier prince du sang, arrêté par ma belle-mère, Marie de Médicis ; il a vu ma belle-mère, son ancienne régente, chassée par le cardinal ; il a vu M. de Vendôme, c’est-à-dire le fils de Henri IV, prisonnier à Vincennes ; il n’a rien dit tandis qu’on insultait, qu’on incarcérait, qu’on menaçait ces grands personnages ! et pour un Broussel ! Jésus ! qu’est donc devenue la royauté ?

Anne touchait sans y penser à la question brûlante. Le peuple n’avait rien dit pour les princes, le peuple se soulevait pour Broussel : c’est qu’il s’agissait d’un plébéien, et qu’en défendant Broussel le peuple sentait instinctivement qu’il se défendait lui-même.

Pendant ce temps Mazarin se promenait de long en large dans son cabinet, regardant de temps en temps sa belle glace de Venise tout étoilée :

— Eh ! disait-il, c’est triste, je le sais bien, d’être forcé de céder ainsi ; mais bah ! nous prendrons notre revanche ; qu’importe Broussel ? c’est un nom, ce n’est pas une chose.

Si habile politique qu’il fût, Mazarin se trompait cette fois : Broussel était une chose et non pas un nom.

Aussi, lorsque le lendemain matin Broussel fit son entrée à Paris dans un grand carosse, ayant son fils Louvières à côté de lui, et Friquet derrière la voiture, tout le peuple en armes se précipita-t-il sur son passage ; les cris de Vive Broussel ! Vive notre père ! retentissaient de toutes parts et portaient la mort aux oreilles de Mazarin ; de tous les côtés les espions du cardinal et de la reine rapportaient de fâcheuses nouvelles, qui trouvaient le ministre fort agité et la reine fort tranquille ; la reine paraissait mûrir dans sa tête une grande résolution, ce qui redoublait les inquiétudes de Mazarin. Il connaissait l’orgueilleuse princesse et craignait fort les résolutions d’Anne d’Autriche.

Le coadjuteur était rentré au parlement plus roi que le roi, la reine et le cardinal ne l’étaient à eux trois ensemble. Sur son avis, un édit du parlement avait invité les bourgeois à déposer leurs armes et à démolir les barricades ; ils savaient maintenant qu’il ne fallait qu’une heure pour reprendre les armes et qu’une nuit pour refaire les barricades. Planchet était rentré dans sa boutique ; la victoire amnistie : Planchet n’avait donc plus peur d’être pendu, il était convaincu que, si l’on faisait seulement mine de l’arrêter, le peuple se soulèverait pour lui comme il venait de le faire pour Broussel. Rochefort avait rendu ses chevau-légers au chevalier d’Humières ; il en manquait bien deux à l’appel ; mais le chevalier, qui était frondeur dans l’âme, n’avait pas voulu entendre parler de dédommagement.

Le mendiant avait repris sa place au parvis Saint-Eustache, distribuant toujours son eau bénite d’une main et demandant l’aumône de l’autre, et nul ne se doutait que ces deux mains-là venaient d’aider à tirer de l’édifice social la pierre fondamentale de la royauté.

Louvières était fier et content, il s’était vengé du Mazarin, qu’il détestait, et avait fort contribué à faire sortir son père de prison ; son nom avait été répété avec terreur au Palais-Royal, et il disait en riant au conseiller réintégré dans sa famille :

— Croyez-vous, mon père, que si maintenant je demandais une compagnie à la reine, elle me la donnerait ?

D’Artagnan avait profité du moment de calme pour renvoyer Raoul, qu’il avait eu grand’peine à retenir enfermé pendant l’émeute, et qui voulait absolument tirer l’épée, pour l’un ou l’autre parti. Raoul avait fait quelque difficulté d’abord, mais d’Artagnan avait parlé au nom du comte de la Fère. Raoul avait été faire une visite à Mme de Chevreuse et était parti pour rejoindre l’armée.

Rochefort seul trouvait la chose assez mal terminée ; il avait écrit à M. le duc de Beaufort de venir ; le duc allait arriver et trouverait Paris tranquille. Il alla trouver le coadjuteur, pour lui demander s’il ne fallait pas donner avis au prince de s’arrêter en route ; mais Gondy y réfléchit un instant et dit :

— Laissez-le continuer son chemin.

— Mais ce n’est donc pas fini ? demanda Rochefort.

— Non ! mon cher comte, nous ne sommes encore qu’au commencement.

— Qui vous fait croire cela ?

— La connaissance que j’ai du cœur de la reine : elle ne voudra pas demeurer battue.

— Prépare-t-elle donc quelque chose ?

