Voyage au Brésil/03

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Troisième livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 33-48).
Troisième livraison
VOYAGE AU BRÉSIL.


PAR M. BIARD[1].


1858-1859. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[2].


Suite de ma promenade dans la forêt-vierge. — Les Indiens Puris. — Opération désagréable. — Les cancrelats et la couleur rouge.

Je marchai longtemps, toujours escorté de mes ennemis les moustiques, sans pouvoir, à cause d’eux, me décider à faire le moindre croquis. Après une descente très-rapide, j’arrivai après d’un torrent, où j’allai bien vite me désaltérer et me laver les pieds et les mains : son eau coulant sous les arbres et toujours dans l’ombre, était pourtant chaude, du moins presque tiède. J’ai appris plus tard que ce torrent était la limite d’une certaine quantité de terrain accordée par le gouvernement à une petite tribu indigène, les Puris. J’étais en ce moment sur leur territoire. Je vis quelques plantations, des ricins, des orangers, des citronniers et des champs de manioc.

Quand je parus dans le voisinage des cases, les femmes et les enfants se sauvèrent à toutes jambes. Les hommes, plus hardis, tinrent ferme, mais parurent fort étonnés surtout à la vue de mes collections d’insectes, sorte de curiosité tout à fait inconnue chez eux. Je ne remarquai d’ailleurs rien d’hostile dans leur façon de m’examiner ; loin de là, voyant que, grâce à la trêve que me laissait l’éloignement des moustiques, j’allais préluder à mon déjeuner en ramassant quelques oranges sur le sol, deux de ces Indiens, armés d’une grande perche, vinrent vers moi, firent tomber une demi-douzaine de ces beaux fruits, et me les offrirent avec la meilleure grâce du monde. Dès que je fus assis sous les orangers, mes deux nouveaux amis prirent sur eux de s’approcher encore plus près de moi. Mon couteau de chasse, mes flacons pleins d’insectes, mon couteau à plusieurs lames les préoccupaient beaucoup…

Il était déjà tard : le soleil avait fourni les deux tiers de sa carrière, et moi j’avais bien autant de chemin que lui à faire pour retourner à mon gîte ; je rentrai dans la forêt, en notant du regard les sites qu’il serait le plus intéressant de peindre. Quand j’arrivai chez le signor X… il était nuit sombre, mais personne ne s’y inquiétait guère de moi.

Les jours suivants, je me familiarisai de plus en plus avec la forêt, sans rien perdre de mon admiration. Je me désignais, à l’avance, tel tronc d’arbre, telle plante que je me proposais de copier. Mon habitude était de porter mon déjeuner avec moi, et une partie de ma journée se passait à l’ombre, toujours harcelé par les moustiques, toujours défendant mes provisions contre les fourmis. J’avais ajouté à mes collections les orchidées. Une fois j’en apportai un si grand nombre que j’y gagnai une courbature.

Au retour des bois, j’allais passer une heure dans la plus délicieuse petite rivière du monde ; j’y trouvais un sable très-fin, des arbres touffus au-dessus de ma tête, des fleurs pendantes de tous les côtés. Le soleil descendait, et je pouvais, après le bain, me reposer ou faire la chasse aux insectes. Enfin malgré l’impossibilité où l’on m’avait mis de peindre des Indiens, de photographier, faute de porteur pour mes bagages, je trouvais moyen de réparer le temps perdu, en faisant des paysages ; ou bien fatigué de courir les bois depuis l’aube, et ne me sentant pas la force de marcher encore, je m’asseyais sur l’herbe et je dessinais des feuilles. La variété ne me manquait pas. Je mettais ensuite une partie de ces feuilles dans un herbier, précaution dont je ne saurais trop me féliciter, car elle me sert beaucoup pour arriver à la vérité du moindre détail dans un grand tableau de forêt vierge que je fais en ce moment.

