Visites au front/02
VISITES AU FRONT
I. — AU NORD
Sur le chemin de Doullens à Montreuil-sur-Mer, par une radieuse après-midi d’été, entre deux haies grises de poussière. Une route encombrée d’un îlot de troupes de toutes armes, arrivant de l’Ouest comme un torrent. De temps en temps, un arrêt. Notre automobile, en se faufilant, avançait de quelques mètres, pour être bientôt obligé de se ranger, presque dans le fossé, afin de laisser passer un nouveau flot. La poussière était suffocante. Mais quel tableau nous avions sous les yeux !
Debout dans la voiture, nous regardions derrière nous pour voir arriver cette avalanche guerrière. Cavaliers, artilleurs, fantassins, lanciers, sapeurs, ambulanciers, tout marchait dans un ordre aussi parfait que sur un terrain de manœuvres. À travers la poussière, le soleil faisait briller les lances, les flancs lustrés des chevaux, dorait des files interminables de figures radieuses d’énergie, ravivant l’éclat des galons sur les uniformes fanés, donnant des reflets argentés au gris terne des mitrailleuses et des camions. Ces hommes semblaient figurer dans une allégorie splendide : ou aurait cru voir, sous l’arc triomphal du soleil couchant, l’apothéose de l’armée française, allant tout droit à la gloire.
Enfin, laissant le dernier détachement derrière nous, nous fûmes seuls en pleine campagne. Les champs de l’Artois n’ont pas souffert de la guerre ; les fermes aux toits de chaume reposent dans leurs jardins fleuris de roses trémières ; et, près des mares, les haies plient sous le poids embaumé des fleurs de sureau. De tous côtés, à perte de vue, bordés de bois, des champs de blé ondulent comme des vagues : la lumière, dans ses rayons, semble apporter un souffle léger d’air marin. La route montait et descendait sans cesse ; et notre auto était comme un vaisseau sur une mer houleuse. L’horizon baignait dans un océan de lumière : tant de beauté enveloppait la nature entière que cette armée en marche devenait une vision de légende et d’épopée.
Le soleil s’était couché, et le crépuscule s’étendait sur la mer quand nous descendîmes de la ville de Montreuil dans la vallée qu’elle domine. Les tours d’une ancienne abbaye s’élevaient au-dessus de vergers en terrasses. Des grilles s’ouvrirent au bout d’une avenue, et nous entrâmes dans une cour plantée de buis et de roses. Dans ce coin du Moyen Âge, tout était silence et recueillement : des groupes de religieuses toutes blanches ou toutes noires sortaient des profondeurs des cloîtres ou glissaient silencieusement sous l’ombre des voûtes. Elles nous regardaient timidement. On se serait cru revenu à un temps lointain où les autos étaient inconnus, et notre voiture aurait pu paraître un monstre fantastique rejeté par la mer, avec les débris de quelque navire échoué sur les côtes barbaresques… L’abbaye de Neuville doit recevoir souvent, cependant, de pareilles visites, puisqu’elle abrite maintenant un grand hôpital belge.
Le soleil se couche. Après un court crépuscule d’été, la lune paraît. Sous les fenêtres du couvent, on entend une fontaine chanter dans un jardin clos avec un vieux pavillon de pierre à chaque angle. Au-dessous, des vergers en terrasses jusqu’à une grande plaine qu’on pourrait confondre avec la mer dans le mystère du clair de lune.
Notre route, aujourd’hui, se dirige vers le Nord-Est, à travers un paysage si anglais que les uniformes à couleur khaki que nous rencontrons nous paraissent tout à fait à leur place. Les villages eux-mêmes ont un air britannique : mêmes maisons en briques rouges, violacées, propres, modestes et pourtant cossues ; mêmes jardins fleuris ; même paysage de champs bordés de haies et de ruisseaux coulant sous des saules ; mêmes habitans aux figures rouges, honnêtes et épanouies. Les enseignes des magasins sont écrites dans une langue qui semble tenir de l’anglais et de l’allemand.
Cependant l’architecture des villes est bien française : dans ce style robuste et sobre des constructions du Nord, on retrouve toujours la grande tradition du pays de France.
La guerre nous semblait encore si lointaine que nous pouvions nous livrer à ces réflexions, tout en roulant à travers le pays. Nous arrivâmes cependant bientôt à un camp d’aviation. Les hangars s’étendaient sur un vaste plateau, animé d’une foule de soldats en khaki. Tout y dénotait une grande activité militaire. Un peu plus loin, nous arrivâmes à Saint-Omer.
On eût dit une ville anglaise, construite autour d’un groupe d’églises françaises, ville grise, propre, froide et vide comme Londres le dimanche. Au coin des rues, des sentinelles anglaises se tenaient immobiles, toutes prêtes à diriger la circulation des passans. On voyait les banderoles de la Croix-Rouge et de « St-John’s Ambulance » pendues à des maisons dont les façades rappelaient presque celles des Clubs de Pall Mall.
En sortant dans les faubourgs, l’aspect de la foule sur les ponts des canaux et le long des routes était plus anglais encore. Chaque nation a sa manière de flâner, et rien ne ressemble moins à la flânerie française que la flânerie anglaise. Même si ces jeunes gens n’eussent pas eu des uniformes khaki et si leurs compagnes n’eussent pas eu ces bonnes figures rougeaudes de campagnardes, on eût reconnu qu’ils étaient des gens du Nord jouissant sans hâte des douceurs d’un jour de congé.
En tournant à l’Ouest de Saint-Omer, toujours à travers des pâturages traversés de cours d’eau, nous nous trouvâmes en face de deux collines émergeant de la plaine : sur le sommet de l’une d’elles, s’élevaient les murs et les tours d’une petite ville compacte du Moyen Âge.
En suivant les détours du chemin qui nous y conduisait, un souvenir d’Italie se mêlait à l’impression constante que nous avions eue de nous sentir tout près de la Manche. La ville dont nous approchions aurait pu, dans un rêve étrange, évoquer à la fois Winchelsea et San Gimignano ; mais, dès que nous eûmes franchi les portes de Cassel, nous fûmes si pénétrés de sa personnalité que l’idée ne nous vint plus de la comparer à aucune autre ville. Ce fut sans surprise que nous lûmes dans notre Guide que Cassel était la ville d’Europe d’où l’on jouissait de la vue la plus étendue. Qu’y a-t-il de mieux qu’un horizon sans limite pour faire valoir la beauté d’une cité resserrée dans une étroite ceinture de vieilles murailles ?
Notre hôtel était sur l’exquise petite place du Marché, avec un Hôtel de Ville Renaissance d’un côté, et, de l’autre, un palais espagnol en miniature, dont la façade de briques rosées est ornée de sculptures grises. La place était encombrée d’automobiles militaires anglais et de beaux chevaux qui se cabraient d’impatience. Le restaurant était bondé d’officiers en khaki, savourant leur thé sans se soucier du paysage. Quelle tristesse de constater encore une fois que la guerre et tout ce qui s’y rattache exalte le sens de la vie, et que les visions guerrières exaltent et fascinent à la fois ! « C’était gai et terrible » est un mot qui revient à tout instant dans la Guerre et la Paix : je m’en souvenais en voyant cette petite ville endormie de Cassel, transfigurée par le cliquetis des armes et les rires d’une jeunesse virile.
Du parc situé sur le sommet de la ville, nous jouissions d’une autre vue : la plaine s’étendait à l’infini, se perdant dans les brouillards de la mer ; au loin, à travers la brume, on apercevait des villes et des clochers plongés dans la torpeur de l’été. Pour un moment, tandis que nous les regardions, la vision de la guerre se dissipa comme un décor que l’on change. Mais tout s’assombrit de nouveau, rien qu’en entendant certains noms prononcés par des soldats appuyés sur le parapet à côté de nous. « Là-bas, c’est Dunkerque, » — dit l’un d’eux en nous désignant un point avec sa pipe, — « et ici, Poperinghe, juste au-dessous de nous ; Furnes est là derrière, et Ypres, et Dixmude, et Nieuport. » Il nous sembla voir planer sur le paysage ensoleillé l’ange du Mal, qui porte la mort dans l’ombre de ses ailes.
Plus tard nous remontâmes sur le rocher de Cassel. C’était un soir de pleine lune ; et comme les civils n’ont pas le droit de sortir seuls la nuit, un officier d’état-major vint avec nous pour nous montrer la vue du haut du toit du ci-devant casino, tout au sommet du rocher. Sensation vraiment étrange, après avoir poussé une porte vitrée, de se trouver dans une vaste salle peinte et d’apercevoir, dans le mystère du clair de lune, des soldats endormis sur les parquets cirés, tout leur attirail empilé sur des tables de jeux.
