Visages de la vie et de la mort/Tout P’tit

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Édition Privée (p. 196-213).


TOUT P’TIT



DANS toute la rue, on le nommait Tout P’tit. On avait commencé à le nommer ainsi vers l’âge de trois ans, alors qu’il était un minuscule bout d’homme qui passait ses journées très sagement assis sur la première marche de l’escalier extérieur conduisant au logis de ses parents et on le nommait encore ainsi à vingt-deux ans quand il était devenu un grand garçon long de six pieds, maigre, décharné et tuberculeux que l’on rencontrait très souvent au petit restaurant de la veuve Chéniez où il buvait des bouteilles de coca cola.

Il était le dernier venu dans sa famille.

Sa mère avait eu six enfants. Tous étaient morts en bas âge, quelques mois seulement après leur naissance. Les deux époux se trouvaient seuls et paraissaient devoir passer leur vie solitaires quand, après un intervalle de sept ans, Tout P’tit était venu au monde. Dans ses premières années, il était délicat, pâlot, chétif. Les parents se demandaient toujours s’ils parviendraient à le réchapper.

— Il a été fait avec un vieux restant, disait en farce le voisin Duclos. C’est comme quand on fait des crêpes. Des fois, la dernière est pas grande.

— Il a une petite figure qu’on dirait achetée à crédit, ajoutait la femme de l’épicier du coin.

Dans le quartier, on l’avait surnommé Tout P’tit. Il se nommait Armand Prouvé. Son père avait une petite boutique de menuisier dans une ruelle sombre. Il exécutait de menus travaux. Il pouvait remettre d’aplomb une table boiteuse, réparer une machine à laver, refaire un escalier extérieur. Il demeurait dans la maison de sa mère. La vieille occupait le rez-de-chaussée et son fils, le premier étage.

La mère de Tout P’tit était une forte et robuste femme. Elle avait de gros bras rouges, de grosses joues, de larges hanches, de gros seins et de grosses fesses que l’on devinait lourdes sous sa jupe de cotonnade. Elle prenait son plaisir à balayer, frotter, épousseter. Tous les matins, l’été, après avoir fait le ménage dans son logis, elle descendait l’escalier et, en robe sans manches, ses énormes bras rouges à l’air, elle balayait le trottoir devant la demeure de sa belle-mère.

— Si je ne veux pas que la poussière monte chez moi, faut bien que je l’enlève en bas, disait-elle.

Et alors, elle balayait vigoureusement, au grand ennui des passants qui recevaient la poussière à la figure ou sur leurs habits.

— J’ai peut-être pas autant de qualités que d’autres, disait-elle avec un air qu’elle cherchait à rendre modeste, mais je tâche de tenir ma maison propre. Personne peut dire que je suis salope. Tenez, parlez-moi pas d’entrer chez quelqu’un et de voir des vieilles chaussures dans un coin, des journaux sur les tapis et des meubles couverts de poussière. Ça, ça me dévisage. Moi, j’aime à voir une maison nette.

Ainsi était la sienne. Son logis se composait d’un salon double, d’une salle à manger, d’une chambre à coucher, pour elle et son mari, d’une cuisine et d’une étroite petite pièce éclairée par une demi-fenêtre où dormait Tout P’tit.

Le salon, meublé d’un chesterfield en velours brun, d’un piano, de chromolithographies dans de larges cadres dorés, de lourdes portières rouges et de grands rideaux de soie violets aux fenêtres, était toujours hermétiquement clos. Et pour que le soleil ne changeât pas la couleur des meubles, des tapis, des portières, des rideaux et du papier peint sur les murs, les volets étaient continuellement fermés. Un beau salon qu’elle avait Mme Prouvé, seulement un peu lugubre. L’ombre y régnait éternellement. En y pénétrant, on avait un peu l’impression d’entrer dans une chambre mortuaire. Une fois par semaine, Mme Prouvé en ouvrait la porte. Elle balayait, époussetait les meubles et les cadres, puis refermait la pièce qui demeurait close jusqu’à la semaine suivante. C’était comme un sanctuaire. On n’entrait dans ce salon que dans les occasions exceptionnelles. De même, la salle à manger était un lieu que Mme Prouvé réservait pour les grandes circonstances : les repas de Noël, du jour de l’an et de Pâques, quand on avait de la visite. D’ordinaire, la famille mangeait dans la cuisine où la méticuleuse ménagère se tenait toujours lorsqu’elle ne balayait pas le trottoir devant la maison.

