Visages de la vie et de la mort/Un homme heureux

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Édition Privée (p. 179-195).


UN HOMME HEUREUX



RENE Rabotte avait commencé à gagner sa vie à l’âge de quatorze ans. Il était entré comme commissionnaire à l’épicerie Péladeau. Afin de se donner une apparence plus âgée, il avait échangé la culotte pour le pantalon. René était le dernier garçon d’une famille de six enfants. Après lui, il y avait une fille, Martine. Son père était maçon. Comme tous les gens de son métier, il ne travaillait pas régulièrement. Lorsqu’il était employé, l’on vivait très bien dans la famille Rabotte. Lorsqu’il chômait, l’on s’endettait et l’on vivait moins bien. Dans les bonnes périodes le père Rabotte donnait parfois le dimanche une pièce de dix ou de vingt-cinq sous à l’un des enfants.

— Tiens, disait-il, vas t’acheter quelque chose.

Et le jeune courait à un petit restaurant et revenait avec un cornet de crème glacée ou des bonbons. Jamais il ne leur dit : Tiens, mets ça de côté et quand tu auras une piastre, tu la porteras à la banque. La famille Rabotte ignorait ce que c’est qu’un compte de banque.

À cette époque, il y avait plusieurs mois que le père était sans ouvrage. Anatole, l’aîné des garçons, apprenait le métier de barbier et gagnait juste assez pour s’habiller, Trefflé était placier dans un cinéma à un salaire nominal, Léon accrochait quelques piastres à jouer au baseball pour le club du restaurant Aux Éclairs, et Clément se cherchait vainement une place. Quant à René, il avait encore deux ans pour finir son cours à l’école, mais cela ne le tentait pas de se rendre jusqu’au bout. Il était fatigué d’étudier. Lorsqu’il annonça à sa famille qu’il allait entrer à l’épicerie Péladeau, personne ne fit d’objections. Au contraire, les parents furent enchantés. René commença à travailler à trois piastres par semaine. Naturellement, parce qu’il était le plus jeune, on lui arracha son argent pour vivre.

René passa dix ans dans cette épicerie puis elle fut vendue et il dut partir. À ce moment-là, il gagnait quatorze piastres par semaine. Maintenant, il était un homme, ayant tout près de vingt-quatre ans. Pendant ces années, la famille s’était éparpillée. Le père et la mère étaient morts et les enfants avaient pris chacun leur bord. Aucun n’était en train de faire fortune. Presque tous menaient une existence précaire. Parfois, ils se rencontraient par hasard, mais chaque jour de l’an les voyait réunis, pour quelques heures, chez l’oncle Placide, un malin dénué de scrupules qui, au moyen de manœuvres plus ou moins honnêtes, avait réussi à devenir propriétaire d’une maison de trois logis.

Au sortir de chez Péladeau, René chôma pendant deux mois, puis il entra à l’épicerie Bougie, mais là, il ne recevait que douze piastres. Au bout d’un an cependant, il avait repris son ancien salaire. Il gagnait quatorze piastres par semaine. À trente ans, alors qu’il était arrivé à obtenir vingt-deux piastres, il se maria. Il épousa une veuve de vingt-sept ans. Ce qui l’avait décidé, c’est qu’elle lui avait déclaré qu’elle ne pourrait avoir d’enfants ayant dû subir une opération. Ainsi, pas de lourdes charges à soutenir. Une vie facile. En se mariant, il se loua un petit logis de quatre pièces qu’il meubla à crédit. Puis voilà que le père Bougie prit l’un de ses neveux avec lui pour lui succéder un jour. Rabotte se trouva de nouveau sans place. Et pas d’économies. Ce fut une dure passe. Les propriétaires des meubles n’étant pas payés, vidèrent la maison. Toutefois, sa femme trouva à s’employer dans un restaurant et l’on put vivre. Quatre mois s’écoulèrent, puis René entra à l’épicerie Lareau. En lui-même, il reconnaissait que c’était dur de se remettre au travail. Quand on a pris l’habitude de se lever à neuf ou dix heures, de flâner dans son lit, d’aller où l’on veut, c’est pénible de s’atteler de nouveau à une besogne régulière, de s’arracher des draps à six heures au son hostile du réveille-matin, de balayer le magasin, de grimper des escaliers avec de lourds paniers de provisions, de se hâter vers midi porter des boîtes de soupe que les ménagères attendent avec impatience pour le dîner de leur mari, de ne jamais arrêter et cela, pour un petit salaire.

