Voici des ailes !/03

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III


— Guillaume ! s’écria Régine en lâchant son guidon d’une main.

Elle s’interrompit, hésitante. C’était la première fois qu’elle l’appelait par son nom de baptême. Et ils furent tous quatre très étonnés de constater la façon cérémonieuse dont ils se traitaient malgré leurs relations anciennes.

— Tu as absolument raison, nous sommes stupides avec nos « Monsieur » et nos « Madame ». Moi, cela ne me gênera pas du tout d’appeler ton mari Pascal.

Régine reprit, le doigt tendu :

— Vous voyez, Guillaume, le village qui est tout là-bas, tout là-bas.

— Oui, c’est là que nous devons déjeuner.

— Eh ! bien, parions que j’y serai avant vous.

Elle jeta son mouchoir à terre, d’Arjols dut faire demi-tour et descendre. Quand il dépassa l’autre couple, Régine était déjà loin, forme fuyante dont les mouvements devenaient indistincts.

Madeleine et Pascal restèrent seuls. Ainsi s’effectuaient toutes les étapes depuis cinq jours qu’on s’était mis en route vers la Bretagne.

Ils avaient traversé la Seine au Havre, puis, délaissant les plages, ils erraient sur la foi des guides et de vagues renseignements, en quête de ruines, de forêts et de sites pittoresques. Ils ne se surmenaient point. Le matin, deux ou trois heures, de même à la fin de la journée, sans hâte, sans programme. Le plus léger symptôme de fatigue motivait une halte, le moindre prétexte des stations interminables.

Tout de suite l’habitude fut définitive. Chacune des dames eut le mari de son amie, comme cavalier servant, comme mécanicien pour le réglage et le nettoyage, comme manœuvre pour conduire la machine dans les montées, comme domestique pour porter le manteau et le nécessaire de toilette. Cela s’établit tout naturellement. On partait toujours ensemble, mais on n’arrivait jamais que deux par deux, Guillaume et Régine filant en général comme des fous, Mme d’Arjols et Fauvières se contentant d’une allure modérée.

Ils les voyaient cette fois, ainsi que deux points de plus en plus petits et de plus en plus rapprochés l’un de l’autre. Puis un repli de terrain les leur cacha. Pascal dit :

— Madeleine… cela me paraît étrange de vous appeler Madeleine.

— Pourquoi donc, Pascal ?

— Je ne sais pas… les noms semblent toujours nouveaux la première fois que l’on s’en sert à l’égard d’une personne… Madeleine… Quel nom de douceur et de tendresse !

Ils se turent. C’était d’ailleurs un plaisir dont ils commençaient à sentir le charme que ce silence profond où ronfle le bruit sourd des pneumatiques et où la chaîne déroule indéfiniment son murmure monotone.

Il s’en dégage une griserie singulière qui clôt les bouches et engourdit le cerveau.

Pascal ralentissait alors pour admirer la grâce de sa compagne. Légèrement inclinée sur le guidon, de manière à utiliser ses bras, la taille indécise dans son veston droit, elle avait une silhouette mâle qu’atténuait l’harmonie de ses gestes. Des culottes bouffantes laissaient libre le bas de sa jambe qui s’effilait jusqu’à la pointe des pieds pour suivre le jeu de la pédale.

Il aimait sa marche souple et forte, appréciable surtout le long des côtes, qu’elle gravissait d’un mouvement égal, la tête courbée, avec l’air d’une personne qui s’applique. À la regarder il lui venait des comparaisons qu’il n’osait formuler tant il redoutait qu’elles ne parussent exagérées et niaises. Pour cela et pour d’autres ferments d’enthousiasme qui le travaillaient, il devait se contraindre, par peur du ridicule, à une surveillance pénible sur lui-même. Quand parfois il était sur le point de s’abandonner, une sorte de timidité qui croissait avec ses nouveaux besoins d’expansion, lui défendait toute parole. Alors il la quittait des yeux et, comme un voile merveilleux, restait en lui un souvenir de grâce et d’allégresse à travers lequel il voyait les choses du dehors.

