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Voyage à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse, en 1859/04

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CHAPITRE IV.


Séjour à Aix. — La comédie. — L’orage.

Les bains de piscine conviennent-ils mieux aux malades que ceux de baignoire ? — Je ne sais, mais je les préfère. Je m’y suis fait bientôt une réputation de beau nageur. Ces bains sont véritablement fort agréables, quand toutefois on n’y rencontre pas mon insupportable braillard avec ses trois acolytes. Dès qu’ils apparaissent, la moitié des baigneurs se sauve. On s’en est plaint à l’administration, mais sans succès, car depuis un mois ils y viennent à peu près tous les jours, faisant des séances de deux à trois heures. Ces messieurs, qui ne sont plus des enfants, appartiennent sans doute à des familles influentes que l’administration ne veut pas mécontenter, mais ils m’ont souvent fait regretter des bains plus paisibles et donné envie d’aller continuer ma saison d’eau dans le lac du Bourget.

J’ai toujours aimé l’espace,
Et quoiqu’un bain me soit bon,
Me baigner en un chaudron
Souvent me gêne et m’agace,
Car pour si petite place
Je suis un trop gros poisson.

Si de l’espèce animale
L’homme est descendu, dit-on,
Je dois être un rejeton,
Par ligne collatérale,
De la truite et du saumon.

Ce qui me donne la preuve
Que l’onde est mon élément,
C’est que je ne suis vivant
Que dans le courant du fleuve
Ou l’écume du torrent ;

Ou bien lorsque je barbotte
Sur la vague qui clapotte,
Ayant pour lit l’océan,
Comme un marsouin en ribotte
Dansant devant l’ouragan.

La Savoie est vraiment un pays de cocagne, si l’on en juge à la table de notre hôtel. On nous sert, par jour, deux repas complets, déjeûner et dîner, où abondent les poissons les plus beaux et le gibier le plus délicat.

Ce sont presque toujours les mêmes personnes qui composent la table ; toutes ne sont pas logées à l’hôtel. De temps à autre y paraissent quelques officiers de passage ; nous avons eu aujourd’hui deux capitaines de zouaves. J’y vois aussi quelquefois le colonel hongrois Turr, second de Garibaldi. Il est grièvement blessé au bras ; il est à Aix pour y prendre les eaux.

Le beau temps continue, ma santé est bonne, je marche plus facilement. Je continue mes douches et mes bains ; j’en suis quitte à neuf heures, je déjeûne à dix, puis je travaille jusqu’au dîner.

Après dîner, je vais me promener dans le jardin toujours solitaire du Casino, et je cause avec la montagne du Chat que j’ai en face. C’est fort beau, mais on se fatigue bien vite d’une belle vue où l’on n’a devant soi ni la mer avec ses voiles et ses mystères, ni rien qui indique la présence des vivants : or, d’ici la montagne paraît déserte, je n’y aperçois pas une habitation.

M. Turner, le secrétaire d’ambassade, qui reste à Aix pour la santé de sa femme, ne semble pas s’y amuser beaucoup. Chaque matin, après déjeûner, il me dit : « Je vous fais mon compliment, voilà déjà un tiers de la journée de tué. » — En effet, celle d’un Anglais pur-sang, comme l’est celui-ci, doit être longue : il se lève, se rase longuement, déjeûne de même avec du thé, du lait et un peu de viande, va lire la gazette en fumant, ce qui l’occupe trois heures, et vient dîner ; puis va s’asseoir au Casino à côté de sa femme, y reste jusqu’à dix heures et va se coucher. Le lendemain, il recommence. Dans cette vie en apparence si paisible, il trouve pourtant moyen de se tourmenter beaucoup : si son thé n’est pas chaud, si le beurre n’a pas toute sa fraîcheur virginale, si les tartines de pain sont trop minces ou trop épaisses, si on le sert avant l’heure ou si on tarde de quelques minutes, il faut voir sa résignation impatiente : il soupire, il s’étire, il vous regarde d’un air qui dit : suis-je assez malheureux ? ne fait-on pas de moi un véritable martyr ? — D’ailleurs homme de science, homme d’esprit, c’est la bonté même, et sa femme le vaut.

