Visages de la vie et de la mort/La novice

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Édition Privée (p. 91-100).


LA NOVICE



MARIETTE, mon enfant, pensez bien à votre vocation. Si le Bon Dieu vous appelle à la vie religieuse, écoutez sa voix.

C’était mère Ste Augustine, supérieure du couvent de Chateauguay qui s’adressait ainsi à l’une des élèves finissantes alors que celles-ci allaient retourner dans leur famille à la fin de l’année scolaire.

Mère Ste Augustine croyait que Mariette n’était pas destinée à vivre dans le monde. Pieuse, douce, tranquille comme elle l’était, elle devrait pensait-elle, se consacrer au Seigneur et prendre le saint habit. Plusieurs fois déjà, au cours de ces derniers mois, elle avait sondé Mariette sur ses intentions, lui avait suggéré d’entrer en religion.

Mais Mariette qui avait dix-huit ans était incertaine sur ce qu’elle devait faire. Sa sœur aînée, Angélique, avait pris le voile il y avait trois ans et elle avait été envoyée en mission en Corée avec cinq autres religieuses de son ordre. Jamais cependant dans ses lettres elle avait laissé voir si elle était heureuse ou si elle regrettait d’avoir laissé sa famille, son pays, pour s’en aller dans des contrées lointaines. Elle parlait des petits coréens qu’elle instruisait dans la religion catholique, mais jamais un mot d’elle-même.

— Dans tous les cas, revenez me voir de temps en temps, fit mère Ste Augustine et soyez certaine que je vais prier pour que vous trouviez votre vocation. Agitée par ces adieux et par ces pensées graves, Mariette vêtue d’une robe noire avec un ruban bleu et une médaille de la Vierge au cou, sortit du couvent portant enroulé sous son bras le diplôme qu’elle avait obtenu, les livres qu’elle avait gagnés en prix, et elle s’en alla vers la demeure paternelle, à cinq minutes de là, de l’autre côté de la rivière.

Ce lui fut une joie plus forte que les autres jours lorsqu’elle aperçut sa mère coiffée d’un large chapeau de paille travaillant dans le jardin de fleurs devant la vieille maison en pierres des champs construite par son grand-père et derrière laquelle se trouvait un grand verger de pommiers. Elle la laisserait peut-être un jour cette mère pour se faire religieuse et serait alors longtemps sans la voir, mais aujourd’hui, du moins, elles étaient réunies toutes les deux. Mariette poussa la barrière à claire-voie et, passant à côté des œillets déjà fleuris, se dirigea vers sa mère qui la voyant venir, se redressa et l’attendit tenant à la main le sarcloir avec lequel elle arrachait les mauvaises herbes dans les corbeilles. Souriante, Mariette, lui montra son diplôme, la grande feuille avec un sceau doré, portant son nom écrit en caractères gothiques et au bas, la signature de mère Ste Augustine. La vieille femme laissa échapper son sarcloir et Mariette lui mit entre les mains les gros volumes à couverture rouge et à tranches dorées. Toutefois, ni à ce moment ni le soir, elle ne parla de la suggestion que mère Ste Augustine lui avait faite. Il serait toujours temps pour cela. Mariette parlait peu et les choses les plus graves, les plus importantes, elle les ruminait en elle-même, et ne les communiquait à personne. D’ailleurs, elle ne savait ment ce qu’elle ferait et elle voulait penser en paix, sans troubler ni inquiéter personne, avant de prendre une décision.

Lorsque son père, Damien Dupras, menuisier de son métier, arriva le soir, il lui dit que maintenant qu’elle avait fini son cours et qu’elle était libre, elle aurait probablement la chance de trouver une place au bureau de poste et de se faire ainsi quelqu’argent. Mais Mariette voulait avoir du temps pour songer à son avenir.