— Je l’espère.

— Que savez-vous, voyons ?

— Je sais qu’elle a écrit à M. le Prince de revenir de l’armée en toute hâte.

— Ah ! ah ! dit Rochefort, vous avez raison, il faut laisser venir M. de Beaufort.

Le soir même de cette conversation, le bruit se répandit que M. le Prince était arrivé. C’était une nouvelle bien simple et bien naturelle, et cependant elle eut un immense retentissement ; des indiscrétions, disait-on, avaient été commises par Mme de Longueville, à qui M. le Prince, qu’on accusait d’avoir pour sa sœur une tendresse qui dépassait les bornes de l’amitié fraternelle, avait fait des confidences. Ces confidences dévoilaient de sinistres projets de la part de la reine.

Le soir même de l’arrivée de M. le Prince, des bourgeois plus avancés que les autres, des échevins, des capitaines de quartier, s’en allaient chez leurs connaissances disant :

— Pourquoi ne prendrions-nous pas le roi et ne le mettrions-nous pas à l’Hôtel-de-Ville ? c’est un tort de le laisser élever par nos ennemis qui lui donnent de mauvais conseils, tandis que s’il était dirigé par M. le coadjuteur, par exemple, il sucerait des principes nationaux et aimerait le peuple.

La nuit fut sourdement agitée ; le lendemain on revit les manteaux gris et noirs, les patrouilles de marchands en armes et les bandes de mendiants.

La reine avait passé la nuit à conférer seule à seul avec M. le Prince ; à minuit il avait été introduit dans son oratoire et ne l’avait quittée qu’à cinq heures.

À cinq heures, la reine se rendit au cabinet du cardinal. Si elle n’était pas encore couchée, elle, le cardinal était déjà levé. Il rédigeait une réponse à Cromwell ; six jours étaient déjà écoulés sur les dix qu’il avait demandés à Mordaunt.

— Bah ! disait-il, je l’aurai un peu fait attendre, mais M. Cromwell sait trop ce que c’est que les révolutions pour ne pas m’excuser.

Il relisait donc avec complaisance le premier paragraphe de son factum lorsqu’on gratta doucement à la porte qui communiquait aux appartements de la reine. Anne d’Autriche pouvait seule venir par cette porte. Le cardinal se leva et alla ouvrir.

La reine était en négligé, mais le négligé lui allait encore, car, ainsi que Diane de Poitiers et Ninon, Anne d’Autriche conserva ce privilège de rester toujours belle ; seulement ce matin-là elle était plus belle que de coutume, car ses yeux avaient tout le brillant que donne au regard une joie intérieure.

— Qu’avez-vous, madame, dit Mazarin inquiet, vous avez l’air toute fière ?

— Oui, Giulio, dit-elle, fière et heureuse, car j’ai trouvé le moyen d’étouffer cette hydre.

— Vous êtes un grand politique, ma reine, dit Mazarin ; voyons le moyen.

Et il cacha ce qu’il écrivait en glissant la lettre commencée sous du papier blanc.

— Ils veulent me prendre le roi, vous savez ? dit la reine.

— Hélas, oui ! et me pendre, moi.

— Ils n’auront pas le roi.

— Et ils ne me pendront pas, benone.

— Écoutez. Je veux leur enlever mon fils et moi-même, et vous avec moi ; je veux que cet événement, qui du jour au lendemain changera la face des choses, s’accomplisse sans que d’autres le sachent que vous, moi et une troisième personne.

— Et quelle est cette autre personne ?

— M. le Prince.

— Il est donc arrivé, comme on me l’avait dit ?

— Hier soir.

— Et vous l’avez vu ?

— Je le quitte.

— Il prête les mains à ce projet ?

— Le conseil vient de lui.

— Et Paris ?

— Il l’affame et le force à se rendre à discrétion.

— Le projet ne manque pas de grandiose, mais je n’y vois qu’un empêchement, dit Mazarin.

— Lequel ? demanda la reine.

— L’impossibilité.

— Parole vide de sens. Rien n’est impossible.

— En projet, observa Mazarin.

— En exécution, dit la reine. Avons-nous de l’argent ?

— Un peu, dit Mazarin, tremblant qu’Anne d’Autriche ne demandât à puiser dans sa bourse.

— Avons-nous des troupes ?

— Cinq ou six mille hommes.

— Avons-nous du courage ?

— Beaucoup.

— Alors la chose est faite. Oh ! comprenez-vous, Giulio ? Paris, cet odieux Paris, se réveillant un matin sans reine et sans roi, cerné, assiégé, affamé, n’ayant plus pour toute ressource que son stupide parlement et son maigre coadjuteur aux jambes torses !