Pendant ce temps mon hôte eut l’heureuse idée d’agrandir sa maison. Pour lier sa nouvelle toiture avec l’ancienne, il fallut enlever celle de ma chambre et on la remplaça par une peau de bœuf trop étroite, ce qui me procura la visite du vent, de la pluie, et de toutes sortes d’insectes. Chaque soir, j’étais condamné à une opération douloureuse. Il existe une espèce de puce imperceptible, qui se glisse sous les ongles des pieds, entre dans la chair et y dépose une petite poche remplie de ses œufs ; on l’appelle communément tique[3]. Ces horribles petites bêtes faisaient de mes pieds leur proie habituelle. Avant de pouvoir songer à dormir, il me fallait m’étendre sur mon matelas, et la vieille mulâtresse armée d’un canif et d’une aiguille, fouillait mes doigts et s’ingéniait à extraire les poches, tandis que les mouches et autres insectes piqueurs, attirés par la chandelle, tourbillonnaient en sifflant au-dessus de moi, et me dardaient à me rendre fou ; leurs piqûres m’avaient fait enfler le nez et les yeux. Des milliers de coléoptères, par la même occasion, accouraient et se précipitaient sur tous les objets brillants : je les prenais à poignées pour les jeter dehors.

De leur côté les odieux cancrelats ne me faisaient pas grâce de leurs visites, et à leur sujet j’eus l’occasion de faire une remarque curieuse. Un soir, j’avais peint une fleur rouge et un oiseau dont le ventre était de la même couleur. Le lendemain, tout le rouge avait disparu. Je rétablis cette couleur plusieurs jours de suite : elle disparaissait chaque fois. Je suspendis le tableau à mon plafond : et, au milieu de la nuit, allumant subitement ma chandelle, je surpris mes cancrelats acharnés à leur œuvre destructive. Pourquoi en voulaient-ils tant à la couleur rouge ? Je n’avais pas besoin de ce dernier trait pour vouer à ces monstres une guerre à mort ! Étaient-ce là du moins, tous mes ennemis ? Hélas ! non. Des troupes de rats venaient vers minuit tout grignoter autour de moi. Une fois réveillé, je les combattais dans l’ombre à coups de bâton ; ce qui ne n’empêchait pas, au chant du coq, de m’habiller et de partir.


Une émigration de fourmis. — La fête de saint Benoît dans un village indien. — Incendie dans la forêt vierge.

Un jour, je peignais un tronc d’arbre entouré de lianes ; elles l’enveloppaient comme les cercles d’un tonneau. Leur volume était bien plus considérable que celui de l’arbre même, qui, à première vue, paraissait énorme, mais qui en réalité n’était qu’une tige assez frêle, en comparaison de la masse de ses parasites. Tout en travaillant je voyais des insectes, des lézards passer près de moi et se diriger tous du même côté ; j’entendais aussi derrière moi des cris d’oiseaux se rapprocher insensiblement. Ma première pensée fut de terminer promptement mes études, car tout ce mouvement ne me semblait pouvoir annoncer autre chose qu’un formidable orage, et comme j’avais à peu près une lieue à faire, je me disposai à quitter l’endroit où j’étais pour retourner au logis ; mais tout à coup je fus envahi des pieds à la tête par une légion de fourmis. Je n’eus que le temps de me lever ; je renversai dans ma précipitation tout le contenu d’une boîte à couleurs, et je m’enfuis à toutes jambes, en faisant tous les efforts possibles pour me débarrasser de mes ennemis. Quant à revenir sur mes pas et à essayer de sauver du désastre les objets que j’avais été forcé de laisser à terre, il ne fallait pas y penser. Sur une largeur de dix mètres à peu près, et tellement serrées qu’on ne voyait pas un pouce de terrain, des myriades de fourmis voyageuses marchaient sans s’arrêter devant aucun obstacle, franchissant, sans se détourner d’une ligne, les lianes, les plantes, les arbres les plus élevés. Des oiseaux de toute espèce, des pics surtout, volant de branche en branche, suivaient les émigrantes et se nourrissaient à leurs dépens. C’était là un spectacle séduisant pour un chasseur. J’aurais bien voulu avoir mon fusil, que j’avais oublié dans ma précipitation, mais c’était impossible, car sur un espace qu’on n’aurait pas pu parcourir en moins d’une heure, je ne voyais pas la moindre place où il fût sans péril de marcher. Enfin, peu à peu, j’aperçus de petits sentiers, sur lesquels je me hasardai à sauter, en évitant de mettre le pied à côté des places blanches ; j’aurais été escaladé de nouveau. Néanmoins, je ne pouvais échapper tout à fait aux piqûres, car lorsque j’enlevai mon fusil, il était noir comme une fourmilière ; heureux de l’avoir, je retournai en arrière à cloche-pied, comme j’étais venu, afin de me mettre de nouveau hors de portée, et je tuai plusieurs oiseaux ; bien inutilement, car, avant qu’il me fût possible de les relever, ils étaient transformés en squelettes ; tout ce qui était mangeable avait été dévoré jusqu’aux plumes. En revenant à la case, j’appris qu’une autre troupe était entrée dans ma chambre ; elle était bien moins nombreuse que la première, et comme je n’avais que des oiseaux préparés, le savon arsenical n’ayant aucun attrait pour les voyageuses, mes collections avaient été épargnées. Il n’en était pas de même de moi. J’avais été piqué de plusieurs côtés ; cela m’avait irrité le système nerveux. Aussi étais-je tout disposé pour les combats de jour et de nuit. Au lieu de m’endormir, je m’armai d’une massue et de mon bâton ferré de paysagiste. Je me mis en embuscade, attendant le retour chronique des rats, résolu cette fois à les exterminer. Mais voilà que j’entendis dans le lointain un bruit confus très-singulier ; on frappait sur quelque chose comme un tambour dont la peau aurait été mouillée. Que pouvait signifier un pareil bruit dans nos solitudes ? Je restai éveillé presque toute la nuit. Le matin, je m’empressai de prendre des informations et on me donna les renseignements qui suivent.

