Volupté (Sainte-Beuve)/XXIII

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En entrant au séminaire, surtout à la campagne, on éprouve une grande paix. Il semble que le monde est détruit, que c'en est fait depuis longtemps des guerres et des victoires, et que les cieux, à peine voilés, sans canicule et sans tonnerre, enserrent une terre nouvelle. Le silence règne dans les cours, dans les jardins, dans les corridors peuplés de cellules ; et, au son de la cloche, on voit sortir les habitants en foule, comme d'une ruche mystérieuse. La sérénité des visages égale la blancheur et la netteté de la maison. Ce qu'éprouve l'âme est une sorte d'aimable enivrement de frugalité et d'innocence. J'aurais peu à vous apprendre de mes sentiments particuliers durant ce séjour, que vous ne deviniez aisément, mon ami, après tout ce qui précède ; j'aime mieux vous retracer quelque chose de la disposition du temps, de l'ordre et de l'emploi des heures. Ces exercices variés et réguliers avaient d'ailleurs pour effet de rompre toute violence des pensées et d'égaliser nos âmes. Les fleuves détournés avec art, entrecoupés à propos, deviennent presque un canal paisible.

Nous nous levions à cinq heures du matin l'été et l'hiver." Outre la cloche qui nous éveillait, un séminariste de semaine entrait dans chaque cellule, en disant : Benedicamus Domino, et nous répondions de notre lit : Deo gratias.

C'était notre premier mot, notre premier bégaiement à la lumière. A certains grands jours, comme Noël et Pâques, on se servait d'une autre formule, que je ne me rappelle pas, mais qui avait ce sens : Christus natus est, Christus surrexit ; peut-être même étaient-ce là les paroles.

A cinq heures et demie, on descendait dans une salle commune où l'on faisait à genoux la prière, et ensuite on restait en méditation, soit debout, soit à genoux, soit même assis, si l'on se sentait faible. La règle générale était d'être alternativement un quart d'heure à genoux et un quart d'heure debout, et l'horloge placée au milieu de la maison frappait fidèlement les quarts pendant le jour et la nuit. Cet exercice durait une heure dans sa totalité. A six heures et demie, on allait entendre la messe à la chapelle, qui se trouvait au milieu du jardin, de sorte qu'en été on traversait à la file et silencieusement les parterres et les allées couvertes, qu'embaumait l'air du matin, tous vêtus de surplis blancs.

On rentrait dans sa cellule à sept heures. Là, seul avec ses livres, sa table étroite, sa chaise, son lit modeste, on mettait de l'ordre dans ce petit domaine pour le reste du jour, car la plupart des séminaristes faisaient eux-mêmes leur chambre. Je la faisais moi-même, mon ami ; j'y gagnais de concevoir mieux la vie du pauvre, et reporté en idée à tant de chétives existences, à tant de mains laborieuses s'agitant en ce moment, comme les miennes, dans les galetas misérables des cités, je me prenais de pitié pour la grande famille des hommes, et je pleurais. Ces soins de ménage étaient courts ; on étudiait ensuite à son gré. Une fois dans sa cellule, chacun était maître et ne relevait plus que de sa conscience. Je retrouvais là, devant mon crucifix, toutes mes pauvres chambres d'autrefois, redevenues éclaircies et pures, tous mes vœux de chartreuse exaucés.

Ce passage perpétuel de la vie de communauté à la vie solitaire, de la règle absolue à la liberté, avait beaucoup de charme ; le double instinct de l'âme, qui la porte, tantôt à fuir, tantôt à rechercher le voisinage des âmes, était ,satisfait.

