Voyage à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse, en 1859/05

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CHAPITRE V.


Départ d’Aix. — Saint-Jean-de-Maurienne. — Passage du
Mont-Cenis. — Suse.

La tempête, à Aix, est en permanence ; elle nous poursuit jour et nuit. Dans celle du 4 septembre, un orage des plus violents ne me permit pas de dormir. Probablement qu’il empêcha aussi mon grillon de chanter ou que la peur l’a fait déménager, car le lendemain je l’entends donner à tue-tête sa sérénade à mon voisin, près du lit duquel il s’était logé. Sa voix arrive encore jusqu’à moi ; mais affaiblie par la distance et une cloison, elle n’est plus qu’un murmure très-supportable. Quant à mon pauvre voisin, que Dieu le protége ! sinon tant que cet éternel chanteur restera à son chevet, il est condamné à l’insomnie. Je ne sais si les grillons de ce pays sont d’une espèce particulière, mais à en juger à leur musique, ils doivent être gros comme des sansonnets ; pourtant je ne saurais l’assurer, car si je les ai souvent et trop souvent entendus, je n’ai jamais pu en apercevoir un seul.

Je vais passer la soirée chez le marquis Pallavicino. Nous causons littérature et des affaires d’Italie, sans oublier Garibaldi qu’il connaît et aime beaucoup, et dont il me dépeint le caractère : c’est la valeur même, c’est aussi un modèle de désintéressement et de probité ; mais si j’en juge bien, c’est un cerveau dans le genre du vaillant roi de Naples, Joachim Murat, et du non moins brave maréchal Ney ; en un mot, Garibaldi, homme de cœur et homme d’épée, comme eux excellent général d’avant-garde, est trop vif pour être grand tacticien, et trop franc, trop loyal pour être bon politique. Quoique plus conséquent qu’eux et plus fidèle à ses principes, on le verra toujours, entre deux partis, prendre le plus aventureux, et préférer pour conseil l’homme hardi à l’homme sage. Je crains qu’ici, pour le repos de l’Italie, il ne veuille aller, non trop loin, car il y a encore là bien des choses à faire, mais trop vite.

Le 6, apparaît au déjeûner une dame de Florence, au teint mat, aux sourcils noirs arqués, qui a dû être d’une beauté ravissante et qui l’est encore. Elle est avec ses filles, fort jeunes, mais non moins belles. Sans faire tort aux Anglaises et aux Françaises, je crois qu’en fait de beauté, il n’y en a pas qui prêtent à la peinture autant que les Italiennes.

Je rencontre au salon M. Gregory, juge à Lons-le-Saulnier, qui me présente à sa femme, parente du maréchal Berthier, et dont j’ai connu la famille. Il est difficile de trouver une femme d’une conversation plus aimable. J’y vois aussi M. Peronny, avocat à Lyon, qui s’est fait remarquer dans plusieurs causes célèbres.

M. Turner, le secrétaire d’ambassade, malgré ses manières ultra-britanniques, gagne infiniment à être connu : c’est, comme je l’ai dit, un homme d’une instruction solide, et de beaucoup d’esprit. Je le présente au marquis et à la marquise Pallavicino, qui surent bientôt l’apprécier. Sa femme, qui a dû être fort jolie, est aussi des plus aimables.

Je vais, le soir, faire une visite à la princesse. Je la trouve à son piano, composant ; puis elle me prie de l’aider à corriger des épreuves, métier dans lequel je ne suis pas novice. L’arrivée de l’ambassadeur américain à la cour du roi d’Italie, M. John Daniel, interrompt notre travail. Beau cavalier, jeune encore, à ses yeux vifs et sa barbe noire on le prendrait pour un Portugais ou un Espagnol. Nous causons histoire et littérature, ce à quoi il s’entend parfaitement.

La princesse veut absolument que je descende du duc de Crèvecœur, un des héros de Walter Scott. Je cherche à la détromper à cet égard, mais elle n’en veut pas démordre, et la voilà faisant ma généalogie. Enfin elle se décide à nous chanter une romance qui vaut beaucoup mieux que son conte généalogique.

Le jeudi 8 septembre, j’ai pris ma douzième douche ; elle a duré vingt minutes. J’étouffais ; j’ai transpiré à percer draps et couverture. Si cela ne guérit pas mes douleurs articulaires, je ne veux plus entendre parler de douches ni d’eaux thermales.

La dame italienne, dont j’ai remarqué la beauté, se nomme la comtesse D. L. C. Elle habite Florence. À dîner, elle est avec ses filles qui gardent le plus parfait silence. La mère échange avec moi quelques paroles.

