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Visites des Bouddhas dans l’île de Lanka

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VISITES DES BOUDDHAS DANS L’ÎLE DE LANKA
EXTRAITS DU
POUJAVALIYA ET DU SARVAJNAGOUNALANKARAYA
d’après la traduction anglaise
DU RÉVÉREND C. ALWIS
TRADUIT DE L’ANGLAIS
Par M. L. DE MILLOUÉ, Directeur du Musée

1. Cette glorieuse île de Lanka[1] était la résidence des Yakshas[2] dans les époques non bouddhiques où la religion du Bouddha était inconnue dans le monde, et les hommes ne s’y établirent que dans les temps bouddhiques. Les Yakshas furent soumis par quelques Bouddhas parvenus au premier degré de perfection dans la sagesse, et l’île devint la demeure des hommes.

D’autres Bouddhas la visitèrent en personne, domptèrent les Yakshas, firent de cette île la demeure des hommes et y établirent leur religion. Et cette île de Lanka est aux Bouddhas comme leur propre trésor des trois Gemmes[3], il est certain que les branches méridionales des arbres sacrés[4], les doctrines, les reliques et la religion de Bouddhas infinis et innombrables y sont fermement établis.

2. Dans cette ile de Lanka, la résidence des infidèles est aussi instable que le fut celle des premiers Yakshas. Si parfois un roi d’une fausse religion peut usurper la souveraineté de cette île de Lanka et régner sur elle, la dynastie de tels rois ne sera jamais durable, telle est la toute-puissante volonté des Bouddhas.

3. Comme cette île n’appartient qu’aux seuls rois de la vraie religion, la durée de la succession héréditaire de leur dynastie est assurée. C’est pourquoi les rois qui règnent sur Lanka doivent être pleins de zèle à soutenir la religion avec l’amour et la vénération dus aux Bouddhas, et à conserver l’héritage de leur dynastie en maintenant le pouvoir de leur juridiction et celui de la religion.

4. Passant sous silence les époques des autres Bouddhas des premières périodes, cette île s’appelait O’jadwipa au temps du Bouddha Kakousanda, le premier dans ce kalpa[5] qui atteignit à la perfection de la sagesse. Anouradhapoura était alors nommée Abhayapoura, c’est pourquoi le roi s’appelait Abhaya. Le bois actuellement nommé Mahamewouna avait le nom de Mahathirta-wana ; la cité était à l’est de ce bois ; Piyal-koulou, ou le rocher Mihintala, portait alors le nom de Dewa-kouta.

5. Dans ce temps, tout à travers l’île, une maladie de fièvre pestilentielle frappa les villes regorgeant d’une nombreuse population, d’une grande opulence et d’immenses richesses, telles que la cité d’ Abhayapoura, et alors une grande détresse se répandit dans le peuple, comme au temps de notre Bouddha dans la cité de Wisala ; et le peuple mourait. Et les Yakshas, que le pouvoir de Bouddha empêchait de pénétrer dans l’île, rôdaient tout autour, dispersés sur la mer, se dressant et aspirant avec délices l’odeur des cadavres humains.

6. En ce temps le Bouddha Kakousanda connut l’extrême infortune des habitants de cette île O’jadwipa, et, poussé par une grande pitié pour leurs maux, s’y rendit en un instant à travers les airs, accompagné d’une suite de quarante mille prêtres saints ; il descendit sur le Dcwa-kouta (Miliintala) , et s’y arrêta semblable à la lune entourée des étoiles ; de ses rayons il illumina les dix directions[6], et avec son pouvoir surnaturel il décida : « que tous les hommes de cette île O’jadwipa me voient, et que, m’ayant regardé, tous leurs maux s’évanouissent ; alors, rendus à la santé, que tous viennent à l’instant et m’en tourent. »

7. Et à l’instant, comme il pensait ce commandement, tous les habitants virent le Bouddha comme ceux qui voient la lune dans les cieux. Et l’épidémie de fièvre s’évanouit, et tous, comme s’ils avaient reçu l’eau d’ambroisie[7], se levant de la place où ils gisaient, se réunirent autour du rocher comme ceux qui se pressent dans une salle au milieu d’une ville.

8. Alors les rois, vice-rois et grands ministres l’adorèrent, l’engageant à entrer dans le bois Maha-thirta-wana (Mahamewouna) et l’y conduisirent en grande pompe, formant autour de lui une cour splendide. Et ils élevèrent pour le Bouddha un trône magnifique avec quarante mille autres sièges et offrirent le bois au Bouddha en grande cérémonie.

9. Alors la grande terre s’agita et s’enfla, et tous les arbres du bois s’embellirent de fleurs surnaturelles depuis leurs racines jusqu’à leurs rameaux les plus élevés. Et tous les êtres animés , pleins de joie à la vue de ce miracle, firent avec la plus profonde vénération la grande sacrificature[8] et le Bouddha les conduisait ; ils prirent lu collation des aumônes de Chatoumadhoura[9] et, se tenant debout à une distance respectueuse, ils offrirent au Bouddha des parfums, des fleurs et autres choses précieuses, chacun en proportion de ses richesses.

10. Alors le Bouddha prêcha sa doctrine et affranchit de la transmigration[10] quarante mille âmes ; il passa le jour en ce lieu et dans la soirée se rendit au lieu du grand arbre sacré et s’y reposa un moment sous l’influence bénie de Dyâna[11] ; alors il se leva et pensa : « Je veux suivre la voie des précédents Bouddhas. » Et alors il étendit la main droite dans la direction de l’arbre sacré Bo[12] et ordonna par son pouvoir surnaturel : « que la sainte prêtresse Rouchinanda, la première de ces prêtresses de ma religion qui ont fait des miracles, apparaisse ici apportant la branche méridionale du grand arbre sacré Bo. »

11. Et à cet instant même la sainte prêtresse, percevant l’ordre du Bouddha, fit faire par le roi Khémâwati, de la cité de Khémàwati, un cercle d’orpiment jaune tout autour de la branche méridionale de l’arbre sacré Bo ; et ainsi cette branche s’étant détachée d’elle-même, elle la cueillit et la plaça dans la main sacrée que le Bouddha tenait étendue.

12. Alors Bouddha regarda en face le roi Abhaya et dit : « grand monarque, suis les pratiques des premiers rois de cette île, bénis et prospères comme tu l’es toi-même », et fit planter par ce souverain l’arbre sacré. De là, se dirigeant vers le nord, il s’assit au lieu de Lowámahápáya, qui à cette époque s’appelait Sirisa-Malaka, prêcha sa doctrine et affranchit de la trans migration trente mille âmes. Puis il alla s’asseoir dans le lieu de Thoupáráma, et, se levant par la bienfaisante influence de Dyâna, il prêcha sa doctrine, et en cette même place il sauva de la transmigration dix mille personnes. Et il laissa dans cette île la sainte prêtresse Rouchinanda avec cinq cents prêtresses et le saint prêtre Mahadewa avec dix mille autres prêtres. De là il se rendit à Déwakouta (Mihiutala) et, se tenant debout en face du monument de Batamahasala, il exhorta tous les habitants de l’île et retourna à Jamboudwipa à la vue de tous les êtres vivants.