Nous traversâmes un grand vestibule, où d’autres soldats dormaient dans la demi-obscurité, et par un long escalier nous arrivâmes jusqu’au toit : une sentinelle nous interpella, puis nous laissa passer. La masse sombre de la ville était à nos pieds. Au Nord-Ouest, une colline escarpée, le Mont des Cats, se dessinait sur le ciel. Rien d’autre ne coupait la ligne de l’horizon, baignant dans la brume et le clair de lune. La silhouette des villes ruinées s’était évanouie et la paix semblait avoir reconquis le monde. Mais pendant que nous étions là, une lueur rouge s’élança du brouillard au Nord-Ouest, bientôt suivie de plusieurs autres surgissant de différens points éloignés. « Ce sont des bombes lumineuses jetées au-dessus des lignes, » nous expliqua notre guide, — et, à ce moment même, plus loin, une lumière blanche s’épanouit comme une fleur tropicale pour disparaître ensuite dans la nuit. « Une fusée, » nous dit-on : — et une autre grande lueur fleurit plus bas. À nos pieds, Cassel dormait de son sommeil provincial : le clair de lune éclairait ses toits et les arbres de ses jardins, tandis qu’au loin ces fleurs infernales continuaient à s’ouvrir et à se fermer dans le royaume de la mort.
Sur la route de Cassel à Poperinghe. Dans la poussière et la chaleur, dans la confusion de la foule et l’agitation de l’arrière-garde en temps de guerre. La route traverse la plaine, toujours bordée des mêmes haies toutes blanches de poussière et labourée par le passage incessant des innombrables camions automobiles, des voitures chargées de munitions et des ambulances de la Croix-Rouge. Dans l’intervalle, voici des détachemens d’artillerie anglaise, avec grand tapage de caissons. Puis défilent, montés sur des chevaux luisans, de jeunes héros de Phidias : leur jeunesse est si fraîche et si radieuse qu’on se demande comment ils ont pu regarder en face les horreurs de la guerre et jouir encore de la vie. Malgré la poussière, chevaux et cavaliers ont l’air de sortir du bain. Tout le long de la route on voit des camps improvisés, des tentes faites avec des bâches. Des chemises sèchent sur les haies, de l’eau bout sur de grands feux ; des hommes se rasent, cirent leurs chaussures, astiquent leurs fusils, graissent leurs selles, polissent leurs étriers et leurs mors. De tous les côtés, c’est une lutte organisée contre la poussière et le désordre. Un jeune soldat appuyé contre la palissade d’un jardin cause avec une jeune fille au milieu des roses trémières, un vétéran s’amuse à enseigner à un groupe d’enfans les besognes de la vie des camps. Partout on est frappé de voir s’établir les mêmes relations amicales et spontanées entre les soldats et les propriétaires des champs et des jardins.
De la grande route encombrée nous passons au désert de Poperinghe, et nous continuons notre chemin vers Ypres. Les lignes allemandes sont, là-bas, invisibles, à notre gauche, au delà des plaines et des moulins à vent, et l’officier qui nous accompagne se penche pour avertir le chauffeur : « Ne cornez pas d’ici à Ypres. » Pourtant il y avait un grand mouvement sur la route, bien qu’on y vît moins de troupes que près de Poperinghe. Mais quand nous dépassâmes le dernier village en approchant de la ligne basse de maisons que nous voyions devant nous, l’impression de silence et d’abandon s’accentua. Cette ligne de maisons basses, c’était Ypres ; tous les monumens qui lui donnaient une personnalité et une physionomie avaient disparu.
L’auto glissa à travers les rues et un faubourg de maisons basses, et s’arrêta à l’abri de quelques bâtimens un peu plus élevés. Une autre voiture militaire attendait là ; déjà le chauffeur s’amusait à chercher des reliques dans les ruines des maisons éventrées. Nous allâmes à pied jusqu’au centre du Marché aux draps. Nous avions vu d’autres villes évacuées : Verdun, Badonviller, Raon-l’Étape. Mais jamais nous n’avions eu une pareille impression de vide. Pas un être humain dans les rues. D’interminables lignes de maisons semblaient nous regarder par les trous de leurs fenêtres défoncées. Le bruit de nos pas résonnait dans l’infini du silence comme le piétinement d’une foule ; nos paroles prononcées presque à voix basse semblaient porter au loin. Dans l’une des rues nous rencontrâmes trois soldats anglais qui venaient de sortir un piano d’une maison et le chargeaient sur une charrette. Ils s’arrêtèrent pour nous regarder, et nous les regardâmes aussi. Il nous semblait n’avoir plus vu un être vivant depuis un siècle ! L’un des soldats grimpa dans la charrette et sur ce clavier à demi défoncé tapota je ne sais quel refrain banal ; et ce bruit vulgaire nous fit rire : c’était comme un soulagement. Nous repartîmes et rentrâmes dans la solitude absolue. Nous avions vu bien des villes démolies ; mais aucunes ruines ne ressemblaient à celles-ci. Les villes de Lorraine ont été minées, brûlées, détruites ; les plus dévastées ressemblent à des carrières ; les moins maltraitées rappellent Pompéi. Rien ne donne une idée d’Ypres telle que l’a faite le bombardement : : les murs extérieurs des maisons tiennent encore debout, si bien que de loin on dirait une ville vivante ; quand on approche, on découvre un cadavre de ville. Plus un carreau aux fenêtres, plus un toit sur les bâtimens. Dans certaines maisons, les façades ont été enlevées, laissant apparaître les étages, comme pour la mise en scène d’une pièce de théâtre. Dans ces intérieurs mis à nu, les pauvres pénates semblent cligner des yeux, comme des hiboux surpris dans le creux d’un arbre. Tous les souvenirs d’une humble vie de famille sont restés accrochés aux murs : des photographies démodées de messieurs à favoris se fanent sur des papiers à fleurs ; des statuettes de piété languissent sous des globes de verre, des dentelles fausses pendent sur des canapés de peluche ; des brevets jaunissent sur les murs des études et des bureaux.
Tout cela est si paisible, silencieux et intime qu’on ne serait pas surpris de voir tous ceux qui ont habité ces intérieurs y revenir pour reprendre leur vie de chaque jour. Mais voici que les canons recommencent à tonner tout le long des lignes anglaises ; tous ces objets familiers s’agitent et tressautent sur les murs dévastés.
Nous arrivions sur la place de la Cathédrale, lorsque la canonnade se fit entendre. Ce qui distingue cette ville entre toutes, c’est que détruite elle reste debout. Les murs de la Cathédrale, la masse imposante du Marché aux draps, se dressent toujours au-dessus de la grande place avec une majesté dédaigneuse qui donne le ton à notre compassion. La noblesse de ces façades, si fières dans la mort, me rappelle une phrase employée par le ministre des Affaires étrangères de Belgique peu après la chute de Liège : La Belgique ne regrette rien ; phrase qui devrait servir de devise à la cité d’Ypres, le jour où elle se relèvera.
Nous allions partir quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes un bruit d’hélice, suivi d’une volée de coups de mitrailleuse. Bien haut dans le bleu, juste au-dessus de la ville morte, un aviatik planait : et tout autour, des centaines de shrapnells éclataient en touffes blanches dans le ciel d’été, comme les flocons de neige miraculeux de la légende italienne. Ils s’élevaient de plus en plus, à la poursuite du taube qui montait plus vite encore, jusqu’à ce que chasseurs et gibier se perdissent dans la brume et que la mitrailleuse se tût. Nous laissâmes Ypres enveloppée du même silence de mort où nous l’avions trouvée.
Nous revînmes à Poperinghe, où mes réfugiées des Flandres m’avaient demandé de chercher pour elles certains coussins spéciaux pour la fabrication des dentelles. Ce modèle est introuvable en France : on m’avait assuré que j’en pourrais découvrir dans un couvent de la ville. Mais lequel ?