— Joli ! joli ! dit Mazarin, je comprends l’effet, mais je ne vois pas le moyen d’y arriver.

— Je le trouverai, moi !

— Vous savez que c’est la guerre, la guerre civile, ardente, acharnée, implacable.

— Oh ! oui, oui, la guerre, dit Anne d’Autriche ; oui, je veux réduire cette ville rebelle en cendres ; je veux éteindre le feu dans le sang ; je veux qu’un exemple effroyable éternise le crime et le châtiment. Paris ! je le hais, je le déteste !

— Tout beau, Anne, vous voilà sanguinaire ! prenez garde, nous ne sommes pas au temps des Malatesta et des Castrucco Castracani ; vous vous ferez décapiter, ma belle reine, et ce serait dommage.

— Vous riez, Giulio.

— Je ris très peu, madame, la guerre est dangereuse avec tout un peuple ; voyez votre frère Charles Ier, il est mal, très mal.

— Nous sommes en France, et je suis Espagnole.

— Tant pis, per Bacco, tant pis, j’aimerais mieux que vous fussiez Française, et moi aussi : on nous détesterait moins tous les deux.

— Cependant vous m’approuvez ?

— Oui, si je vois la chose possible.

— Elle l’est, c’est moi qui vous le dis, faites vos préparatifs de départ.

— Moi ! je suis toujours prêt à partir ; seulement, vous le savez, je ne pars jamais… et cette fois, probablement, pas plus que les autres.

— Enfin, si je pars, partirez-vous ?

— J’essaierai.

— Vous me faites mourir, avec vos peurs, Giulio ; et de quoi donc avez-vous peur ?

— De beaucoup de choses.

— Desquelles ?

La physionomie de Mazarin, de railleuse qu’elle était, devint sombre.

— Anne, dit-il, vous n’êtes qu’une femme, et, comme femme, vous pouvez insulter à votre aise les hommes, sûre que vous êtes de l’impunité : vous m’accusez d’avoir peur ; je n’ai pas tant peur que vous, puisque je ne me sauve pas, moi. Contre qui crie-t-on ? est-ce contre vous ou contre moi ? Qui veut-on pendre ? est-ce vous ou moi ? Eh bien, je fais tête à l’orage, moi, cependant, que vous accusez d’avoir peur, non pas en bravache, ce n’est point ma mode, mais je tiens. Imitez-moi ; pas tant d’éclat, plus d’effet. Vous criez très haut, vous n’aboutissez à rien. Vous parlez de fuir !… Mazarin haussa les épaules, prit la main de la reine et la conduisit à la fenêtre :

— Regardez !

— Eh bien ? dit la reine aveuglée par son entêtement.

— Eh bien, que voyez-vous de cette fenêtre ? Ce sont, si je ne m’abuse, des bourgeois cuirassés, casqués, armés de bons mousquets, comme au temps de la Ligue, et qui regardent si bien la fenêtre d’où vous les regardez, vous, que vous allez être vue si vous soulevez si fort le rideau. Maintenant venez à cette autre : que voyez-vous ? Des gens du peuple armés de hallebardes qui gardent vos portes. À chaque ouverture de ce palais où je vous conduirais, vous en verriez autant ; vos portes sont gardées ; les soupiraux de vos caves sont gardés, et je vous dirai à mon tour ce que ce bon la Ramée me disait de M. de Beaufort : À moins d’être oiseau ou souris, vous ne sortirez pas.

— Il est cependant sorti, lui.

— Comptez-vous sortir de la même manière ?

— Je suis donc prisonnière alors ?

— Parbleu ! dit Mazarin, il y a une heure que je vous le prouve.

Et Mazarin reprit tranquillement sa dépêche commencée, à l’endroit où il l’avait interrompue. Anne, tremblante de colère, rouge d’humiliation, sortit du cabinet en repoussant derrière elle la porte avec violence. Mazarin ne tourna pas même la tête.

Rentrée dans ses appartements, la reine se laissa tomber sur un fauteuil et se mit à pleurer. Puis, tout à coup frappée d’une idée subite :

— Ingrate que je suis, j’ai vingt ans oublié cet homme, dont j’eusse dû faire un maréchal de France. Ma belle-mère a prodigué l’or, les dignités, les caresses à Concini, qui l’a perdue ; le roi a fait Vitry maréchal de France pour un assassinat, et moi, j’ai laissé dans l’oubli, dans la misère ce noble d’Artagnan qui m’a sauvée !

Et elle courut à une table sur laquelle était du papier et de l’encre, et se mit à écrire.



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