Visite à la grotte d’Antiparos

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VISITE À LA GROTTE D’ANTIPAROS,

PAR M. E. A. SPOLL.
1859. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.


Le 2 juillet 1859, nous étions en avaries à l’île de Paros. Nous résolûmes, le docteur et moi, de mettre à profit cette relâche forcée pour aller visiter Antiparos, curieux de connaître par nous-mêmes la grotte fameuse qu’ont décrite Tournefort et le comte Choiseul-Gouffier.

Nous partîmes escortés d’excellents guides que nous devions à la complaisance de M. de Condilly, notre agent consulaire à Paros, et de quelques hommes du bord porteurs d’échelles, de pieux, de cordes et de torches de résine. Une embarcation indigène nous attendait pour traverser le canal étroit qui sépare les deux îles, large d’un mille au plus.

La mer était calme, et, si ce n’est un courant très-rapide qui menaçait à chaque instant de vaincre la vigueur de biceps de nos rameurs pour nous jeter sur Strongilo ou Despotico (Charybde et Scylla de cette miniature de détroit), nous arrivâmes sans encombre à l’île d’Antiparos, connue sous le nom d’Olearos et Oliaros par Strabon et Pline.

Il paraît à peu près certain que ces deux auteurs qui, plaçant Olearos au nombre des Cyclades, n’en parlent que pour mémoire, étaient ignorants des richesses naturelles qu’elle renferme ; Pline surtout n’eût pas manqué cette occasion de déployer les magnificences de son style. Quant à Strabon, il était stoïcien « et n’aimait guère, disait-il, les subtiles recherches d’Aristote ; » néanmoins, j’ai plus d’une fois dans le cours de mes voyages, eu l’occasion de vérifier ses assertions géographiques, et je ne doute pas, s’il en avait eu connaissance, qu’il n’eût au moins mentionné la grotte d’Olearos. Le lecteur verra plus loin dans quel but j’insiste à ce sujet.


L’île d’Antiparos, qui appartenait aux Vénitiens, tomba au pouvoir des Turcs en 1714, après la prise de Néapolis de Roumélie (Nauplie), ainsi que le témoigne un passage de l’histoire de Venise par l’abbé Laugier. Aujourd’hui elle fait partie du royaume de Grèce.

C’est du reste une pauvre possession qu’un écueil de vingt-six kilomètres de tour, inutile comme position militaire, et qui produit à peine assez d’orge pour nourrir quelques centaines de misérables composant sa population. Cependant je dois avouer pour être juste que, dans l’espace d’une demi-heure que nous mîmes à nous rendre du rivage à l’entrée de la grotte, la vue de force lapins et pigeons sauvages nous fit regretter plus d’une fois les fusils que nous avions laissés à bord.

Des bouquets de cèdres et de cyprès semés çà et là dans de vastes clairières couvertes de thym odoriférant, des câpriers en fleurs se déroulant en pittoresques festons sur les rochers, sont à peu près les seuls végétaux importants de l’île, sans oublier cependant le lentisque, plante commune aux îles de l’Archipel, dont on tire le raki ou mastic, liqueur incolore qui blanchit au contact de l’eau, et prend. les teintes de l’opale. Ce mélange rafraîchissant et apéritif est l’absinthe orientale ; pris en quantité copieuse, il produit une ivresse que ne dédaignent pas, dit-on, les sectateurs de Mahomet.

Obligés pour visiter le village d’allonger notre route, nous ne jugeâmes pas à propos d’en troubler les paisibles habitants et nous nous contentâmes de jeter de loin un regard de commisération sur cet amas de pauvres cabanes et sa petite crique, bonne tout au plus à renfermer quelques tartanes égarées ; puis, à grands pas, nous nous dirigeâmes vers le but de notre excursion.