Souvent, dans ses courses rues St-Hubert ou Cherrier, il voyait des rentiers qui, le matin, l’été, s’installaient confortablement dans un fauteuil en avant de leur maison, le dos appuyé au mur et passaient là la journée à fumer la pipe ou le cigare en digérant paisiblement ou en causant avec un voisin aussi fortuné. Pas de travail, pas de préoccupations. Dormir, manger, se reposer, laisser couler les heures. Dire qu’il y a des chanceux qui peuvent vivre cette vie-là ! Puis, penser qu’il y en a qui pourraient mener une belle existence, s’offrir des distractions, se payer de l’agrément et qui au lieu de cela, se donnent un mal de chien. N’est-ce pas stupide ? Ainsi, M. Aurélier, son propriétaire, il travaillait à un bon salaire dans une compagnie d’assurance. Mais ce n’était pas assez et le soir, il faisait chez lui des travaux de comptabilité pour des commerçants des environs. Cela pour ajouter à son revenu. Et sa femme travaillait dans un salon de coiffure. Ils s’étaient acheté une maison de six logements les Aurélier et ils voulaient la payer. Bien sûr que c’étaient des ambitieux ces gens-là. Et ils ménageaient, ils ménageaient furieusement pour payer les intérêts, les taxes, les assurances, les réparations, et les paiements lorsqu’ils devenaient dus. Dire que lui, Aurélier, au lieu de s’en aller se reposer pendant quinze jours au bord d’un lac dans les Laurentides, il passait le temps de ses vacances à peinturer sa maison, à refaire la clôture de sa cour ou à remplacer l’escalier extérieur qui avait fait son temps. Est-ce qu’il n’aurait pas pu faire exécuter ces travaux par un peintre ou un charpentier-menuisier ? Est-ce qu’il ne faut pas que tout le monde vive ? Qu’est-ce qui arriverait si l’on faisait toujours tout le travail soi-même ? si l’on n’employait jamais personne ? Lui, René Rabotte, il ne gagnait pas gros et il travaillait dur, mais il tâchait de vivre comme le monde. Le dimanche et parfois le soir, lui et sa femme allaient au cinéma, ils allaient voir des amis et les recevaient, puis, au mois d’août, ils partaient pour le Lac Tremblant ou Shawbridge et, pendant deux semaines, ils se baignaient, ils se reposaient, ils dansaient et se distrayaient. Invariablement, alors, l’on était en retard pour le loyer, mais Rabotte n’était pas embarrassé pour si peu. Le propriétaire, il pouvait attendre. Ces Aurélier, ces gens qui travaillaient et ne dépensaient rien, ils étaient bien pressés de réclamer leur dû pensait Rabotte. Mais l’argent lui, ne se hâte pas d’arriver et il faut attendre de l’avoir pour payer. Alors, lorsqu’Aurélier lui demandait son terme, Rabotte répondait :

— Vous comprenez, j’ai pris mes vacances. Ça m’a cassé. Les billets de chemin de fer, la pension, les habits, les costumes de bain, les petites dépenses, ça monte vite. Prenez patience, je vous paierai le mois prochain. Puis vous devez pas avoir besoin d’argent, vous, vous êtes riche.

Puis, une fois qu’on est en retard pour un mois de loyer, pourquoi se priver de tout pour s’acquitter ? Alors, souvent, l’on était deux et même trois mois en retard.

Parfois, Aurélier avait la mine inquiète, anxieuse.

— Il se fatigue trop à travailler, cet ambitieux-là, disait Rabotte à sa femme.