La fête de saint Benoît est en grande vénération parmi les Indiens. Ils s’y préparent six mois à l’avance, et en conservent six mois après un souvenir très-exact. Du moment où le tambour a commencé à battre, il ne s’arrête ni jour ni nuit. Cet instrument est fait d’un tronc d’arbre, creux dans l’intérieur et recouvert sur un seul côté d’un morceau de peau de bœuf. Le jour de la fête, j’allai avec mon hôte m’en réjouir la vue. La cérémonie avait lieu dans un petit village nommé, je crois, Dessacumento. Les Indiens allaient de case en case, pour y boire du câouêbâ et de la cachasse ; on ne chantait pas, on hurlait. Les hommes étaient assis, leur tambour entre les jambes ; quelques-uns grattaient avec un petit bâton un instrument fait d’un morceau de bambou entaillé de haut en bas. Au bruit de ce charivari, les plus vieilles femmes dansaient dévotement un affreux cancan que nos sergents de ville eussent certainement désapprouvé. Quand on avait bien dansé, bien bu, bien hurlé dans une case, on allait recommencer le même sabbat dans une autre.

Pour mon compte, je fis preuve d’un bien grand courage ; dans une de ces cases, je bus à même d’une calebasse pleine de câouêbâ, politesse inspirée par le seul désir de me rendre populaire et d’attraper plus tard un portrait. Pourtant je n’ignorais pas de quelle manière. cette boisson se préparait. Je savais que les vieilles femmes (et ce sont toujours elles qui sont chargées de l’important devoir de fabriquer de la boisson) mâchaient des racines de manioc, avant de les jeter dans une marmite ; je savais qu’elles crachaient ensuite l’une après l’autre dans le vase, et puis laissaient le tout fermenter. Mon amour de l’art l’avait emporté sur mon dégoût.

Dans une autre case où il n’y avait point de femmes, un Indien chantait en s’accompagnant d’une guitare : son chant, bien que faible et monotone, avait un charme tout particulier. J’allai m’asseoir en face de lui, et je fus bien joyeux, quand je compris que j’étais l’objet de ses de saint Benoit dans un village indien, La féte

» improvisations, dont le refrain était : « Sô Bia au sertou, vai a matar passarinhos, vai a matar soucourouhyou. — M. Biard, dans la forêt déserte, va tuer petits oiseaux, M. Biard, dans la forêt déserte, va tuer serpent dangereux. » Il fallait voir tous les auditeurs enchantés de me voir rire aux éclats de cette légende en mon honneur.