13. Depuis ce temps, pendant toute la durée de cette période bouddhique, chaque roi qui est né dans ce pays adora les trois Gemmes et alla à la cité de Nirvâna.

14. Ensuite au temps du second Bouddha, Kónágama, cette île fut appelée Waradwipa ; le bois Maha-mewouna reçut le nom de bois Maha-anomâ. La cité au sud de ce bois fut nommée Waddliamanalia. Elle fut enrichie de toutes sortes d’opulences par son roi Samindha. Dewakouta fut appelé Soumanakouta.

15. En ce temps, cette noble île de Lanka, qui était habitée par quatre nobles tribus d’hommes et pleine de femmes semblables à des déesses, de vaches et de buffles et de toutes sortes de richesses, n’ayant pas eu de pluie pendant quelque temps, fut désolée par une grande famine, comme la famine appelée Beminitiya-saja au temps de notre Bouddha, et il y eut une grande détresse faute de nourriture.

16. Comme la fin de tous les discours de Bouddha est dirigée vers les (l’un ou l’autre des) trois buts[13] ; il observa les temps et vit à quelle détresse la famine avait réduit les hommes, et persuadé que « les êtres raisonnables peuvent être conquis à la foi quand ils sont dans la peine », il vint ici, à travers les airs accompagné de trente mille prêtres saints, et se plaça debout juste à la place où les premiers Bouddhas avaient laissé la trace de leurs pieds, sur le sommet de Soumanakouta (Mihintala) et, regardant dans les dix directions, il dit : « Qu’à l’instant même la pluie tombe sur cette île et que toutes les fontaines et tous les canaux soient remplis. »

17. Et à l’instant, promptes comme la pensée du Seigneur, cent nuées bleues gonflées de pluie se présentèrent à la vue, comme si les montagnes se réfléchissaient dans le miroir du ciel. Cent et mille colonnes de nuages pluvieux se montrèrent semblables à des masses de colonnes de saphir bleu éparses dans la voûte du firmament, et les nuées commencèrent à rugir comme une musique divine que les dieux offraient au Bouddha.

18. Et mille arcs-on-ciel apparurent comme autant d’arches bâties par les dieux comme offrande au Bouddha. Et des myriades d’éclairs étincelèrent dans toutes les directions, semblables à des rangées de bannières offertes par les dieux. Mille paons dressèrent leur queue superbe comme s’ils déployaient des parasols de plumes sur leur tête pour se protéger contre la pluie qui les inondait.

19. Et à cet instant partout dans l’île pleuvaient les ondées, et les fontaines, les écluses, les rivières et les canaux se remplissaient ; et des torrents impétueux d’une eau rafraîchissante couraient à grands flots dans toutes les directions, comme s’ils étaient enflés de colère et cherchaient à découvrir dans ses retraites leur mortel ennemi, la chaleur.

20. Et le Bouddha, ayant ainsi éteint la chaleur par un déluge extraordinaire, fit cesser la pluie, et alors à la vue de tous les êtres vivants, il se dressa au sommet du rocher, semblable à une statue d’or, et entra dans l’État de Samapatti[14] de Kasina aqueux[15] et, faisant jaillir de son corps des courants d’eau, il guérissait le peuple. Et tous les habitants de l’île, pleins de joie en voyant s’accomplir ce miracle, se l’assemblèrent autour du Bouddha et l’adorèrent, se plongeant dans les rayons qui émanaient des ongles de ses orteils, et le portèrent dans leurs bras vers le bois sacré Maha-anoma.

21. En ce même jour, le Bouddha prit possession du bois par un tremblement de la grande terre et fit son repas ; et quand il eut fini, il répandit sa doctrine et affranchit de la transmigration trente mille âmes. Dans la soirée, ainsi qu’il a été raconté précédemment, il décida dans son cœur et par son pouvoir divin fit, comme il a déjà été dit, détacher d’elle-même a branche méridionale de son Figuier sacré, par l’intermédiaire du roi Sobhana, de la cité de Sobhana ; cinq cents prêtresses, précédées de la sainte prêtresse Kanokadatta, apportèrent cette branche et il la fit planter per le roi Samidha ; et, s’asseyant au lieu de Loamahapaya, qui en ce temps s’appelait Nayamalaka, il enseigna sa doctrine. Puis ayant accordé à vingt mille personnes les avantages des Chemins de Nirvana[16], il alla s’asseoir au lieu de Thouparâma, où il développa sa doctrine et affranchit dix mille âmes de la transmigration. Il laissa dans cette île sa ceinture comme relique, avec cinq cents prêtresses et à leur tête la sainte prêtresse Kanokadatta, et mille prêtres avec l’illustre grand prêtre Soudharma pour chef. De là il se rendit au lieu du grand monument de pierre appelé Soudassawamalaka et s’y assit ; il exhorta tous les êtres vivants et quitta cette île pour retourner à Jamboudwipa.

22. Depuis ce temps, dans toute cette période bouddhique, les princes qui sont nés ici et tout le peuple ont toujours adoré les trois Gemmes et ont rempli la cité de Nirvana.

23. Ensuite, au temps de Kasyapa, qui fut le troisième Bouddha, cette île était nommée Mandawipa, le bois Maha-mewouna portait le nom de Mahasâgara ; la ville située à l’ouest s’appelait Wisàlapoura ; un roi du nom de Jayanta y régnait ; Soumanàkouta s’appelait Soubhàkouta.

À cette époque, les habitants de l’île avec leurs rois, vice-rois et grands ministres, étaient divisés en deux partis, et jaloux les uns des autres ils combattaient une guerre civile. Ils engagèrent des armées composées de quatre éléments et, rangés en armes, ils commencèrent à combattre les uns contre les autres, disant : « Nous les tuerons et ferons un océan de sang. »

24. Alors le Bouddha, ayant vu périr beaucoup de personnes et poussé par une grande pitié, se rendit dans cette île à travers les airs, accompagné de vingt mille disciples saints ; il descendit sur le rocher Soubhàkouta et fit une profonde obscurité, et décida dans son cœur, avec son pouvoir divin : « que deux personnes ne puissent pas se voir l’une l’autre. » Et il les égara dans les ténèbres, et alors il fit cesser l’obscurité.

25. Et le peuple aussitôt recommença la bataille. Alors le Bouddha répandit sur toute l’île une épaisse fumée, et, voyant que la rage du peuple était calmée, il entra dans l’état de Samapatti, du Kasina igné[17] et de son corps, qui était haut de vingt coudées, il émit des torrents de feu et terrifia les peuples en faisant de toute l’ile comme une maison placée au milieu des flammes de feu.

