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Voyage à mon bureau, aller et retour/Chapitre XIX

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LE SURNUMERAIRE


Au milieu des frelons administratifs, des abeilles et des fausses mouches à miel, vous avez dû apercevoir un jeune homme à la figure imberbe, dont la mise simple, mais entourée de propreté, se distingue de celle de ses collègues qui pour la plupart ont des habits de bureau d'une vétusté moins que respectable. Ce jeune homme, c'est le surnuméraire. Il a dix-huit ans accomplis, et il a été reçu bachelier ès lettres, ce qui ne l'a pas empêché de subir un examen spécial pour entrer dans les bureaux. Sa figure n'est pas dépourvue de fraîcheur, car son teint n'a pas encore eu le temps de pâlir sur des dossiers poudreux. Il a le sourire gai, et tout ce qu'il a autour de lui semble lui sourire agréablement. L'avenir, il ne le connaît pas, mais il l'aperçoit au lointain comme une feuille de rose qui papillonne en l'air pour lui chatoyer les yeux. Il ignore totalement les habitudes que l'on contracte dans un bureau, et les manies plus ou moins ridicules de ses vieux collègues qui lui apparaissent comme autant de charges dessinées sur le cahier de Gavarni, et qui ne sauront jamais l'atteindre. Il s'en amuse de même que l'on se divertit au jeune âge de tout ce qui doit nous frapper un peu plus tard. Il ne se doute pas que sa tête blonde et juvénile ressemblera un jour à celle dont il rit en ce moment parce qu'elle est entièrement dégarnie de cheveux, et que les hivers n'ont laissé ça et là que quelques flocons de neige. Mais, patience ! le temps impartial lui fera ressentir ses atteintes. Ce jeune homme, fier de sa taille, de sa tournure et de ses agréments physiques, verra les années apporter bien des modifications à sa manière de vivre, de voir et de penser. Il s'affaissera, certain soir, sur le pupitre devant lequel il se tient droit. Le contour de ses épaules prendra une forme arrondie. Sa tête laissera flotter aussi au gré du vent les boucles d'une chevelure blanche, et ses joues rebondies, que la chaleur du bureau ne manquera pas d'amaigrir, permettront aux rides d'y creuser leurs sillons. Cet avenir couleur de rose, qui avait jadis séduit ses yeux, aura disparu dans les nuages, et les songes dorés qui berçaient son jeune âge auront fait place à la réalité qui consiste à jouir d'un faible traitement, à espérer fort peu d'augmentation, et à aller pédestrement tous les jours au bureau, muni d'un modeste parapluie de crainte du mauvais temps.


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