Poperinghe, quoique peu atteinte par la guerre, est à peu près vide. C’est la désolation, mais sans désordre. On dirait une ville sur laquelle un mauvais génie aurait jeté un sort. Nous errâmes de quartier en quartier, à la recherche du couvent. Enfin, un passant nous montra une porte à laquelle nous nous mîmes en devoir de frapper. Une figure monastique apparut derrière le judas levé. Non, il n’y avait là aucun coussin de dentellières, et la religieuse n’avait jamais entendu prononcer le nom de l’ordre dont nous parlions. Mais il y avait encore les Pénitentes, les Bénédictines. Essayons…
Nous repartîmes. Une ou deux fois, nous vîmes s’encadrer dans les fenêtres des figures qui exprimaient le plus vif étonnement, car les rues étaient désertes. Enfin, nous arrivâmes à un couvent où il ne restait pas une seule religieuse, mais où le gardien nous laissa pénétrer. Ce fut un dédale de corridors bleu pâle ; un escalier glacial ; des chambres qui embaumaient la lavande ; une chapelle avec des saints dans des niches entre des bouquets de fleurs de papier, et, pour finir, une classe aux bancs alignés en face d’une statue de la Vierge en manteau bleu. Là, gisaient à terre des rangées et des rangées de coussins. Sur chacun d’eux un bout de dentelle était commencé ; ils avaient été abandonnés par les élèves et les religieuses dans la précipitation de la fuite. Pourtant aucune trace de désordre : les coussins étaient symétriquement alignés et un mouchoir était jeté sur chacun d’eux. Cet arrêt méthodique de la vie paraissait plus triste que si tout eût été laissé dans le désarroi. C’était comme le symbole de l’activité paralysée de ce peuple tout entier. Hier, il y avait, dans cette maison, un petit monde de femmes et d’enfans occupé à une tâche utile, qui, aujourd’hui, erre sans foyer et sans pain. Et il en est ainsi dans des dizaines, dans des centaines de villes ouvertes, dans des milliers de maisons ! Les aiguilles du temps ont été arrêtées. Le cœur de la vie ne bat plus. Toute espérance, tout bonheur, toute industrie ont été étouffés, non pas pour réaliser quelque grand objet militaire, ou pour abréger les horreurs de la guerre, mais simplement parce que, partout où s’étend l’ombre de l’Allemagne, il faut que tout pourrisse dans sa racine…
Cet après-midi-là, ce fut partout le même spectacle. La même ombre fatale planait sur Furnes, Bergues et les petits villages voisins. L’Allemagne avait condamné ces pays à mort, et sa malédiction avait pénétré partout, achevant l’œuvre de ses bombes. Il faudrait emprunter le langage des lamentations de la Bible pour donner une idée de ce pays dont la vie s’est retirée.
À la fin du jour, nous arrivâmes à Dunkerque qui s’étendait paisible entre son port et ses canaux. La ville s’était complètement vidée après le bombardement du mois de mai. Place Jean Bart tous les magasins étaient fermés et les cafés déserts : l’hôtel restait ouvert ; l’idée nous vint que Dunkerque serait un centre commode pour les excursions que nous projetions : nous décidâmes donc d’y revenir le soir suivant. Puis, nous repartîmes pour Cassel.
Au réveil, ma première pensée fut : « Comme le temps passe ! Ce doit être le 14 juillet ! » Je me soulevai dans mon lit en entendant le canon, et peu à peu je me rendis compte que j’étais à l’auberge de l’Homme-Sauvage à Cassel, et que nous étions le 22 juin.
Mais, alors quoi ? — Sans doute un taube que bombardent tous les canons de la place… Tout en faisant ces réflexions, je m’étais à peu près habillée, j’avais dégringolé l’escalier, tiré les lourds verrous de la porte et je m’étais élancée sur la place. Il était quatre heures du matin environ : le moment le plus exquis d’une aurore d’été. Malgré le bruit, Cassel semblait encore endormie. Quelques soldats, en faction sur la place, me montrèrent dans la pureté du ciel un petit nuage blanc derrière lequel, me dirent-ils, un taube venait de disparaître. Évidemment Cassel était blasée sur les taubes : je sentis que mon émoi exagéré n’était pas de saison : encore un instant, je regardai le petit nuage blanc, puis je me glissai dans l’hôtel, et je regagnai ma chambre. Dans l’escalier, je m’arrêtai pour regarder, par une fenêtre, les lignes des toits de la ville, les jardins et la plaine. Tout à coup, une autre détonation retentit et un panache de fumée blanche s’éleva, des arbres fruitiers, juste sous la fenêtre. C’était un dernier coup tiré sur le taube en fuite par un canon caché dans l’un de ces tranquilles jardins provinciaux, entre les maisons voisines ; sa présence si proche, si bien dissimulée, m’impressionna plus vivement que tout le fracas des canons de la forteresse.
Tout retomba dans le calme ; mais, à peine une heure s’était-elle écoulée, le silence fut déchiré par un vacarme effroyable qui me sembla le son de la trompette du Jugement dernier. L’auberge trembla sur sa base et toutes les vitres de mes fenêtres furent ébranlées. Cette fois, ce ne pouvait être que la voix puissante du gros canon de Dixmude ! À cinq reprises, pendant que je m’habillais, ce tonnerre secoua mes fenêtres et l’air vibra d’un bruit que je ne puis comparer, — si tant est qu’aucune comparaison puisse en donner l’idée, — qu’à celui de tous les rideaux de fer de tous les magasins du monde se fermant tous à la fois. Chose étonnante ! L’Homme-Sauvage et ses habitans n’en paraissaient pas autrement affectés.
Nous partîmes de bonne heure pour un état-major installé dans le voisinage : ce n’est qu’en sortant des portes de Cassel que nous pûmes juger des effets du bombardement : une usine à gaz pulvérisée, un champ transformé en un cratère du Vésuve. Il était pourtant assez consolant de constater la grotesque disproportion entre le bruit des bombes et le dommage causé par elles.
Nous eûmes, au quartier général, des détails sur les incidens du matin. Il paraît que Dunkerque avait été d’abord visitée par le taube qui vint ensuite repérer Cassel, : et le grand canon de Dixmude avait tourné toute sa rage contre le port français. Le bombardement de Dunkerque continuait, et on nous pria, — une prière qui était un ordre, — de renoncer à y retourner le soir.
Après déjeuner, nous continuâmes vers le Nord, du côté des dunes. Tous les villages que nous traversions étaient évacués : les uns complètement vides et morts ; les autres, occupés par les troupes. Bientôt nous vîmes un groupe d’automobiles militaires rangés le long de la route et nous aperçûmes un champ où manœuvraient des troupes. « L’amiral Ronarc’h, » nous dit l’officier d’état-major ; et nous comprîmes que nous avions eu la bonne fortune de nous trouver là au moment où le héros de Dixmude passait en revue les fusiliers marins et les territoriaux dont la magnifique défense avait ajouté, au mois d’octobre, de nouveaux lauriers à toutes les gloires de cette ville tant de fois assiégée.
Nous arrêtâmes la voiture et montâmes sur un talus qui dominait le champ. Il faisait grand vent et on entendait distinctement le son du canon venant du front. Le soleil, à travers les nuages de sable que le vent soulevait, éclairait des plaines pâles, de grandes étendues sablonneuses et des moulins à vent gris. On ne voyait rien dans ce désert que cette poignée d’hommes défilant devant les officiers, au bord du champ. L’amiral Ronarc’h en grand uniforme, ganté de blanc, se tenait un peu en avant, un jeune officier de marine à ses côtés. Il venait de distribuer des médailles à ses fusiliers et à ses territoriaux. Ceux-ci défilaient devant lui, drapeaux déployés, musique en tête. Chacun de ces hommes était un héros, et il n’y en avait pas un qui n’eût vu des horreurs à faire frissonner les plus braves. Ils avaient perdu Dixmude, — pour un moment, — mais avaient gagné une gloire immortelle, et l’âme de leur résistance épique avait été cet officier d’aspect tranquille que nous voyions là, droit et grave, en grand uniforme et en gants blancs.
Il faut avoir été dans le Nord pour comprendre les liens étroits qui unissent, dans ce pays où le combat est continuel et acharné, les soldats et les officiers qui les commandent. Le sentiment du chef pour ses hommes est presque de la vénération : celui des soldats, une affection reconnaissante pour ces officiers qui ont partagé tous leurs dangers. Ce sentiment réciproque se traduit par mille signes insaisissables : mais rien ne l’exprime mieux que la manière dont les officiers prononcent ces deux mots qui reviennent sans cesse sur leurs lèvres : « Mes hommes. »
Après la revue, nous allâmes au quartier de l’amiral Ronarc’h dans les dunes ; et de là, après une courte visite, au quartier général d’une autre brigade. Nous étions dans un pays de dunes, où poussaient de grêles tamaris et des bouquets de peupliers courbes par le vent comme des blés. On voyait les toits de quelques villas. Nous nous arrêtâmes devant l’une d’elles et on nous mena dans un salon plein de cartes et de photographies d’aéroplanes. Un des officiers de la brigade téléphona pour demander si la voie était libre pour Nieuport. On répondit que nous pouvions passer. Notre route traversait le « Bois triangulaire, » qui est exposé à un bombardement constant. La plupart des pauvres arbres, grêles comme des fuseaux, gisaient misérablement renversés, et des crevasses noircies et déchiquetées témoignaient de la fréquence des obus. Quand les bombes s’attaquent à de grandes futaies, les beaux troncs étendus ont la majesté d’un temple en ruines ; mais il y avait quelque chose de lamentable et de presque humain dans les restes des maigres arbrisseaux du Bois triangulaire : on eût dit les corps massacrés d’un régiment de tout jeunes soldats.