Maintenant, les affaires allaient mal. Les maisons de commerce, les magasins, les manufactures, les usines diminuaient leur personnel, baissaient les salaires. Même, nombre d’établissements fermaient leurs portes. Décidément les perspectives étaient sombres. Des milliers et des milliers de gens étaient sans travail, sans ressource aucune. Partout, c’était la même chose. De toute nécessité, les autorités durent intervenir pour protéger les malheureux, les indigents. On leur alloua des secours et, naturellement, les taxes furent augmentées. En l’espace de quatre mois, le salaire de Rabotte fut diminué deux fois. Aurélier, vit aussi ses appointements considérablement rognés. Deux de ses locataires, deux ouvriers, furent congédiés, devinrent chômeurs. Aurélier avait une figure fort soucieuse. Depuis le commencement de la crise, sa femme avait cessé de travailler, le salon de coiffure qui l’employait n’ayant plus besoin de ses services.

Puis, un samedi soir, le patron de l’épicerie Lareau annonça à Rabotte qu’il ne pouvait plus le garder. Il était incapable de payer plus longtemps le salaire d’un commis. Sans position et pas d’économies. C’était l’hiver. Immédiatement, René se rendit au bureau de secours et donna son nom.

Aurélier avait maintenant trois locataires sans travail, qui ne lui payaient aucun loyer, mais la ville lui réclamait des surtaxes pour nourrir ces gens.

Chaque semaine, Rabotte allait chercher ses bons de secours et il les échangeait à l’épicerie pour des provisions, du combustible, de la bière, des cigarettes. Puis, les choses changèrent. Au lieu de bons, les chômeurs reçurent des chèques. Des bons, c’était humiliant. C’était pénible d’aller les chercher et plus pénible encore de les échanger. Les marchands n’avaient aucune considération pour vous, disaient les bénéficiaires. Ils semblaient vous obliger en les acceptant, vous faire la charité. Avec les chèques, c’était autre chose. L’on achetait avec son argent et tout le monde était égal.

Un jour d’automne, alors que son locataire lui devait cinq mois de loyer, Aurélier rencontrant Rabotte qui sortait lui demanda :

— Dites-donc, monsieur Rabotte, vous ne pourriez pas me poser mon tuyau de poêle ?

— Ben, j’vas vous dire, répondit Rabotte d’un ton indifférent, ça fait longtemps que j’ai pas travaillé et j’ai perdu le tour. Vous auriez plus de chance de prendre quelqu’un dans cette ligne-là.

Et allumant une cigarette, Rabotte s’éloigna de l’allure d’un homme qui n’a pas à se hâter pour gagner sa vie.

— Tu ne devinerais jamais ce qu’Aurélier m’a demandé ce matin, dit-il à sa femme lorsqu’il rentra le midi.

— Comment veux-tu que je devine ? Il a des idées tellement baroques.

— Eh ben, il m’a demandé de poser son tuyau de poêle. Hein, pourquoi se gêner ? Non, mais ces gens-là ça s’imagine que parce qu’on est chômeurs, ils vont nous faire laver leurs planchers. Ils ne doutent de rien.

— Qu’est-ce que tu as répondu ?

— J’ai répondu qu’il en engage un autre.

— T’as ben fait. Mais, sais-tu ce qu’il va faire ? Il va le poser lui-même ce soir avec sa femme. Il est ben trop avare pour demander un plombier.

Au cours de l’hiver, un matin qu’il faisait grand froid, et qu’un vent cinglant soulevait la neige et la faisait tourbillonner au-dessus des maisons et dans les ruelles, Rabotte se heurta en arrivant au bureau de secours à une vieille femme de soixante-cinq à soixante-huit ans qui sortait de là et qui descendait les degrés de l’escalier. Coiffée d’un méchant feutre déformé d’où s’échappaient des mèches de cheveux blancs, elle était toute frêle, maigre, pitoyable. Son pauvre corps était enveloppé d’un mince manteau marron garni d’une fourrure déteinte, jaunie, pelée, d’un léger manteau d’automne à travers lequel passait la bise mordante.