Ce soir, 25, il y a grand bal au salon. La princesse Marie de Solms y fait son entrée au bras d’un homme aux cheveux noirs, à l’air distingué, et que j’aurais pris pour un Espagnol : c’est l’ambassadeur des États-Unis près le roi d’Italie. La princesse est suivie, comme toujours, de deux jeunes filles qui lui servent à la fois de secrétaires et de dames de compagnie. En outre, elle a sa cour, en tête de laquelle marche le marquis de Pommereux, puis Ponsard le poète, un autre personnage à cheveux crépus, à figure de renard, au regard fin, à la mise négligée, dont on n’a pu me dire le nom, etc.

M. de Cavour vient au bal, ce n’est certainement pas pour danser. Il est toujours entouré d’un groupe de personnages qui se le disputent et tâchent de lui arracher quelques paroles. Pour n’avoir pas l’air d’un flâneur politique, je n’essaie pas de l’approcher, mais il m’aperçoit, vient à moi, et nous échangeons quelques mots de politesse. Il me parle du comte de Sellon qui fut mon ami, et mort trop tôt, car c’était un véritable homme de bien. Fondateur et président de la Société de la Paix, que n’a-t-il pas fait pour démontrer l’absurdité de la guerre ? C’est d’elle que naissent toutes les tyrannies et toutes les misères. Tant que le droit de la faire ou de l’empêcher n’appartiendra pas à la nation, tant que le servage ou l’enrôlement forcé existera, tant que la meilleure partie des impôts dont on écrase les peuples sera employée, non à leur bien-être réciproque, mais absolument au contraire, c’est-à-dire à dresser les hommes à s’entre-tuer pour des points d’honneur imaginaires ou des intérêts qui ne sont pas les leurs, il ne peut y avoir en Europe ni liberté, ni moralité, ni bien-être. Dans tous les États il faut une force publique, j’en conviens ; mais de là à ces armées qui envahissent toute la partie valide de la nation, il y a loin. À quoi servent-elles ? — Je vais vous le dire : à tenter les ambitieux, à leur faire rêver conquêtes, à les entraîner à se ruer sur leurs voisins pour les dépouiller, en un mot, à égorger des hommes et à les voler. Les grandes armées, que la majorité y songe, ne sont levées que contre l’humanité.

Le 26 août j’apprends la mort de ma bonne grand’tante Mme Delahante ; elle avait quatre-vingt-huit ans ; elle était née de Parseval. C’était une femme de grande distinction et d’une raison parfaite. Je n’ai jamais vu un caractère plus égal : je crois que, dans toute sa vie, elle ne s’est jamais mise en colère.

Ce jour-là je rencontre, à dîner, P. Persoz, professeur au Conservatoire des arts et métiers, à Paris, et M. Scholl, ancien officier supérieur de la garde suisse du roi de Naples. C’est un homme à figure ouverte et franche, aux manières agréables, et avec qui je fus bientôt lié et le suis encore. Il avait été élevé avec M. Agassiz, et connaissait M. de Bonstetten, le savant archéologue, qui est aussi de mes amis. M. Scholl habite Bienne, dans le Jura suisse.

J’avais remarqué, au haut bout de notre table, un homme à barbe grisonnante et d’une noble figure, ayant à ses côtés une dame également remarquable par sa grâce et sa distinction. Ce personnage était l’objet d’une attention particulière : tout le monde allait le saluer. Il était entouré de ses propres domestiques, et on le servait toujours le premier. J’appris que c’était le marquis Giorgio Pallavicino-Trivulce, un des plus nobles et des plus riches propriétaires du Piémont, et connu de toute l’Europe pour son dévouement à son pays, son antagonisme contre l’Autriche et le long emprisonnement qu’il avait subi au Spielberg avec Silvio Pellico. J’ai su aussi qu’il connaissait le marquis Lorenzo Pareto, de Gênes, et le marquis Visconti, de Milan, que j’avais connu moi-même. J’allai lui faire une visite. Nous causâmes beaucoup sur les affaires de l’Italie : de la conformité d’opinion naquit ce jour-là, entre nous, une amitié qui n’a jamais faibli.

