Visages de la vie et de la mort/La mouche

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Édition Privée (p. 71-76).


LA MOUCHE



AU milieu de la chambre mortuaire, le cadavre reposait dans le cercueil de bois brun aux poignées nickelées. Insensible désormais à la marche des heures et des jours, aux joies et aux tristesses de la vie, il gardait, figée sur ses lèvres, une expression mystérieuse.

La figure douloureuse et fatiguée, une femme était là, écrasée sur une chaise, les mains croisées sur les genoux, dans la pièce lourde de silence.

Toute la nuit — la dernière avant qu’on l’emportât — elle avait veillé le mort, celui qui, quatre ans auparavant, l’avait épousée un jour de mai et rendue mère.

Une forte odeur de cire fondue flottait dans l’air.

Le matin était ensoleillé, mais la lumière n’entrait que difficilement à travers les épaisses tentures de deuil. Un enfant de trois ans s’avança timidement et sans bruit dans la chambre.

La femme eut un sanglot…

Par la fenêtre légèrement entrebâillée, s’introduisit soudain en bourdonnant une grosse mouche verte, luisante, bizarre. L’enfant entendit ce bourdonnement, un long, long bourdonnement qui lui entra dans le cerveau pendant que ses yeux fascinés suivaient le vol zigzaguant du lant insecte qui alla s’abattre sur le front de son père, dans le cercueil brun.

— Oh, la misérable mouche ! s’exclama la femme en faisant de la main un geste pour la chasser.

Rapide, la mouche verte, chatoyante du reflet des pierreries, s’échappa. Elle voleta un instant au-dessus du cadavre, puis s’élança dans la trouée lumineuse de la fenêtre qu’un souffle de vent avait ouverte toute grande.

Quelques heures plus tard, le mort était descendu dans la terre pour être la proie des vers.

La nuit suivante, l’orphelin entendit en rêve un long, long bourdonnement qui lui secoua tous les nerfs avec la sensation d’un choc électrique et sa petite main, hors des couvertures, eut un geste brusque, comme pour chasser quelque chose. Éveillé maintenant, il restait mal à l’aise, la gorge serrée, incapable de pleurer.

Des jours plus tard, comme un soir, sa mère allait pour l’embrasser, un long, long bourdonnement emplit l’oreille de l’enfant et le sourire qui était sur sa figure s’évanouit. Étonnée, inquiète, la veuve le questionna, mais il ne sut répondre

Au milieu de ses amusements, de ses jeux, des caresses de sa mère, de son sommeil, il entendait tout à coup un long, long bourdonnement qui s’enfonçait douloureusement en lui et pénétrait jusqu’au tréfonds de son être.

L’orphelin devenait grave, ne riait presque jamais. Toujours, le bourdonnement le tourmentait, le harcelait. Il restait souvent de longs moments immobile avec une expression mystérieuse et craintive comme dans l’attente de quelque chose de terrible. À le voir alors, on aurait pu croire qu’il assistait à quelque drame épouvantable joué sur une scène visible pour lui seul.

Justement alarmée de ce mal étrange, sa mère le conduisit chez des médecins, mais les hommes de l’art ne purent rien découvrir et la renvoyèrent avec des paroles vagues.

À l’école, ses maîtres et ses camarades le crurent un peu détraqué.

À dix ans, il ne souriait même plus. Au cours de ses études, des explications des professeurs, pendant la prière ou la récréation, alors que les autres ne s’apercevaient de rien, ne soupçonnaient rien, ses regards devenaient un instant hagards et il entendait un long, long bourdonnement qui le tenait quelques secondes cloué sur place, en proie à des affres mortelles.

En vieillissant, il se développait comme une plante chétive, à bout de sève.

De jour en jour, l’obsession devenait plus fréquente, la sensation plus douloureuse et plus aiguë. Le malheureux passait par des crises terribles. Certaines nuits, il restait étendu sur son lit sans fermer l’œil, les nerfs effroyablement crispés, dans une attente crucifiante. Les ténèbres augmentaient encore son supplice et la fatigue ajoutant à cette tension extrême, son intelligence vacillait, paraissait sombrer dans la folie.