— Qu’est-ce que vous pensez de ça ? dit-elle en l’abordant, comme ils se croisaient. Ils refusent de me venir en aide. Ils disent que je suis trop vieille. Je n’ai pas un sou et je suis seule. J’ai un fils, mais ça fait quinze ans que je suis sans nouvelles de lui. Je ne sais où il est, j’ignore même s’il est vivant ou mort. Pour dire la vérité, je connais des gens qui ne me laisseront pas mourir de faim, qui me donneront bien à manger de temps à autre, mais il me faut payer ma chambre. Je dors dans un petit réduit grand comme une table, sans fenêtre, une place pour un chien, mais il me faut payer une piastre par semaine pour ce gîte. Chaque samedi, il faut que je paie, autrement on me mettrait à la porte.

Rabotte considérait la vieille avec une calme indifférence. Elle poursuivit :

— J’ai été institutrice et j’ai bien travaillé, mais aujourd’hui, je suis sans ressources. Oui, autrefois, le dimanche, en plus de mes cours, j’avais une classe de catéchisme. Je me suis dépensée. Qu’est-ce que cela m’a donné ? Rien. Dans les siècles passés, un corbeau apportait chaque matin un pain à saint Jérôme et à d’autres anachorètes du désert.

— Ça, c’est pas de not’temps, remarqua Rabotte qui ajouta en lui-même : Elle est un peu braque.

Sans paraître remarquer son interruption, l’étrangère continua :

— Moi, je dois mendier de porte en porte. Aujourd’hui, les pouvoirs publics nourrissent la masse des indigents, mais quelques-uns qui le méritent le plus, qui en ont le plus besoin sont exclus du secours. À ceux-là, on leur refuse assistance. Ni Dieu ni les hommes ne viennent à leur aide. Ah, j’ai bien prié ! J’ai mis ma confiance en Dieu, mais je me demande s’il nous entend. Il n’a pas l’air de s’occuper de moi. Ah, c’est bien dur de prier et de ne pas être exaucé ! Je me demande parfois si Dieu se soucie de nos misères, s’il s’occupe de nous. On dirait que lui aussi a ses préférés. Puis, le ciel c’est loin, bien loin. Peut-être qu’il ne nous voit pas.

Et fouettée par la bise qui mordait sa pauvre chair à travers ses minces vêtements, glacée jusqu’aux os, abattue, découragée, chevrotante, lamentable, la vieille femme à cheveux blancs, enveloppée de son misérable manteau marron, descendit les derniers degrés de l’escalier et s’éloigna sur la route où le vent qui emportait la neige en tourbillons secouait aussi cette loque humaine.

Parce que son cœur débordait de souffrance et de désespoir, la passante avait raconté sa détresse à un étranger, puis elle était repartie.

Quant à Rabotte, après avoir écouté les doléances de la pauvresse, il entra au bureau de secours, retira son chèque hebdomadaire et retourna à la maison. Il venait à peine d’entrer chez lui, qu’on sonna à sa porte. C’était Aurélier.

— Écoutez, monsieur Rabotte, fit’il d’un ton grave, j’ai absolument besoin d’argent. Je vous ai attendu aussi longtemps que j’ai pu, je vous ai gardé sans vous ennuyer. Vous me devez plus de dix mois de loyer et maintenant, j’ai des paiements à faire et il me faut de l’argent.

— De l’argent ! de l’argent ! s’exclama Rabotte d’un ton étonné. Mais où voulez-vous que j’en prenne de l’argent ? Je retire juste assez pour ne pas crever de faim.

Puis il tira une longue bouffée de sa cigarette et, en gonflant les joues, rejeta la fumée à la figure d’Aurélier, devant lui.

Alors, ce dernier sortit et, d’un pas lourd, redescendit l’escalier.

Rabotte dormit une partie de l’après-midi. Vers les six heures, alors qu’il allait se mettre à table pour souper, il entendit des cris aigus, de perçants cris de femme. Puis, presqu’aussitôt, l’on sonna violemment à sa porte. Il alla ouvrir.

— Venez vite, mon mari est mort !

C’était Mme Aurélier, son chapeau sur la tête et encore enveloppée de son manteau. Elle avait la figure toute bouleversée et paraissait très excitée.

— Il s’est empoisonné avec le gaz du poêle de cuisine, ajouta-t-elle.