M. Scholl nous raconte les espiègleries des jeunes princes de la famille royale de Naples, qu’il accompagna souvent comme officier de la garde. Un jour, il se promenait à Chiaja avec l’un d’eux, âgé d’une quinzaine d’années, quand celui-ci remarque une société de gens attablés à l’air et mangeant des frutti di mare (des coquillages). Une voiture de place était arrêtée à quelques pas ; notre espiègle trouve moyen d’attacher une ficelle à un pied de la table et, par l’autre bout, à la voiture. Un moment après, le cocher fouette les chevaux, la voiture part, et la table la suit au grand ébahissement de ceux qui y étaient assis.

Les jours de bal, l’étiquette veut que les hommes soient en habit, l’ordre en est même affiché ; néanmoins on y met de la tolérance : on permet aux jeunes gens d’y venir en redingote parce qu’ils sont jeunes, et aux vieux parce qu’ils ne le sont plus ; de façon que le premier jour, prenant le programme au sérieux, j’y fus en habit, et j’y étais seul.

Notre table, ai-je dit, est ordinairement bien composée, et souvent, au dîner, les bons mots se succédaient. Je regrette de les avoir oubliés. Je me souviens pourtant que M. Turner disait un jour qu’il n’avait pas voulu apprendre l’allemand, parce que les femmes y étaient neutres. — La plaisanterie n’est pas mauvaise, mais n’est pas tout-à-fait juste : il n’y a de neutre en allemand que les jeunes filles et les vieilles femmes, les jeunes mères sont féminines.

C’est par les d’Haugeranville que Mme Gregory est parente des Berthier. Elle est ainsi alliée à la famille Bryan et à M. Perache, d’Abbeville. Me voilà donc en pays de connaissance. C’est une femme piquante, spirituelle, et dont la figure pétillante d’esprit m’avait frappé tout d’abord.

Nous sommes au 10 septembre : né le même jour en 1788, je commence aujourd’hui ma soixante-douzième année. Je me lève par un beau soleil, avec l’esprit libre et content. Je n’ai pas perdu tout-à-fait mon temps à Aix, j’y ai composé quelques petits morceaux, et j’y ai fait d’aimables connaissances.

On parle de la réunion de ce pays à la France ; les habitants le désirent beaucoup. Il en est ainsi dans toute la Savoie ; on y aime peu les Piémontais, la différence de langage en est une des causes principales. Il en est de même à peu près partout.

Les causes de ces querelles,
De ces procès et débats
Naissant partout sous nos pas
Ici-bas, quelles sont-elles ?
Est-ce l’or ? Sont-ce les belles,
L’amour et ses embarras ?
Non ; c’est qu’on ne s’entend pas.
Babel a brouillé la terre
Et l’on ne s’est chamaillé
Que du jour, jour de misère,
Où l’homme a trop babillé.

Je ne sais pas le langage
Que le père Adam, jadis,
Lorsqu’il était encor sage,
Parlait dans le paradis.
Fût-ce du goth, du vandale,
Du welche ou de l’algonquin
Ou du huron de la halle

Et l’argot de l’argousin ?
Si la langue n’était qu’une,
Tout le monde s’entendrait.
À Pékin, à Pampelune,
Naturalisé de fait,
L’étranger plus n’y serait
Un échappé de la lune
Ou tel qu’un sourd et muet.

La bête a cet avantage :
Le bouvreuil ou le pinson,
Qu’il soit né dans le bocage
Ou bien au fond d’une cage,
À Blois, Auch ou Tarascon,
Toujours pur en son ramage,
N’a jamais l’accent gascon ;
Et respectant la voyelle,
Ici comme à Savanach,
Le corbeau, quand il s’appelle,
Fera le même couach !

Ainsi l’homme devrait faire.
Il ne nous faut qu’un jargon
Commun à toute la terre :
C’est celui de la raison.
Toute science est en elle :
Toujours pure et toujours belle,
C’est la langue avec laquelle
On ne peut déraisonner,
Enfin la langue modèle
Puisse Dieu nous la donner !

Dans une ville où chacun court pour obtenir la santé, dans cet Aix-les-Bains qui nous promet une vie éternelle, je crois remarquer que les enterrements ne sont pas moins fréquents qu’ailleurs. Ces enterrements se font en grande pompe ; en voici un qui passe. Une cinquantaine de femmes vêtues en religieuses, mais tout en blanc, avec un énorme chapelet à la ceinture, marchent, placées une à une, sur deux files ; un curé est au milieu ; en tête, une jeune fille, dans le même costume, porte une croix. On me dit que ces femmes forment une confrérie qui accompagne ainsi tous les morts.