Le déjeuner avait lieu au réfectoire, à huit heures. Du pain selon ce qu'on en voulait, un peu de vin, voilà en quoi il consistait, sauf les deux jours de la Fête-Dieu, où chacun avait un gâteau, et ces jours-là, à cause de la joie, le vin était blanc. - Après le déjeuner, qui durait un petit quart d'heure, retour à la cellule. - A neuf heures, classe de théologie dogmatique. Les élèves, rangés sur des bancs tout autour de la salle, écoutaient le professeur, placé sur une petite estrade. Le professeur, par des questions qu'il adressait, complétait la leçon précédente ; il expliquait celle du lendemain et répondait aux objections plus ou moins vives. Le cours dogmatique était partagé en divers traités distincts, qui comprenaient dans leur ensemble toutes les vérités catholiques : de la Vraie Religion, de l'Eglise, de Dieu, de la Création, de l'Incarnation, des Sacrements, etc.

Je me montrais soumis, attentif, et, quoique habitué aux fantaisies des lectures, j'assujettissais mon intelligence dans le sillon de ce solide enseignement.

La classe dogmatique durait une heure. A dix heures, on faisait une visite à la chapelle, qui durait un simple quart d'heure en comprenant le temps d'y aller. Ce petit exercice était à moitié libre. Les uns remontaient dans leur cellule avant de s'y rendre, les autres s'y rendaient sur-le-champ ; quelquefois on y manquait. Mais n'admirez-vous pas ce prix du temps, et par combien de minces tuyaux, de rigoles adroitement ménagées, la source descendue de la colline passait, en un seul matin, pour fertiliser le jardin d'une âme ?

Après être resté en chambre jusqu'à midi moins un quart, la cloche appelait à l'examen particulier. On y lisait à genoux, chacun dans son évangile et tout bas, un chapitre ; puis, au bout de quelques minutes, le supérieur lisait un examen, par forme d'interrogation, et avec des pauses, sur une vertu, par exemple : Qu'est-ce que la charité ?...

Avons-nous été charitables ?... Cet exercice et tous les autres, excepté le matin à la méditation et à la messe, avaient lieu en simple soutane, sans surplis.

A midi, on entrait au réfectoire pour le dîner, qui était bien frugal, hors dans les grandes fêtes ecclésiastiques, où il offrait un air plus animé et plus abondant. On y faisait une lecture ; les deux autres repas du matin et du soir se prenaient en silence. Le lecteur lisait d'abord dans le martyrologe les saints martyrs du jour, et il y avait quelquefois des passages naturellement sublimes, par exemple à la date de Noël, où le jour est désigné sous toutes les ères : l'an de Rome, telle olympiade, etc. ; et après cette magnifique chronologie qui tenait en suspens :

Christus natus est in civitate Bethleem. Quittant le martyrologe, le lecteur lisait un passage de l'Ecriture Sainte, et enfin la suite de l'histoire de l'Eglise de France. Le dîner durait une petite demi-heure. Du réfectoire, nous allions à la chapelle dire l'angelus, et, au sortir de la chapelle, le silence était rompu pour la première fois de la journée. Ce moment avait un élan vif et plaisait toujours. On se répandait dans les allées du jardin, mais non pas dans toutes ; une partie était réservée pour les étrangers, et nous n'en avions la jouissance qu'une fois la semaine, et pendant le temps des vacances. La plupart de nos allées étaient droites, et elles avaient chacune un banc aux extrémités avec une statue, en bois peint, de la Vierge, du Christ ou d'un Apôtre, chastes statues qui corrigeaient à temps la rêverie et sanctifiaient par leur présence l'excès du feuillage. Dans la partie réservée, il se trouvait une allée plus sombre, humide même, et où les étrangers pénétraient peu : je l'avais dédiée tout bas à une pensée. Je n'y allais qu'une fois la semaine, le mercredi, et je portais d'ordinaire à la statue de la Vierge du fond un bouquet cueilli fraîchement. Il y avait deux autres allées attenantes, le long desquelles, ce jour-là, je disais aussi une prière ; mais je revenais à plusieurs reprises et je méditais longtemps dans la plus grande des trois allées.