Quelques kilomètres encore, et nous étions à Nieuport, la plus lamentable des villes martyres. Elle n’est pas vide comme Ypres : des troupes sont logées dans les caves, et à l’approche de notre automobile, nous vîmes des zouaves à la figure épanouie sortir de terre comme des fourmis. Mais Ypres est majestueuse dans la mort ; et le pauvre Nieuport a quelque chose de petitement sinistre. Autour de ses monumens du Moyen Âge qui font centre, une ville moderne a surgi, et on ne peut rien imaginer de plus étrange que le contraste entre ces lacis de rues et de maisons mesquines et les ruines de la Cathédrale gothique et du Marché aux draps. On croirait voir des débris de jouet à côté de vestiges préhistoriques.
La partie moderne de Nieuport semble être morte, tordue par de douloureuses convulsions : telles sont les contorsions et les contractions des maisons qui tendent leurs tuyaux de cheminée et leurs solives dans un geste d’appel désespéré. À gauche, une ligne de maisons estropiées semble une procession de mendians appuyés sur des béquilles : elle mène à la ruine imposante de la Tour des Templiers. À droite, la plaine s’étend jusqu’à des tas de décombres qu’on a peine à distinguer et qui furent les villages de Saint-Georges, Ramscappelle, Pervyse. Seul, le canon, tonnant sans cesse, rompt le silence qui pèse sur ce paysage tragique.
En face de la cathédrale, un obus allemand a creusé un immense cratère surplombé de troncs d’arbres brisés, de broussailles brûlées et de vagues débris. À quelques pas de là, dans le coin le plus paisible de Nieuport, est le cimetière où les zouaves ont enterré leurs camarades. Les morts dorment en ligne au pied de la cathédrale et toute une collection de pieuses images recueillies dans les maisons dévastées repose sur les pierres de leurs tombes. Quelques-uns parmi les privilégiés sont gardés, dans leur dernier sommeil, par une armée de Saints et de Madones qui couvre toute la pierre : les soldats ont eu soin de placer sur les Vierges les plus fines et sur les Saints le plus brillamment enluminés les globes de verre qui, dans les maisons voisines, recouvraient jadis les pendules dorées et les couronnes de fleurs d’oranger.
De la tristesse de Nieuport, nous passâmes sans transition à la gaîté d’une petite colonie installée au bord de la mer. Là, les grands hôtels et les villas de la plage sont tous remplis de troupes revenant directement des tranchées. C’est comme une cure de repos sur le front. Au moment de notre arrivée, le régiment « au repos » était réuni sur un grand espace de sable entre les hôtels, et, au milieu, la musique jouait. Le colonel et les officiers écoutaient le concert, et, soudain, retentit la farouche Chanson des zouaves du …e zouaves. Rien de plus étrange que cette bande de figures hâlées et riantes sous les chéchias d’un rouge éclatant, se détachant sur le fond froid et sans soleil de la mer du Nord. Quand la musique se tut, l’un de nous qui avait un kodak proposa de faire un groupe : nous nous réunîmes, pour la pose, sur la terrasse d’un des hôtels : à cet instant, le colonel se retourna et attira sur le premier plan un petit soldat épanoui, marqué de la petite vérole. « Il vient d’être décoré : il faut qu’il soit du groupe. » Tous les autres officiers approuvèrent à l’unanimité. Le héros seul protesta : « Moi ? mais mon vilain museau va faire sauter la plaque ! » Il n’en fut rien…
Nous eûmes de la peine à nous arracher à cet intermède si reposant dans noire triste journée, pour prendre le chemin de La Panne. Encore de la poussière, des dunes et des villages déserts qui ont laissé dans ma mémoire une vision confuse. Mais au coucher du soleil, nous arrivâmes à une colonie de bains de mer s’étendant sur la plus longue plage que j’eusse jamais vue. Tout le long de la mer, une interminable esplanade bordée de ces absurdes villas qui sont partout et toujours les mêmes ; derrière ces villas, une unique rue pleine d’hôtels et de magasins. Toute la vie des pays déserts que nous avions traversés semblait s’être réfugiée à La Panne.
La longue rue fourmillait de soldats belges en uniformes sombres. Chaque magasin paraissait faire des affaires d’or, et les hôtels semblaient remplis comme des ruches d’abeilles.
Notre hôtel est à l’extrémité de l’esplanade, là où l’asphalte et les balustrades de fer cessent tout à coup, faisant place au sable et au maigre gazon des bords de la mer. Par ma fenêtre, ce matin, je ne vois que la ligne sans fin du sable jaune sur le fond gris de la mer et, sur le sommet des dunes, la silhouette solitaire d’une sentinelle.
Mais bientôt retentit une musique militaire, et de longues lignes de troupes apparaissent se dirigeant vers les dunes. À l’Est et à l’Ouest, le sable s’étend à l’infini formant un « Champ de Mars » où une armée manœuvrerait à l’aise. Ce matin, cavalerie et infanterie y font l’exercice. L’infanterie, avec ses uniformes sombres, se découpe en silhouette sur la plage jaune ; et les cavaliers galopant l’un derrière l’autre font penser à quelque frise noire de guerriers sur les flancs bruns d’un vase étrusque. Pendant plusieurs heures, ces mouvemens de troupes continuèrent au son des clairons, sous les yeux de la sentinelle solitaire ; puis les soldats rentrèrent dans la ville, et La Panne reprit le banal aspect d’un « Bain de mer. » Mais la banalité n’était qu’apparente, car en suivant l’esplanade on avait vite découvert que la ville était devenue une vraie citadelle et que toutes ces villas de poupées, derrière des grilles prétentieuses, affublées de noms puérils, « la Mouette, » « Mon Repos, » « les Algues, » et autres du même genre, n’étaient que des casernes belges. Dans la grande rue, on voyait des centaines de soldats, flânant deux par deux, formant des groupes, luttant et se taquinant comme des gamins en vacances, ou marchandant, dans les boutiques, des objets en coquillages ou des cartes postales ; de temps en temps, entre les uniformes vert foncé et amarante, apparaissait la note unie d’un soldat en khaki, ou le bleu pâle d’une tunique française.
Avant déjeuner, l’automobile nous conduisit à Dunkerque, en suivant le canal entre des plaines verdoyantes et des villages florissans. Rien n’y rappelait la guerre, sauf les camions militaires et les voitures d’ambulances qui sillonnaient la route. Les murs et les portes de Dunkerque nous apparurent aussi intacts et aussi calmes que lorsque nous y étions entrés l’avant-veille. Mais à l’intérieur des portes, c’était un désert. Le bombardement avait cessé la veille au soir, laissant la ville dans un silence de mort. Toutes les maisons étaient fermées, les rues étaient vides. Nous allâmes à la place Jean-Bart, à l’endroit même où, deux jours auparavant, nous prenions le thé dans le hall de l’hôtel. Maintenant, il ne restait pas un carreau aux fenêtres du square, les portes de l’hôtel étaient fermées, et l’on voyait, de temps en temps, un domestique apparaître portant un panier rempli des plâtras tombés des plafonds. Le square était littéralement pavé de morceaux de verre provenant des innombrables vitres cassées, — et, juste aux pieds de la statue de Jean-Bart, à l’endroit même où l’automobile nous attendait l’autre jour, le canon de Dixmude avait creusé un trou pouvant rivaliser avec le cratère de Nieuport.
La place, bien que toutes les maisons en fussent intactes, disait l’absolue désolation. C’était la première fois que nous voyions les blessures fraîchement causées par un bombardement. Ce ravage si récent n’en paraissait que plus cruel. En suivant une rue derrière l’hôtel, nous arrivâmes à l’élégante église gothique de Saint-Éloi, dont un bas côté a été en partie saccagé. Puis, nous nous trouvâmes en face d’une pauvre maison bourgeoise entièrement dépouillée de sa façade. Ces planchers effondrés exposés à nos yeux dans leur nudité vulgaire, ces armoires éventrées, ces lits suspendus dans le vide, ces couvertures en tas, cet amas de chaises renversées, de poêles, de lavabos sens dessus dessous, étaient d’un effet bien plus pénible que les nobles blessures de l’église Saint-Éloi. L’église était drapée dans la dignité du martyre : tandis que la pauvre petite maison faisait penser à quelque miséreux soudainement exposé au grand jour dans le dénuement de ses guenilles.