Le 12, je quitte Aix pour prendre la route du Mont-Cenis. J’ai pour compagnons la petite valseuse du Casino, son père, et un gros monsieur décoré qui me dit qu’il traverse, chaque année, quatre fois les monts pour aller en Italie. Il me donne, avec beaucoup d’obligeance, des renseignements utiles sur les moyens de transport.

Nous voici à Chambéry ; je remets à d’autre temps de visiter la ville. Je continue vers Saint-Jean-de-Maurienne, apercevant en passant quelques villages d’un aspect assez misérable.

Là, cesse la voie ferrée. J’avais pris ma place jusqu’à Turin. Je m’imaginais ou plutôt on m’avait assuré à Aix que je n’avais qu’à descendre du train et à m’asseoir sur les coussins d’une bonne berline, mais nous arrivons soixante : ce personnel inattendu était assez difficile à loger dans une demi-douzaine de voitures à quatre places que, par une mesure administrative sans doute, les employés nous déclarent être à six, déclaration qui, malheureusement, ne les élargit pas. Quoi qu’il en soit, nous admettons la chose. Cette détermination prise, je pensais que nous allions nous mettre en route, mais une heure s’écoule, et assez peu agréablement, car nous attendons dans une cour dont certain vent, ayant passé sur la neige, ne rendait pas le séjour très-chaud. Un commis, pour nous faire prendre patience, nous prévient que nous en avons encore pour deux bonnes heures. Je me décidai donc à aller visiter les curiosités de la ville, résolution qu’encourageait vivement un particulier qui flânait autour de moi et que je priai de me conduire. Quand nous fûmes en route, il me dit qu’il n’y avait rien à voir, mais qu’on y trouvait à boire d’excellent vin. N’ayant jamais entendu vanter le vin de Saint-Jean-de-Maurienne que je ne connaissais que par le breuvage dont Charles-le-Chauve était mort, je ne fus pas fâché, faute d’autre curiosité, de goûter celui dont on ne mourait pas. Me voici donc, sous les auspices de mon guide, attablé au cabaret devant une tranche de jambon qu’il m’avait dit être la sauce indispensable pour juger le vin, et une bouteille du précieux liquide : c’était un petit vin blanc, sec, qui me parut en effet fort potable. Maintenant il me restait à savoir où il poussait, car je n’avais pas aperçu l’ombre d’une vigne, mais j’appris que ledit vin était venu, comme nous, en voiture, et que c’était du vin de Montmeillan. En faveur de sa bonne qualité, je lui pardonnai de n’être pas français, et nous achevâmes la bouteille.

Revenu à la voiture, les choses en étaient encore au point où je les avais laissées. On avait recruté quelques berlingots, mais ce n’était pas assez, car de nouveaux voyageurs étaient arrivés, parmi lesquels une vivandière des spahis, grande femme, jeune et belle, quoique fort hâlée par le soleil. Son fez, sa tunique rouge et son pantalon de même couleur, ses bottes à éperons, attiraient les regards de tout le monde. Elle avait un petit garçon de six à sept ans, son fils probablement. Elle ne semblait pas bien riche, cependant je la vis, non sans attendrissement, faire l’aumône à un pauvre.

Une heure se passe encore. Enfin on a réuni le nombre de voitures à peu près indispensables ; il ne s’agit plus que de nous y faire tenir. On choisit parmi nous les plus minces pour en mettre six dans les caisses à quatre places, et cinq lorsqu’ils sont plus gros, arrimage qui ne se fait pas sans bruit : les choses ne disent rien quand on les tasse, mais les gens ne sont pas si patients. Ici les femmes crient, les hommes jurent ; mais comme tout le monde veut partir, on finit par s’arranger.

Une fois placés, nous commençons à nous regarder. La compagnie, moi compris, se compose d’une dame et de cinq hommes dont pas un Anglais, conséquemment de bonne humeur et aimant à causer. Une demi-heure s’était à peine écoulée que nous étions tous en connaissance. Trois des hommes étaient Italiens. L’un habitait Gênes et était gros propriétaire, comme il nous le dit plus tard. L’autre allait à Mantoue, où il est architecte. Le troisième, Livournais, à la barbe noire et à l’air décidé, est capitaine au long-cours. Le quatrième, jeune élégant qui, pour passer le temps, s’est fait friser à Saint-Jean-de-Maurienne, est voyageur pour les vins et tout à son affaire, car à brûle-pourpoint il nous vante l’excellence de son saint-émilion en nous faisant ses offres de service. Pour la rareté du fait, je le prends au mot et lui fais la commande d’une barrique.