L'heure de la récréation était celle des visites que faisaient les personnes du dehors. Je n'avais pas à en recevoir, hors deux ou trois fois que mon aimable ami de Normandie me vint exprès embrasser. Je lui montrais, je lui expliquais tout ; il s'enchantait de ce calme à chaque pas et de cette économie des lieux et des heures. Je lui racontais, chemin faisant, mes histoires favorites de M. Hamon, de Limoëlan, de Saint-Martin et de l'abbé Canon ; son don de spiritualité s'avivait en m'écoutant, et il me répondait par d'autres traits non moins merveilleux, qu'il avait lus ou qui s'étaient opérés sur lui-même et autour de lui, par des histoires de pauvres, pareilles à celles de Jean l'aumônier, par des récits de visites de Jésus-Christ, comme il les appelait, et qui étaient d'hier et qui semblaient du temps du bon patriarche d'Alexandrie :

« Tout cela s'étend se tient, se correspond disait-il, et l'on apprend des choses à vous faire vendre vos meubles et à ne plus avoir qu'un plat à sa table. ” Et puis c'étaient, à travers nos jardins pieux, des exclamations qui lui échappaient, d'une peinture heureuse, et d'une beauté naturellement trouvée. Lui qui m'avait écrit tant de fois sur l'amertume des printemps, il m'entretenait alors de leur douceur : “ Les hivers me deviennent durs maintenant, disait-il un jour qu'il m'avait visité vers une fin d'automne.

Oh ! encore un printemps, encore un printemps ! Quand on a gardé seulement un grain de l'Evangile, les printemps avec Dieu surpassent ceux de l'amour, ” Je lui faisais admirer nos promenoirs, nos treilles protégées, les rideaux impénétrables de nos allées, en lui taisant pourtant celle que se réservait mon cœur ; et il me parlait de sa maison à lui, que je n'avais jamais visitée, maison silencieuse aussi, disait-il, claire, grande, aérée, - sur la colline, - une herbe verte, des marguerites splendides. - Et il m'en dépeignait les printemps, qui tantôt survenaient brusques, rapides, par bouffées et comme par assauts dans une tempête, et tantôt, plus souvent, s'apprêtaient peu à peu,- " Avec ordre, sans accès, sans crises, tandis que les fleurs des coudriers sont déjà comme des franges par toute la forêt, et que les milliers de houx brillent et étincellent au soleil sous les grands arbres encore secs ”. Et il ajoutait incontinent : “ Oh ! qu'il y a de choses saintes dans la vie, mon ami, et de quels trésors nos passions nous éloignaient ! ” Il était tenté par moments de demeurer avec moi, et me le disait ; mais je lui rappelais sa voie toute tracée ailleurs, et nous nous séparions avec tendresse. Ainsi cette vie aimable s'affermissait de plus en plus, et il redescendait sa fin de jeunesse par de belles pentes.

C'était aussi dans l'heure de récréation que se lisaient les lettres qu'on avait reçues à table, où elles étaient distribuées par un séminariste chargé de ce soin. Mon ami dont je viens de parler, madame de Cursy et le bon ecclésiastique formaient tout le cercle de ma correspondance. J'écrivais une fois chaque semaine à madame de Cursy, une ou deux fois l'année seulement à M. de Couaën. A cette même heure de récréation, on jouait à la balle ; c'était le seul jeu habituel. Une fois la semaine, le mercredi, jour de congé, on avait la jouissance d'un billard, de jeux d'échecs, de dames, de tric-trac, de volants et de boules. Je ne jouais jamais.

La récréation finissait à une heure et demie, et dans la récitation en commun du chapelet, petit exercice d'un quart d'heure. La seconde moitié du jour se passait comme la première en pauses et reprises sobrement distribuées :

Une heure et un quart de cellule ; une heure de classe de morale, par un professeur autre que celui du matin ; une nouvelle visite à la chapelle à quatre heures ; puis la cellule encore ; une lecture spirituelle en commun avant le souper ; après le souper, la récréation du soir, et ensuite la prière avec une lecture du sujet de méditation pour le lendemain matin. On se couchait à neuf heures. Ainsi nos jours se suivaient et se ressemblaient, mon ami, comme ces grains du chapelet que nous disions, - excepté pourtant deux jours de la semaine, le dimanche et le mercredi. Le dimanche, il n'y avait pas de classe. Nous allions à l'église paroissiale du village entendre la grand-messe et les vêpres.