Un dimanche midi, à quelques semaines de là, le fermier Octave Martel, de Ste-Philomène, accompagné de son fils Robert, beau grand garçon brun de vingt et un ans, à figure sympathique, arrêta chez le menuisier Dupras et lui demanda s’il ne lui construirait pas une grange. Robert vit Mariette et tout de suite, il fut charmé, conquis. Cette fille mince aux cheveux châtains soigneusement lissés sur les tempes, à la figure douce, délicate, aux yeux noirs, lumineux, qui semblaient pleins d’émotion, lui plaisait infiniment. Pendant que les parents parlaient de la grange à construire et discutaient des plans, des matériaux et du prix, le jeune homme et Mariette causaient de choses indifférentes, mais déjà, Robert éprouvait le plus vif sentiment qu’il eût connu. L’image de Mariette était entrée en lui et c’était une image de joie, de bonheur. Les parents avaient fini par s’entendre au sujet de la grange et le fils Martel, même dès cette première entrevue n’aurait pas demandé mieux que de conclure lui aussi avec Mariette un pacte qui les eut joints pour la vie. Au bout d’une heure, Robert Martel, précédé de son père, sortit de cette maison où, en était-il certain, il avait rencontré sa destinée.

Le menuisier Dupras construisait la grange des Martel à Ste-Philomène. Et chaque samedi soir, la semaine de travail finie, le fils Martel attelait sur son boghei et allait le conduire à Chateauguay. Il veillait un moment à la maison et il causait avec Mariette. Toute la semaine, il ne songeait qu’au moment où il la reverrait, où il goûterait son sourire, le charme de sa figure. Tout en elle était pour lui un émerveillement. Il aimait sa douceur, ses gestes, ses attitudes, le son de sa voix. Près d’elle, il éprouvait une félicité sans bornes. Mariette paraissait aussi le voir avec plaisir. Sur les entrefaites, l’une de ses cousines, Malvina Dubuc, âgée de dix-neuf ans, décida de se faire religieuse et partit pour faire son noviciat à Montréal. Mariette parut songeuse pendant une quinzaine. Un soir, elle alla voir mère Ste Augustine et eut avec elle un long entretien. Elle alla aussi à confesse et communia.

Le fils Martel avait demandé à Mariette la permission de venir la voir le dimanche. Elle y avait consenti. Il venait conduire le père Dupras le samedi soir et il venait en plus faire une visite le dimanche après-midi. Il lui avait dit le sentiment qu’il éprouvait pour elle. Mariette toutefois, bien qu’elle l’écoutât poliment ne l’encourageait pas. Cependant, son amour à lui était si grand, si fort, si profond, qu’il ne doutait pas qu’elle accepterait de devenir sa femme le jour où il le lui demanderait. Il s’était promis que ce serait pour le dimanche suivant. Dans cette semaine, Mariette reçut une lettre d’une communauté religieuse de la ville. Elle la lut dans sa chambre, mais n’en dit pas un mot à sa mère. Le dimanche arrivé, le fils Martel, se trouva troublé devant la jeune fille, absolument incapable de dire les paroles qu’il aurait voulu prononcer. Son destin était en jeu et il redoutait d’être maladroit. Mieux valait attendre. Allons, ce sera pour la semaine prochaine, se dit-il à regret, car il aurait bien voulu assurer immédiatement son avenir. Il la regardait, ému, et il sentait que tout le bonheur de la terre était devant lui. La tenir un moment pressée dans ses bras en regardant ses yeux noirs qui semblaient l’image de son âme eût été la félicité suprême.

Il se leva pour partir.

— Alors, à samedi soir, fit-il en lui tendant la main.

— Samedi, dit-elle doucement, la tête baissée, je serai au couvent.

Il la regarda surpris, sans comprendre.

— Au couvent ? Vous allez voir votre cousine au couvent, à Montréal ?

— Non, répondit-elle de sa petite voix si douce. Je vais entrer au couvent pour me faire religieuse. J’ai demandé à entrer comme novice et on m’a acceptée.

La douce petite voix était entrée en lui comme un coup de couteau. Le jeune homme se tenait devant Mariette, pâle, tremblant, dans une angoisse mortelle, et il avait mal dans tout son être.

— Vous parlez sérieusement ? demanda-t-il.

Ses lèvres étaient sèches et son cœur battait avec une violence inouïe.

Il respirait difficilement.