Bientôt après arriva le moment attendu avec impatience par tout le monde : deux personnages importants, les plus hauts dignitaires, parurent sur la place. Le premier, un grand Indien revêtu d’une souquenille blanche, imitant de fort loin le surplis d’un enfant de chœur, tenait d’une main un parapluie rouge, orné de fleurs jaunes ; son autre main portait une boîte, soutenue déjà par les plis d’un vieux châle à franges, disposé en façon de baudrier. Dans la boîte on voyait la figure de saint Benoît qui je ne sais pourquoi est nègre. Cette boîte renferme aussi des fleurs ; de plus elle est destinée à recevoir les offrandes. Le second personnage, digne de faire partie de l’ancienne armée de Soulouque, était vêtu d’un habit militaire en indienne bleu de ciel, avec collet et parements également en indienne imitant le damas rouge ; au-dessous du collet étaient attachées de petites épaulettes qui retombaient par derrière, comme celles du général la Fayette. De plus notre homme était orné d’un chapeau à cornes phénoménal de longueur et de hauteur, et surmonté d’un plumet jadis vert ; pour cocarde il avait une étiquette dont le centre offrait à l’admiration trois cerises du plus beau vermillon. Ce second personnage a le titre de capitaine. Pour être digne de jouer ce rôle, il faut avoir un jarret d’une force supérieure à ceux de toute la bourgade, car le capitaine ne doit pas cesser de danser pendant toute la cérémonie. Il ouvrit donc la marche en dansant, et en agitant devant lui une petite canne de tambour-major qu’il tenait avec délicatesse, perpendiculairement, comme un cierge. Le bedeau portant le saint, suivait, parasol au vent, en guise de dais. Les musiciens, sur deux rangs, venaient immédiatement après. Les instruments de musique, les tambours, et les vieilles dévotes dansant le cancan, complétaient le groupe. De loin en loin, on voyait de jeunes et jolies têtes, cachées derrière les fenêtres et les portes, jeter des regards furtifs. On s’arrêtait devant la case de chaque invité au banquet. Le capitaine toujours dansant, entrait et faisait le tour intérieur de la maison. La musique allait son train, on hurlait, puis on repartait pour répéter la même cérémonie d’invitation en invitation jusqu’à la dernière, soit sur terre, soit au moyen d’un bateau ou le capitaine sautait avec la même ardeur. Enfin on entra dans l’église où des palmiers avaient été disposés par les décorateurs du lieu ; des calebasses contenant de l’huile tenaient lieu de lampions. Par crainte des araignées et de toute autre espèce malséante, on avait prudemment recouvert la table dressée devant l’autel avec des draps cousus ensemble. Le soir, on enferma saint Benoît dans sa boîte, après avoir enlevé les offrandes. Ce fut seulement alors que nous partîmes.

Cette fête m’avait surtout intéressé comme sujet de tableau ; bientôt j’eus à me réjouir d’une bien autre bonne fortune. On avait abattu une grande partie de bois : le moment vint d’achever avec le feu ce qu’avait commencé la hache. Pour cette opération on avait choisi une journée très-chaude et où soufflait un certain vent de l’est, je crois. À l’heure convenue, tous les domestiques de la case et d’autres attirés par la cachasse que l’on distribue généreusement à cette occasion, s’assemblèrent armés de torches. Je cherchai une place favorable, et je me mis en mesure de peindre. Des amas de vieux troncs d’arbres, de branches, de feuilles, desséchés par le soleil pendant six mois, s’enflammèrent de tous côtés. Les torches excitaient l’incendie dans les endroits où il n’était pas assez rapide. Ces hommes, rouges et noirs, s’agitant, courant à travers la fumée, donnaient une idée du sabbat : le feu montait en serpentant jusqu’aux cimes des arbres que n’avait point frappés la hache, et ces arbres, ainsi flamboyants, ressemblaient à des torches gigantesques. Je ne savais par où commencer, tant s’élançaient, se mêlaient et se succédaient avec impétuosité les tourbillons de fumée et de flammes… Il y eut un instant où le vent venant à changer subitement de direction, je fus enveloppé d’étincelles brûlantes. J’eus à peine le temps de me sauver avec ma boîte de couleur et mon papier, mais en abandonnant mon chapeau et mon siége de campagne… Je revins plus tard, et, cette fois, assis commodément sur une pointe de rocher, je contemplai sans péril un admirable spectacle. Plusieurs arbres étaient encore debout n’attendant que le moindre souffle de vent pour s’écrouler : le feu rongeait leur base. Je fermais à moitié les yeux en suivant les progrès lents du feu et je ne les ouvrais tout à fait que quand l’arbre perdait son point d’appui. Alors d’immenses nuages de cendres s’élevaient, le bruit de la chute se répétait au loin, et des cris perçants y répondaient ; c’étaient ceux des chats sauvages et des singes fuyant ces lieux autrefois leur domaine.


Excursion dans les forêts. — Le coati. — Dans la rivière. — Le soucourouhyou.