Nous avions plus de temps à passer dans nos cellules et quelques moments de récréation après vêpres. J'ai dit qu'il n'y avait pas de classe dogmatique et morale le dimanche, mais on nous en faisait une le matin sur l'Ecriture Sainte.

Le mercredi était le grand jour. Pendant tout l'hiver, le congé ne commençait qu'à midi et n'avait rien de bien gai.

Nous faisions une grande promenade après le dîner dans les environs, et le pensionnat de la ville, lié à la même direction que le séminaire, venait souvent prendre notre place dans nos jardins et user de nos jeux durant notre absence. Mais, à partir du premier mercredi après Pâques, le congé commençait à sept heures du matin et durait jusqu'à huit heures et demie du soir. Dès les sept heures, nous étions donc maîtres de tout le jardin sans exception ; la salle des jeux était ouverte ; le silence ne s'observait plus, même au réfectoire. C'était par cette renaissance du printemps une fête délicieuse ; mais combien d'arrières pensées subsistantes, inévitables, hélas ! pour mon cœur. A huit heures environ, le pensionnat de la ville, les plus grands du moins, arrivaient. Ils entendaient la messe à notre chapelle ; après quoi, les deux maisons n'en faisaient plus qu'une ; ceux qui s'étaient connus se réunissaient et causaient. L'inégalité aimable des âges, lesquels n'étaient pas trop disproportionnés pourtant, ajoutait de l'intérêt aux entretiens ; c'étaient des frères déjà hommes, et d'autres frères adolescents. Il n'y avait plus de rang au réfectoire : chacun se plaçait à sa guise, et, dans cette confusion universelle, la cellule était la seule chose qui restât inviolable ; on ne pouvait y introduire personne sans une permission expresse. Avant le dîner, l'examen particulier avait lieu comme de coutume, et dans l'après-dîner une lecture spirituelle. Le soir, lorsque le pensionnat de la ville avait quitté la maison, nous nous mettions à la file les uns des autres, sans ordre, et nous disions le chapelet tout haut, en tournant dans les allées de tilleuls déjà sombres. Ceux qui arrivaient les derniers étaient guidés pour rejoindre l'endroit de la marche, par cette rumeur au loin harmonieuse : tel le bourdonnement des hannetons sans nombre dans un champ de lin, ou le murmure d'abeilles tardives, derrière le feuillage. - Une fois, la procession, qui s'était dirigée au hasard vers un côté inaccoutumé, parvint jusqu'à mon allée secrète. Que d'émotions m'assaillirent en approchant ! les ténèbres redoublées voilèrent mes larmes ; le bruit de tous étouffa mes sanglots !

Le régime du mercredi était celui des vacances, qui duraient la plus grande partie du mois d'août et tout le mois de septembre. On faisait chaque jour une longue promenade. Le soir, il était permis de chanter des chansons ayant trait aux petits événements de la journée, aux incidents remarquables de la semaine. Celui que l'on voulait chansonner montait sur un banc, et le chanteur-improvisateur à côté de lui. La foule applaudissait, et ces scènes toujours innocentes, qui semblaient un ressouvenir du Midi, un vestige facétieux du Moyen Age, ne manquaient pas d'un entrain de gaieté populaire et rustique.

Nous subissions des examens généraux sur la théologie avant Pâques et à la fin de l'année. Ceux qui devaient recevoir une ordination subissaient un autre examen à l'évêché, ou ailleurs devant l'évêque. Les ordinations étaient précédées d'une retraite de huit jours, pendant lesquels tous les exercices d'étude demeuraient suspendus.