26. Et alors le peuple, voyant les montagnes de feu qui roulaient dans les airs et les étincelles qui se précipitaient incessamment contre chaque maison, disait : « hommes ! quel prodige de consternation est donc ceci ? C’est le jour de la destruction du monde. Nous combattons les uns contre les autres pour un royaume, et ce royaume est maintenant en cendres ! Nos femmes et nos enfants sont dans les flammes, nos richesses sont réduites en cendres, les champs et les jardins brûlent et nous-mêmes n’allons-nous pas périr dans le feu ? Et quelle guerre allons-nous faire ? » Et tremblant de la crainte de la mort, ils jetaient les armes qui chargeaient leurs mains, et ils furent saisis d’amour les uns pour les autres, et les armées firent la paix.

27. Ainsi Bouddha, comme on prend une épine pour enlever une autre épine, éteignit le feu de leur rage par son feu miraculeux, et alors il éteignit les deux feux et se montra à toutes les créatures vivantes.

28. À ce moment tous les hommes, ayant vu Bouddha, se tenaient debout, les mains jointes et élevées au-dessus de leurs têtes, et ils lui demandaient : « Seigneur, qui êtes vous ? Etes-vous le dieu du feu ? ou bien êtes-vous la divinité du soleil ? Votre face est semblable à la pleine lune ; votre corps est comme une masse d’ambroisie. Mais le feu qui est sorti de votre corps est excessivement ardent ; le feu peut-il naître de l’eau ? Seigneur, qui donc êtes-vous ?

» Et quand ils apprirent qu’il était le Bouddha, le Suprême dans l’univers, ils furent remplis de joie.

29. Alors en ce même jour, Bouddha fit trembler la grande terre et prit possession du même bois, et à la fin de son repas il fortifia les esprits des fidèles par la chaleur de sa prédication, ainsi que la chaleur fait épanouir les calices des fleurs. Et il accorda à vingt mille âmes les fruits des chemins (vers Nirvâna).

Dans la soirée, s’étant rendu au lieu du grand et glorieux arbre sacré, comme précédemment il décida dans son cœur, et par son pouvoir surnaturel il fit que la branche méridionale de l’arbre sacré Nigrodha[18] se détacha d’elle-même et fut cueillie par le roi Brahmadatta de Bénarès. Et aussitôt elle fut apportée par cinq cents prêtresses conduites par la sainte prêtresse Soudharma, et plantée par le roi Jayanta.

Alors, assis au lieu de Lowamahapaya, qu’on appelait Assoka-malaka dans cette période bouddhique, par ses discours il délivra quatre mille âmes de la transmigration ; puis il alla en face de Thouparama et prêcha sa doctrine et accorda à mille âmes les avantages des chemins (de Nirvana). Il laissa dans cette île sa propre robe de bain et la sainte prêtresse Soudharma avec cinq cents autres prêtresses et le saint grand prêtre Sarwananda avec mille autres prêtres, et s’étant levé au lieu du troisième grand monument de pierre Somanassa-malaka, il exhorta les dieux et les hommes, ainsi que tous les habitants de Mandawipa et s’éleva au sein du firmament et retourna à Dambadiwa, comme la lune entourée des étoiles.

30. Ainsi donc dans la période bouddhique du Bouddha Kasyapa, qui vécut pendant vingt mille ans, les êtres vivants nés dans cette île dans la colère, adorèrent les trois Gemmes et remplirent la cité de Nirvana. Ainsi doit être brièvement connue l’histoire des visites des trois premiers Bouddhas qui sont nés dans ce kalpa.


Décrit dans le Poujawaliya.


31. Ensuite notre grand Bouddha Gautama, qui devint Bouddha dans la quatrième période de ce kalpa, visita cette île de Lanka le jour de. la pleine lune de Douroutuu (janvier), le neuvième da sa dignité de Bouddha, et se tint debout dans les airs au-dessus d’une grande armée de Yakshas, rassemblée dans le bois fleuri de Mahanagawana, long de trois yoduns^ et large d’un yodun, situé sur les bords de la "rivière Mahawalouka (Mahaweli). Et ils commencèrent à combattre les uns contre les autres à cause de quelque querelle ; et ils combattaient avec forfanterie, faisant un bruit semblable au grondement des tonnerres, cherchant çà et là leurs ennemis avec diverses armes dans les mains ; leurs cœurs étaient comme des flammes de feu, ils agitaient sur leurs têtes leurs cheveux serrés, rouges comme le cuivre, levant vers le firmament leurs cruels sourcils contractés comme l’arc de Pluton et roulant des yeux rouges comme des boules de feu ardent ; leurs joues étaient meurtries des coups des crochets des croissants, ils agitaient en tremblant leurs langues sortant de leurs bouches profondes, leurs dents étaient pressées par leurs lèvres rouges retournées en dehors ; ils faisaient tourner les anneaux circulaires

1 Mesure de distance, environ 24 kilomètres.

2 Yamarâja, souverain des régions infernales, ou régions du feu. fixés à leurs oreilles. Et le Bouddha se montra dans les airs semblable à un rocher d’or enveloppé de milliers d’arcs-en-ciel, d’éclairs et de nuages, et fit rugir le ciel et la terre plus fort que leurs clameurs ; il créa des ténèbres d’une obscurité quatre fois plus épaisse et terrifia les Yakshas comme les Pisachas^^1 qui avaient offensé Waissrawana. Puis il dispersa les ténèbres et se montra visible dans la voûte du firmament semblable au disque du soleil levant et jeta la terreur dans l’armée des Yakshas en faisant sortir de son corps des tourbillons de fumée épaisse. Alors de nouveau il se tint debout devant eux, semblable à la face de la lune, éclaircie des cinq obstructions, projetant dans toutes les directions des rayons d’ambroisie.

32. En ce moment l’armée des Yakshas, frappée de ces miracles, aperçut le Bouddha et le pria, disant : « Ô Seigneur, qui êtes grand et possédez une pareille puissance, éloignez de nous ces calamités et donnez-nous merci. » Alors Bouddha parla aux Yakshas qui lui avaient demandé merci et dit : « Yakshas, si tous vous souhaitez le salut, donnez-moi sur le sol un espace où je puisse m’asseoir. » Et ayant obtenu autant d’espace qu’il suffisait pour qu’il pût s’asseoir, il dissipa la terreur parmi les Yakshas et s’assit au milieu de leur armée sur un tapis de peau étendu sur l’espace donné par eux ; le lieu où le Bouddha s’assit était le lieu du monunment Mahiyangana. Alors des quatre coins de son tapis de peau il fit jaillir quatre torrents de feu qui, se répandant dans toutes les dix directions, jetèrent la terreur parmi les Yakshas, et ils se dispersèrent de tous côtés. Et Bouddha les réunit sur le rivage de la mer et leur montra l’ile de Yakgiri^^2 comme si elle eût été rapprochée par son pouvoir surnaturel ; alors il leur offrit cette île de Yakgiri et y établit la grande armée des Yakshas, mais il demeura sur le bord de la mer.

