Visages de la vie et de la mort/La lettre

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Édition Privée (p. 82-90).


LA LETTRE



UN matin de juillet après son déjeuner, monsieur Adrien Tessier, marchand général à Saint-Eustache se rendit au bureau de poste, à quatre maisons de son magasin, pour chercher son courrier. Chaque jour, vers les huit heures et demie, il allait ainsi réclamer son journal et sa correspondance commerciale. Il lisait ensuite sa feuille pendant que ses deux commis servaient les acheteurs et il commentait les grosses nouvelles avec les plus importants de ses clients.

L’air était frais et lumineux cette journée-là et le ciel était d’un bleu admirable.

Rasé de frais, la figure ronde, colorée et jeune encore, malgré ses quarante ans, M. Tessier se sentait de bonne humeur. Il avait campé son panama un peu en arrière de la tête et son nez au milieu de la face, son nez rond, gros et rose était tout épanoui.

Sur la route, des automobiles passaient rapidement transportant des voyageurs à la gare pour le prochain train.

La figure de monsieur Tessier se montra devant le guichet carré du bureau de poste.

— Quelque chose pour moi ? demanda-t-il.

Une main dont on n’apercevait pas le propriétaire derrière la série de casiers tendit un journal et une lettre.

Monsieur Tessier sortit sur le perron de l’établissement et s’arrêta un moment pour regarder le carré de papier qu’il tenait à la main. L’enveloppe portait imprimée dans un coin le nom d’une hôtellerie des Laurentides et l’écriture jolie, régulière et délicate était sûrement celle d’une femme. Jamais il n’avait vu son nom si bien écrit. Il tira son canif de sa poche et ouvrit sa lettre. Il lisait :

Mon Cher Amour.

Depuis six jours, me voici à Ivry. C’est six jours à retrancher de ma vie. Depuis que je vous ai vu pour la dernière fois à la gare, lors de mon départ, j’ai réellement cessé de vivre. Je suis loin de vous et d’être séparée de mon amour, je suis plongée dans une atmosphère de tristesse. Sans cesse, je pense à vous et cet éloignement me fait atrocement souffrir. Vous avez voulu que je vienne ici me reposer et je me suis rendue à vos instances, mais à quoi bon ? Ce dont j’ai besoin, ce qu’il me faut, c’est d’être près de vous, c’est d’être dans vos bras. Hier, dimanche, toutes les jeunes femmes et les jeunes filles de la pension ont reçu la visite de leurs maris ou de leurs amis. Moi, de toutes celles qui sont ici, je suis restée seule et cependant, croyez-le, aucune autant que moi ne désirait voir l’homme aimé. Aucune autant que moi n’avait besoin de s’entendre dire qu’elle est aimée. Les mots d’amour que j’aurais voulu entendre, je ne les ai pas entendus ; les baisers d’amour dont j’étais affamée, je ne les ai pas eus. Devant la joie des autres, je me suis sentie si triste, si navrée que je me suis enfuie. J’ai erré tout le jour comme une âme en peine et je me suis arrangée pour manger après tous les pensionnaires, tellement j’avais le cœur serré d’être seule, de ne pas vous voir. Maintenant, c’est le soir et me voici dans ma chambre. Par la fenêtre, la lune met un rayonnement sur l’oreiller à côté du mien, l’oreiller où je voudrais tant voir votre tête adorée et j’y colle mes lèvres en pensant à vous.

Mon cher amour, je vous aime et je suis à vous, toute à vous, et je vous tends mes bras, mes lèvres et tout mon être en offrande d’amour.

Éternellement à vous,
Aline.

Monsieur Tessier lisait ces lignes ; il lisait et il se sentait étourdi, la tête lourde et les jambes molles comme un homme qui a bu.

Une femme avait écrit cela à un homme.

De nouveau, il regardait l’adresse sur l’enveloppe et il lisait son nom : Monsieur Adrien Tessier. Saint-Eustache. P. Q.

Certes, Adrien Tessier c’était bien son nom. C’était le nom sous lequel il avait été baptisé et qu’il avait toujours porté, mais la lettre évidemment n’était pas pour lui. Ces mots d’amour s’adressaient à un autre, un autre évidemment qui possédait le même nom que lui et qui n’était pas lui.

Quel était cet Adrien Tessier ? Certes, le marchand général connaissait la plupart des citadins en villégiature dans sa campagne, mais son homonyme lui était absolument inconnu. Après un dernier regard sur les feuilles couvertes d’une fine écriture, monsieur Tessier les remit dans l’enveloppe qu’il enfouit dans la poche intérieure de son veston. Il entra ensuite dans son magasin et, s’adressant à Georges, le commis chargé de livrer les ordres :

— Tu ne connais pas un Tessier de la ville qui passe l’été par ici ?