La dame, assez jolie et très-causeuse, nous apprend qu’elle est Languedocienne, ce que j’avais reconnu tout d’abord à son accent. Elle habite les environs de Paris. Elle a toute la vivacité des femmes du midi et la gentillesse des Parisiennes. Sa franchise est parfois des plus plaisantes. Un des voyageurs lui ayant demandé à quoi elle passait son temps : — « À ne rien faire, répondit-elle. Moi, je hais le travail. Mon mari travaille pour deux. Qu’ai-je besoin de m’occuper ? Je ne l’ai pas trompé, je lui ai dit avant de le prendre : c’est pour ne rien faire que je me marie. — Je l’entends bien comme cela, m’a-t-il répondu. — Aussi je ne changerais pas mon mari contre le pape, et c’est pour aller le rejoindre que je vais à Turin. »

Le Gênois est un vieux noble ayant bien le type du pays. Il regrette toujours d’être devenu Piémontais, et nous parle du beau temps de la république. Il me dit que Mme Costa, qui me paraissait si belle quand, avec mes dix-sept ans, j’arrivais à Gênes, et qu’elle était déjà très-mûre, vivait encore ; elle avait quatre-vingt-huit ans. Mme S***, la charmante espiègle, si jolie et si grande dame, en avait soixante-douze et était veuve depuis longtemps ; elle habitait la campagne.

Le Mantouan a longtemps séjourné en France où il a pris le goût des calembourgs, goût fort agaçant pour les tiers. Afin de l’en distraire et d’en éviter quelques-uns, je lui parlai grenouilles. En effet, de mon temps, Mantoue en était le quartier-général. Elles y étaient fort estimées ; on en mangeait à toute sauce : bouillies, farcies, rôties, non en les écourtant comme chez nous où l’on se borne aux cuisses, mais dans toute leur corpulence et bien bourrées de farces et d’épices. Une ligne de ces amphibies ainsi farcies, placée sur les murailles, aurait suffi pour défendre la place contre une armée anglaise.

Je me chagrinais fort de traverser le Mont-Cenis la nuit et d’en perdre ainsi la vue, mais il fait un beau clair de lune : sous cette lueur, la neige brille sur les cimes et nous présente d’admirables effets de montagne. Je regrettais qu’un peintre paysagiste ne fût pas avec nous. Un village que nous aperçûmes avec son église est placé de la plus étrange manière ; on en distingue tous les détails, et pourtant tout y semble en miniature : on prendrait ses maisons pour des jouets sortis d’une boîte.

Nous restons en extase devant un torrent ; son écume, son murmure, ses bonds désordonnés ont, au clair de la lune, quelque chose de féerique.

Mon Bordelais est dans l’enthousiasme, il ne songe plus à son vin. La dame babille. Personne ne pense à avoir peur, cependant le précipice est là : on comprend qu’on est à quelques pouces de l’abîme et qu’il suffit d’une roue qui se brise ou d’une pierre un peu trop grosse qui la soulève pour y lancer la voiture. Notre convoi n’est plus que de six, dont les lumières font, au milieu de cette solitude, un étrange effet. Un ressort casse à la nôtre sans autre accident. Nous n’en craignons pas moins d’être obligés d’attendre le reste de la nuit. Heureusement nous étions à l’entrée d’un village ; on envoie chercher serrurier et charpentier, mais personne n’arrive. Enfin on vient nous dire de ne pas nous impatienter, qu’ils achèvent leur bouteille et qu’ils ne tarderont pas.

Nous nous décidons à quitter la voiture et à aller souper : c’est une occupation comme une autre. Nous voici donc au cabaret, l’hôtel du lieu : — « Entrez, signori, nous dit l’hôtesse, vous êtes servis. » — Il n’y a sur la table qu’un pain et une cruche. Je soupe avec une croûte et un verre de vin qui n’était pas du montmeillan, tant s’en faut. Je fais la grimace ; alors le Gênois me donne la liste des vins fins de son pays : le grignonilo, le parolo, l’hebiolo, l’amabile, l’asti, etc. Il m’en vante la qualité, la limpidité, la couleur, le bouquet, ce qui ne me fait pas paraître meilleur celui que je bois.

Les maisons de bois sont couvertes d’énormes pierres plates, très-propres à les empêcher de s’envoler, mais qui doivent aider à les écraser quand, à leur poids, s’ajoute celui de la neige. Je remarque des fenêtres grillées, et de petites portes singeant les grandes et qui ressemblent à des gueules de fours.

L’accident est réparé, nous avons repris notre marche. Les autres voitures nous avaient attendus, ainsi le veut le règlement, chose assez prudente : dans les mauvais temps, les voyageurs, sauf les courriers, ne marchent que par convois.