33. À cet instant, Soumana, le plus grand des dieux, qui réside sur le pic de Samanala (pic d’Adam) avec les dieux des airs et des demeures, et tous les autres dieux qui habitent les arbres, les montagnes et autres lieux, arrivèrent autour de lui. Et quand ils furent tous là, lui offrant des lumières, de l’encens, des parfums, des fleurs et autres choses semblables. Bouddha qui était assis en ce Ueu développa sa saine doctrine à tous les dieux et déesses, présidés

1 Êtres malveillants, habitant les enfers, fantômes.

2 Donnée par Bouddha aux démons pour leur habitation. par le grand dieu Soumana, et accorda à d’innombrables kelas[19] (dix millions) de la multitude des dieux la jouissance des avantages des chemins et reçut un Asankya de dieu dans le Sila d’initiation.

34. Le grand dieu Soumana, qui en ce même jour atteignit le chemin sacré de Sowan[20], supplia le Bouddha de lui donner une relique qu’il pût adorer et à laquelle il ferait des offrandes. Alors le Suprême Bouddha plein de mérites, porta la main à sa tête et donna au grand dieu Soumana une poignée de ses cheveux comme relique pour les adorer et leur faire des offrandes, et trois fois il fit le tour de l’île de Lanka, semblable à un météore qui se meut avec rapidité dans les ténèbres et lui donna sa protection, et le même jour il retourna à Jamboudwipa.

35. Alors le grand dieu Soumana enferma dans une boite d’or la poignée de cheveux que le Bouddha lui avait donnée comme relique, et, rassemblant une masse de pierres précieuses à l’endroit où Bouddha s’était assis pour soumettre les Yakshas, il enterra le reliquaire avec les reliques de cheveux au sommet de cet amoncellement de pierres précieuses et y bâtit une dagoba[21] de pierre de saphir bleu et fit d’immenses offrandes.

Telle est la première visite du Bouddha dans l’île de Lanka.

36. Cependant dans la cinquième année de notre Bouddha, qui est la ressource de ceux qui sont sans ressource, et le quinzième jour de la lune décroissante du mois de Bhaga (mars), deux rois Nagas[22], Choulodara et Mahodara, oncle maternel et neveu, entreprirent une guerre pour un trône de pierres précieuses. Les deux armées comptaient quatre-vingts kélas de Nagas, habitants des eaux ou de la terre ; vingt kélas de Nagas de Kélani et trente kélas de Madounagala, contre trente kélas de l’île de Maninaga ; et les deux armées se défiaient avec fureur, semblables à deux océans enflés par la violence des vents et se brisant contre le rivage ; disposées en ligne comme des rangées de vagues elles s’avançaient saisissant, toutes sortes d’armes telles que glaives, boucliers, dards, sabres recourbés, massues, arcs, épieux, lances, javelines leviers de fer, masses d’armes et flèches, et, les agitant avec un continuel jaillissement d’éclairs, remplissant de leurs cris tout le champ de bataille et courant continuellement en avant avec une grande bravoure, enivrées de l’orgueil de se vaincre l’une l’autre et se pressant vivement.

37. Alors notre Bouddha vit par inspiration les souffrances que supportaient les armées des Nagas en présence sur le champ de bataille de la guerre civile ; et poussé par sa compassion pour eux, il partit de Jetawana-arama le matin de ce jour et vint à travers les airs sous l’ombrage an ce même arbre Kiripalou[23], qui se dressait à la porte du temple de Jetawana ; et le roi des dieux, Samirdhi Soumana, qui habitait sur ce même arbre Kiripaluu, l’arracha et le tint au-dessus de la tête de Bouddha, qui descendit dans l’ile de Maninaga et se présenta au milieu des deux armées Nagas, qui alors combattaient avec fureur et s’assit dans les airs sous l’ombre de l’arbre Kiripalou, semblable à la bannière de saphir bleu. Alors pour effrayer les Nagas il fit de profondes ténèbres et après cela jeta sur eux une lumière semblable au soleil levant. Les Nagas étant ainsi terrifiés par les ténèbres, il leur montra beaucoup de prodiges, prêcha sa doctrine et réconcilia les deux armées.

38. Alors tout le peuple naga, ayant jeté ses armes, apporta, accompagné par les vierges nagas, toutes sortes d’offrandes et de présents splendides pour les lui offrir ; et ils prièrent Bouddha de descendre sur la terre. Et lui s’asseyant sur le trône de pierres précieuses que les Nagas lui avaient donné, fit un repas de la nourriture divine que les Nagas lui offrirent et prêcha sa doctrine à quatre-vingts kélas de Nagas et les établit dans le Sila d’initiation[24]. Et dans cette assemblée de Nagas, le roi naga Maniak, oncle maternel du roi naga Mahodara, supplia le Bouddha de visiter Kélani.

39. Alors Bouddha, ayant par son silence accepté l’invitation, consacra l’arbre Kiripalou et le trône de pierres précieuses, monuments paribhogikas[25], afin que le peuple les adorât et leur offrît des présents et que ses mérites pussent toujours aller grandissant ; et il s’assit sur le trône, s’appuyant contre l’arbre Kiripalou.

40. Ayant ainsi apaisé les dissensions des Nagas, il laissa comme monuments paribhogikas et le trône de pierres précieuses et l’arbre Kiripalou, que le dieu avait apporté de Jetawana, le tenant comme un parasol au-dessus de sa tête, afin que les quatre-vingts kélas de Nagas et leurs femmes, habitant les trois royaumes des Nagas, qui ont pour chefs les trois rois nagas Choulodara, Mahodara et Maniakkha, puissent les adorer et leur faire des offrandes de quelque manière qu’ils voudraient. Et il étendit sa protection sur la glorieuse île de Lanka et retourna au vihara[26] de Jetawana, dans la cité de Sewet[27] dans le Dambadiva[28].

41. Ainsi le trône de pierres précieuses et l’arbre Kiripalou, que notre Bouddha reçut quand il vint dans l’île de Maninaga à sa seconde visite à Lanka, furent placés dans la demeure océanienne des Nagas et sur le rivage de la mer comme monuments paribhogikas.

Ceci est le récit de la seconde visite de notre Bouddha dans l’île de Lanka.