Rabotte, sa femme et Mme Aurélier descendirent l’escalier à la course et pénétrèrent dans la maison où l’on respirait une odeur mortelle. Là, dans la cuisine, assis sur une berceuse, la tête penchée de côté et reposant sur la table, tout près du poêle d’où le gaz s’échappait en sifflant, était Aurélier, mort. Précipitamment, Rabotte ferma la clef, arrêtant l’échappement, puis ouvrit en hâte la porte et la fenêtre afin que l’air empoisonné put s’échapper de la pièce.

En homme d’ordre, méticuleux, Aurélier avait vidé ses poches et en avait placé le contenu sur un journal près de lui. L’on voyait là sa montre, son trousseau de clefs, un stylo, quelques pièces de monnaie, un canif, deux billets de tramways et un briquet.

La femme d’Aurélier pleurait et se lamentait.

— Appelez le docteur ! faites venir le docteur ! criait-elle.

Rabotte courut au téléphone.

— Je suis sortie cet après-midi, disait au milieu de ses larmes la femme à sa voisine, puis quand je suis revenue pour le souper, je l’ai trouvé ici, la clef du poêle grande ouverte. L’hypothèque sur la maison est due depuis hier et il n’a pas pu la renouveler. S’il avait pu donner un acompte de cinq cents piastres, ça aurait été possible, mais sans versement on ne voulait rien entendre. Alors, quand il a réalisé qu’il perdait tout ce qu’il avait, il a préféré mourir que de voir la catastrophe.

Après l’inutile visite du médecin, le cadavre d’Aurélier fut transporté à la morgue.

Les doléances de la vieille, le suicide d’Aurélier, ce n’était pas ça qui pouvait troubler la quiétude de René Rabotte. Il prenait ses trois repas par jour, il fumait de nombreuses cigarettes, le soir il jouait aux cartes avec sa femme ou avec des amis, il dormait tout son saoul, chaque lundi, il retirait son chèque et il n’avait pas à peiner ni à se morfondre. Même, il ne travaillerait jamais plus. Un jour, sa femme lui avait dit :

— Sais-tu, il ne me reste plus de torchons pour essuyer la vaisselle.

Alors, avec un sourire réjoui, avec une expression de contentement et de satisfaction sur la figure, il lui avait répondu :

— Ben, tu sais, tu peux prendre mes tabliers et les couper. Ben certain que je ne m’en servirai plus.

La vie était belle.

Les propriétaires vivaient dans l’appréhension de nouvelles taxes, les négociants voyaient se dresser le spectre menaçant de la faillite. Lui, il n’avait pas à se préoccuper de cela. Il était à l’abri de ces inquiétudes. Et ceux qui, de découragement se suicidaient, bien, il n’avait pas de pitié pour eux. Des gens qui avaient voulu devenir riches et qui avaient manqué leur coup. Tant pis pour eux.

Évidemment, à l’heure actuelle, l’allocation aux chômeurs était maigre, mais en s’unissant, en réclamant, bien certain qu’on pourrait la faire augmenter. Ce serait seulement justice et l’on serait très heureux.

Les jours et les semaines s’écoulèrent et l’année prit fin. Pendant ces douze mois. René Rabotte avait touché cinquante-deux chèques sans avoir travaillé une heure. Il était content de lui.

L’après-midi du premier janvier, il revêtit ses habits propres afin d’aller, selon sa coutume, rendre visite à l’oncle Placide. Lorsqu’il arriva, ses frères Anatole et Tréfilé ainsi que sa sœur Martine étaient déjà arrivés. L’oncle était un homme robuste, gros, sanguin, la figure fortement colorée, aux cheveux encore presque noirs malgré ses soixante ans. Depuis plus de trente ans, il vivait avec sa maîtresse, Clara Périer, grosse brune aux yeux noirs, très brillants, aux lèvres épaisses. Pour le servir, ce couple avait comme domestique une simple d’esprit à laquelle il ne payait pas de salaire et qu’il habillait de vieilles robes et de vieux manteaux. Tout au commencement de la crise, l’oncle Placide qui ne négligeait aucun moyen d’augmenter ses revenus avait eu une idée. Avec la complicité d’un notaire véreux, il avait transporté sa propriété à sa servante. Il avait fait une vente fictive par laquelle la pauvre fille devenait propriétaire de l’immeuble. Mais, en même temps, il lui avait fait faire un testament aux termes duquel, en reconnaissance des bons procédés de M. Placide Rabotte à son égard, elle le constituait lui et ses ayants droit, comme héritiers. Alors, n’étant plus propriétaire et ne travaillant pas, l’onde Placide s’était mis sous le secours direct. Au nom de sa servante, il retirait les loyers qu’il encaissait. Ainsi, il conservait les revenus de la maison. Il administrait la propriété et avait en plus l’avantage d’émarger au secours direct.