Je fis un jour la partie de pénétrer plus avant dans l’intérieur de la forêt, du côté du Rio Doce et des Botocudos. Un jeune ingénieur chargé d’exécuter certains travaux d’arpentage voyageait avec moi. Je savais que les difficultés ne me manqueraient pas, et je pris mes précautions en conséquence. Nous marchâmes deux journées entières, toujours à travers les bois, mais dans des chemins un peu frayés. En allant de Victoria à Santa-Cruz, j’avais dû entrer souvent dans l’eau ; cette fois j’étais dans la boue. Plus d’une fois nos chevaux faillirent y rester ; ils en avaient jusqu’au ventre. Cependant plus nous avancions, plus les arbres et la végétation en général me paraissaient admirables. Nous passions dans des clairières, où chaque arbre était couvert de fleurs. De temps à autre je descendais de cheval pour tuer quelques oiseaux.

Nous couchâmes, la première nuit, dans une baraque faite à peu près comme celles des cantonniers sur nos grandes routes, et malgré les inconvénients ordinaires de pareils gîtes, j’y sommeillai agréablement au bruit d’une cascade. Le second soir nous arrivâmes dans une case appartenant à mon hôte, et où vivaient, avec Manoël le féitor, plusieurs Indiens cherchant du bois de palissandre. Ces bois, transformés en madriers, étaient traînés par des bœufs jusqu’au bord d’une petite rivière dont les eaux basses empêchaient alors les communications naturelles avec Santa-Cruz. Je me couchai sur quelques planches ; messieurs les Indiens ajoutèrent à la chaleur de l’atmosphère celle d’un feu considérable et se couchèrent tout alentour. J’étouffais et j’eus d’affreux cauchemars.

Au point du jour, on partit, et l’on entra dans des bois encore plus impraticables que ceux qui étaient près de mon habitation ordinaire. Chacun de nous, armé d’un long sabre, nommé manchetta, coupait et taillait à droite et à gauche. Les araignées, en très-grand nombre, qu’on dérangeait s’accrochaient partout à nos personnes. J’en avais des douzaines quelquefois sur le corps et sur le visage.

Plus nous marchions, plus il nous devenait difficile d’avancer. Les bras se fatiguaient à force de couper. Nous étions au milieu d’une forêt de bambous tellement serrés que nos habits étaient partout déchirés. Nous marchions sur des tiges innombrables dont le sol était jonché à une très-grande hauteur ; le tout entremêlé de grandes feuilles armées de pointes aiguës.

Nous arrivâmes ainsi au bord d’une rivière sans nom ; elle coulait fort bas au-dessous de nous ; pour arriver jusqu’à elle, il fallait s’aider des arbres qui la cachaient, souvent au risque de se briser la tête ou de s’estropier, si le point d’appui venait à manquer. J’avais déjà pris mon parti sur les contusions. Tout le monde était harassé : nous allâmes nous asseoir en plein soleil sur une petit butte de sable pour nous reposer et déjeuner. Comme mon hôte avait intérêt à ménager l’ingénieur, il avait su trouver dans quelque coin retiré de sa case, quelques bonnes provisions qui m’étaient tout à fait inconnues.

Il fut décidé dans cette halte qu’on ne pouvait retourner dans les bois et qu’on essayerait de remonter la rivière. Je n’eus d’abord de l’eau que jusqu’aux hanches, mais au bout de quelque temps je fus forcé de quitter jusqu’à mon dernier vêtement, d’en faire un paquet et ensuite de le placer sur mon fusil attaché en travers sur mes épaules. Ce n’était guère commode pour voyager, d’autant plus qu’il fallut en faire autant de mes autres instruments de chasse que j’aurais bien voulu n’avoir pas apportés. Je laissais loin devant moi mes compagnons, et quelquefois, quand je n’avais de l’eau que jusqu’au cou, j’élevais les bras et je faisais lestement un croquis, regrettant de n’avoir pas derrière moi un collègue qui pût prendre une autre esquisse d’après moi : ma pose avec mes bras en l’air, mes habits et mon fusil sur le cou, et bien peu de chose hors de l’eau, devait être d’un aspect assez pittoresque.