42. Cependant notre grand Bouddha, le maître des trois mondes, dont la glorieuse face est semblable au Lotus, qui réside au vihara de Jetawana, songeait ainsi à sa troisième visite à l’île de Lanka, disant : « Quand je serai mort, les reliques de ma dent, de ma mâchoire, de mon front et environ un drona[29] d’autres reliques, que les habitants de la cité de Rambagam recevront à ma mort, les reliques de mes cheveux et maintes autres seront déposées dans la glorieuse île de Lanka ; et plusieurs centaines de mille monastères y seront établis. Comme un grand nombre de peuples tels que les Kshastrias[30] les Brahmanes, les Waisyas[31], les Shouddras[32] et beaucoup d’autres qui se complairont dans les trois Gemmes y habitent, j’irai donc dans l’île de Lanka et je visiterai les lieux où seront établies les seize grandes places, je m’y livrerai à la jouissance de Samapatti et alors je reviendrai ici. »

43. Ainsi dans la huitième année de sa dignité de Bouddha, sur l’iavitation du grand prêtre Sounaparanta, il monta, suivi de cinq cents thérats saints, dans cinq cents palanquins d’or que le dieu Sekraia avait fabri(|ués pour les lui offrir. Il vint sur le territoire de Sounaparant, et reçut en présent le palais nommé Chandana-mandala-malaka, bâti par quelques marchands dans le monastère de Mouhoulou ; et là il prêcha ses doctrines aux êtres doués de raison et leur accorda la jouissance des chemins. Il demeura plusieurs jours en cet endroit et alla ensuite à la ville de marché de Souparaka, sur l’invitation du prêtre Purna, et là il prêcha ses doctrines au peuple. Comme il retournait à la cité de Sewet, il arriva sur les bords de la rivière de Nermada, et là, sur la prière du roi naga Nermada qui habitait la rivière, il goûta la divine nourriture que ce roi lui offrit, lui donna quelques conseils, et établit un grand nombre de Nagas dans l’observation de l’initiation à sa religion. Et à la requête du roi naga Nermada, il imprima son glorieux pied droit, doué de cent huit signes favorables[33] sur une magnifique plage semblable à un monceau de poussière de perles, sur le bord de cette rivière où les vagues écumantes frappaient et se brisaient ; et il accorda aux Nagas les moyens d’acquérir des mérites.

44. Quand les vagues s’avançant battent le monceau de sable sur lequel est imprimé le glorieux pied au bord de cette rivière dans le pays de Yonaka, la glorieuse trace du pied est couverte par l’eau, et quand les vagues se retirent, l’empreinte du pied reparaît avec tous ses signes favorables, telle qu’un sceau imprimé sur la surface d’un bloc de blanche cire d’abeilles, sans la moindre altération des marques bénies, réjouissant les yeux de tous ceux qui la voient. Et depuis ce jour elle procure au monde une abondance de bonheur. Ceci est un souvenir paribhogikha.

45. Quittant ce lieu, il se rendit au rocher de Sachchabaddha, et à la requête d’un certain prêtre nommé Sachchabaddha, il imprima sur le sommet du grand rocher bleu de ce nom son glorieux pied doué de cent huit signes favorables, tels que siriwasa, swastika[34], etc., semblable à l’empreinte que ferait un pied frotté d’onguent sur un bloc d’argile blanche, sans qu’il y manquât un seul point des diverses parties de ces signes heureux, de telle sorte qu’il fût clairement distinct à l’œil corporel de tous ceux qui le verraient.

Ceci est un souvenir du pied de mon Bouddha.

47. Alors Bouddlia, en quittant cette dite montagne de Sachchabaddha, se souvint de l’invitation de visiter Kélani, que lui avait adressée le roi naga Maniakkha, lorsque étant venu dans l’île de Maninaga, dans le dessein d’aider son neveu Mahodara, prince des Nagas, dans la guerre qu’il soutenait contre le prince naga Chouladara, il avait vu le Bouddha qui était venu en ces lieux plein de pitié ; ce roi naga Maniakkha jouissait de la prospérité des Nagas dans le pays naga qui était situé à côté du nouveau courant d’eau nommé rivière Kélani, peut-être à cause de sa ressemblance avec une heureuse masse d’eau se déversant dans l’Océan, qui serait tombée au pied du rocher après l’entière ablution et purification de la noble montagne Samantakouta (pic d’Adam) de l’île de Lanka, quand l’eau de l’heureuse consécration était versée, répandue sur le sommet de sa tête pour la purifier, avant qu’elle reçût la marque du glorieux pied. Et le jour de la pleine lune du mois de wesak (mai) il se mit en route accompagné de cinq cents prêtres saints y compris les quatre-vingts dignitaires[35].

47. Dans le lieu où le Bouddha s’était arrêté, il y avait tout à côté de sa chambre à coucher un noble naga, nommé Soumana, jouissant d’un grand bonheur, continuellement servi par mille vierges nagas. Et celui-ci, ayant vu la grâce personnelle de Bouddha, l’admira grandement ; et il avait sa mère en grande vénération et lui rendait mille services, tels que de l’adorer et de lui parfumer les pieds.

48. Quand Bouddha fut sur le point de partir, il invita ce noble naga qui se tenait près de lui, disant : « Suis-nous avec ton cortège. « Et immédiatement le noble naga obéit à ces paroles et répondit : « Oui, mon Seigneur » ; et prenant avec lui sa suite d’environ six millions de Nagas, il s’avança tenant sur la tête du Seigneur un arbre de champacka tout fleuri, de sorte que les rayons du soleil ne pouvaient pas frapper la glorieuse personne de Bouddha. 49. Ensuite le Bouddha plein de mérites’étant arrivé à la cité naga du roi naga Maniakkha, sur la rivière de Kélani dans l’île de Lanka, s’assit sur le trône fait de toutes sortes de pierres précieuses dans la cour d’or miraculeusement créée par Maniakkha, et demeura avec les prêtres ses serviteurs au lieu du monument de Kélani ; il se rassasia de la nourriture divine que lui offrait le noble naga et lui donna quelques exhortations pratiques ; à la requête de ce noble naga, il imprima son glorieux pied sous cette rivière de Kélani afin que le roi naga pût lui faire des offrandes, et il initia plusieurs milliers d’autres Nagas dans le triple Refuge[36], et demeura assis en ce lieu, augmentant leurs mérites.

50. Alors le grand dieu Soumana, qui habite la divine demeure au sommet du pic de Samanala (pic d’Adam), ayant ouï de ces circonstances vint avec sa nombreuse suite de dieux au lieu du monument de Kélani, apportant avec lui les offrandes qu’il avait préparées, et il vit le Bouddha. Et, prenant des tambours et autres instruments de musique, il lui offrit une immense quantité de fleurs au parfum divin, de lampes, d’encens et autres choses, et l’adora en appuyant sur le sol cinq places de son corps, et suppUa le Bouddha de venir à la montagne Samanala pendant que les Nagas demeuraient l’adorant.