Le soleil se faisait assez âpre quand des maisons éparses annoncèrent le village. Mais à l’entrée un spectacle bizarre les arrêta. Des groupes de gamins et de paysans se tenaient ébahis et immobiles devant Guillaume, qui face à eux, les haranguant d’un ton de bateleur, tendait derrière son dos, au bout de ses bras écartés, une vaste couverture de cheval. Ce rempart improvisé dissimulait une fontaine publique que l’on devinait collée au mur, à l’angle de deux maisons. De là jaillissaient des exclamations et des éclats de rire.

— Encore quelque bêtise de Régine, marmotta Fauvières avec inquiétude.

Guillaume les appelait :

— Vite, vite, elle a besoin de vous.

Ils accoururent, mais Régine protesta :

— On n’entre pas, on n’entre pas, je ne suis pas visible.

Chacun de son côté, ils soulevèrent un coin du voile. Et ils la virent alors, sa veste enlevée, qui se lavait à grande eau dans la cuve de pierre. Les épaules émergeaient de la chemise échancrée. Sur les bras nus, sur le cou, un cygne de bronze versait de l’eau claire et fraîche, et des gouttes se jouaient sur la peau blanche, se croisaient comme de petites bêtes à traînée luisante et, curieuses, se perdaient dans les profondeurs confuses.

— Ah ça ! tu es folle ! s’écria Pascal, furieux.

Elle se releva toute souriante à travers ses cheveux mouillés.

— Pourquoi folle ? J’étais en nage et j’étouffais, et rien n’est sain comme l’eau froide. Après tout, ça vaut n’importe quel cabinet de toilette ici… Merci, Guillaume, vous êtes un amour…

— Allons, Pascal, implora Madeleine en la frictionnant vigoureusement, ne la grondez pas… C’est une petite fille qui ne sait pas ce qu’elle fait, mais qui fait toujours de jolies choses… regardez-la.

Il y avait à l’auberge une charmille touffue. Ils y déjeunèrent. Comme les autres fois, ils s’entretinrent des mêmes sujets, les hommes parlant sport et questions de cercle, les femmes chiffons et potins du monde. Cependant ils n’en causaient plus avec la même gravité, avec cette sorte de conviction qui prouve l’importance unique que l’on attache aux phrases énoncées. Ils bavardaient plutôt pour se soulager en paroles de tout ce qui débordait en eux. Une gaîté jeune les stimulait. Ils retrouvaient leur rire d’enfant, ce rire qui n’a d’autre raison que lui-même.

Pascal en eut la sensation.

— On croirait qu’il y a des mois que nous avons quitté Paris, nous avons perdu contact… nous ne sommes plus du tout parisiens.

— Moi, je ne me reconnais pas, avoua Madeleine, je n’aurais jamais pensé que je consentirais à porter ces horribles culottes et que je m’y trouverais très bien.

— Et moi, fit Régine, moi qui me plonge la tête dans des fontaines publiques et qui me montre, après, sans honte… et dire que ça ne me gêne pas et que je suis tout à fait à l’aise !

— Et se lever à sept heures et être prête à huit ! hein, Régine, une heure pour sa toilette !

— Et se coucher à neuf heures surtout !

— Et transpirer, être sale, avoir la peau cuite par le soleil… jamais d’ombrelle… des gants, pas toujours…

— Et pas de corset, reprit Régine… n’est-ce pas, Madeleine, que je n’ai pas de corset… ton mari prétend que j’en ai un… tenez, je vais vous…

Elle se serait dévêtue si on ne l’en avait empêchée. Il fallut cependant que Guillaume lui palpât les hanches et confessât son erreur.

Madeleine dit simplement :

— Moi non plus je n’en ai pas.

Aussitôt elle rougit, car elle vit que les yeux de Pascal se dirigeaient vers son buste.