Quelques groupes regardaient les ruines ou erraient sans but dans les rues. Tout le monde parlait bas, comme dans une chambre mortuaire ; c’était plus impressionnant que le complet silence d’Ypres. Pourtant, quand nous revînmes à la place Jean-Bart, l’instinct de vie, qui résiste à tout, avait déjà commencé à reparaître : une bande d’enfans jouait au fond du cratère, à la recherche de fragmens de verre cassé et de briques fendues, et, tout autour, les gens du marché dressaient leurs petits étalages de bois, tranquillement comme d’habitude. Dans quelques minutes, les traces du ravage allemand seraient cachées sous des tas de faïences et d’ustensiles de ménage, et ces mêmes femmes, que nous avions vues absorbées dans la douloureuse contemplation des ruines, retrouveraient leur entrain accoutumé pour marchander une casserole ou une bassinoire.
Tout l’après-midi se passa à errer dans les rues de La Panne. Les exercices des troupes avaient recommencé, et c’était un spectacle d’une étrange beauté que celui de leurs manœuvres sur la plage. Le soleil était voilé, le ciel menaçant, la mer houleuse : vers le soir, la mer prit des teintes de jade et de perle avec des reflets d’argent terni. Au loin, sur la plage, toute une flotte mystérieuse de barques de pêche était échouée sur le sable, leurs voiles noires gonflées par le vent ; elles semblaient avoir débarqué au soleil couchant ces cavaliers noirs qui galopaient tout à l’entour, s’échappant de quelque farouche légende du Nord. Des clairons sur le bord de la mer, la face tournée vers les dunes, les pieds dans la mer, se mirent à sonner : il me semblait entendre l’appel du cor de Roland, retentissant à Roncevaux, dans le combat contre les païens. Sur le monticule de sable, sous ma fenêtre, la sentinelle solitaire veillait…
Quand on quitte le front, c’est comme si l’on descendait de la montagne : je n’ai jamais éprouvé ce sentiment de façon plus vive qu’en quittant la Belgique, cet après-midi. J’en fus surtout pénétrée en passant devant un groupe de villas isolées, dans une région stérile où un maigre gazon pousse seul dans le sable.
En quittant Saint-Omer, nous prîmes un raccourci à travers une campagne accidentée. Ce fut une bonne chance qui nous fit quitter la grande route, car, du sommet d’une colline, nous vîmes s’avancer vers nous un important détachement de troupes anglaises et indiennes. Les champs de blé, les bouquets de bois et les hauteurs bleutées de l’horizon baignaient dans une lumière d’argent, et c’est dans cette atmosphère éblouissante que s’avançaient ces régimens de cavaliers indiens fins et élancés ; sous leurs turbans, leurs figures délicates et altières évoquaient celles qu’ont les princes sur les miniatures persanes. Alors, ce fut un long train d’artillerie : des chevaux superbes, des canons roulant avec fracas ; puis de jeunes Anglais au frais visage galopant sous la lumière du soleil couchant. Leur défilé semblait ne jamais devoir s’achever. De temps en temps, il était interrompu par un train d’ambulances et de camions, ou arrêté et resserré dans les rues étroites d’un village : enfans et fillettes sortaient pour offrir des fleurs aux soldats, tandis que des boulangers vendaient des pains chauds aux cantiniers. Notre automobile parvint enfin à se dégager de cette foule, et nous montâmes une autre côte, mais ce fut pour rencontrer un autre régiment venant vers nous. Pendant plus d’une heure, cette procession défila, exactement comme la procession de troupes françaises que nous avions rencontrée en allant au Nord, quelques jours auparavant, et cependant si différente ! Il nous sembla que nous avions passé, pour gagner le front du Nord, et repassé encore, en le quittant, par une porte étincelante dans le long mur des armées qui gardent le monde civilisé, depuis la mer du Nord jusqu’aux Vosges.
Mon expédition à l’Est commença par une pointe vers le Nord, pour aller, près de Reims, dans un gros bourg, voir en activité l’une des nouvelles unités automobiles sanitaires de la Croix-Rouge. Une fois l’inspection terminée, nous gravîmes un vignoble au-dessus de la ville, dominant une vallée où coule une rivière entre une double rangée d’arbres. La première ligne d’arbres suit le canal, que tiennent les Français : on y a installé des canons sur des péniches. Derrière se trouve la grande route, avec les lignes de tranchées françaises ; juste au-dessus, sur l’autre versant, sont les lignes allemandes.
En raison de la nature crayeuse du sol, les positions allemandes sont clairement marquées par deux raies blanches qui barrent la colline brune ; on entendait des coups de feu irréguliers, et on voyait sur les hauteurs, de place en place, la colonne de fumée d’un obus qui éclatait. Quelle impression étrange que d’être là, d’entendre le bourdonnement des insectes dans la douce chaleur de l’été, au milieu d’un pays paisible, lourd des promesses de la vendange prochaine, et de savoir que les arbres qui sont à nos pieds, cachent une suite de canons crachant la mort sur les deux lignes blanches de la colline !
Reims nous ramène à la réalité de la guerre par son aspect de consternation : cette paralysie des villes bombardées est l’un des effets les plus tragiques de l’invasion. On est révolté à la pensée de la désorganisation insensée d’innombrables activités. En comparaison des villes du Nord, Reims est relativement intacte, et cela rend plus frappant encore cet arrêt de toutes ses énergies.
La place est déserte ; les maisons qui l’entourent, toutes fermées. Et là, devant nous, s’élève la cathédrale, ou plutôt une cathédrale, car ce n’est plus celle que nous avions toujours connue. Au début du bombardement, la façade Ouest était couverte d’échafaudages ; les obus y mirent le feu, et toute l’église fut enveloppée dans les flammes. Maintenant, sur cette place banale de province, s’élève une construction si étrange et si belle qu’il faudrait emprunter à l’Enfer de Dante ou à quelque conte oriental des mots pour décrire la splendeur de cette prodigieuse apparition. L’incendie a coloré les parties basses du monument de tons chauds d’ambre et de sienne brûlée : plus haut, ces harmonies passent par des teintes d’un jaune rosé à des reflets de carmin, pour arriver à un blanc de vieil ivoire jauni : les profondeurs des portails et des niches derrière les statues semblent doublées d’un noir velouté qui met merveilleusement en valeur le relief des sculptures. Le mélange des couleurs sur toute la façade de cette ruine sublime rappelle les tons métalliques de ces rochers le long du golfe d’Égine, évoquant le plumage des paons. Et la beauté de cette impression est centuplée par la pensée qu’elle durera si peu, que cette beauté est celle qui illumine, poétise ceux qui vont mourir ; chacune de ces statues ainsi transfigurées ne va-t-elle pas s’écrouler sous les pluies d’automne ? toutes ces pierres d’or et de corail ne vont-elles pas s’effriter ? La cathédrale de Reims nous éblouit comme un beau coucher de soleil…
Un château de briques et de pierres dans un parc, où coule un petit cours d’eau, des gazons, des géraniums, des ponts rustiques et des allées qui serpentent… Combien tout cela paraîtrait bourgeois et tranquille, sans la sentinelle qui arrête notre voiture à la grille !
Devant la porte, des officiers d’état-major attendent l’heure du déjeuner. À l’intérieur, un salon avec de belles tapisseries, quelques jolis meubles et les inévitables cartes militaires et photographies d’aéroplanes. À déjeuner, le général, son état-major et un officier du grand quartier général, — une douzaine en tout. — Et toujours cette même atmosphère de camaraderie, de confiance, de bonne humeur qui caractérise les officiers des premières lignes. Combien de fois, pendant mes visites au front, n’ai-je pas eu cette impression !
II. — EN ALSACE
Ce matin, nous partons pour l’Alsace reconquise. Pour des raisons ignorées des civils, ce coin de la vieille-nouvelle France a été jusqu’ici inaccessible, même pour d’importans personnages ; aussi, est-ce avec une émotion toute spéciale que nous prenons le chemin qui va nous y mener.