51. Alors le grand dieu Soumana, qui habite la montagne Samanala, le pria en six stances telles que celle-ci, se tenant debout devant Bouddha, les mains jointes élevées au-dessus de sa tête, l’implorant ainsi et priant :

52. « Ô grand Bouddha, seigneur de tout l’univers, c’est par votre compassion pour les êtres animés que vous êtes entré dans l’infranchissable océan de Samsara[37] et que vous avez erré pendant une longue période de temps, souffrant toutes sortes de peines depuis l’instant où vous obtîntes, aux pieds du Bouddha Dipankara[38], la consécration pour devenir Bouddha et que vous avez accompli les trente Paramitas[39]. Je suis compris dans le nombre des créatures raisonnables telles que Dieux, Brahmas, Assuras[40], Hommes, Nagas, Supernas[41] Yakshas, Rakshas[42], Siddhas[43], Widdhyadharas[44] et autres qui bénéficient de la récompense de votre compassion. Ayez donc pitié de moi et dans cette forêt montagneuse que vous voyez élevée et pleine d’une grâce glorieuse belle ; avec son vert feuillage, ses tendres feuilles, ses cascades et ses arcs-en-ciel ; ondulée sous l’effort des vents, délicieuse avec ses massifs de lotus et ses éclairs étincelants ; résonnant du doux bruit de la brise légère et du mugisse ment des nuages ; semblable au sombre pic d’un nuage gonflé de pluie sur l’horizon de l’orient ; arrosée par des chutes d’une onde blanche comme la plus blanche ambroisie ; placée au milieu de ces sites sauvages comme un nid de paons ; objet digne d’être choisi pour les cérémonies d’offrandes au Bouddha ; demeure des dieux et des déesses qui se livrent aux divins plaisirs ; agréable à des multitudes de dieux qui exécutent des danses correspondant aux airs variés produits par le jeu simultané des cinq sortes d’instruments de musique, atata, witata, witatata, ghana et susiraja[45] ; constamment citée en décrivant diverses sortes d’objets, tels que : arbres, lianes, ruisseaux, quadrupèdes et oiseaux, et chantant les airs qui sont agréables aux dieux au sommet de la montagne escarpée de Samantalîouta ; aparaissant telle qu’un noble éléphant Airawana[46] dont tout le corps est blanchi de la blanche couleur des gouttes de rosée, et étendant au loin comme des rangées de trompes une multitude de ruisseaux qui fuient en diverses directions ; gracieuse avec ses ondulations qui s’élèvent jusqu’à la pointe des rochers ; splendide avec sa multitude de rochers arrondis s’élevant comme des dômes, et de troncs de diverses formes semblables à une multitude de défenses ; embellie de cataractes semblables à des exsudations de sucs qui tombent doucement goutte à goutte, et de blocs de grosses pierres semblables à des temples : imprimez (dans cette forêt) votre tendre, délicat et glorieux pied, et améliorez la situation prospère de la période de cinq mille années. »

53. Le Seigneur de la race bipède, dont les commandements mènent tout l’univers au bonheur, agréa la prière, en stances telles que celles-ci, du noble dieu Soumana, et quand Bouddha, quittant cette cité de Kélani, fut monté dans les airs, accompagné de cinq cents prêtres saints y compris les quatre-vingts disciples honorés, tels que grands Brahmas, Sahampati, suivis par la foule des Brahmas, le noble dieu Soumana couvrit une de ses épaules avec un vêtement éclatant, s’habilla d’ornements divins d’une splendeur sans égale, et de Ion gués et larges draperies divines de soie blanche, et semblable à une colonne de nuages répandant des torrents de pluie, entourée d’arcs-en-ciel et d’éclairs éblouissants, se tint debout à la droite du Bouddha omniscient ; puis, s’inclinant avec les marques du plus profond respect, il lui offrit la main et s’avança.

54. Alors en face de lui s’avancèrent pour l’accompagner par honneur plusieurs milliers de divinités féminines, exécutant diverses danses de fêtes, se formant en chœurs, décrivant par leurs gestes les neuf sentiments de la danse, les six actes des pieds, les soixante-quatre actes des mains, les huit des yeux et les cinq de la tête, et debout au milieu de musiciens qui jouaient des airs sur différents tons ; — de la même manière s’avancèrent plusieurs centaines de mille soldats divins, revêtus de leurs uniformes, rivalisant entre eux et faisant retentir tous ensemble les divers sons éclatants des cinq espèces d’instruments de musique, comme s’ils voulaient faire trembler tout l’élément terrestre ; — de la même manière s’avancèrent plusieurs centaines de mille déesses et dieux, portant des offrandes telles que parasols, écrans, bannières, faisceaux déplumes, écrans en feuilles de palmier, éventails qui se déploient, urnes d’or et d’argent, vases remplis d’eau de senteur, bouquets, guirlandes, flambeaux d’argent et autres objets.

55. De la même manière s’avançaient les Sekkras, les Brahmas, les grands Iswaras, les Nagas, les Yakshas, les Rakshas, les Siddhas, les Widdhyaraddharas et d’autres, groupés ensemble et suivis de leurs cortéges lançant constamment, comme des constellations dans la voûte du firmament, des bouquets de fleurs odorantes et déjeunes pousses de l’arbre Asoka[47], les tendres feuilles de l’arbre Mango[48] aux fruits doux comme le miel, de l’arbre au bois de fer, du bananier, et les lianes de bétel tacheté, et jetant une pluie de fleurs et d’argent, de perles, de pierres précieuses, de camphre et répandant comme offrandes une quantité d’objets précieux tels qu’ornements divins, couronnes divines, et leurs vêtements de dessus ; agitant autour de leurs têtes d’innombrables draperies divines semblables à des essaims de blanches grues volant autour d’un rocher d’or ; faisant craquer leurs doigts, frappant des mains, poussant de grandes acclamations de joie et remplissant tout l’horizon du bruit de leurs chants, enivrés par le plaisir de Sadhou. Ainsi s’avançaient dans les airs les troupes de dieux et les disciples, précédés par Bouddha, comme si les rochers de Merou et de Yagoundara avaient abordé sur le rivage du grand Océan et dirigeaient leur course vers le pic de Samanala.

56. Et tandis qu’ainsi le pur maître de toutes les créatures animées, le souverain du monde, le Seigneur de la race bipède, allait montant le chemin aérien, le soleil rendait ses rayons aussi doux que la lumière de la lune, et s’arrêtait dans le firmament semblable à une ombrelle blanche étendue sur sa tête pour le préserver de la chaleur ; alors de légères gouttes de pluie commencèrent à tomber doucement comme une rosée sur un autel de fleurs élevé dans le ciel nuageux. Et on tous sens soufflaient de douces brises mélangées de parfums pour rafraîchir tout l’univers comme dans un orbe de parfums.