Un jour, elle avait décidé son mari à convertir en cuisine leur hangar, à l’arrière du logis. Alors, la première cuisine était devenue la salle à manger ordinaire. Pour remiser le bois et le charbon, l’on s’était entendu avec la vieille mère qui avait cédé une partie de son hangar au rez-de-chaussée.

Tous les matins, la cuisine, la salle à manger et les chambres étaient balayées et époussetées. Chaque samedi, c’était un ménage général et quatre fois par saison, grand nettoyage : lavage, frottage, essuyage. Le salon, la salle à manger s’ouvraient alors, subissaient une toilette en règle, puis les portes se refermaient.

Mme Prouvé était une femme propre, très propre. Mais dans une maison si bien tenue, un enfant c’est un embarras. Alors, l’été, Tout P’tit descendait l’escalier extérieur et s’asseyait sur la dernière marche où il passait des demi-journées immobile à voir défiler les passants qui regardaient curieusement ce petit être chétif, malingre, mal venu, toujours immobile sur son degré d’escalier, qui refusait de croître et qui ne jouait jamais.

— Il est ben sage vot’p’tit garçon, remarquait parfois une voisine à la mère.

— Oui, c’est effrayant c’qu’il est tranquille. I r’mue jamais. Moi, faut que j’fasse quelque chose. J’peux pas rester à rien faire.

Elle balayait, elle frottait, elle essuyait.

L’hiver, Tout P’tit descendait chez sa grand’mère, au rez-de-chaussée.

Frileusement, il s’installait dans un fauteuil rembourré et restait là des heures près de la vieille silencieuse, pendant qu’en haut, à l’étage supérieur, Mme Prouvé frottait et époussetait.

Le père, lui, il travaillait dans sa petite boutique de menuisier, exécutant des travaux de réparations pour le voisinage, construisant une clôture de cour ou réparant le cadre d’une porte.

À six ans. Tout P’tit en paraissait à peine quatre. Il ne se décidait pas à grandir. Il resta encore un an à la maison, c’est-à-dire, l’été assis sur la dernière marche de l’escalier et l’hiver, chez sa grand’mère. À sept ans, bien qu’il eût encore l’apparence d’un avorton, sa mère l’envoya au Jardin de l’Enfance pour apprendre ses lettres. Il n’était pas malade Tout P’tit, mais il ne riait jamais, il n’avait jamais l’envie de jouer et il paraissait toujours fatigué. Deux ans, il fréquenta l’école des sœurs. Il grandissait un peu, mais très lentement.

À neuf ans, il commença à aller au collège. Il n’était pas intelligent. Il avait l’esprit paresseux, il avait de la difficulté à apprendre, il était toujours le dernier et la classe l’ennuyait.

Les années passaient. La mère Prouvé balayait, époussetait, frottait, et il n’y avait jamais un grain de poussière dans sa maison.

Au collège, Tout P’tit ne faisait aucun progrès. Lors de sa quatorzième année, le frère Alain, son professeur, décida de le sortir de sa torpeur, de secouer son intelligence. Il le gardait après la classe pour lui donner des explications particulières. Tout P’tit retournait à la maison bien fatigué, morne, les yeux battus…

Il paraissait maintenant plus hébété. Il ne put terminer l’année scolaire. Deux mois avant les examens, il cessa d’aller au collège.

Il retardait extrêmement. Il ne poussait pas.

À l’automne, il reprit ses livres et son sac d’écolier.

À seize ans, brusquement, il se mit à grandir, mais à grandir d’une façon exagérée, comme pour reprendre le temps perdu. En douze mois, il se développa plus qu’auparavant en trois ans. Il refusa de retourner au collège. Il ne voulait pas finir son cours. Son père l’amena dans sa petite boutique, dans une ruelle noire, et tenta de l’initier à son métier, mais là comme en classe, Tout P’tit ne pouvait rien apprendre. Il ne pouvait se servir de l’égohine, du ciseau. Il ne faisait rien de bon. Simplement, il gâtait le matériel.

Toujours, il était faible, fatigué. Il avait maintenant six pieds, mais les gens continuaient de l’appeler Tout P’tit.