Après avoir marché ainsi quelques heures dans l’eau, nous rencontrâmes des troncs d’arbres brisés, et d’immenses pierres provenant de la montagne. Il fallut rentrer dans le bois, et comme les eaux à l’époque où elles sont grosses détrempent la terre pour longtemps, en mettant les pieds sur un terrain qui nous paraissait solide, nous étions exposés à nous y enfoncer jusqu’à la hauteur de la cuisse ; heureux quand nous rencontrions quelques-uns de ces petits sentiers que font les tapirs pour aller boire à la rivière. Dans ces bois impraticables, nous ne pouvions plus guère faire usage de nos sabres, et, comme j’avais bien simplifié mon costume, j’étais déchiré de tous les côtés. Aussi, dès que les obstacles qui nous retenaient hors de la rivière étaient franchis, pareils à une compagnie de canards, nous nous précipitions dans l’eau où du moins nous pouvions marcher plus commodément tant qu’elle ne nous montait que jusqu’à la lèvre inférieure.

Une fois, dans la forêt, l’Indien qui me précédait m’arrêta en étendant la main, ce que j’allais faire de moi-même, car un immense tronc d’arbre barrait le passage. Cet homme n’avait eu que son fusil à préserver de l’eau ; il ne l’avait pas quitté, se bornant à l’élever de temps en temps, pour ne pas le mouiller. Il visa un objet que je ne voyais pas, et tira à bout portant sous le tronc d’arbre que j’allais essayer de franchir. Ce qui en sortit me fit reculer d’un pas. Je tombai à la renverse au milieu d’un tas d’épines. La douleur me fit me relever d’autant lus vivement j’étais en présence du fameux serpent soucourouhyou. Il était blessé à mort ; ce monstre paraissait avoir une dizaine de pieds ; il brisait avec sa queue tout ce qui était à sa portée. Sa tête, épaisse comme un grouin de cochon, se dressait, et il faisait des efforts pour s’élancer sur nous, mais vainement : il avait la colonne vertébrale brisée. Je me souviens, comme si c’était d’hier, de l’effet que produisit sur moi cette gueule béante, montrant deux crochets de venin, dont la moindre atteinte nous eût donné instantanément la mort. Il se débattit une demi-heure. Les Indiens voulaient l’achever, mais mon parti était pris ; je tenais à l’emporter sans le détériorer ; sa blessure ne l’avait pas trop endommagé. Je le vis s’affaiblir insensiblement de lui-même et quand il ne fit plus aucun mouvement, je coupai une forte liane, car il ne fallait pas songer à demander aux Indiens de m’aider ; je m’approchai avec précaution, je touchai l’animal à la tête avec une branche, et m’étant assuré qu’il était bien mort, je lui passai la liane au cou en faisant un nœud. Les Indiens regardaient en silence. Ensuite je traînai longtemps le monstre, ce qui n’était pas facile : les divers objets attachés à mes épaules me fatiguaient, et le poids du serpent était considérable. Cependant l’Indien qui avait tué le soucourouhyou m’offrit de m’aider, ce dont je fus fort aise, car je ne sais si mes forces m’eussent suffi pour continuer la route. La nuit tombée, les Indiens, avec l’instinct de la bête fauve, nous dirigeaient tout en taillant notre chemin. Souvent on entendait fuir des êtres qu’on ne pouvait apercevoir ; les chiens se serraient près de nous. De tous côtés on entrevoyait des objets de nature à effrayer : des feux pareils aux feux follets qui égarent le voyageur voltigeaient çà et là. J’eus la curiosité de connaître par quelle cause ils étaient produits. Je mis la main sur de vieilles souches pourries, et j’y pris quelques parcelles brillantes comme de longs vers luisants. Plus tard, quand je voulus en voir l’effet, le phosphore avait disparu.

Cependant je tirais toujours mon serpent, moitié seul, moitié avec l’Indien, mais quand nos guides eurent reconnu qu’ils étaient à peu de distance d’une case, ils me prièrent de laisser là ma proie, afin, disaient-ils, de ne pas attirer d’autres individus de la même espèce qui ordinairement suivent la trace du sang. J’accédai à leur demande, mais le lendemain, au point du jour, armé d’un scalpel et de mon bon vieux coutelas, je vins me mettre de tout cœur à l’opération que j’avais projetée ; j’attachai à une haute branche le soucourouhyou, après lui avoir coupé la tête que je mis aussitôt dans un gros flacon rempli d’esprit-de-vin. À peine les Indiens eurent-ils compris ce que je voulais faire qu’ils se sauvèrent dans le bois, et pendant tout le temps que j’employai à dépouiller et à retourner la peau du serpent, ce qui fut assez long, je pus apercevoir derrière des troncs leurs yeux effrayés. Mon travail achevé, tout le monde rentra dans la case, et malgré l’assurance que je mis à déclarer que je n’avais pas trouvé de dard à la queue, aucun Indien ne voulut me croire.