Nous traversons d’autres villages ou hameaux, toujours éclairés par cette magnifique lune dont je ne cesse de remercier l’éclat qui nous laisse apercevoir la cime des montagnes et le cours des torrents formant chûte ou cascade. Dans un de ces cours d’eau, nous apercevons des lumières ; le Gênois nous dit que c’est une pêche aux flambeaux, et que l’on prend ainsi de fort belles truites.

Après une montée de cinq heures, nous sommes à la cime du Mont-Cenis. On nous annonce que la descente en demandera trois ; elle est en zigzag, et l’effet des lumières de nos voitures se fait encore mieux sentir. Notre Mantouan rit toujours des calembourgs qu’il fait ou qu’il croit faire

Nous sommes à Suse, située à la jonction du Mont-Cenis et du Mont-Genèvre. Cette petite ville, dont la population est de deux mille âmes, est très-ancienne. On y montre un arc-de-triomphe dédié à Auguste et dont l’érection date d’avant notre ère. — Là s’élève une dispute entre un garçon d’écurie et un soldat qui l’a traité de Mauriennais. Ici on ne veut pas être de la Maurienne, comme en Corse on ne veut pas être de Lucques, et c’est une grosse injure que d’être appelé Lucquois. Je me souviens de la fureur dans laquelle se mettaient, quand j’étais à l’école, mes camarades nés à Amiens, lorsque nous les nommions Amiénois. Ils voulaient bien être d’Amiens, mais non être des Amiénois. Mangeurs de noix, ajoutions-nous, parce qu’Amiens, dit la chronique, a été pris par les Espagnols à l’aide de sacs de noix qu’ils avaient répandus devant les portes pour distraire la garnison. Ces haines de ville à ville, et elles ne sont que trop fréquentes, viennent presque toujours de causes aussi futiles qui résistent à la fois au temps et au sens commun.

Ce qui m’a frappé à Suse, c’est que la façade des maisons, ou ce qui regarde la rue, est ordinairement sans fenêtre. Est-ce pour échapper à l’impôt ou à la curiosité ?

Les lieux habités que l’on rencontre de Suse à Turin sont, nous dit le Gênois : Russolino, sur la rivière de Doire, village de cinq à six cents âmes ; Saint-Georges et Saint-Antonin, qui en ont à peu près autant ; Saint-Ambroise, bourg de huit cents habitants, dominé par la montagne de Saint-Michel que couronne un couvent abandonné ; Avigliano, espèce de ville où sont des filatures de soie. Dans le voisinage sont deux lacs cités pour leurs beaux et nombreux poissons. Là, on se croirait presqu’en plaine, mais les montagnes ne tardent pas à reparaître. Ce n’est qu’à Rivoli qu’on est réellement en Piémont.

Mais laissons là les noms pour lesquels je renvoie aux livres de postes ; j’en reviens à mes propres remarques. À droite de la route, j’aperçois un couvent ou château en ruine sur la cime d’un rocher. Une seconde ruine, également très-pittoresque, se montre un peu plus bas.

À un saut que fait notre voiture accrochée par un fragment du roc, la dame, effrayée, s’écrie : — « Ah ! nous sommes perdus ! — Ne vous inquiétez pas, lui dit l’architecte qui s’est fait le loustic de la compagnie, on nous retrouvera toujours. »

Après avoir traversé encore plusieurs bourgs ou villages, le Gênois nous fait remarquer, au loin, le château de Rivoli. À droite est le Mont-Rosa, dont le pic en pain de sucre est couvert d’une auréole de neige. On dit que ce mont n’a jamais été escaladé.

Nous entrons à Rivoli, ville de cinq à six mille habitants, connue par son château royal. Ce Rivoli est situé sur la rive droite de la Doire. Les guides l’indiquent souvent comme voisin du champ de bataille de ce nom ; c’est une erreur : le Rivoli de la bataille, placé sur l’Adige, faisait partie du royaume lombardo-vénitien. Cette bataille fut gagnée par le général Bonaparte, sur les Autrichiens, le 13 janvier 1797. Masséna contribua beaucoup à ce succès ; aussi, devenu empereur, Napoléon Ier le fit duc de Rivoli.

De Rivoli, un beau chemin va nous conduire à Turin. Déjà nous distinguons, sur la cime d’un mont escarpé, la Superga où l’on enterre les souverains piémontais. Nous sommes ici véritablement en Piémont ; la richesse et la fertilité du pays nous l’annoncent. Avant d’entrer en ville, à gauche de la route, est une pyramide marquant un des côtés de la base d’un triangle déterminant le méridien de Turin.