Le dimanche 28, je trouve à la piscine un gros curé qui voulait absolument apprendre à nager. Faute d’autre professeur, je lui donne une leçon et, ma foi, ses progrès étaient rapides, quand arrive le terrible quatuor dont l’entrée fut annoncée par cette exclamation du garçon de bain qui s’écria : Ah ! voici nos gueulards ! À peine furent-ils à l’eau, que tout y fut sens dessus dessous. Force fut donc de discontinuer ma leçon et de me rhabiller au plus vite. Le curé continua à s’exercer seul, et il vint dans l’idée à nos garnements de l’en empêcher en dansant et gigotant autour de lui. Il les pria de s’éloigner. Ils n’en firent rien ; au contraire, l’un d’eux redoubla d’insolence jusqu’à lui monter sur le dos. Alors la patience lui manqua : de ses bras d’hercule, il souleva l’impertinent écolier et lui administra une correction d’après l’ancienne méthode, au rire inextinguible de tous les spectateurs qui crièrent bis, et si bien que notre polisson, en butte aux railleries de ses camarades, prit le parti de la retraite, à la satisfaction générale.

À dîner apparaissent deux figures au teint blafard, qui font tressaillir notre Anglaise qui croit voir une résurrection.

Le soir, grand monde au Casino où je ne croyais trouver que quelques malades. Un personnage politique, qu’on attendait et qui ne vint pas, avait attiré cette foule. Pour l’occuper, on fit danser. Une très-jeune fille au teint mauresque et au fez rouge, valsant admirablement, y est fort remarquée. D’où vient-elle ? quelle est-elle ? C’est ce que personne ne sait. Celui qui l’accompagne et qui semble être son parent, est un homme de bonnes manières. La princesse de Solms consent à danser, et les hommes, ordinairement si lents à se décider, se montrent plus empressés : elle n’a que l’embarras du choix. Elle valse bien, et polke mieux : c’est une femme des plus séduisantes. Elle peint, elle chante et versifie agréablement, et joue, dit-on, la comédie à ravir, ce dont nous pourrons bientôt juger, car on annonce une représentation d’amateurs au profit des pauvres.

Je n’ai plus le temps de m’ennuyer à Aix ; la société de M. et Mme Pallavicino, celle du commandant Scholl qui est un homme du meilleur ton, enfin de M. le professeur Persoz, satisferaient le plus difficile.

Aujourd’hui, la chaleur est extrême. Le soir, en revenant de faire une visite à la princesse, je suis accueilli par un orage. Je me réfugie sous un arbre ; je n’en ignore pas le danger, mais quoique grand amateur d’eau, je n’aime pas celle qui tombe d’en haut, surtout quand la grêle s’y mêle. Me voilà donc, sous mon arbre, assez bien garanti, bravant le tonnerre qui fait sa plus grosse voix, et admirant les éclairs déchirant la nue et d’un effet magnifique.

Un coup plus fort et plus rapproché que les autres se fait entendre, et je m’aperçois, à la chûte de la cime d’un arbre voisin, qu’il vient d’être atteint par la foudre. Je voulais bien la voir, mais pas de si près : je m’empressai de battre en retraite. J’étais à Aix pour prendre des douches, mais non de cette espèce, quoiqu’elles soient souveraines, m’a-t-on dit : prises à dose convenable, elles ont guéri de la goutte et de beaucoup d’autres choses.

Le 29 est le jour de la représentation annoncée au profit des pauvres, pour laquelle je reçois une invitation. Elle a lieu dans le jardin du châlet de la princesse. La salle de spectacle a été construite pour la circonstance ; il n’y a pas de luxe : c’est une grande baraque en bois. On ne paie pas à la porte ; la recette pour les pauvres a lieu au moyen d’une quête. C’est le marquis de Pommereux qui reçoit les billets et désigne la place de chacun.