Nous traversons plusieurs vallées, passant par des villages tranquilles, aux pignons couverts de vignes où presque toutes les enseignes des magasins sont écrites en allemand. Nous franchissons, sans nous en apercevoir, l’ancienne frontière et nous sommes maintenant dans la charmante ville de Masevaux. C’est la fête de l’Assomption : la messe venait de finir, quand nous arrivâmes sur la place de l’Église. Les rues étaient remplies de gens bien mis, sourians, qu’on eût dit inconsciens de la guerre. Aux mains de leurs mères, des petites filles descendaient les marches de l’église, habillées toutes en blanc, avec des couronnes blanches sur la tête. Des groupes d’officiers causaient avec des bourgeois endimanchés, — et, à travers les fenêtres de l’Aigle-d’Or, nous pouvions voir les préparatifs d’une grande table pour le dîner de midi. — Tableau heureux et familial, à la manière de Hansi, dans le cadre traditionnel d’un dimanche alsacien.
Nous achetâmes des provisions à l’Aigle-d’Or et partîmes à travers les montagnes dans la direction de Thann. À cette époque, les Vosges sont dans toute la beauté de leur court été, toute la forêt sillonnée de cours d’eau est imprégnée d’une fraîcheur embaumée. Laissant la voiture cachée derrière un rideau d’arbres, nous déjeunâmes paisiblement au soleil sur une pente parfumée de thym. En face de nous, s’élevait une colline en pain de sucre, couverte de forêts. Cette colline était l’Hartmannswillerkopf, que les deux armées se sont si longtemps disputée et où les Français se sont victorieusement établis. Tout autour de nous, d’autres collines garnies de canons allemands, surveillant la vallée de Thann.
Thann est tout au fond de cette vallée rétrécie entre des hauteurs. Une jolie vieille ville avec cet air de prospérité solide qui frappe l’imagination dans un pays en pleine tourmente. En suivant la grande rue, nous sentîmes de nouveau peser sur nous la tristesse de la guerre : la lumière de cette belle journée d’été en paraissait obscurcie ; un frisson nous glaçait, malgré la douce chaleur du soleil. Thann est toujours sous le feu des batteries allemandes ; les persiennes sont fermées à toutes les fenêtres et les rues sont désertes. Deux ou trois maisons sur la place de la Cathédrale ont été éventrées ; mais la cathédrale, ciselée comme un tabernacle, la cathédrale qui est l’orgueil de la ville est à peu près intacte. Quand nous rentrâmes, on chantait les vêpres : de rares fidèles, presque tous en deuil, étaient agenouillés dans la nef.
Quel contraste avec l’aspect de Masevaux dont l’air de fête nous avait charmés et que nous avions laissé à si peu de kilomètres derrière nous ! Mais, en dépit de ses rues désertes, Thann n’est pas une ville abandonnée : on y sent une vie énergique, toute prête à reprendre son cours, dès qu’on aura fait taire les canons allemands. L’administration française, en accord parfait avec la population, veille sur la reprise de l’activité. Beaucoup d’habitans cachés derrière leurs persiennes fermées : ils descendront dans leurs caves, au premier obus ; les écoles, transportées dans un village voisin, comptent plus de deux mille élèves. Nous avons circulé dans la ville et visité d’énormes caves à vin, devenues d’hospitalières catacombes où se trouve une ambulance et qui servent aussi de refuge à ceux qui ne possèdent pas de cave. Le quartier industriel, le long de la rivière, n’est qu’une lamentable ruine : c’est sur lui que les canons allemands se sont surtout acharnés. Le commerce est anéanti, tous les moulins sont détruits. Mais, contrairement aux villes du Nord, Thann a eu la chance de conserver sa silhouette, sa personnalité, une physionomie que ses enfans, quand ils reviendront, pourront reconnaître et qui ranimera leur courage.
Après notre course à travers les ruines, les aimables fonctionnaires de Thann nous proposèrent la charmante diversion d’un carrousel que le …e dragons devait donner dans le voisinage et auquel on voulut bien nous inviter. Cela se passait dans une plaine entourée d’un amphithéâtre de rochers, comme des gradins d’un cirque. Quelques spectateurs et des vaches ruminant paisiblement se partageaient les places ; sur le premier gradin, on avait mis un rang de chaises en demi-cercle pour le monde élégant du voisinage. Dans la plaine, avait lieu le carrousel qui fut plein d’entrain. Les cavaliers, comme toujours dans l’armée française, montaient fort bien. Peu de chevaux pur sang ; le plus grand nombre étaient simplement des bêtes de trait du pays qu’on avait dressées : leur agilité et leur souplesse faisaient l’éloge de leurs cavaliers. Les lanciers, en particulier, exécutèrent une marche en musique autour d’un pennon central qui souleva l’enthousiasme du public élégant des premières aussi bien que celui de la galerie.
Ce public formait lui aussi un spectacle plein d’intérêt. Au premier rang, le général de division et son état-major causaient avec des dames, ainsi que les officiers des états-majors voisins, et que les fonctionnaires civils et militaires du « département du Haut-Rhin » reconstitué. Toutes les classes avaient répondu à cet appel de fête. Nous étions assis au milieu de propriétaires alsaciens, et d’industriels de Thann. Beaucoup d’entre eux avaient été chassés de leurs maisons, d’autres avaient vu leurs moulins détruits, et tous vivaient depuis un an sur les confins de la guerre la plus cruelle, sous la menace de représailles dont la pensée fait frémir : cependant, le ton général était celui d’une élégante réunion dans une paisible ville de garnison. Je n’ai rien vu, dans tous mes voyages sur le front, qui donnât une idée plus parfaite de l’éducation française. La représentation de « haute école » devait se terminer par une exhibition des « moyens de transport à travers les âges, » commençant par un char gaulois, guidé par un troupier orné de longues moustaches en crin de cheval et couronné de gui, et se terminant par l’apparition d’un automobile dont le moteur avait été remplacé par un cheval blanc lourd et somnolent. Malheureusement, une averse terrible se mit à tomber pendant les préparatifs de ce numéro sensationnel, et nous dûmes partir sans voir l’arrivée dans l’arène de Vercingétorix suivi de ses guerriers.
Dans les montagnes : nous montons et nous descendons pour remonter encore. Départ matinal et longue route dans une interminable vallée gagnant graduellement les hauteurs de l’Est. La voie était encombrée par une procession de camions à bâches traînés par des mules : nous étions sur le chemin d’une place importante des Vosges, et ces convois de provisions ne cessaient ni jour ni nuit.
Enfin nous arrivâmes à un village de montagne à l’ombre des sapins, rafraîchi par un torrent glacé venant des hauteurs. D’un côté de la route, une auberge rustique ; de l’autre, dans les arbres, un chalet occupé par l’état-major de la brigade. Partout autour de nous, un mouvement incessant de petits « chasseurs alpins » coiffés du béret bleu et guêtrés de cuir. Depuis un an, nous lisions le récit des prouesses de ces héros de la montagne et, maintenant, nous nous trouvions au milieu d’eux, heureux de voir leurs visages bronzés et leurs yeux bienveillans et gais. Ils étaient tous pleins de gentillesse, mais bien silencieux et timides pour des Français. Dans le monde entier, certainement le silence des montagnes engendre cette réserve, si différente de la volubilité des gens de la vallée. On nous amena des mules et nous fîmes une longue excursion dans la montagne. Le chemin suivait d’abord des crêtes découvertes d’où la vue plongeait dans des vallées bleues, et continuait à travers des forêts de hêtres et de sapins. Au-dessus de la route s’élevaient à perte de vue des pentes boisées où l’on avait établi des écuries pour les mules ; on en voyait des centaines rangées sous des arbres dans des stalles creusées à des niveaux différens. Tout près, il y avait des abris pour les hommes et quelquefois un village de « cabanes de trappeurs : » c’est ainsi que les officiers appellent dans ce pays-ci les cabanes construites avec des troncs d’arbres. Il y règne toujours une animation extraordinaire : hommes nettoyant leurs armes, traînant des matériaux pour construire de nouvelles cabanes, lavant ou raccommodant leurs habits ; « cuistots » descendant de la cuisine la soupe fumante dans de grandes marmites à deux anses. La cuisine est toujours dans la partie du camp la mieux protégée et généralement à quelque distance en arrière. D’autres soldats, leur service terminé, flânent par groupes, fumant, bavardant ou écrivant laborieusement à ceux qu’ils ont laissés chez eux avec des stylos sur des carnets, souvenirs des hôpitaux où ils ont été soignés. Il y en a de penchés sur l’épaule d’un camarade qui a eu la chance de recevoir un journal de Paris ; d’autres s’esclaffent ensemble à la lecture des plaisanteries de leur propre journal, l’Écho du Ravin, le Journal des Poilus ou le Diable Bleu ; feuilles locales imprimées sur du papier écolier, illustrées de dessins comiques et débordant de la gaîté des tranchées.