— Je n’en ai pas rencontré, répondit Georges, occupé à remplir de pétrole des flacons ayant contenu du genièvre.

Et monsieur Tessier resta perplexe.

L’événement qui venait de survenir le préoccupait plus qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Il était impatient de savoir quelque-chose sur cet étranger qui portait le même nom que lui À ce moment de ses réflexions, le cordonnier Amable Gendron franchit le seuil de l’établissement. En l’apercevant, le marchand eut la certitude qu’il aurait l’information désirée. C’est que la boutique du savetier était le grand centre des nouvelles et des potins de la paroisse. Tous les événements grands et petits, l’arrivée d’un visiteur, le passage d’un étranger, étaient discutés avec force détails par le cercle de rentiers qui se réunissait chaque jour sur le banc devant l’échoppe du cordonnier.

— Dites donc, Monsieur Gendron, vous ne connaîtriez pas un particulier de la ville du nom de Tessier, qui passe ses vacances à Saint-Eustache ?

— Tessier ? un grand brun, mince, trente-cinq ans environ, une petite moustache, toujours bien mis ?

— J’ignore comment il est de sa personne, mais le maître de poste me disait tout à l’heure qu’il y a à Saint-Eustache un homme qui se nomme Adrien Tessier comme moi.

Je ne sais pas s’il se nomme Adrien Tessier, mais je connais quelqu’un du nom de Tessier qui tient un gros commerce de tapis à Montréal. Vous devez l’avoir vu souvent, car chaque soir après le souper, il fait son tour par ici et il passe devant votre porte. Il pensionne chez Narcisse Trudeau, à côté de la station.

— Pas marié ?

— Non.

Monsieur Tessier était fixé. Nul doute. C’était là l’homme à qui s’adressaient les pages amoureuses qu’il avait dans sa poche. Il avait hâte de voir les traits de cet être privilégié qui était aimé d’une femme avec tant d’adoration.

Monsieur Tessier fut fort distrait ce jour-là, tellement que ses commis s’en aperçurent et se demandèrent ce qui pouvait bien ainsi changer leur patron. Celui-ci songeait à l’amoureuse épître reçue le matin.

Ces pages étaient pour lui toute une révélation. Elles lui ouvraient les portes d’un monde nouveau qu’il n’avait jamais soupçonné. Certes, monsieur Tessier n’ignorait pas que les mœurs des citadins sont bien différentes de celles des gens de la campagne, mais ces pages adressées à un autre, lui avaient révélé l’amour, l’amour dominateur, tendre, ardent. Et d’avoir acquis cette connaissance, une joie rare, unique, profonde était en lui.

Bien sûr qu’il n’avait jamais reçu rien de semblable. Lui et sa femme ne s’étaient jamais écrit. Il l’avait connue alors qu’elle était arrivée de Sainte-Rose et qu’elle avait pris la charge d’institutrice à Saint-Eustache. Elle lui avait plu la première fois qu’il l’avait rencontrée. Il allait lui rendre visite chaque dimanche et il l’avait épousée au bout de six mois, avant même que son engagement avec la commission scolaire fut terminé. Ensuite, ils n’avaient jamais été séparés l’un de l’autre. Ils n’avaient pas eu besoin de s’écrire.

Avant de connaître l’institutrice, il avait bien écrit quelques lettres à Marie Benoit qui était partie de Saint-Eustache pour aller travailler à Montréal, mais cette correspondance ne lui avait laissé aucun souvenir durable. Lui-même en cette occasion s’était servi du Secrétaire des Amants, volume qu’il avait acheté à la petite librairie de la mère Rielle, copiant les formules préparées et se bornant à ajouter à la fin une ligne ou deux de son cru. Marie Benoit avait répondu plutôt froidement à ces emphatiques déclarations et, après un échange de trois ou quatre lettres, la correspondance avait cessé. Et c’était tout.

Comme la femme qui avait écrit les pages qu’il avait lues le matin devait être différente des autres !

Monsieur Tessier essayait de se former d’elle une image, mais comme il manquait plutôt d’imagination, il eut tôt fait de lui prêter la figure et les traits de Mlle Alice Brodeur, la fille de M. Rosaire Brodeur, rentier, qui occupait à l’église le deuxième banc en avant du sien. C’était une blonde aux épaisses lèvres rouges avec des cheveux dorés, rebelles, qui retombaient dans son cou très blanc, et qui lui donnait des distractions pendant les sermons du curé Robert. Monsieur Tessier s’imaginait voir Mlle Brodeur écrivant la lettre qu’il avait dans sa poche.