La soirée s’ouvre par un morceau arrangé pour la flûte, le Carnaval de Venise, très-bien rendu par M. Braccialdi, accompagné par Mme de Solms. Ce morceau est suivi du Chant du pasteur, mélodie composée par Mme de Solms et touchée par Mlle Lejay, pianiste. — On joue une petite pièce d’Alexandre Dumas, le Cachemire vert. Les acteurs sont MM. Tony Reveillon et Patrico ; les actrices, Mmes de Solms, Lejay et Vallet. — Viennent ensuite une idylle, Marquis et Marquise, par Mme de Solms, et une comédie assez leste, intitulée : Une mauvaise nuit est bientôt passée. — Tout ceci est exécuté fort convenablement. Dans l’entr’acte, Mme de Solms fit une quête qui a dû être très-fructueuse.

La rentrée en ville n’est pas facile : le chemin est mauvais, il pleut à verse, on manque de voiture. Je me réfugie dans une masure obscure, où j’ai pour compagnie deux à trois dames dont je ne puis voir la figure. Leurs pères, frères, amants ou époux sont en quête de moyens de transport, et ils ne reviennent pas. Nos pauvres abandonnées s’impatientent et s’effraient, car l’orage redouble. Enfin, l’une d’elles ne peut plus y tenir ; elle veut partir à toute force. Je lui offre mon bras. L’obscurité est profonde ; nous voilà errant dans la boue. Nous cherchons un meilleur chemin, mais nous tombons de mal en pis : celui que nous prenons conduit dans un pré où nous nous perdons avec de l’eau jusqu’à mi-jambe et la peur d’être précipités dans quelque fondrière.

Enfin le terrain se raffermit, nous n’avons plus de boue que jusqu’à la cheville. Ma compagne y laisse un de ses souliers. Je le cherche à tâtons, j’ai le bonheur de le retrouver. Il s’agit maintenant de le lui remettre ; nous y parvenons, non sans peine. Mais de quel côté aller ? La nuit est si noire qu’on ne voit pas à un pas devant soi. Le hasard nous favorise, nous trouvons une voie pavée ; elle nous conduit à la ville, où une lumière me montre enfin la figure de ma compagne qui est jeune et jolie.

Bientôt nous rencontrons un monsieur fort affairé, portant une ombrelle, le seul moyen de salut qu’il a pu trouver : c’est le mari de la dame qui le reçoit fort mal et ne veut ni de son bras ni de son ombrelle. En effet, trempée comme une soupe, il ne pouvait pas la sécher.

Probablement accoutumé à ces orages, le mari conserve un calme stoïque et nous suit, fort mal à l’abri sous son ombrelle. Nous gagnons ainsi la maison qu’habite le ménage, et je prends congé, tout dégouttant d’une eau qui était loin d’avoir la chaleur des eaux thermales.

Je continue alternativement mes douches et mes bains. Je me suis fait parmi les baigneurs, comme je l’ai dit, une réputation de nageur, bien que la piscine, avec ses quatre pieds d’eau, ne soit pas très-favorable à cet exercice. Les amateurs viennent m’y voir, et je forme des élèves dont quelques-uns me font honneur.

Le 31, je visite la source des eaux qui alimentent les bains d’Aix. Elle est chaude de cinquante degrés, et l’eau y a cinq à six mètres de profondeur. La grotte où elle est située est vaste et des plus curieuses ; on la nomme la Grotte des Serpents. Quand les enfants du pays voient des voyageurs qui s’y rendent, ils se précipitent à leur suite, et aussitôt que la porte est ouverte, ils entrent et font la chasse à ce qu’on appelle ici des serpents : ce sont de petites couleuvres de vingt à quarante centimètres de long, dont la peau est agréablement nuancée et qui sont fort innocentes. Les enfants en remplissent leurs mains et leurs poches, non pour les tuer, mais pour les apprivoiser, jouer avec, et parfois les vendre aux amateurs.