Parfois, il toussait.

Il n’avait pas d’amis. Les jeunes gens du voisinage qui le rencontraient lui jetaient en passant un : Allo, Tout P’tit. — Allo, répondait-il d’un ton calme. C’était tout.

Un jour cependant, Louis, le fils de l’épicier du coin où il était allé faire une commission pour sa mère se mit à causer avec lui. Celui-là, c’était un dégourdi.

— Qu’est-ce que tu fais ce soir ? demanda-t-il.

— Oh, rien, répondit Tout P’tit.

— Ben, si tu voulais, on irait aux vues avec des filles, pis ensuite, on ferait un tour d’auto. On prendrait la voiture de papa.

— Quelles filles ? s’enquit Tout P’tit.

Occupe-toé pas de ça. J’en aurai une pour toé.

— C’est ça, acquiesça Tout P’tit.

Dans l’après-midi, il demanda un peu d’argent à sa grand’mère pour aller faire un tour avec Louis.

— Penses-tu que t’en aurais assez d’une piastre ? interrogea la vieille.

— J’pense que ça ferait, répondit Tout P’tit d’un ton dubitatif.

Alors, la grand’mère lui remit un billet de deux piastres.

Le soir, il alla chercher Louis. Ils partirent.

— Et les filles ? interrogea Tout P’tit.

— Elles nous attendent à la porte du théâtre, répondit l’autre.

Tout de même, ils arrivèrent les premiers. Ils attendirent sept à huit minutes devant le cinéma.

— Tiens, les v’là, fit Louis. Deux brunes arrivaient.

Minces, coiffées à la garçonne, les lèvres rouges, le bout du nez enfariné, les ongles peints, deux unités de la série de cent mille dans la grande ville.

— Gilberte, c’est Tout P’tit, fit Louis en s’adressant à l’une des filles.

Ce fut la présentation.

Gilberte s’esclaffa, répétant : C’est Tout P’tit !

Et Tout P’tit était un peu vexé de cette manière baroque de le présenter à la petite. Puis, il était désappointé. Il aurait aimé autre chose que cette banale poupée. Ce fut lui qui acheta les billets.

Vraiment, le spectacle était intéressant, le scénario original et les interprètes, des artistes de talent, mais les filles ne tardèrent pas à dire que c’était « platte ». Peut-être ne comprenaient-elles pas. Elles étaient communes, vulgaires, parlaient haut, riaient aux éclats à une scène dramatique. La compagne de Tout P’tit se collait la jambe contre la sienne. Lorsqu’elles proposèrent de sortir, Tout P’tit se sentit soulagé. Ils marchèrent pendant quelques minutes, puis Louis les fit entrer dans un restaurant.

— Attendez-moé ici, fit-il. Je vais aller chercher l’auto.

En attendant, les deux filles et Tout P’tit prirent un « sunday cup ».

Son billet de deux piastres était bien entamé. Tout P’tit était déjà fatigué de sa soirée. Ces filles au rire bruyant, forcé, l’agaçaient. Il ne trouvait rien à leur dire. Elles l’énervaient et il les ennuyait prodigieusement. Heureusement, Louis arriva avec l’auto. Ils prirent le chemin de Sainte-Rose. En route, Louis arrêta sa voiture au bord du chemin, dans un endroit désert et éteignit les lumières. Lui et sa compagne ne paraissaient pas s’ennuyer mais il en était autrement sur le siège d’arrière. Tout P’tit n’était pas fringant, plutôt endormi. Peu habituée à ce genre de galant, la fille était franchement abrutie. Elle tenta de le secouer, mais son manège rappelait trop à Tout P’tit le frère Alain, au collège, et il demeura figé. En avant, les deux autres ne se gênaient guère et Tout P’tit se sentait mal à l’aise. Finalement, l’on repartit.

— J’ai faim, je mangerais bien une salade de poulet, annonça l’une des filles comme l’on arrivait à Sainte-Rose.

— Oui ? ben, j’vas te payer un hot dog si ça fait ton affaire, répliqua Louis. Tu penses pas que j’ai dévalisé une banque aujourd’hui ?

L’on prit un hot dog. Comme Tout P’tit n’avait pas faim, il abandonna le sien à sa compagne qui, elle, ne manquait pas d’appétit.