L’entrée de la grotte, à laquelle nous arrivâmes vers onze heures du matin, est une caverne assez spacieuse, soutenue par des piliers de rocher, ouvrage de la nature, et couverte de câpriers et de plantes grimpantes qui s’enroulent avec grâce à son couronnement. À droite est une petite masure fort ancienne, ruinée et sans toiture ; au fond se trouve une plaque de marbre blanc avec une croix en relief, le tout en fort mauvais état ; un peu plus loin à gauche, sur un gros pilier masquant le trou béant qui sert à descendre dans la grotte, se lit ou plutôt ne se lit plus une inscription grecque à peu près effacée et que Tournefort prétend avoir complétée grâce à l’obligeance d’un bourgeois de la localité.

Voici cette inscription telle que la donne notre devancier :

ΕΠΙ
ΚΡΙΔΕΗΛΘΟΝ
ΟΙΔΕΝΑθΟΝ
ΜΕΝΑΝΔΡΟΣ
ΣΟΧΑΡΜΟΣ
ΜΕΝΕΚΑΤΗΣ
ΑΝΤΙΠΑΤΡΟΣ
ΙΠΠΟΜΕΔΟΝ
ΑΠΙΣΤΕΑΣ
ΦΙΑΕΑΣ
ΓΟΡΓΟΣ
ΔΙΟΓΕΝΗΣ
ΦΙΑΟΚΡΑΤΗΣ
ΟΝΕΣΙΜΟΣ

« Sous la magistrature de Criton, vinrent en ce lieu : Ménandre, Socharme, Ménécate, Antipater, Ippomédon, Aristée, Philéas, Gorgon, Diogène, Philocrate, Onésime. »

Tournefort rapporte ensuite comme une tradition accréditée dans le pays, que cette inscription servait à rappeler l’arrivée dans l’île des conspirateurs, qui, ayant échoué dans une tentative contre la vie d’Alexandre le Grand, vinrent se réfugier dans la grotte ; cependant le célèbre botaniste déclare n’accepter cette version que sous bénéfice d’inventaire, et je le loue fort de cette réserve.

En effet, bien que le nom d’Antipater ait pu contribuer à propager l’erreur, il paraît probable que cette inscription n’a jamais eu d’autre but que de rappeler les noms de ceux qui les premiers, peut-être, osèrent explorer cette grotte. Quant aux prétendus assassins d’Alexandre, je leur accorde encore assez de bon sens pour n’avoir pas été inscrire leurs noms justement à l’entrée de leur refuge.

J’étais en train déjà de donner les ordres nécessaires à notre descente, lorsque le docteur, chef de l’expédition, interposa son autorité-pour que le déjeuner précédât cette opération. Nos estomacs étant tombés d’accord, nous pénétrâmes dans la masure en ruines, et grâce à nos marins, gens experts en ces sortes d’affaires, un repas champêtre fut organisé en quelques minutes avec les provisions que nous avions apportées du bord. La victuaille artistement placée sur un bloc de granit, nous fîmes, je l’assure, un excellent déjeuner qu’assaisonnait un violent appétit surexcité par la marche et l’air vif du matin.

Comment on descend dans la grotte d’Antiparos. — Dessin de Rouargues.

Nos forces réparées par ce réconfortant repas, nous fûmes bientôt prêts. Notre première descente se fit au moyen d’une forte amarre que nos hommes enroulèrent autour d’un pilier, et par laquelle nous nous laissâmes glisser, précédés et suivis de nos guides et de nos matelots. Nous atteignîmes, en premier lieu, une petite plate-forme longue de quelques pas et bordée de crevasses que, dans sa frayeur exagérée, Tournefort appelle d’horribles précipices ; puis, après quelques pas faits vers la droite, nous montâmes au haut d’un petit rocher presque perpendiculaire, à partir duquel nous commençâmes une seconde descente plus longue et plus périlleuse, avec le secours d’une solide échelle de chanvre qui nous déposa sur une roche humide et rendue glissante par la mousse dont elle est couverte. Nos guides nous firent cette fois la recommandation de nous tenir sur la gauche, le côté droit présentant des précipices plus sérieux, jusqu’à ce que, étant arrivés à l’entrée d’un boyau long et étroit, il fallut s’y engager tantôt courbés en deux, tantôt marchant à l’aide des mains, le tout au grand détriment de notre toilette, et malgré les lamentations du pauvre docteur gêné par son embonpoint, et qui commençait fort à se repentir de m’avoir accompagné. Enfin après quelques minutes de marche, à moitié suffoqués par la fumée des torches et les exhalaisons méphitiques, nous nous trouvâmes devant une ouverture pratiquée à quelques pieds du sol et par laquelle on entre dans la grotte.

