Visages de la vie et de la mort/Drame sans paroles

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Édition Privée (p. 46-48).


DRAME SANS PAROLE



LE salon d’un hôtel de Rome, une fin d’après-midi, en septembre.

L’immense pièce avec ses larges et profonds fauteuils en velours brun est déjà sombre bien qu’il ne soit pas encore cinq heures. Et un lourd silence, un silence d’église alors que les fidèles sont partis, pèse sur le mobilier de luxe de ce palace. La salle est déserte si l’on excepte deux personnes, un homme et une jeune femme assis en face l’un de l’autre. L’homme, grand, mince, distingué, avec une physionomie expressive, une lourde bague d’or avec une figure de sphinx à son doigt, parle à mi-voix, mais avec âme. Il parle pendant une minute, deux minutes, regardant la femme devant lui. Il fait une pause, puis il reprend. On sent qu’il cause de choses graves, de choses qui influeront sur leur destinée. La tête penchée comme si elle était au confessionnal, la jeune femme écoute silencieusement. Parfois l’homme s’arrête, la regarde attentivement, comme attendant une réponse, mais elle reste muette, le front courbé. Par moments, le silence se fait profond, dramatique. Le masque incliné de la femme baigne dans l’ombre et l’on ne distingue que ses cheveux bruns ondulés, le nez d’une belle ligne, mais un peu gros, et la tache rouge de la bouche. L’homme se tait pendant quelques secondes. Doucement, de deux doigts posés sous le menton, il relève la figure penchée et la regarde silencieusement dans ses grands yeux noirs y cherchant une réponse que ses lèvres refusent de donner. La main se retire et la tête retombe, s’abaisse.

De nouveau, l’homme parle. Il voudrait apporter la conviction. Il puise au fond de son être des mots qu’il offre à la jeune femme. Le front toujours incliné, elle reste silencieuse. Parfois, elle jette un faible monosyllabe ou elle fait non, d’un petit geste de la tête.

Deux fois encore, d’une main délicate, ornée d’un étrange anneau d’or, l’homme relève le masque incliné de la femme, la regarde au fond d’elle-même comme pour faire entrer dans son cœur le sentiment qui l’anime. Mais sitôt que la main se retire, la tête s’affaisse comme une fleur fanée.

Toujours à mi-voix dans la salle pleine d’ombre, l’homme prononce des paroles qu’il voudrait persuasives. Un faible geste répond non. Pendant un moment, le silence pèse encore plus lourdement dans la pièce. Il pèse sur cet homme et sur cette femme assis face à face et dont un seul mot, un geste, pourrait changer la destinée. L’homme sort une allumette de sa poche, l’allume et, de sa main ornée d’un large anneau d’or, à figure de sphinx, la tient devant la figure penchée, l’éclaire pour la mieux voir. Il la regarde jusqu’à ce que le feu lui brûle les doigts, que la flamme s’éteigne…

Sa figure est anxieuse, douloureuse. Sa bouche prononce encore deux mots : dernière demande, suprême prière. Lentement, la tête baissée fait non. Alors, l’homme se lève, prend son chapeau qu’il avait déposé sur la table, sort et, sans un regard en arrière, s’en va.

Pendant cinq minutes, la femme reste assise dans l’ombre, le front toujours incliné, absorbée en une profonde méditation. Puis, elle se lève à son tour, et d’un pas silencieux, se dirige vers la cabine du téléphone.

Elle revient et va s’asseoir à la place qu’elle occupait précédemment. Dix minutes plus tard, un prêtre à la démarche énergique, à la figure sanguine, entre dans la salle et se dirige vers la jeune femme. Ils causent, ils ont l’air de s’entendre. Ils sont face à face et la femme sourit en regardant son compagnon. D’un même mouvement, ils se lèvent et marchant l’un près de l’autre, la main de l’un frôlant celle de l’autre, ils sortent du salon plein d’ombre, s’en vont…

Ce soir-là même, les gardiens d’un parc public, près de l’hôtel, entendant une détonation se précipitent. À côté, d’un vieux banc en marbre, près d’un massif de lauriers roses tout en fleurs, ils trouvèrent un homme gisant sur le sable, la tempe défoncée par une balle de revolver. La main qui tenait encore l’instrument de destruction était ornée d’une lourde bague d’or avec une figure de sphinx. Le désespéré était déjà mort et, sur le sable blond, le sang formait comme une grande fleur rouge qu’éclairait l’énorme lune blanche au fond du ciel bleu.