L’on revint.

Comme l’on se séparait, Tout P’tit entendit sa compagne qui disait à Louis :

— Coûte donc, toé, à quelle place que tu l’as déterré ce numéro-là ? A-t-il les mains gelées ? Pis, c’est-il un cassé ou un peigne ? Tâche d’en trouver un autre, hein, lorsque tu voudras sortir avec nous autres.

Tout P’tit ne fut plus tenté de s’amuser avec des filles. D’ailleurs, Louis ne l’invita plus.

Quelques années de sa jeunesse s’écoulèrent. Déjà, il était dans ses vingt-deux ans, mais il paraissait plus vieux. Il avait un grand nez décharné, une figure blême où le sang ne circulait pas, des yeux gris, mornes comme un ciel de novembre. Avec cela, toujours faible, fatigué. Et il toussait.

Un jour, il entra dans un restaurant pour prendre un verre de coca cola. Une femme d’une trentaine d’années, courte et fortement modelée, lui tendit la bouteille demandée et une paille. Elle eut un séduisant sourire lorsqu’il lui remit la monnaie pour payer.

— Merci et bonsoir, fit-elle comme il sortait après s’être rafraîchi.

Sur la vitre de la fenêtre dans laquelle s’étalaient des boîtes de cigares et de cigarettes, il lut le nom : Mme A. Cheniez. Puis, d’un pas allègre, il s’en alla chez lui. Il était de retour le lendemain à bonne heure et un aimable sourire l’accueillit.

À partir de là, il retourna tous les jours à l’établissement de la jeune femme. Elle était veuve et avait une fillette de dix ans. Son mari était mort il y avait dix-huit mois, lui laissant une faible assurance. Alors, elle avait acheté ce restaurant. Tout P’tit était ravi de ces confidences. Elle le traitait en ami. Et ce n’était pas là une unité de l’innombrable série des jeunes filles. C’était une femme qui restait elle-même avec sa figure sans fard, sa coiffure personnelle, ses formes à elle. Naturelle en tout. Tout P’tit était bien heureux chez elle. Il buvait là d’innombrables bouteilles de coca cola. Souvent maintenant, lorsqu’elle lui tendait le change de sa monnaie, il refusait. Gardez, disait-il. On le remerciait d’un sourire. Et cela le remplissait de joie.

— C’est bien triste d’être pauvre, lui déclarait un jour la jeune femme. Je ne peux seulement pas arriver à m’acheter une robe.

Alors, Tout P’tit expliqua à sa grand’mère qu’il aurait bien besoin de cinq piastres. La vieille ne pouvait refuser. Et le cinq piastres alla à la veuve qui s’acheta une robe.

— C’est bien ennuyeux, je me trouve à court de sept piastres pour mon loyer, ce mois-ci, annonça-t-elle un autre jour.

Cette fois encore, Tout P’tit soutira le montant à sa vieille. Cela le gênait bien, mais comment ne pas obliger son amie ? Il éprouvait une grande joie de pouvoir l’aider un peu. Il aurait aimé faire beaucoup, lui rendre la vie facile, agréable. Sa grande joie, c’était de voir le sourire de la jeune femme lorsqu’il arrivait. Il aurait voulu passer tout le jour là. Mais elle lui avait fait comprendre qu’il ne pouvait l’accaparer. Elle devait gagner sa vie et accueillir tout le monde, être aimable avec tous ses clients.

— Vous paraissez fatigué. Allez donc vous reposer. Couchez-vous à bonne heure, cela vous fera du bien, lui avait-elle dit quelques fois le soir, alors qu’il paraissait vouloir s’éterniser dans le petit restaurant. Presque maternelle.

À regret, il s’en allait chez lui, s’enfermait dans son étroite petite chambre et pensait à elle.

Son bonheur dura six mois.

Depuis quelque temps, il toussait davantage et son teint était terreux. Avec cela, il se sentait bien faible.

À plusieurs reprises, il avait remarqué au restaurant un conducteur de tramways qui causait gaiement avec la jeune veuve. Comme elle le lui avait dit, elle devait être aimable avec tout le monde, mais tout de même, lorsqu’il arrivait et les voyait conversant et se souriant de chaque côté du comptoir. Tout P’tit se sentait malheureux.

