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Voyage à mon bureau, aller et retour/Chapitre XXIII

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LA CIGARETTE

« Que fait-on dans l'état militaire, demandait quelqu'un du civil à un zouave ? - A l'armée, répondit le brave, quand on voit le danger, on se bat comme des lions. - Et après le combat – On se repose en fumant sa pipe. - C'est tout ? - Non, on emploie son temps à médire de ses chefs... »

Dans l'état bureaucratique, la besogne à abattre rencontre rarement de dangereux adversaires. On y fume par exemple la cigarette à l'insu de ses supérieurs, mais je ne pense pas que l'on dise beaucoup de bien d'eux.

Puisqu'il m'est venu de citer la cigarette, je dirai à ce propos que le plaisir est trop séduisant pour que nous ne nous laissions pas illusionner sur son prisme trompeur. Or, rien n'égale le plaisir de sortir un instant du bureau pour aller fumer au loin une cigarette. La prise de tabac n'occasionne, il est vrai, aucune perte de temps, mais elle charge le nez et les esprits vitaux d'une poudre sternutatoire ne produisant aux priseurs consommés aucun résultat satisfaisant. Elle est plutôt un sujet de gêne pour eux qu'un plaisir ; tandis que la cigarette réjouit l'air qui nous entoure, et nous procure une légère fumée semblable à l'encens que l'on se prodigue quelquefois à soi-même. Le tout est de pouvoir donner un libre essor à la fumée de cigarette, et l'intérieur d'un bureau ne comporte pas sa présence vaporeuse. Mais l'esprit des employés est inventif. Clément, qui voit tout, m'a dit que les amateurs passionnés de la cigarette se rendent, pour fumer, à certaines heures du jour, dans les combles de l'administration. - Où l'amour de la cigarette conduit-il les gens ?

Quoi qu'il en soit, j'estime cent fois plus l'employé qui fume de la sorte que celui qui se venge en dénigrant ses chefs. On pourrait tout au plus reprocher à ce dernier d'avoir contracté l'habitude de fumer qui devient quelquefois coûteuse. Mais en y réfléchissant, puisque l'employé est salarié de l'Etat, il est bien juste que l'Etat perçoive un impôt de l'employé. - Rendons à César ce qui appartient à César, - et ne disons plus de mal de nos chefs.


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