57. C’est ainsi que Bouddha, par ces divers miracles accomplis dans tout le firmament, accepta les magnificences des immenses offrandes des dieux ; il remplit tout l’univers de la masse épaisse de ses rayons divins de six couleurs, c’est-à-dire bleus, jaunes, écarlates, blancs, rouges et bigarrés, arriva au sommet du pic de Samantakouta et se tint debout tourné vers l’ouest, entouré de ses cinq cents disciples, comme le disque du soleil enveloppé de l’éclat des rayons du Bouddha qui sm-ait venu sur le sommet du rocher oriental et dirigea ses regards dans la direction de l’Océan occidental ; et Bouddha, à la prière du grand Soumana, le noble roi des dieux, imprima distinctement sur le sommet du pic de Samantakouta son doux pied gauche, coloré en rouge comme un œillet, avec toutes ses beautés, et ce pied a environ trois pouces de moins en longueur que deux coudées de charpentier, il est doué de cent huit signes favorables.

58. C’est ainsi qu’il exauça la prière du noble dieu Maha Soumana et de tous les êtres vivants tels que les Brahmas et les dieux, et il imprima son glorieux pied comme un sceau, indiquant que l’île de Lanka était son propre trésor rempli des trois Gemmes. Alors, pour cette fête de la noble montagne escarpée de Samanala, les rochers, les arbres, les rivières, les cascades, les étangs, les ruisseaux, la terre, la mer et le firmament, comme une armée lui rendant les honneurs, se revêtirent de draperies flottantes des différentes teintes des six rayons du Bouddha, s’oignirent de l’onguent des fleurs au parfum divin, s’ornèrent des joyaux des gemmes divines, se décorèrent de guirlandes de fleurs épanouies et d’un éclat extraordinaire, rendant une musique divine semblable au grondement de la mer, chantant mélodieusement comme le bourdonnement des abeilles, frappant leurs mains avec un Inniit semblable à celui que produit le choc des nuages pluvieux, criant leurs acclamations semblables au mugissement de la terre ; et dans cette rosée d’une abondance inusitée ils s’ébattaient au milieu des eaux.

59. Alors le Bouddha omniscient, suivi par le cortége des grands prêtres, quitta ces lieux et se reposa pendant la chaleur du jour dans le souterrain de Bhagawa-lene, sur le flanc de ce pic de Samanala et le consacra (le souterrain) comme un monument paribhogika, et, quittant ce lieu, il alla dans le district de Rouhouna, et à la place où devait être érigé le monument de Dighanakhail entra, ainsi que toute sa suite, dans l’état de Samapattij et se reposa un instant.

60. S’étant ainsi reposé un moment dans l’état de Samapatti, avec les cinq cents prêtres saints ses serviteurs, au lieu de Dighanakha, il y plaça comme gardien le dieu Mahasena[49], puis semblable à un Garoulou-raja[50], suivi par une multitude de Garundas[51], il monta le chemin aérien et vint à la cité d’Anouradhapoura, et s’assit en faisant trembler la terre à l’endroit où devait être placé le grand et glorieux arbre sacré Bo au milieu du bois Mahà-Megawana et à la place où devait être érigé le monument Ratnamali ; il y établit comme gardien un dieu du nom de Wisala, puis il partit et se reposa, faisant trembler la terre comme précédemment, dans l’état de Samapatti Nirodha[52], à la place où devait être construit le monument Thouparama, et y ayant établi comme gardien le dieu Prathouwiinala, il s’éloigna et se reposa dans l’état de Samajiatti au Vihara de Mirisavveti, servi par cinq cents prêtres saints, y compris les quatre-vingts disciples vénérés ; alors il sortit de l’état de Samapatti et prêcha ses doctrines à une innombrable multitude de dieux réunis en ce lieu, et les dirigea dans les quatre récompenses des quatre chemins ; il ordonna au dieu Indra, de protéger ce lieu, et ainsi il pénétra de ses faveurs les esprits du peuple.

61. Il quitta cet endroit et se reposa un moment avec sa suite à la place où devait être construit Lowamahapaya, où devait être construite la maison de Lahabat, où devait être établi l’étang Dantadhara, et à l’endroit où Rouwanwelipaya devait être élevé, et il prêcha ses doctrines aux dieux rassemblés en ce lieu, et distribua les quatre récompenses des quatre chemins suprêmes ; ayant quitté ce lieu, il s’assit dans un endroit délicieux au sommet du rocher de Mihintala, là où devait s’élever Mahaselasaya, et il soumit à ses lois les dieux tels que Brahmas, Nagas, Garoundas, Siddhas, Widdhyad, Dharas, Rakshas, Gandharwas[53] et autres qui se pressaient autour de lui, leur fit boire l’ambroisie de sa doctrine, fortifia le chemin de la durée de Samsara, et leur fit voir le chemin heureux qui conduit promptement à la cité de Nirwâna.

62. Alors il s’éloigna avec les cinq cents prêtres saints, et entra dans l’état de Samapatti à l’endroit où devait être construite la vénérable Dagoba de Kataragama, et là aussi il fit trembler la terre et pour protéger ce lieu dans l’avenir il y plaça le noble dieu Ghosha ; puis il partit et entra dans l’état de Samapatti Nirodha comme précédemment, à l’endroit où devait être élevé le Vihara de Tissa Maha, il fit trembler la terre, et y établit pour le garder un dieu nommé Manibharaka. Il quitta ce lieu et, arrivant au Vihara de Naga Maha, il entra encore dans l’état de Samapatti, fit trembler la terre et y établit comme protecteur un dieu nommé Mihinda ; puis il s’éloigna et entra dans l’état de Samapatti Nirodha avec les cinq cents prêtres saints dans un endroit très délicieux, près de Serouwila sur la rive méridionale de la rivière Mahaweli, fit trembler la grande terre et se leva de son siége.

63. Alors le Nagaraja Soumana arracha quelques fleurs de l’arbre cliam paka qu’il portait, et, se rendant en ce lieu, les offrit à Bouddha et se tint à ses côtés, et le Bouddha ordonna au Nagaraja Soumana de demeurer en ces lieux comme leur dieu protecteur, et il étendit son pouvoir protecteur sur la glorieuse île de Lanka, et retourna à Jamboudwipa[54].

64. Ceci est la troisième visite de notre Bouddha dans l’île de Lanka. Ainsi, toutes les seize places où il demeura quelque temps, soit se promenant, soit s’arrêtant, soit se reposant pendant les trois visites que le sublime Souverain des doctrines salutaires fit dans l’île de Lanka, sont des monuments paribhogikas.