Puis, un soir, lorsqu’il arriva, il aperçut dans la vitrine de l’établissement un écriteau : Restaurant à vendre.

À la lecture de ces trois mots, il fut tout bouleversé. Il entra. Elle était là et lui sourit, mais son sourire était plus froid, plus réservé, plus distant que d’ordinaire. Tout de suite, il vit que ce n’était plus comme auparavant, ce n’était plus la même chose.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous partez ? interrogea-t-il d’un ton inquiet.

— Mais oui, le commerce ne va pas. Alors, je me marie, répondit-elle d’un ton satisfait.

Peut-être comprit-elle qu’elle avait été cruelle en parlant ainsi, mais elle ne pouvait cacher son contentement.

— Avec votre conducteur de tramways ?

— Bien, il n’est pas encore à moi, riposta-t-elle, mais nous devons nous marier dans un mois.

Tout P’tit eut froid et toussa. La joie qu’il connaissait depuis six mois disparaissait brusquement. Une détresse sans nom pesait sur lui. Il sortit presqu’aussitôt.

— I tousse ben vot’garçon, Mme Prouvé. On l’entend souvent. A-t-il le rhume ou est-il consomptif ?

Face à face sur le trottoir, tenant à deux mains le manche de leur balai, la voisine et la mère de Tout P’tit, les bras nus, les seins en avant et les fesses rebondissantes, causaient un moment comme elles avaient accoutumé de faire pendant que le nuage de poussière qu’elles avaient soulevé, allait disparaissant.

— Oui, il tousse pas mal. Pis, il est toujours faible, mais c’est pas l’travail qu’il fait qui l’affaiblit. Il a jamais rien fait.

— Est-ce qu’il se soigne ? Est-ce qu’il prend des remèdes ?

— Non, mais c’est une idée. J’vas aller avec lui voir le docteur.

Tout P’tit toussait toujours. Il se reposait dans son étroite cellule éclairée par une demi-fenêtre, dans laquelle le soleil pénétrait pendant une demi-heure, le matin.

Alors, un jour, son ménage terminé, Mme Prouvé s’en alla avec son fils consulter un médecin. C’était un homme de soixante ans environ, à la tête ronde avec des yeux bleus pâles et une moustache grise. Très simple et brave homme.

En apercevant ce grand corps sans ressorts, cette figure grise à force d’être pâle, et maigre, décharné, le diagnostic du médecin se trouva fait.

— Il est pas fort, docteur, pis il tousse, déclara la mère. Il a toujours été faible et avec ça, pas d’appétit.

— Je vais l’examiner, fit le praticien.

— Ce qu’il lui faudrait, déclara-t-il après l’avoir ausculté, après avoir écouté son souffle, après l’avoir fait respirer fortement, ce serait d’aller passer quelque temps dans les Laurentides. C’est l’air des montagnes qu’il lui faut à ce garçon, puis un régime fortifiant, des viandes saignantes. Je vais prescrire un tonique, mais c’est un séjour à Sainte Agathe ou dans les environs qui lui fera le plus de bien.

En retournant, ils achetèrent le tonique, un remède français.

— Pis, qu’est’ce que t’en penses d’aller dans les montagnes ? demanda la mère d’un ton ironique.

Mais Tout P’tit était démoralisé, l’âme en détresse et très faible. Les montagnes ? À quoi bon ? Pourquoi s’en aller au loin ? Tout ce qu’il voulait Tout P’tit, c’était d’être tranquille et, comme un chien blessé, lécher sa plaie en silence, dans un coin. Il retourna dans son étroite petite chambre où le soleil lui disait un bref bonjour le matin puis disparaissait. Maintenant, il avait de fortes quintes de toux. Lorsqu’il s’arrêtait, il était rendu à bout de souffle. Et il crachait le sang.

Passant un jour devant la demeure de son malade, le médecin s’avisa d’entrer pour s’informer de son état. La mère finissait justement de faire son ménage.

Toutes les chaises étaient à leur place, pas un grain de poussière sur les meubles, pas un torchon qui traînait, et les planchers d’une propreté irréprochable. C’était une maison bien propre, bien tenue. Tout P’tit était assis dans une berceuse dans sa chambre. Dans l’ombre, sa figure avait un aspect cadavérique. D’un coup d’œil, le médecin comprit qu’il n’y avait rien à faire. Son malade était condamné. Tuberculose très avancée.