Attirés par la lumière qui passe sous la porte, ces reptiles s’y rendent toujours en grand nombre. Un monsieur, suivi de sa femme et de sa fille, venait après nous. À peine eut-il aperçu ces animaux, que s’arrêtant épouvanté, il ne voulut pas passer le seuil, rappelant à grands cris sa femme et sa fille qui le précédaient. Celles-ci, riant de sa frayeur, continuèrent à suivre le guide, mais notre homme, bien qu’il portât moustaches et qu’il fût grand et fort, laissant ces dames affronter les monstres qu’il prenait pour autant de serpents à sonnette, battit prudemment en retraite, ne voulant pas même les attendre à l’entrée où les enfants, voyant sa peur, essayaient de lui en fourrer dans les poches.

Au surplus, ce n’est pas la première fois que j’ai rencontré de ces individus très-braves sur tout le reste, bons militaires, bons marins, et tremblant devant une souris, un crapaud, une araignée, etc., et ne pouvant pas, quoi qu’ils fissent, se guérir de ce travers.

Le 1er septembre, je vais voir la cascade de Gresy, où Mme de Broc, qui y accompagnait la reine Hortense, a péri le 10 juin 1813, faute d’avoir accepté la main du meunier qui voulait la soutenir. Dans un passage difficile, elle glissa. Entraînée dans l’abîme, elle n’en fut retirée que morte.

Cette cascade est un diminutif de celle de Tivoli. Elle n’est pas dans son beau : en ce moment l’eau lui fait défaut. La maison du meunier est dans une situation très-pittoresque.

Nous escaladons la tour de Gresy où sont des antiquités romaines. De ce point, la vue est fort étendue.

C’est avec le commandant Scholl et quelques autres personnes que je fais cette promenade. Il nous raconte un fait arrivé au couvent des capucins de Palerme où l’on dépose les morts après les avoir réduits à l’état de momie par l’effet des émanations sicatives d’une caverne dans laquelle on les dépose. Une année suffit pour opérer cette dessication.

J’ai décrit, dans mon voyage en Sicile, l’effet étrange que font ces milliers de corps desséchés, mais dont les traits ne sont pas sensiblement altérés. Placés en file, debout ou assis, le visage découvert, vêtus de robes brunes ou de celles de leur ordre, et de leurs dignités si ce sont des moines ou des prêtres, l’ensemble de cette légion de morts est d’un aspect qu’on ne saurait rendre.

— Un peintre, nous dit M. Scholl, voulut passer une nuit dans ces catacombes pour y étudier à l’aise et y faire l’esquisse d’un tableau. Les moines se souciaient assez peu de lui en donner la permission, mais enfin il l’obtint, ainsi que celle de conserver de la lumière.

Il régnait un profond silence sous ces vastes voûtes, et l’immobilité de ces milliers de figures dont on voit les mains et les pieds desséchés dépassant les robes, a quelque chose qui ne laisse pas que d’impressionner, même lorsqu’on est en compagnie. Mais notre peintre ne s’intimidait pas facilement ; il commença donc paisiblement son travail, et il avait déjà esquissé quelques figures, lorsqu’il crut en voir remuer une. Il pensa que c’était l’effet d’un jeu de lumière ou d’une erreur de sa vue, mais bientôt celle-là même qu’il dessinait agita la tête à son tour comme pour lui faire signe. Était-ce une plaisanterie et quelque moine malin qui cherchait à l’effrayer ? Telle est la demande qu’il se fit. À un léger craquement, il porta les yeux plus loin ; toute une file était en mouvement : les uns levaient les pieds comme s’ils eussent voulu marcher ; d’autres agitaient les mains par un trépignement d’impatience ; enfin toutes ces têtes, par une action simultanée, semblaient le menacer.

Notre peintre fit d’abord bonne contenance ; il se crut le jouet d’un rêve, mais il était impossible de s’y tromper. On ne pouvait même pas croire à une mystification, il aurait fallu trop de mystificateurs, car aussi loin que son regard pouvait porter, l’agitation se communiquait d’un groupe à l’autre, et, par instant, il s’y mêlait un bruit qui ressemblait au murmure lointain d’une foule irritée. Il pensa alors que c’était l’effet d’un courant d’air ; mais la lumière qui l’éclairait était immobile, il ne voyait aucune ouverture et ne sentait pas le moindre souffle.