— On serait ben bête de ne pas en profiter comme les autres, disait-il.

Anatole, frère aîné de René, qui avait appris le métier de barbier, était aussi sans travail. En arrivant, il annonça une grande nouvelle.

— Vous savez, je me suis remis avec ma femme.

Il l’avait abandonnée il y avait une dizaine d’années avec ses six enfants pour aller vivre avec une autre qu’il avait rendue mère de trois autres enfants.

— Pis, qu’est-ce que tu fais de ta deuxième ? demanda l’oncle intéressé.

— Je l’ai laissée. Je suis allé voir un avocat et je lui ai demandé si elle pouvait me causer du trouble. Il m’a répondu qu’elle pouvait rien contre moi. Je suis en loi. Alors, je suis allé voir ma femme, pis on s’est remis ensemble. Comme ça, au lieu de retirer du secours pour trois enfants, j’en accroche pour six. Ça fait une différence. Ça paie la bière et les cigarettes.

Martine qui était restée veuve avec huit enfants tenait une pension d’été à Sainte-Rose pour les citadins passant la belle saison à la campagne. Pendant l’année écoulée, les affaires avaient été satisfaisantes.

— Je me suis fait pas loin de huit cents piastres, déclara-t-elle avec orgueil.

À son retour à la ville, elle avait retiré son argent de la banque et l’avait prêté à un notaire, sur billet promissoire.

— Quel notaire ? demanda la grosse Clara.

— Le notaire Martier, un homme ben aimable. C’est un plaisir de faire affaire avec lui.¸

Et elle s’était mise sous le secours direct. Une femme et huit enfants. C’était un revenu.

Tréfflé qui, après avoir été placier dans un cinéma, commis dans une auberge de campagne, racoleur de touristes pour un hôtel de la ville, colporteur d’articles de piété, était marié et avait deux fils de dix-huit et vingt ans. Mais depuis des années il était sans travail. Lui aussi s’était mis sous le secours direct. Ça n’allait pas mal, mais voilà qu’en voulant ajouter au revenu paternellement accordé par la ville, les deux garçons avaient dévalisé un conducteur de taxi après l’avoir assommé. Cela leur avait valu deux ans de pénitencier. Toutefois, leurs noms étaient restés sur la liste des secourus et le père continuait de retirer le subside pour quatre personnes.

La grosse Clara avait préparé une collation. L’on mangeait des sandwiches, des fruits, des gâteaux, des amandes, l’on buvait du café, des liqueurs, de la bière. Puis, Léon, Clément et René arrivèrent à tour de rôle.

Après avoir été joueur de baseball, Clément avait épousé une veuve qui avait quelques milliers de piastres. Naturellement, il avait mangé le bien de sa femme, puis l’argent disparu, celle-ci avait gagné la vie du ménage. Ensuite, elle était morte. Alors, peu après le commencement de la crise, il s’était remarié. Il avait épousé la fille de la maison où il louait une chambre et il avait un enfant de dix-huit mois.

— C’est un commencement. Pis, on va faire baptiser bientôt, dit-il. Comme ça, avec deux enfants, pis moé pis ma femme, ça fera quatre personnes. Avec ce que je vais retirer du secours pour quatre, on pourra vivre à l’aise. Et il était très satisfait.

Quant à Clément, après avoir longtemps cherché, il s’était trouvé une occupation sinon très lucrative, du moins originale et peu fatigante. Il avait formé un attelage de trois chiens et, l’été avec une petite charrette, et l’hiver avec un traîneau, il avait tour à tour annoncé un cabaret, une salle de danse, un restaurant, un journal du dimanche.