Autour d’eux un verger paisible les conviait. Quand ils s’y furent reposés, ils se mirent en marche. Un tissu de voiles légers tamisait les rayons du soleil. Après une heure de silence, comme d’Arjols et Régine disparaissaient dans le lointain, Pascal s’écria tout à coup :

— Oh ! la bonne vie de hasard et d’imprévu ! la bonne vie si pure et si nouvelle ! Cela devient passionnant de vivre. Oh ! comme c’est bon d’être heureux pour la seule raison que l’on vit ! C’est un bonheur toujours à portée de notre main. Il n’y a qu’à stimuler en soi le sens de la vie et l’on est heureux, heureux noblement, largement, en toute justice et en toute certitude. Et c’est à elle que nous devons cela, à cette petite chose d’acier. Ayons-lui de la reconnaissance. Il y a en elle des trésors de joies et de bienfaits que je commence à soupçonner. Elle nous donne l’illusion des grandes époques aventureuses où l’on errait à travers le monde, maître de soi, sans autres ressources que soi. On est libre, on est fort. On se sent l’âme d’un conquérant solitaire, d’un paladin intrépide. On voudrait trouver des torts à redresser, des monstres à combattre.

Ce flux de paroles avait jailli de lui comme une source qui crève la terre et qui s’échappe. Il y avait des jours, des années, qu’il la refoulait et qu’il l’étouffait, cette source généreuse. Mais elle venait de rompre les obstacles enfin, et il avait parlé d’un élan impétueux et irrésistible.

Madeleine l’observait, stupéfaite qu’il prononçât de tels mots, et d’une voix si ardente ! Il continua, un peu interdit lui-même :

— Nous sommes changés, nous le sommes plus que vous ne le croyez, et je ne dis pas cela parce que nous nous levons et nous couchons plus tôt, mais en vérité, croyez-vous que nous sommes les mêmes êtres qu’autrefois, à Paris ?

— Expliquez-vous, Pascal…

— Je ne sais pas… je ne sais pas m’expliquer, je ne sais pas même ce que je ressens… et cependant, pourquoi est-ce que je parle ainsi ? Pourquoi ce besoin de parler comme je n’ai jamais parlé ? Pourquoi des phrases se forment-elles en moi avec une sorte d’éloquence intérieure qui peut à peine s’exprimer et qui me fait mal ?

Ils s’assirent au bord d’un fossé où de l’eau fidèle reflétait l’image d’un saule. Et il lui dit :

— Il me semble que j’étais jusqu’ici emprisonné dans une enveloppe de verre et que c’était au travers de cette enveloppe que me venaient les spectacles du dehors, les bruits, les parfums, tous affaiblis, refroidis pour ainsi dire… et il me semble maintenant que ce verre se casse, morceau par morceau, et que les sensations m’arrivent directes, chaudes, douloureuses presque. J’ai des coins de peau plus sensibles, d’autres vont le devenir, j’en suis certain… d’autres encore restent durs et impénétrables.

Elle ne comprenait pas. Il se montrait sous un jour si différent qu’elle ne pouvait reconnaître cet homme d’ordinaire réservé, taciturne et, somme toute, à peu près pareil à tous ceux de son monde. Elle le trouvait bizarre et l’écoutait, à la fois curieuse et gênée. Lui non plus ne comprenait point. Il eût voulu se taire. Il se jugeait ridicule. Pourtant il dit :

— Je pensais à cela tantôt, dans le verger… je ne sais trop si je rêvais, à moitié assoupi… oui, je crois que je rêvais, et, dans mon rêve, des choses, des êtres venaient frapper à l’enveloppe de verre dont je vous parle, et, parmi ces êtres, je vous ai reconnue, Madeleine.

— Moi ?

— Vous, Madeleine, vous, comme c’est drôle, n’est-ce pas ?

— Oui, comme c’est drôle ! répondit-elle, toute troublée.