— Mais il faudrait qu’il occupe une autre chambre que celle-ci au moins, fit le médecin. Ici, il n’a ni air ni soleil. Faudrait le loger ailleurs.

Après quelques questions, il s’en allait. Il partait un peu démoralisé lui-même, car c’était un médecin qui tenait à guérir ses malades, du moins à les prolonger et il se sentait triste lorsque ses conseils étaient négligés. La figure soucieuse, il traversait le long couloir suivi de la mère. Devant une porte fermée, à l’avant de la maison, il s’arrêta un moment.

— Cette chambre, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

— Ça, répondit d’une voix respectueuse Mme Prouvé, c’est le salon.

Alors, le médecin poussa la porte et entra. C’était très sombre, comme dans une chambre mortuaire, mais il avança quand même. Il écarta les rideaux, ouvrit les volets et le chaud soleil d’août entra à flots, inondant la pièce de lumière.

— Mais, madame, fit le médecin d’un ton de reproche, c’est ici qu’il devrait passer ses jours votre grand garçon. Ici, au moins, il aurait de l’air, de la lumière. Vous devriez transporter son lit ici.

— Faudrait qu’il couche dans le salon ! s’exclama d’un ton consterné Mme Prouvé.

— Mais, madame, on dirait une pièce faite spécialement pour remettre un malade en bonne santé. C’est épatant, disait le médecin en tournant à droite et à gauche et en goûtant tout le bien-être de cette vaste chambre ensoleillée. Vous rappelez-vous, madame. continua-t-il, d’avoir lu dans l’Évangile la parabole de celui qui, ayant reçu un trésor, l’enterra par crainte des voleurs ? Eh bien, en fermant cette pièce pour mettre vos meubles à l’abri du soleil qui peut les déteindre, vous enterrez votre trésor. Faites le fructifier. Ouvrez votre salon et mettez-y votre fils malade.

Ce vieux médecin était un philosophe et il avait glané la sagesse dans Socrate, Confucius, Jésus, le bonhomme Lafontaine, Omar Khayyam et autres et il aimait citer leurs préceptes, leur enseignement.

— La santé, continua-t-il, ça ne s’achète pas en flacons ni dans des boîtes de poudre ou de pilules. Ces remèdes peuvent aider la nature, mais l’air, le soleil, les aliments fortifiants, une vie régulière, c’est ce qu’il y a de meilleur.

Debout à côté de la table, Mme Prouvé l’écoutait et, machinalement, pendant qu’il parlait, essuyait du coin de son tablier carreauté une tache invisible sur la planche d’acajou. Puis, du bout de son index humecté sur la langue, elle frottait lentement le bois, pour faire disparaître la tache imaginaire.

— Vous comprenez, sans air, sans soleil, dans sa cellule, là-bas, il n’a aucune chance de s’améliorer.

Alors, Mme Prouvé alla chercher une vieille berceuse dans sa cuisine, l’apporta dans le salon et, appelant son fils, le fit asseoir dessus.

— Je voudrais bien avoir une chambre comme celle-ci, ajouta le médecin. Je me croirais au ciel.

Sur cette réflexion, il sortit.

Lorsqu’elle l’entendit descendre l’escalier, Mme Prouvé referma partiellement les volets et ramena les rideaux à leur place, car autrement, se disait-elle, les tapis, les portières et le papier peint des murs perdraient leurs couleurs.

Tout P’tit demeurait assis, silencieux. Il se sentait malade, mais il n’avait aucune envie de guérir puisque la veuve du restaurant épouserait le conducteur de tramways. Le lendemain, il resta dans sa chambre. Il n’était pas tenté de retourner au salon. Sa mère ne fit aucune insistance pour l’y ramener. Elle referma soigneusement la porte. De nouveau, l’ombre régna dans la pièce.

Le lendemain, Mme Prouvé et sa voisine, toutes deux balai en mains, se retrouvaient sur le trottoir.

— Le docteur est v’nu voir vot garçon, Mme Prouvé ?