  1. L’île de Ceylan.
  2. Génies de l’air, doués d’une grande puissance et soumis aux lois des Bouddhas. (Burnouf, Introduction 690). Esprits méchants, démons inhumains. (Tradition singalaise).
  3. Trinité bouddhique, Bouddha, Dharma et Sangha ou le Bouddha, sa doctrine et l’assemblée des fidèles, ou des prêtres.
  4. Arbre sacré Bo ou Boddhi, sous Tombrage duquel le Bouddha a atteint la dignité de Bouddha (Ficus religiosa). Un des objets les plus vénérés à Ceylan est la branche méridionale de l’arbre sacré Bo à Uruwele, qui fut envoyée à Ceylan par le roi Asoka.
  5. Kalpa, période d’existence de l’univers.
  6. Ce sont les quatre points cardinaux, les quatre points intermédiaires, le zénith et le nadir. Ne pas confondre avec les dix quartiers du monde, demeures des esprits et des dieux.
  7. Nectar des dieux, ou aussi Eau de la vie Amrita, qui avait le pouvoir de rendre immortel.
  8. Assemblée des prêtres.
  9. Aliment préparé avec du sucre très raffiné, du miel très pur, du jaggari le plus fin, du beurre le plus pur, que l’on présente aux prêtres bouddhistes.
  10. Être affranchi de la transmigration ou renaissance est le but suprême du bouddhisme, dont le dogme fondamental repose sur la croyance que l’existence est la source de tous les maux. — L’âme renaît jusqu’à ce qu’elle soit assez parfaite pour atteindre Nirvâna.
  11. Méditation parfaite qui permet de méditer avec un esprit impassible sur les plus profondes abstractions religieuses ; c’est la méditation toute-puissante des Bouddhas suprêmes ou Dyani-Bouddbas. Le Dyâna est divisé en quatre degrés ou stages à chacun desquels appartiennent certains devoirs, certains états et certaines acquisitions de connaissances, et que l’on parcourt dans le but d’atteindre le Nirvâna ou émancipation finale.
  12. Ficus religiosa (Voir p. 1, note 3).
  13. Dans le texte the three marks, ce sont les trois sujets principaux de la méditation des ascètes bouddhistes, c’est-à-dire l’infériorité de la nature humaine, le chagrin dans toutes choses mondaines et l’anéantissement (d’après l’explication de M. da Sylva, prêtre bouddhiste singhalais).
  14. Action d’entrer en méditation parfaite.
  15. Pouvoir qu’avait Bouddha de faire jaillir de son corps des torrents d’eau.
  16. Nirvâna est l’extinction ou annihilation de l’existence et par suite des maux ; c’est en quelque sorte le paradis des bouddhistes. Sakyamouni (appelé aussi Gautama) a indiqué les quatre chemins ou degrés de perfection à parcourir pour atteindre ce summum bonum de la religion bouddhique.

    Ces chemins ou états sont :

    I. Srotopatti, état de ceux qui ont étudié et comprennent les quatre vérités : 1° le chagrin est inséparable de tous les états de l’existence ; 2° les hommes ne sont attachés à l’existence que par leurs désirs sensuels ; 3° les moyens de dompter les passions ; 4° l’état préparatoire au Nirvâna, dans lequel toutes les passions sont domptées et l’attachement à l’existence détruit.

    II. Sakradagami, état de ceux qui sont si avancés en perfection qu’ils n’ont plus à naître qu’une seule fois.

    III. Anâgâmi, état de ceux qui sont arrivés à l’affranchissement de l’existence mondaine.

    IV. Arhat ou entière conquête des passions et émancipation de l’être.

  17. Pouvoir qu’avait Bouddha de faire jaillir de son corps des rayons de feu et de gloire, capables d’éclairer le monde dans toutes les directions autour de lui.
  18. Arbre sacré Bô ou Boddhi du troisième Bouddha Kasyapa.
  19. Dix millions, s’emploie comme chiffre indéterminé pour désigner un nombre considérable.
  20. Autre terme pour désigner le premier des quatre états ou chemins conduisant à Nirvana.
  21. Dagoba, monument bouddhique de forme grandiose, élevé près des temples de Bouddha dans lequel on dépose les reliques ; il est en très grande vénération.
  22. Nagas, créatures fabuleuses de la nature des serpents, qui occupent une place parmi les êtres supérieurs à l’homme et sont regardés comme les protecteurs de la loi du Bouddha. Selon quelques auteurs, Sakyamouni lui-même leur aurait enseigné une doctrine religieuse plus philosophique qu’aux hommes, qui étaient alors incapables de la comprendre.
  23. Espèce de Ficus Indica, sous lequel Bouddha passa la septième semaine après avoir atteint à l’omniscience.
  24. Refuse dans les trois pierres précieuses, c’est-à-dire Bouddha, son Dharma et ses prêtres.
  25. Nom que l’on donne aux quatorze endroits que Bouddha visita dans ses trois visites à Lanka.
  26. Vihara, monastère, temple. Primitivement ce mot indiquait un lieu où se réunissaient les disciples du Bouddha, puis une sorte de maison de réunion et d’asile pour les voyageurs et les moines mendiants.
  27. Ancienne cité prés de Bénarès.
  28. Ou Jamboudwipa, le quatrième continent.
  29. Drona. — Boisseau.
  30. Ou Raja-Vansé, caste royale.
  31. Ou Handourou-Vancé, cultivateur.
  32. Ou Kowreva-Vancé, descendant du roi Kourou.
  33. Ou signes de la beauté du pied de Bouddha.
  34. Ou signes de la beauté du pied de Bouddha.
  35. Les quatre-vingts disciples du Bouddha.
  36. Les trois secours religieux pour le monde, c’est-à-dire Bouddha, son Dharma et ses prêtres.
  37. Le monde terrestre, l’existence.
  38. Le premier des vingt-quatre Bouddhas successifs.
  39. Vertus absolument nécessaires au perfectionnement des Boddhisattvas avant leur exaltation à l’omniscience.
  40. Titans, sortes de démons.
  41. Êtres d’un caractère surhumain.
  42. Une des races des démons.
  43. Personnages divins, dont le caractère et les attributs sont indéterminés.
  44. Demi-dieus d’un ordre particulier.
  45. Les cinq instruments de la musique religieuse : atata, tambour, witata, tambourin, witatata, instrument musical formé de trois peaux, ghana, cymbales, susiraya, flûte.
  46. L’éléphant blanc du dieu Indra.
  47. On l’appelle aussi Hapalou (Jonesia Asoka).
  48. Manguier.
  49. Dieu de la guerre ; on l’appelle encore Kanda Swami ou Skanda-Kumara.
  50. Roi des Garoudas.
  51. Oiseau divin.
  52. Pratique de certains devoirs de religion et d’austérité, dans le but d’atteindre Nirvana ; état de dévote et abstraite méditation dans lequel les sens sont si complètement domptés que tous désirs, toutes convoitises, toutes facultés mentales ont cessé d’agir.
  53. Choristes ou musiciens célestes qui habitent le ciel d’Indra, ou régions célestes ; à tous les banquets des dieux ils composent des orchestres.
  54. Ou Dambadiva, quatrième continent, l’Asie en général.