Visages de la vie et de la mort/L’outarde

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Édition Privée (p. 19-21).


L’OUTARDE



ASSIS dans son cabinet vitré, à l’étage supérieur de son magasin, du magasin qu’il avait fondé, l’homme d’affaires fumait lentement son cigare devant sa table de travail. Il avait croisé ses mains sur son ventre et, la tête renversée en arrière, il regardait les volutes de fumée qui montaient et s’élevaient dans la pièce silencieuse. Toutes sortes d’objets hétéroclites étaient dispersés ici et là dans cette chambre. L’on voyait accroché à un clou un costume de chef indien, là une paire d’immenses raquettes employées dans l’extrême nord, dans un cadre noir une grande gravure de Louis Riel, un fusil de 1837, de vieux boulets repêchés on ne sait où, un modèle de voilier qui paraissait d’un âge respectable, etc. On sentait là les goûts de collectionneur d’un négociant qui a fait des sous.

L’on frappa à la porte. Humblement, un employé entra portant une vingtaine de feuilles de papier.

— Les lettres à signer, dit-il simplement en les déposant sur le bureau.

L’homme d’affaires prit sa plume. Il jetait un coup d’œil sur chaque feuille, et au bas, traçait son nom, d’une grosse et forte écriture.

Sans un mot, le commis remporta les lettres.

Cette besogne terminée, l’homme d’affaires se leva et prit son pardessus pour s’en aller. Il était gros, court, grisonnant, avec une figure énergique. L’effort qu’il fit pour endosser son manteau lui fit monter le sang à la figure. Ah dame ! il n’était plus jeune ?

Comme il prenait son chapeau, l’on frappa de nouveau à la porte.

— Vous avez reçu une outarde. Elle est en bas, annonça un autre employé.

— J’ai reçu une outarde ?

— Oui, c’est un nommé Bénard, de Lanoraie, qui vous l’envoie. J’ai dû payer $2.50 d’express.

— Elle est en bas ?

— Oui.

— Je descends immédiatement.

D’un pas pesant, il descendit les escaliers pendant que les employés le saluaient au passage.

Dans un coin sombre du magasin, l’outarde était prisonnière dans une caisse fermée par un couvercle à treillis.

L’homme d’affaires se pencha au-dessus de la boîte.

L’outarde qui, hier encore, passait en triangle avec ses compagnes dans le ciel blême au-dessus des champs et des bois, en faisant entendre une espèce de plainte funèbre, est aujourd’hui captive. Elle a été prise aux embûches du chasseur. Ses petits yeux ronds fermés, comme plongée dans un rêve profond, résignée à son tragique destin, l’outarde au plumage gris fer était immobile dans sa cage.

Après sa capture, le triangle s’était reformé sans elle. La bande amoindrie était repartie en jetant dans le vent sa note triste. Jamais plus la prisonnière ne planerait dans les espaces infinis sous les grands et lourds nuages gris d’automne, jamais plus elle ne verrait les chaumes désolés, les vieilles granges, les étangs à l’eau glacée.

— C’est rare, c’est très rare ces oiseaux-là. Vivant, ça vaut cent piastres, fit l’homme d’affaires, s’adressant à son employé. Lui as-tu donné à manger ?

— Oui, je lui ai donné de l’eau et du sarrasin.

— C’est très rare, répéta l’homme. Ça vaut cent piastres. Alors, tu lui as donné du sarrasin ?

— Oui, du sarrasin et de l’eau.

— Bon, bon. Je m’en vais. Tu diras à mon chauffeur de venir me chercher à cinq heures et demie au club Saint-Denis. Toi, tu iras porter l’outarde chez Crevier, sur la rue Craig.

— Chez Crevier ?

Alors d’un ton tranchant comme une lame de couteau qui couperait un cou :

— Oui, chez Crevier, l’empailleur.