— Et moi qui désirais vous demander en mariage. Je voulais vous en parler tout à l’heure, mais je n’ai pas osé.

— Je ne me marierai jamais, déclara-t-elle. Ma vie n’est pas dans le monde.

— Mais je vous aime moi, éclata-t-il, et je vous aime comme vous ne le serez jamais. Vous êtes toute ma vie.

Il parlait avec feu, voulant dire tout ce qu’il y avait en lui.

— Je vois bien que vous m’aimez, mais que voulez-vous, je vais entrer au couvent.

— Et moi, que vais-je devenir ? demanda-t-il atterré.

Sa détresse était immense, pitoyable. Toute la tristesse de la vie était dans la pièce où il se trouvait, dans cette maison où ils s’étaient rencontrés, connus.

Un lourd silence pesa sur eux.

— Vous allez m’oublier, répondit-elle enfin d’une voix très basse et très douce.

— Cela, jamais !

Mais, au moment de la perdre, il se révolta contre le destin et une fois de plus, il lui dit son amour, un amour qui était entré en lui en la voyant, un amour que rien que la mort pourrait effacer. Il parlait, il parlait. Il lui disait la vie qu’ils feraient, le bonheur qu’ils goûteraient si elle consentait à l’épouser. Mais les mots brûlants, les mots qui font vibrer les femmes, qui leur vont au cœur, tombaient sur elle sans la toucher, car elle avait décidé de se faire religieuse. La tête inclinée, elle écoutait les protestations, les promesses, les supplications du jeune homme.

— Je vais entrer au couvent, disait-elle de sa petite voix si douce, lorsqu’il faisait une pause. Ma vie n’est pas dans le monde, répétait-elle avec une douceur obstinée. Il comprit que sa cause était perdue.

— Adieu, dit-il.

Et le désespoir dans l’âme, d’un effort suprême, la tête lourde, d’un pas pesant, il s’arracha de cette maison où il avait connu tant de joie, où il avait fait de si beaux rêves.

Le même soir, Mariette annonça à ses parents qu’elle allait partir pour le couvent. Elle ne leur en avait pas encore parlé. Le père resta impassible, mais la mère déclara tristement : Je me doutais bien qu’elle ferait comme sa sœur et sa cousine et qu’elle prendrait le voile. Que le Bon Dieu l’éclaire et nous aide.

Mariette assembla quelques effets dans une petite valise et le jeudi matin elle partit pour le couvent. Elle laissa ses vieux parents, quelqu’un qui l’aimait à la folie, et la vieille maison en pierre des champs entourée de fleurs et de pommiers, et elle partit pour entrer au noviciat à Montréal.

Là-bas, elle mit de côté la modeste toilette qu’elle portait à son arrivée et elle endossa l’austère vêtement noir des religieuses. Et elle accomplissait des besognes pénibles, dures, basses, fatigantes, imposées afin de la former à l’humilité et à la patience. Elle balayait les pièces, époussetait, lavait, cousait, nettoyait la vaisselle, peinturait même.

Un mois plus tard, sa mère succomba brusquement à une syncope. On mourait presque toujours de maladie de cœur dans sa famille

Mariette pensa tristement à sa mère disparue, à son père seul désormais. Cela l’affligea un moment.

— Mais qu’y puis-je ? se dit-elle. C’est la volonté du Bon Dieu. Il faut se soumettre.

Six mois plus tard, elle apprenait que son père s’était remarié. Il avait pris une vieille fille acariâtre, hargneuse, emportée, qui le maltraitait, le faisait beaucoup souffrir.

— Ce sont des épreuves que la Providence m’envoie, se dit-elle. Et elle voulut les accepter avec douceur.¸

Elle sut aussi que Robert Martel était malheureux, désespéré, à moitié fou. Il inspirait la pitié à toute la paroisse.

Mais Mariette était entrée en religion, le Seigneur l’avait prise sous son aile. Pouvait-elle empêcher les souffrances, les malheurs, la mort ?