Son imagination en délire lui montrait une grosse mouche verte, luisant dans l’obscurité ; son vol lourd planait dans la chambre. Elle grossissait, prenait les proportions d’un colossal papillon, d’une chauve-souris. Elle devenait un animal monstrueux et fantastique. Après s’être repue à toutes les charognes, après avoir sucé tous les poisons et toutes les corruptions, la mouche, s’abattait sur lui, elle pénétrait en lui. Il la sentait marcher sous son crâne ; elle en faisait le tour à pas précipités, comme une bête prise au piège qui cherche à sortir, à s’évader. Puis, elle voletait éperdument et se heurtait aux parois, rencontrant toujours une barrière infranchissable. Elle faisait l’impossible pour s’échapper et ne pouvant trouver d’issue, sa trompe, comme une vrille, creusait, perçait une ouverture dans le sommet de la tête, pour s’enfuir. Alors lui-même joignait intérieurement ses efforts à ceux de l’insecte afin de s’en débarrasser, de le voir s’envoler et disparaître à jamais. Dans cette agonie terrible, les heures s’écoulaient lentes comme des siècles. Il souhaitait désespérément voir apparaître le jour, mais les ténèbres paraissaient devoir régner à tout jamais. Peut-être était-il arrivé quelque cataclysme et le soleil ne se lèverait plus. L’obsession lancinante le tenaillait. Il s’imaginait être étendu dans un cercueil de bois brun aux poignées nickelées. Une forte odeur de cire fondue lui venait aux narines. La figure douloureuse et fatiguée, une femme était là écrasée sur une chaise, les mains croisées sur les genoux. Sa mère. Elle l’avait veillé toute la nuit et bientôt, des hommes l’emporteraient et le descendraient dans la terre, pour être, lui, la proie des vers.

Par la fenêtre entrebâillée s’introduisait soudain en bourdonnant, une grosse mouche verte, luisante, bizarre, qui s’abattait sur son front. Il entendait la voix de sa mère disant :

Oh, la misérable mouche !

Mais la voix était changée ; elle résonnait avec un éclat de trompette et la mouche s’évanouissait.

Une fatalité pesait sur lui, le courbaturait, l’écrasait. Au fond de son être, à côté de ses facultés, se trouvait cette chose obscure, ce long, long bourdonnement dont l’idée seule le jetait dans des transes atroces et qui ne cesserait qu’avec sa vie. Le désespoir fouillait férocement en ses entrailles et son cerveau. Un véritable damné.

Les bourdonnements se multipliaient au hasard des heures et, dans cet organisme détraqué, d’une sensibilité extrême, devenaient plus bruyants que le grondement d’un train ou celui d’un avion. Quelquefois aussi, ils lui produisaient l’impression du ronflement des machines dans les usines, le sifflement de la scie ronde déchirant le bois. Désemparé, pris de l’idée fixe, le malheureux n’avait plus un seul bon moment. Il n’y avait pour lui de refuge nulle part. Le bourdonnement le poursuivait avec la ténacité d’une meute de loups affamés. Tout lui était odieux, et comme il était devenu extrêmement nerveux, irascible et violent, chacun l’évitait. Ceux qui vivaient à côté de lui ignoraient son mal, le mal rongeur qui le martyrisait et le considéraient comme une espèce de maniaque. Le plaisir, la joie, l’amour étaient pour lui choses inconnues. Son infirmité l’accablait comme un vêtement de plomb et en lui germait une haine effroyable contre tout ce qui existe, une rancune contre le sort qui l’avait choisi pour victime, qui le sacrifiait.

Un dimanche, étant allé voir des camarades, il les trouva s’exerçant au tir à la cible dans la cour de l’habitation. Ils étaient quatre ou cinq, en bras de chemise, et se passaient le revolver à tour de rôle après avoir fait feu. La cible étant toute mouchetée de balles, il alla en placer une nouvelle. À vingt pas, se tenait l’un des tireurs, l’œil gauche fermé, visant attentivement le but. Le bras tendu, son doigt pressait la gâchette. La victime de la mouche verte, s’écartait, allait rejoindre ses camarades, quand il s’arrêta brusquement, avec sur la figure, une expression infiniment douloureuse. L’obsession, la torturante, l’éternelle obsession revenait à nouveau le tourmenter. Il entrevit alors en une seconde sa vie irrémédiablement gâchée, sa jeunesse lamentable, et l’avenir plus triste encore. Les derniers espoirs croulèrent en lui et il éprouva, irrésistible, le besoin de la paix, du repos sans trêve et sans rêves mauvais. Une farouche résolution le saisit et, d’un bond, il se précipita en avant de la cible, la poitrine large, les bras tendus.

Une détonation et des cris d’effroi éclatèrent.

Il entendit un long, long bourdonnement et tomba mort.