Plus haut, aux confins de la prairie, l’officier qui marchait en tête nous fit signe de descendre de nos mules et de grimper à sa suite. Nous avançâmes pliés en deux sous les arbres, à travers une broussaille particulièrement épaisse, palissade de branches entrelacées pour masquer les gueules d’une batterie. Tout autour de nous dans la forêt ces grands canons étaient blottis comme des fauves prêts à bondir, — et près de chaque canon était son canonnier, fier de son 75 comme un nouveau marié de sa jeune épouse.
Nous continuâmes longtemps notre ascension jusqu’au plateau des Hautes-Chaumes desséché par le vent et le soleil, l’un des points les plus élevés du pays. Nous avions laissé la forêt au-dessous de nous, il n’y avait plus autour de ce sommet de gazon qu’une ceinture de sapins rabougris. On attacha les mules sous les arbres et notre guide nous mena auprès d’une borne d’aspect insignifiant, à demi cachée dans l’herbe. D’un côté, on y lisait la lettre F ; de l’autre la lettre D : c’était là, jusqu’à l’an dernier, qu’était la frontière entre les deux pays ennemis. Depuis lors, sur certains points, cette ligne avait été bien reculée ; mais là, nous étions encore à portée des canons allemands et il nous fallut ramper à l’abri des sapins trapus pour arriver au bout du plateau d’où nous pûmes voir, sous un ciel où roulaient des nuages, la terre promise d’Alsace qui s’étendait à nos pieds. D’un côté, au loin, dans la plaine, étincelaient les toits et les flèches de Colmar ; de l’autre, s’estompait à l’horizon la ligne violette des hauteurs au delà du Rhin. Un cercle de collines dénudées nous entourait : les plus proches étaient labourées de grands sillons et de monticules de terre fraîchement remuée, comme si elles avaient été travaillées par des taupes géantes : juste au-dessous de nous, dans une petite vallée verdoyante, on voyait les toits d’un village paisible. Les champs et le village paisible étaient encore allemands ; mais les positions françaises occupaient la montagne jusqu’à sa base et même l’un des sommets sombres que nous avions à notre droite
Arrivés à une éclaircie dans les sapins, nous marchâmes jusqu’au bord extrême du plateau qui dominait un lac creusé dans le roc, entouré de sillons en zigzag. Auprès de la rive, on devinait, sous les toits de branches, un autre grand abri pour les mules. C’est le point où les chasseurs alpins descendent la nuit, en caravanes, pour porter des provisions à la ligne de feu.
« Qui va là ? Attention ! Vous êtes en vue des lignes ! » nous cria une voix sortant des sapins, et notre compagnon nous fit signe de reculer. Nous étions trop exposés à la vue des Allemands d’en face, et notre présence aurait pu attirer le feu de leur batterie sur un poste d’observation installé tout près. Nous nous retirâmes en hâte. Ce jour-là, notre déjeuner champêtre était préparé à l’abri d’un groupe de pins sur l’autre versant. Nous étions assis dans le gazon, enivrés par cet air vivifiant des montagnes chargé du parfum des thyms et des myrtes ; le chant des oiseaux, la vie bourdonnante des insectes, sous ce beau soleil, ne rendait que plus poignante l’angoisse de la mort si voisine. Ce n’est pas dans la boue des tranchées, parmi l’activité des soldats, qu’on est le plus frappé de la folie insensée de la guerre : c’est quand on la sent cachée comme quelque monstre destructeur au milieu d’une scène qui n’évoque dans notre esprit que calme et repos.
Nous n’avions pas encore achevé le tour du plateau : après déjeuner, nous gagnâmes un point avancé qui surplombe directement les lignes allemandes. Quittant nos mules, nous marchâmes le long de la crête d’un rocher bordée d’arbustes nains. Derrière nous une explosion retentit : c’était le feu d’une des batteries que nous avions dépassées. La réponse allemande ne se fit pas attendre, et ce dialogue assourdissant dura vingt minutes. La canonnade était presque incessante : il semblait que la mitraille traçât un arc de fer dans l’air pur au-dessus de nos têtes. Nous pouvions suivre le son de chaque décharge depuis son départ jusqu’à l’éclatement final dans les tranchées. Il y avait quatre phases distinctes : le fracas aigu du canon qui part, le grondement furieux et prolongé au-dessus de nos têtes, le bruit déchirant de l’obus qui éclate, — enfin le roulement répété par les échos de colline en colline. Voilà ce que nous entendions, terrés sous les sapins : quand nous regardions entre les branches, nous ne voyions qu’un peu de fumée blanche et une flamme rouge sur la colline, suivie, une minute plus tard, par un geyser de fumée fauve.
Un déluge soudain nous ramena à nos mules, et c’est à travers des torrens de boue que nous descendîmes du haut de la montagne. Il tombait sans cesse de telles trombes et de telles cataractes que la montagne même et ses rochers semblaient se fondre sous une cascade de boue. Nous rencontrâmes des chasseurs alpins qui montaient, enduits jusqu’à la ceinture d’une croûte de boue et d’argile : les mules qu’ils conduisaient en étaient à ce point couvertes qu’elles semblaient des ébauches de terre glaise qu’un sculpteur viendrait de dépouiller de leurs linges mouillés. Plus bas, nous arrivâmes à un autre établissement de « cabanes de trappeurs » trempant et nageant dans une telle humidité que nous eûmes une idée de ce que peuvent être les mois d’hiver, sur cette partie du front. Plus de soldats gaîment occupés à polir leurs armes, à charrier des fagots, plus de flâneurs bavardant par groupes : chacun s’était blotti de son mieux sous l’abri douteux des bâches détrempées ; toute l’armée était rentrée dans ses terriers.
Un rayon de soleil nous accueille à Belfort. La cité invincible se cache discrètement derrière ses glacis verts et ses portes écussonnées ; mais son lion célèbre la garde sous la citadelle. Doré par les reflets du soleil couchant, fièrement étendu en haut de son repaire rouge au pied du fort, il peut presque se déclarer le digne descendant de ses ancêtres de la frise d’Assourbanipal. La route de Belfort, qui nous reconduit en Alsace reconquise, passe à travers un paysage riant de champs et de vergers. Nous gagnâmes Dannemarie, l’un des centres de l’administration nouvelle. C’est le classique gros bourg d’Alsace, avec de confortables vieilles maisons dans des jardins à espaliers. Non pas le cadre rêvé par ceux dont le patriotisme s’exalte à la pensée des petites Alsaciennes chantant la Marseillaise ou des vieillards embrassant le drapeau tricolore ; mais ce qu’il nous fut donné d’y voir avait un caractère autrement saisissant. Les fonctionnaires civils et militaires eurent la bonté et la patience de nous expliquer leurs efforts et de nous montrer quelques-uns des résultats qu’ils avaient obtenus : et cette visite nous laissa l’impression d’un système d’adaptation lent et sûr, sagement combiné et couronné d’un plein succès.
Finalement, nous les avons tout de même entendues chanter la Marseillaise, les petites filles de l’école de Dannemarie, — et les petits garçons aussi. — Mais ce qui nous intéressa bien davantage, ce fut de les voir travailler sous la direction des maîtres qui les avaient toujours dirigées et de constater que partout les fonctionnaires français s’étaient appliqués à ne pas déranger les habitudes du village. Les enseignes allemandes sont restées sur les boutiques, sauf quand les marchands les ont enlevées de leur plein gré, ce qui se produit de plus en plus fréquemment. S’il y a lieu de remplacer un fonctionnaire, il est choisi dans la même ville ou le même district ; le personnel de l’administration civile et militaire est principalement composé d’officiers et de civils de souche alsacienne. Les chefs de ces deux administrations qui nous accompagnaient pouvaient parler aux enfans et aux vieillards en allemand aussi bien que dans le dialecte du pays ; et nous fûmes frappés de voir à quel point tout avait été organisé de manière à rendre aussi peu fréquens que possible les difficultés et les froissemens inévitables dans la transition entre un régime et un autre. Ce qui rendait particulièrement intéressant ce procédé plein de tact et de tolérance, c’est qu’il semblait être le résultat non pas de la nécessité imposée par les circonstances, mais simplement de la compréhension intelligente du point de vue de ces populations de la frontière.