Le soir, après souper, monsieur Tessier assis sur un tabouret devant son magasin regardait défiler les passants et les promeneurs. Il se rappela la description faite le matin par le cordonnier et il était sûr de reconnaître son homme s’il passait. Les autos défilaient presqu’en procession et, sur le trottoir, les couples passaient joyeux. Et soudain, monsieur Tessier reconnut celui qu’il attendait. La démarche souple et harmonieuse, une expression grave sur la figure et des yeux noirs doux et pleins de lumière, il allait indifférent aux gens qu’il croisait. Il était vêtu d’un complet gris, coiffé d’un canotier et chaussé de souliers en cuir fauve. Monsieur Tessier savait que c’était lui l’homme aimé. Longtemps monsieur Tessier le regarda s’éloigner dans le soir chaud et troublant.

Avant de monter dans son logement, au-dessus de son magasin, monsieur Tessier relut encore la lettre reçue le matin. Il n’en dit pas un mot à sa femme. C’était là son idylle. Ce fut son secret, sa joie et sa vie pendant une semaine. Plusieurs fois par jour, monsieur Tessier relisait la lettre reçue un matin. Il la savait presque par cœur, mais il la relisait quand même. Et chaque soir, il regardait passer le calme promeneur qui portait le même nom que lui, celui à qui s’adressaient les propos d’amour qu’il gardait précieusement dans la poche intérieure de son habit. Ah que n’aurait-il donné pour recevoir lui-même une pareille lettre, pour être aimé comme ce passant l’était ! Oui, bien sûr, il n’aurait pas hésité à donner la moitié de tout ce qu’il possédait. Sa femme, oui, il l’aimait bien. C’était une compagne dévouée, une brave femme, mais monsieur Tessier réalisait qu’entre cette affection conjugale et l’amour de cette inconnue, il y avait un monde. Et alors, il imaginait des choses…

Il songeait à Mlle Brodeur qui avait de si belles lèvres rouges et des cheveux dorés dans son cou si blanc.

Pour une fois, le placide marchand général faisait des rêves. De folles idées le prenaient. Il se voyait arrivant le dimanche matin à Ivry avec les autres voyageurs. Il observerait celle-là qui, à l’écart, regarde les autres femmes et les jeunes filles courir au-devant de leurs amis. Ce serait elle. Sur le registre de l’hôtel, il inscrirait son nom, Adrien Tessier. Puis, la voyant tout près et, comme le commis penché sur le livre aurait l’air d’avoir de la difficulté à déchiffrer l’écriture, il se nommerait, il ferait sonner son nom, afin d’attirer son attention à elle, afin de voir sa tête soudain dressée, l’émotion qui paraîtrait sur sa figure. Que dirait-elle ? Que ferait-elle ?

Jamais de sa vie, monsieur Tessier n’avait été aussi agité.

Juste une semaine après avoir reçu la lettre qui lui avait causé un tel émoi, monsieur Tessier eut une pénible surprise. Dans son courrier il trouva une lettre adressée au dactylographe, portant l’en-tête d’une importante maison de commerce de Montréal. L’ayant ouverte, il lut les deux lignes suivantes :

Monsieur, voulez-vous avoir l’obligeance de retourner dans l’enveloppe ci-jointe la lettre qui vous a été remise par erreur.

Votre dévouée,
Aline Lierre.

Monsieur Tessier se sentit effroyablement triste. Il regardait ces caractères écrits à la machine, ces caractères qui n’avaient rien de féminin. Il lisait ces mots durs, impérieux, si différents des pages de tendresse contenus dans la première lettre. Il regardait l’enveloppe adressée et estampillée qui rapporterait à celle qui les avait tracés les mots d’amour qui étaient là, dans sa poche.

Le roman de sa vie, au moyen d’une lettre adressée à un autre était fini…

Monsieur Tessier était très malheureux. Il entra dans son magasin, gagna son petit bureau privé, sortit de sa poche les précieux feuillets, les relut une dernière fois, s’arrêtant à chaque ligne, à chaque phrase. Puis, avec un soupir, il les plaça dans l’enveloppe qu’il venait de recevoir et la cacheta lentement. Lentement aussi, il franchit les quelques pas qui le séparaient du bureau de poste. Avec des doigts qui tremblaient, il entr’ouvrit la boîte aux lettres. Quelque chose de blanc, de léger, glissa dans l’entre-baîllement du réceptacle.

Et subitement, monsieur Tessier sentit ses mains vides et pauvres. C’était comme si ayant trouvé un trésor, il l’eût rendu à son maître.