Finalement, il avait renoncé à ce métier et s’était mis sous le secours direct.

Eh bien, décidément, ils n’étaient pas à plaindre les Rabotte. L’oncle, les neveux, la nièce, ils savaient tirer leur épingle du jeu, éviter de se donner du mal, ce qui est la grande sagesse moderne. À quoi bon travailler quand on peut vivre à rien faire ? Seuls, les ambitieux, les orgueilleux, ceux qui veulent dominer les autres persistaient à la tâche. Tant pis pour eux s’ils échouaient.

L’on mangeait, l’on buvait, l’on causait quand la cloche sonna. C’était Mlle Rosalba Périer, l’une des nièces de la tante Clara qui arrivait à son tour. C’était une petite personne blonde de trente ans environ, d’apparence gentille et plutôt jolie. Après avoir fait un cours complet au couvent, elle avait suivi pendant un an les classes d’un business college. Après cela, elle s’était mise à travailler, puis ses parents étaient morts. Depuis cinq ans, elle était la secrétaire du gérant d’une grande distillerie. Toujours, elle s’était montrée d’un caractère fort indépendant. Elle gagnait sa vie, agissait à sa guise et demeurait seule dans un appartement qu’elle s’était loué. En elle-même, elle méprisait cette famille de Rabotte, cette race de parasites et de fainéants, mais à cause de sa tante elle n’en laissait rien paraître. Eux se montraient très familiers avec elle. René qui la sentait fière, distante, se mit à la taquiner.

— Ben, à quoi ça te sert ton instruction ? Ça vaut pas grand’chose. Tu travailles, pis tu paies toutes sortes de taxes. Moé, j’sais rien. Nous autres, on est des ignorants, mais la manne nous arrive, elle tombe pour nous. Pis, on n’a pas la peine de travailler. On mange, on fume, on se croise les bras, on joue aux cartes, on dort. Moé, quand j’sus malade, je reste couché et il n’y a pas de patron qui jappe. Quand j’sus ben, je m’promène où ça me plaît. Peux-tu en dire autant ?

Rosalba ne répondit pas. Si elle avait parlé, elle en aurait dit trop long, elle aurait éclaté. Mais elle était dégoûtée, et peu après, elle se leva et repartit.

René comprenait qu’il l’avait piquée. Il n’était pas fâché. Plusieurs fois, il avait tenté de se faire inviter à son appartement, mais elle s’était montrée sourde à toutes ses suggestions.

Puis, ayant bu et mangé, les frères Rabotte, et leur sœur Martine dirent adieu à l’oncle Placide et à la tante Clara et s’en allèrent à leur tour.

René se sentait dans de très heureuses dispositions. Pendant plus de vingt ans, il avait besogné dur pour un petit salaire. Il avait dû subir les reproches de patrons exigeants, écouter les récriminations des ménagères acrimonieuses. Maintenant, il a fini de travailler. Chaque lundi, il va chercher son chèque de secours, il le présente à la banque comme un riche, et le caissier lui compte de beaux billets pour lesquels il n’a pas eu à peiner. Il les compte, les empoche et, heureux, sans soucis, s’en retourne chez lui, s’installe confortablement sur une berceuse et fume des cigarettes. Les heures coulent, paisibles. Doucement, il se laisse vivre. Lui qui avait toujours été maigre, il engraisse, il prend du ventre. Finis les jours où il devait se lever à six heures du matin pour balayer l’épicerie : fini le temps où il devait passer une partie de la journée à aller porter les commandes, courir au soleil, à la pluie, au froid, monter des escaliers. Aujourd’hui, il est rentier, si l’on peut dire. L’été, il s’installe à l’ombre, sur un banc, au parc Lafontaine, et l’hiver, il se tient les pieds au chaud près de la fournaise. C’est comme s’il était dans la Terre promise. Dommage que la crise soit venue si tard.

Et allègre, légèrement bedonnant, délivré de toute inquiétude, il s’en va chez lui, à la maison du repos, convaincu que la Bienheureuse Dépression durera toujours.