C’est en vérité un magique spectacle, et si Tournefort est enthousiaste, défaut auquel les savants sont rarement sujets, en revanche, M. de Choiseul-Gouffier, pour un artiste, me semble froid à l’égard de cette merveille.

Tout dépend, il est vrai, de la disposition d’esprit ; j’ai vu des touristes forcenés que la fatigue d’une excursion rendait insensibles aux plus beaux spectacles. Heureusement il n’en était pas ainsi de moi ni du docteur qui avait déjà complétement oublié les émotions de la descente ; aussi nous livrâmes-nous à la plus expansive admiration pour ce travail latent de la nature souterraine.

Les dimensions de la grotte sont colossales : placée à une profondeur de plus de soixante-cinq mètres, elle a environ quarante mètres de largeur sur soixante-dix de longueur, et j’évalue sa hauteur à trente mètres environ.

Une vue intérieure de la grotte d’Antiparos. — Dessin de Rouargues d’après M. A. Spoll.

La voûte forme un dôme irrégulier, couvert de stalactites[1] affectant la forme de cônes renversés, très-allongées, et dont la teinte d’un blanc tirant sur le jaune s’éclaircit à l’extrémité inférieure qui devient presque transparente.

Quelques-unes de ces stalactites se présentent sous les aspects les plus bizarres. Là c’est une étoile, plus loin de vastes choux-fleurs, puis une cascade artificielle, des végétations fantastiques, en un mot, c’est l’apocalypse des minéraux.

Le sol est également couvert de nombreuses stalagmites[2] affectant les formes les plus variées. Vers le milieu de la grotte il s’en présente une magnifique agrégation qui ne mesure pas moins de dix-huit mètres de circonférence sur une hauteur de six mètres environ. C’est sur cette stalagmite appelée l’autel que M. de Nointel, ambassadeur de France près la Porte ottomane, fit dire la messe pendant les fêtes de Noël de l’année 1673. Il y passa trois jours en compagnie de plus de cinq cents personnes. « Cent torches, de cire jaune et quatre cents lampes qui brûlaient jour et nuit étaient si bien disposées, dit Tournefort, qu’il y faisait aussi clair que dans l’église la mieux illuminée. » Une inscription latine constatait ce fait. C’est vainement que nous l’avons cherchée[3].

Sur la gauche, une autre agrégation plus haute, mais moins large, prend la forme d’un immense plant de fenouil attenant au rocher.

À l’extrémité inférieure de la grotte dont le sol est en pente douce, se trouve une petite grotte, le boudoir de ce salon géant ; elle est de plain-pied avec la première, dont elle n’est séparée que par un mur de deux mètres trente centimètres environ dans lequel est pratiqué un trou carré qui lui sert à la fois d’entrée et de jour de souffrance. L’intérieur est revêtu d’un marbre blanc recouvert de cristallisations transparentes qui affectent, lorsqu’on les casse, la forme de petits cubes ou de losanges, tels que j’en ai vu dans la baume[4] de San-Michieo d’aïgue douço (Saint-Michel d’eau douce), dans la banlieue de Marseille, un des plus curieux échantillons de la cristallisation souterraine en France, et qui peut rivaliser avec les célèbres grottes d’Arcy et d’Auxelles.