Ce matin encore, nous partîmes de bonne heure pour la région des montagnes. Notre route traversant le cœur des Vosges nous conduisit jusqu’au creux d’une colline près de la frontière de Lorraine. Au quartier général, on nous adjoignit un jeune officier de dragons qui nous annonça qu’il nous serait permis de visiter quelques-unes des tranchées de première ligne que nous avions aperçues du haut d’un poste d’observation, à notre précédente visite dans les Vosges. On se battait ferme de ce côté-là ; après une ou deux heures d’ascension, il fallut quitter l’automobile pour traverser la forêt à pied. Nous apercevions au-dessous de nous la grande route entièrement en vue des batteries allemandes. Lorsque nous arrivâmes à un point où cette route était masquée par une grande épaisseur d’arbres, nous pûmes la regagner. Un poste d’observation s’y trouvait : nous regardâmes par le créneau. À nos pieds s’étendait une vallée, avec un village situé au centre, entre deux collines, dont l’une était entaillée de tranchées françaises, l’autre de tranchées allemandes. Le village, à première vue, était semblable à tous ceux que nous venions de traverser ; mais on s’apercevait vite que son église était sans clocher et beaucoup de maisons sans toits. Ce village était occupé en partie par les Français, en partie par les Allemands : le cimetière, près de l’église, et une carrière toute voisine appartenaient aux Allemands ; mais une ligne de tranchées françaises allait de l’extrémité opposée de l’église rejoindre les batteries françaises de la colline à droite. Parallèle à cette ligne, mais partant de l’autre côté du village, un chemin creux conduisait à un arbre isolé. Ce sentier était la tranchée ennemie protégée par les canons allemands de la colline de gauche : entre les deux, la distance ne dépassait pas quarante mètres. Enfin, nous découvrions tout près de nous une pente traversée par un chemin champêtre, sur lequel on voyait une ligne de petits soldats français grimpant vers le village, chargés de sacs et de fagots et déployant une activité de fourmis sans que la présence des deux armées, qui étaient face à face à quelques mètres de là, troublât en rien leur travail.
C’était l’une de ces scènes de guerre étranges et contradictoires qui prouvent au spectateur combien il est difficile de raconter toutes les péripéties de la lutte. Pendant que nous regardions ce tableau, nous fûmes assourdis par la voix de tonnerre d’une batterie juste au-dessus de nous : le sommet de la colline que nous gravissions était peuplé de 75.
En face, on commençait avoir les geysers de poussière noire et brune s’élever des branchées allemandes ; de leurs batteries, partaient la flamme et le tonnerre des représailles. En bas, les petits soldats français continuaient à grimper paisiblement au village saccagé, et bientôt un groupe d’officiers d’état-major vint au-devant de nous, sortant tout à coup du bois.
En continuant à grimper à travers la forêt, au son de la canonnade échangée au-dessus de nos têtes, nous arrivâmes à la colonie de « trappeurs » la plus raffinée que nous eussions encore vue. À demi souterraines, avec des murs de bûches et des toits épais de mottes cimentées de mousse et de fougères, les cabanes, éparses sous les arbres, étaient reliées par des passages bordés de cailloux blancs. Devant la cabane du colonel, les soldats avaient planté un massif de fleurs grimpantes. Dans un repli de la colline, une chapelle construite en bûches, un simple toit au-dessus d’un autel de bois, tout tapissé de lierre et de houx. L’officier commandant, après nous avoir fait les honneurs du camp, nous mena à deux cents mètres plus bas à une ouverture qui marquait le commencement des tranchées : nous passâmes dans un long et tortueux boyau muré et couvert de bûches soigneusement ajustées : le sol était couvert de lattes de bois. Ce tunnel n’était éclairé que par quelques rayons de lumière filtrant par d’étroits intervalles masqués par des branches ; et à côté de chacune de ces meurtrières pendait une sorte de volet de métal en forme de bouclier qui pouvait au besoin se glisser devant l’ouverture.
Ce passage descendait tout le long de la colline, se doublant presque lui-même, afin qu’on pût avoir vue sur toutes les lignes environnantes. Soudain, le plafond devint plus haut et nous vîmes d’un côté une niche fermée par un rideau à près d’un mètre au-dessus du sol. Un officier tira ce rideau pour nous montrer assis sur une planche étroite, son fusil entre les genoux, un dragon, l’œil fixé à un créneau. Il ne bougea pas, et l’officier remit vivement le rideau en place, dans la crainte que ce faible rayon de lumière ne trahît la présence de la sentinelle. Nous dépassâmes plusieurs de ces gardiens casqués : parfois au fond d’un réduit, nous apercevions une mitrailleuse cachée. Souvent, le plafond du tunnel était si bas que nous devions nous plier en deux ; quelquefois, nous franchissions une lourde porte de bois blindée de fer qui isolait une section d’une autre section. Il est difficile d’estimer ce qu’on peut faire de chemin en rampant sans lumières dans des terriers, à des niveaux différens et en faisant d’innombrables circuits ; mais je croirais volontiers que nous avions dû faire un kilomètre sous terre avant d’arriver à une ferme en ruines. Ce bâtiment, dont il ne restait que les murs extérieurs et une ou deux cloisons, avait été transformé en poste d’observation.
À chaque coin, une échelle menait à la hauteur de ce qui avait été le second étage ; là, assis sur une planche, un dragon était posté. En bas, dans les chambres dévastées, c’était la même vie que partout dans ces postes avancés : quelques soldats jouaient à la manille, assis autour d’une table de cuisine ; d’autres raccommodaient leurs vêtemens, faisaient leur correspondance ou riaient ensemble (pas trop haut) en lisant des journaux comiques. On aurait aussi bien pu se croire dans un abri des secondes lignes : les voix basses des soldats qui parlaient, la vivacité avec laquelle on m’empêcha de regarder à travers un trou dans le mur et la présence, en haut, des sentinelles casquées étaient tout ce qui pouvait nous révéler le proche voisinage de l’ennemi.
Nous recommençâmes notre excursion souterraine à travers un tunnel, qui devenait toujours plus sombre et plus étroit. Dans le boyau précédent, on se trouvait parfois à ciel ouvert, et l’on pouvait se redresser et respirer ; mais ici, on était dans l’obscurité la plus profonde, et on eût pu se casser le cou sans la lampe de poche que notre officier levait et baissait tour à tour, afin de nous éclairer quand se présentait une marche ou un brusque tournant.
Le dernier poste avancé était une ferme en ruines, comme l’autre. Elle était reliée au quartier général par le téléphone et gardée, elle aussi, par de silencieux dragons accroupis sur leur observatoire de planches. Cette maison était séparée du boyau par une porte blindée, et, en cas d’attaque, cette porte devait être fermée du dedans et défendue jusqu’à la mort par les hommes du poste extérieur. Nous étions à l’extrémité de la ligne de défense, dominant le village au-dessus duquel nous avions entendu, quelques heures plus lot, le tonnerre de l’artillerie. Ce point où nous étions était de tous côtés sous le feu des lignes allemandes, et nous n’étions qu’à quelques mètres de leurs tranchées.
Mais je ne pouvais en juger, et j’aurais pu me croire à cent lieues de la vallée où nous avions vu les soldats français sur le chemin ensoleillé, grimpant vers le village. Je me rendais seulement compte qu’après avoir erré dans un sombre labyrinthe, nous étions dans une maison détruite, au milieu d’arbres fruitiers, où des soldats flânaient en fumant, mais où tout le monde parlait bas comme dans une chambre mortuaire. Par une brèche dans le mur, je voyais une autre ferme détruite, tout près, dans un autre verger : c’était un avant-poste ennemi, où d’autres sentinelles, coiffées d’un casque d’une autre forme, veillaient, assises sur des planches, en haut du bâtiment. Mais tout cela me paraissait bien moins réel et moins terrible que la canonnade au-dessus du village que les deux armées se disputaient. Le tir de l’artillerie avait cessé, et l’air était rempli de tous les murmures de l’été. Tout près, dans un coin abrité, je voyais une vigne où pendaient des toiles d’araignées scintillantes de rosée. Je ne comprenais plus où nous étions, ce qui se passait et pourquoi un obus de l’avant-poste allemand ne nous mettait pas en miettes. Mais, petit à petit, je fus pénétrée du sens de cette observation réciproque de tranchée à tranchée : échange de regards entre d’innombrables paires d’yeux, toujours en éveil, sur une longueur de tant de lieues, de Dunkerque à Belfort.
Ma dernière vision de ce front français, que j’avais parcouru d’un bout à l’autre, fut le tableau de cette maison bombardée et de ces hommes assis tranquillement au soleil, fumant leur pipe et jouant aux cartes, qui avaient l’ordre de tenir bon et de se faire tuer jusqu’au dernier, plutôt que de laisser percer cette portion du front qu’ils avaient l’honneur de garder.
- ↑ Voyez la Revue du 15 mars.