Puis voilà qu’une tante venue la voir lui apprit que son ancien amoureux, de désespoir, s’était marié. Il avait épousé une jeune veuve avec deux enfants. Non seulement cela, mais il avait eu l’étrange idée de s’éloigner, de laisser Ste-Philomène sa paroisse natale, et son père, pour aller s’établir dans l’Alberta. Il renonçait à la terre paternelle qui retournerait plus tard à son jeune frère. Pour lui, il abandonnait tout ce qu’il avait connu pour s’en aller loin, très loin.

Mariette fut triste un moment.

— Chacun sa destinée, se dit-elle, en sortant du parloir, comme sa tante s’en allait.

Mais il lui faut oublier tout cela. Les peines terrestres sont passagères et le bonheur céleste est éternel, comme avait dit un jour un prédicateur. Elle voulait faire son salut.

Sa mère est morte, son père remarié est malheureux, et son ancien amoureux a pris femme de son côté et est parti très loin. Que d’événements en moins de dix mois !

Et les jours passent.

Un matin, vers les dix heures, Mariette était occupée à cirer le plancher du parloir. La maîtresse des novices lui avait assigné cette tâche après le déjeuner, repas consistant en un œuf à la coque et deux tranches de pain grillé. À genoux sur le parquet, sa robe de religieuse protégée par un grand tablier bleu, Mariette exécutait le travail aussi consciencieusement que possible. Une jeune novice entra dans la pièce.

— Mère supérieure voudrait vous voir, dit-elle, et elle s’éloigna.

Mariette repoussa dans un coin le bocal de cire et le linge dont elle se servait pour frotter le plancher et, un peu inquiète, monta un escalier pour se rendre au bureau de mère Ste Agathe. Que pouvait-elle avoir à lui dire ? Avait-elle un malheur à lui annoncer ? Non, mais le temps de son noviciat finissait. Probablement qu’elle voulait l’informer qu’elle pourrait sous peu prononcer ses vœux. Elle frappa à la porte et entra.

Maigre, les traits anguleux, la figure très pâle, avec une verrue à côté du nez, mère Ste Agathe assise devant un bureau très simple lisait à l’aide de verres extraordinairement épais le courrier arrivé le matin. Mariette s’avança timidement. Elle voyait sur le mur un christ blanc en plâtre sur une croix de bois noir, dans un coin de la chambre, sur un socle, une statue de la Vierge, devant laquelle brûlait un lampion. Mère Ste Agathe déposa sur le bureau la lettre qu’elle avait fini de lire.

— Mariette, mon enfant, dit-elle, vous êtes ici depuis dix mois comme novice. Je n’ai rien à vous reprocher, mais je crois et j’ai le regret de vous dire que vous n’êtes pas véritablement appelée à la vie religieuse. Votre place est plutôt dans le monde où vous pourrez faire beaucoup de bien par votre bon exemple. Là aussi d’ailleurs, vous aurez du mérite et vous saurez rendre de grands services. J’espère que vous conserverez toujours un bon souvenir de cette maison. Nous ne vous oublierons pas et nous prierons pour vous. Vous pourrez partir après le dîner. Vous réclamerez vos effets à sœur Ste Eulalie. Bonjour, mon enfant.

Mariette avait reçu un coup au cœur. Elle avait penché davantage sa tête continuellement baissée et elle avait simplement répondu comme toujours : — Oui, mère.

Mais elle restait là sans bouger, comme changée en statue. Le cœur lui battait avec une violence inouïe, ses jambes flageolantes avaient peine à la porter et sa tête était lourde comme une pierre.

Mère supérieure fit un simple geste de la main pour la congédier

— Que vais-je faire ? que vais-je devenir ? se demandait Mariette en sortant du bureau de mère Ste Agathe. Elle se posait la question à chaque minute sans pouvoir y répondre.

À deux heures, ayant déposé son habit de religieuse, remis ses anciens vêtements froissés, son chapeau démodé, et se demandant pour la centième fois avec plus d’angoisse que jamais : Qu’est-ce que je vais devenir ? Mariette, sa petite valise à la main, déambula par le long corridor, franchit le seuil du couvent, descendit les degrés du large escalier en pierre et se trouva dans le vaste monde.