Voulant à tout prix pénétrer ce mystère, il se leva et marcha droit aux figures dont les gestes étaient les plus prononcés ; mais à peine avait-il fait quelques pas que le bruit cessa, et tout redevint immobile.

Se croyant encore une fois le jouet d’une illusion, il reprit son travail. Pendant une demi-heure, rien ne vint l’interrompre, et il se croyait délivré de cette obsession qu’il attribuait à son imagination surexcitée, lorsqu’il vit de nouveau une figure s’agiter si convulsivement qu’il crut qu’elle allait venir à lui. À ce signal, partout les mouvements recommencèrent avec le même bruissement sinistre. Les nerfs de l’artiste ne purent résister à cette dernière épreuve. Il voulut appeler, sa voix s’éteignit dans sa gorge ; il essaya de fuir, ses jambes manquèrent sous lui ; et au jour, quand on vint pour le chercher, on le trouva étendu sur le sol et évanoui.

Maintenant voici l’explication : ces souterrains étant infestés de rats, les moines, pour s’en débarrasser, y avaient mis quelques chats. Tant qu’il y avait du monde dans les caveaux ou qu’ils y entendaient marcher, chats et rats se tenaient cois. Le silence rétabli, les rats commençaient à prendre leurs ébats, et les chats, qui les guettaient, se mettaient en campagne. On comprend alors comment ce mouvement se communiquait à ces cadavres desséchés et souples encore, et que faisait bouger le moindre contact.

Le soir, peu de monde au salon, mais j’y trouve MM. de Pommereux et Ponsard. En telle compagnie, le temps ne peut sembler long.

En parlant de compagnie, j’en ai une toutes les nuits qui, d’abord, ne me déplut pas trop, mais dont j’eus bien vite assez : je suis entouré d’animaux chanteurs. Je les prenais pour des oisillons, mais les oiseaux ne chantent pas toute la nuit, ils dorment quelquefois et laissent dormir les autres, tandis que mes choristes ne se taisent pas. Voulant savoir quel animal faisait ce vacarme, je le demandai au domestique qui me dit que c’était un grillon. Je ne pouvais le croire, parce que les grillons restent ordinairement à la cuisine ou au rez-de-chaussée, et ne montent pas au second étage où j’étais logé et dans une chambre sans cheminée ; ensuite, parce que mon chanteur nocturne, en supposant qu’il était seul, avait une voix qui eût couvert celle d’une fauvette et annonçait un animal dix fois plus gros. Mais quand le valet de chambre me dit que depuis quatre jours il faisait la chasse à celui-ci, dont mes voisins se plaignaient également, sans pouvoir le saisir, et que ces insectes, domiciliés à peu près partout, étaient une des calamités d’Aix, il fallut bien le croire.

Je me mis alors à chercher celui-ci, non pour lui faire du mal, le grillon est un animal innocent, il porte bonheur, dit-on. Ajoutons qu’il est brave comme César, et qu’il est toujours sur la brèche quand il s’agit de défendre son foyer et sa famille : c’était donc en ami que je voulais faire sa connaissance, mais je n’y pus réussir. Lorsque je l’entendais chanter d’un côté, j’y courais, croyant l’y surprendre, mais tout-à-coup je l’entendais s’évertuer de l’autre ou à l’endroit même que je venais de quitter. J’ai fini par croire qu’il était ventriloque ou qu’il avait quelque secret d’acoustique de lui seul connu.

Je vois tous les jours M. et Mme Pallavicino, dont la société me devient de plus en plus chère. La marquise est non moins instruite que son mari ; elle parle correctement l’italien, l’allemand, le français.

C’est sur une propriété et près d’un des châteaux du marquis que fut donné le combat de Montebello. La marquise y courut bravement, secourant également les blessés français, italiens, autrichiens, en se faisant bénir de tous. Je lui demandai à quelle somme pouvait se monter le dégât causé sur sa propriété. — On l’estime à une cinquantaine de mille francs. — Alors, madame, lui dis-je, c’est cent cinquante mille francs que vous devez aux dévastateurs, car ce combat a augmenté de deux cent mille francs la valeur de ce bien.