On remplissait le temps par d'édifiantes lectures, et il y avait sermon matin et soir. Chaque séminariste devait passer par cinq ordinations : la tonsure, les ordres moindre, le sous-diaconat, le diaconat et le sacerdoce. La tonsure était le plus simple degré, un pur signe, et n'enchaînait à rien ; elle ne s'adressait qu'à une mèche de cheveux coupés, à la portion la plus flottante et la plus légère de nous-même. Les petits ordres, au nombre de quatre, et qui se conféraient tous à la fois, avaient leur vrai sens dans la primitive Eglise ; là, en effet, on devenait successivement : 1° portier, celui qui tient les clefs et qui sonne la cloche ; 2° lecteur, celui qui tient et lit le livre sacré ; 3° exorciste, celui qui a déjà le pouvoir de chasser les démons ; car en ces temps-là les possédés, en qui se réfugiaient les dieux et oracles vaincus, abondaient encore ; 4° acolyte, celui qui sert et accompagne l'évêque et qui porte ses lettres. Le sous-diacre est admis à toucher le calice, le diacre avait droit d'en distribuer au peuple la liqueur sanglante, dans les temps où l'on communiait sous les deux espèces ; mais le prêtre seul consacre les espèces et y fait descendre Dieu ; seul il dispense les sacrements, sauf la confirmation et les ordres, réservés à l'évêque, et encore celui-ci peut-il déléguer au prêtre autorité à cet effet. La plus grave pourtant, la plus solennelle de nos ordinations était celle du sous-diaconat, parce qu'elle oblige au vœu de chasteté perpétuelle ; c'était le moment où notre vie se liait indissolublement aux devoirs de la hiérarchie catholique.

Le consentement du sous-diacre futur ne résultait pas de sa simple présentation à l'église sous les yeux de l'évêque :

Tous, rangés sur deux lignes, attendaient que l'évêque, après les avoir avertis de la charge à laquelle ils voulaient se dévouer, leur eût dit : Que ceux qui consentent à recevoir ce fardeau s'approchent ! un pas fait en avant était le signe irrévocable de la volonté et le lien perpétuel. Quelques-uns reculaient et s'en retournaient tristes. Oh ! comme je sentais bien, mon ami, tout le sens de cette parole ! comme je pesais, en avançant le pied tout l'énorme poids de ce fardeau ! - La cérémonie ne se terminait guère qu'à deux heures de l'après-midi, après avoir commencé à sept heures du matin. Dans l'intervalle qui s'écoulait entre la communion générale et la fin de la messe, on présentait un peu de vin dans un calice d'or aux ordinants, pour les soutenir. Au retour, il y avait une grande effusion de joie, des embrassements pleins de cordialité, un mouvement général et qui ne ressemblait à rien, parce qu'il était à la fois tranquille et vif, une allée et venue en mille sens par les cours et les gazons à la rencontre les uns des autres, une pénétration réciproque d'intelligences épurées et un peu au-dessus de la terre. L'ordination pour la prêtrise se faisait à deux époques principales d'été et d'hiver, la veille de Noël ou le samedi veille de la Trinité.

La fête du séminaire était la présentation de la sainte Vierge au temple, le 21 novembre. L'évêque venait dire la messe, et ensuite, assis au pied de l'autel, il recevait chaque séminariste, qui, s'approchant et se mettant à genoux, disait : “ Dominus pars haereditatis meae et calicis mei ; Hi es qui restitues haereditatem meam mihi. Seigneur, vous êtes la part de mon héritage et de mon breuvage ; c'est vous, Seigneur, qui me rendrez le lot qui m'était destiné. ” Ces paroles se lisent au psaume quinzième.

En tout, la vie de l'esprit était bien moins soignée que la vie de l'âme ; on jouissait peu par la première, souvent et beaucoup par la seconde.