C’est près de l’entrée de cette petite grotte qu’on remarque des stalagmites d’une nature tout exceptionnelle. Elles ressemblent à de jeunes arbres dépouillés de leurs branches et couverts de givre ; leur cassure présente à l’intérieur des veines, espèces de cercles concentriques assez irréguliers, analogues aux aubiers du bois récemment scié.

Vue extérieure de la grotte d’Antiparos. — Dessin de Rouargues d’après M. A. Spoll.

Il fallut cependant penser au retour. Le docteur avait empli ses poches d’échantillons minéralogiques, et moi pris à la hâte quelques croquis ; nous remontâmes donc, et quelques instants après le jour nous était rendu. Nos yeux accoutumés à l’obscurité furent éblouis du spectacle qui nous attendait. Le soleil à son déclin avait empourpré la mer ; les îles Nio, Sikino et Policandro, placées entre le soleil et nous, sortaient violacées de la brume qui s’épandait à l’horizon d’une finesse de ton surprenante. Plus près de nous qui resplendissions encore de lumière, se dressait, sombre, l’île de Baros si blanche le matin, de l’autre côté de son canal dont l’onde coulait noire et rapide.

Il nous restait encore un plaisir, celui de raconter à nos paresseux compagnons de traversée les détails de notre excursion, ce que nous ne manquâmes pas de faire lorsque la cloche du bord nous eut tous réunis.

E. A. Spoll.



  1. De ςταλαζω, tomber goutte à goutte. On donne le nom de stalactites à des concrétions allongées de forme conique, provenant de l’infiltration d’un liquide incrustant à travers les voûtes des cavités souterraines. C’est ordinairement une eau chargée de matières calcaires, et c’est la présence de l’acide carbonique qui lui donne la propriété de dissoudre ce carbonate qui serait insoluble dans l’eau pure. Ces cônes sont généralement creux à l’intérieur, leur surface est tantôt lisse, tantôt hérissée de pointes cristallines. Ce sont des formes accidentelles qui résultent du mouvement lent de haut en bas que possédait le liquide qui a déposé dans leurs particules. Les premières gouttes qui suintent à travers la voûte de la cavité et qui y restent suspendues, éprouvent un commencement de cristallisation à leur surface ; par suite elles déposent une partie des molécules salines qui forment à leur base un petit anneau ou rudiment de tube ; ce rudiment de tube s’accroît et s’allonge par l’intermède de nouvelles gouttes arrivées à la suite des premières et qui descendent, soit le long de la surface externe, soit à travers la cavité intérieure ; cette cavité s’obstrue alors, et la stalactite ne prend plus d’accroissement qu’à l’extérieur, et comme elle en prend davantage à sa base où l’eau commence à déposer, on sent qu’elle doit avoir en général une forme conique.

    (Ch. d’Orbigny, Dict. d’Histoire naturelle.)

  2. Stalagmites. Les gouttes d’eau qui tombent sur le sol des cavités souterraines y forment d’autres dépôts ordinairement mamelonnés, à structure stratiforme et ondulée. Ce sont ces stalagmites dont on tire souvent de beaux échantillons d’albâtre calcaire… Tournefort s’imagine, erreur pardonnable à un botaniste, que les pierres végètent à la manière des plantes, et ne paraît nullement avoir compris la formation des stalagmites.

    (Ch. d’Orbigny, Dict. d’Histoire naturelle.)

  3. Voici cette inscription telle que la donne Tournefort :

    « Hoc antrum ex naturæ miraculis rarissimum una cum comitatu recessibus ejusdem profondioribus et addirioribus penetratis suspiciebat et satis suspici non posse existimabat. Car. Fran. Olier de Nointel imp. galliarum legatus, die nat. Chr. quo consecratum fuit an. MDCLXXIII. »

  4. Baume en provençal signifie grotte, caverne.