— Oui, il est venu, mais c’est quasiment comme s’il était pas venu. J’pense bien qu’il connait pas grand’chose ce docteur-là. Il jase, il jase, puis, il raconte des histoires de l’ancien temps et il dit que les remèdes ça vaut rien. Qu’est-ce que vous pensez de ça ? Si les remèdes ça valait rien, pensez-vous qu’il y aurait de grosses pharmacies à tous les coins de rues ? Moé, des remèdes j’en prends pas, j’suis pas malade, mais j’sais bien qu’c’est bon. Pis, il s’imagine que si Tout P’tit passait ses journées assis dans le salon, au lieu d’être dans sa chambre, il guérirait. Pensez-vous que ça a du bon sens ?

— Oui, ça m’a l’air d’être un toqué ce docteur-là. Pis, il s’habille pas comme les autres, hein ? Il a un vieil habit, pis un chapeau à la mode d’il y a cinq ans. I charge-t-il cher ?

— Il prend deux piastres par visite.

— C’est pas cher comme les autres, mais s’il donne pas de remèdes, c’est encore trop cher. Tenez, ma belle-sœur, elle a été malade pendant dix-huit mois. Ben, vous m’croirez si vous voulez, mais après qu’elle a été enterrée, i avait une pleine armoire de fioles pis de boîtes de remèdes. Elle est morte, mais c’est pas d’la faute du docteur.

— Ben, le nôtre n’est pas comme ça.

— C’est curieux, vous il n’y a pas une personne en santé comme vous, tandis que vot garçon est toujours malade. Y en a-t-il des consomptifs dans vot famille ?

— Non, mais deux des sœurs de mon mari et sa mère sont mortes de consomption.

L’on était à la mi-septembre. L’état de Tout P’tit empira. La nuit, il dormait mal et il avait des sueurs froides qui mouillaient ses draps. Il eut plusieurs hémorragies. Alarmée, sa mère retourna voir le médecin.

— Il n’est pas allé dans les Laurentides ? demanda le praticien.

— Non, il veut pas y aller, répondit la mère.

— Si vous voulez le prolonger, il faudrait absolument, comme je vous l’ai déjà dit qu’il aille passer quelque temps dans les montagnes.

On l’envoya alors, dans un camp, à Valmorin. Les feuilles commençaient déjà à rougir et la grande féerie de l’automne approchait. Mais le temps qui était au beau depuis quinze jours changea, et la pluie commença à tomber. Il plut toute la soirée de l’arrivée de Tout P’tit, toute la nuit, toute la journée le lendemain et trois jours durant. Assis dans le solarium sans soleil, Tout P’tit regardait la pluie qui tombait interminablement et qui ruisselait sur le lac pendant que le vent arrachait les feuilles jaunies et les jetait dans l’eau où le courant les emportait.

Tout P’tit se sentait glacé dans tout son être. Puis, il se sentait seul, effroyablement seul. Il n’aspirait qu’à une chose, retourner chez lui, dormir dans sa chambre…

Lorsque la pluie eut cessé, il se fit conduire à la gare et retourna à la ville.

À tout moment, il avait de fortes quintes de toux. Plusieurs jours de suite, il eut des hémorragies.

De nouveau, le médecin fut appelé. Lorsqu’il arriva, Mme Prouvé aidée d’une femme de journée faisait son grand ménage. Tous les meubles étaient déplacés afin de balayer, laver, essuyer. L’aide de Mme Prouvé lavait les vitres des fenêtres. Il y en avait toujours une d’ouverte et le vend froid d’automne entrait dans la maison. L’on sentait des courants d’air glacé et humide. Il régnait là une atmosphère extrêmement désagréable.

Le médecin fut choqué de cela.

— Mais madame, dit-il, votre fils se meurt. Il me semble que vous pourriez bien attendre un peu pour faire ce travail.

— Mais docteur, répondit-elle. C’est le grand ménage d’octobre. Quatre fois par année, je fais le nettoyage général de la maison. Moi, je ne peux pas vivre dans la saleté.

Ah certes, elle était propre cette femme ! Du moment que les meubles étaient reluisants, que les peintures des murs étaient sans une tache, que les planchers étaient bien nets, tout était pour le mieux. Elle était propre, propre avant tout. Elle voulait la perfection dans la propreté. Devant son impuissance totale, le médecin sortit, s’en alla.

Après une dernière hémorragie, Tout P’tit mourut.

Alors, sa mère ouvrit la porte du Salon. Il y passa trois grandes journées, dans un beau cercueil. Puis, on le conduisit au cimetière…