Je vous ai tracé l'aspect général et heureux, mon ami, l'ordonnance et la régularité. Au fond l'on aurait trouvé peut-être moins de bonheur qu'il ne semblait ; on aurait découvert des âmes tristes, saignantes et troublées, luttant contre elles-mêmes, contre des penchants ou des malheurs, des âmes tachées aussi, - assez peu, pourtant, je le crois.

J'étais une des plus mûres et des plus atteintes, le plus brisé sans doute ; je me le disais avec une sorte de satisfaction non pas d'orgueil, mais de charité, en voyant toutes ces jeunes piétés épanouies. Mais qui sait si tel autre n'était pas aussi avancé que moi dans la connaissance fatale, et s'il ne se taisait pas comme moi ?

J'en pus discerner au moins un entre tous qui souffrait profondément et qui, un jour de promenade, laissa échapper en mon sein son secret. C'était un jeune homme qu'avait élevé avec amour et gâté, comme on dit, une mère bonne, mais inégale d'humeur et violente. Ces violences de la mère avaient développé dans cette jeune nature des colères plus sérieuses qu'il n'arrive d'ordinaire chez les enfants, et de fréquents désirs de mort. Entre ces deux êtres si attachés d'entrailles l'un à l'autre, il s'était passé de bonne heure d'affreuses scènes. L'enfant grandissant, ces scènes, plus rares, il est vrai, avaient pris aussi un caractère plus coupable de colère, et par moments impie. Les belles années et l'adolescence de cette jeune âme en avaient été flétries comme d'une ombre envenimée. Il s'était réfugié dans la résolution de ne se marier jamais, de peur d'engendrer des fils qu'il trouvât violents envers lui comme il se reprochait de l'avoir été lui-même contre sa mère.

Cette mère avait gémi beaucoup, sans trop oser s'en plaindre, de la résolution de son fils. En mourant peu après, elle lui avait tout pardonné : mais lui, il ne s'était point pardonné également, et, entré dans ce séminaire, il s'efforçait de consacrer son célibat à celui seul qui n'engendre ni colère ni ingratitude. J'avais contracté une liaison, sinon intime, du moins assez familière, avec ce jeune homme mélancolique. Je fréquentais aussi deux ou trois Irlandais, par un sentiment d'attrait vers leur nation plus encore que par goût de leur personne. Je parlais anglais avec eux, comme j'en avais obtenu la permission, et j'ai dû à leur compagnie d'alors l'entretien continué d'une langue qui m'est devenue si nécessaire.

Quant aux doutes, aux luttes d'intelligence en présence des vérités enseignées, j'en eus peu à soutenir, mon ami :

Ce que j'avais à combattre plutôt et à réprimer, c'était une sorte de rêverie agréable, un abandon trop complaisant, un esprit de semi-martinisme trop amoureux des routes non tracées ; j'en triomphais de mon mieux pour m'enfermer dans la lettre transmise et pour suivre pas à pas la procession du fidèle.

Mais je ne vous parlerai pas davantage de ces trois années, mon ami ; ce que je voulais surtout vous dire des amollissantes passions et de l'amour des plaisirs est épuisé.

Franchissant donc cet intervalle d'une monotonie heureuse, je vous transporterai à ce qui achève de clore ici-bas les événements douloureux sur lesquels vous restez suspendu. Aussi bien le terme du voyage approche. Tandis que je sondais avec vous mes anciennes profondeurs, le vaisseau où je suis labourait, effleurait nuit et jour bien des mers. En vain les vents le repoussaient maintes fois, et, par leur contrariété même, donnaient loisir à mes récits. Voilà que sa célérité l'emporte. La grise latitude de Terre-Neuve se fait en plein sentir. Les oiseaux des continents prochains apparaissent déjà ; on a vu voler vers l'Ouest les premiers des vautours qui annoncent les terres. Avant cinq ou six jours, à jeune ami, confident trop cher qui avez fait faiblir et se répandre le cœur du confesseur, avant la fin de cette semaine, il le faudra, nous nous quitterons.