Peinture d’après un Indien mort. — Insolence de mon hôte. — Je quitte sa case pour aller vivre seul au fond des bois. — Une case déserte. — Colloque avec des Indiens. — Mon établissement dans la solitude.

J’approchais, sans le savoir, du moment où la case inhospitalière du signor X… allait cesser de m’abriter.

Quelques jours après l’excursion que je viens de raconter, on apporta, étendu dans un hamac, un Indien presque mort : c’était le brave garçon qui avait tué le serpent et m’avait aidé à le traîner. Il mourut le lendemain. J’appris à mon réveil qu’on avait fait prévenir ses parents et que l’on ne tarderait pas à enlever le pauvre corps. L’idée me vint aussitôt que, puisque je n’avais pas pu peindre d’Indiens vivants, il ne fallait pas laisser cette occasion d’en peindre un mort. J’allai immédiatement me placer dans le petit réduit où l’Indien gisait sur une vieille natte, son lit ordinaire, les mains serrées l’une contre l’autre, le tronc enveloppé d’une vieille blouse bleue, les cuisses et les jambes nues. Tout à côté était la cuisine. Ses camarades, que je voyais à travers les interstices de la cloison d’où la terre qui décore les cases était tombée, causaient et riaient devant un grand feu où ils faisaient cuire des poissons. Près du défunt se tenait sa mère, la vieille Rose : elle murmurait à voix basse le chant des morts, chassant les mouches du visage de son fils, lui ouvrant les yeux de temps à autre ou interrompant son chant pour mordre dans un des poissons qu’elle allait chercher à la cuisine. J’avais dit, en me préparant à faire cette étude, que je me retirerais dès que je verrais venir les parents invités : la mère, à ma grande surprise, non-seulement n’avait exprimé aucun mécontentement en voyant que je me mettais au travail, mais encore elle m’avait aidé à arranger divers objets dont j’avais besoin. Je ne perdis pas de temps ; j’avais presque terminé l’ébauche quand j’entendis que l’on disait : « Voilà les Indiens ! » À ce moment même mon hôte, se précipitant dans la cabine, me dit avec un ton plus que grossier : « Allons, il faut en finir ; dépêchez-vous ! » Et, sur ma réponse que dès que la mère trouvait bon ce que je faisais, je ne voyais pas pourquoi des parents éloignés seraient plus difficiles, il sortit, et j’entendis qu’il criait, en se promenant de long en large : — « Qu’il termine son ouvrage ! nous verrons une autre fois. Croit-il que je vais me brouiller pour lui avec les Indiens ? »

Je suis féroce quand on me trouble dans mon travail. Il n’en fallait pas tant, d’ailleurs, pour faire déborder mon indignation contenue depuis trop longtemps. Je pris à la hâte tout ce que j’avais apporté près de la couche mortuaire, je passai en silence près de cet homme qui m’avait causé tant d’ennuis, en me jurant de ne plus vivre un jour de plus sous son toit, dussé-je aller mourir seul au milieu des bois !

J’entrai donc dans ma chambre ; j’enfermai tout ce qui m’appartenait dans mes malles, je mis les clefs dans ma poche et m’éloignai pour ne plus revenir.

Où aller ? Quel autre logement trouverais-je ? Qui me nourrirait ? N’importe ! La faim, la soif, la fatigue, les dangers, je saurai tout braver pour ne plus subir cette ignoble hospitalité. Tandis que je marchais à grands pas au hasard, mon estomac me fit comprendre vivement qu’il n’était point satisfait. Par bonheur, j’avais ramassé, la veille, en chassant, une vingtaine de goyaves : je m’assis près d’un torrent et les mangeai. Après ce frugal repas, et le premier moment de ma fière irritation passé, je me remis en route, non sans faire alors quelques réflexions assez peu agréables sur la situation où je me trouvais. Pendant plusieurs heures, je suivis à l’aventure des sentiers envahis par les hautes herbes. La nuit approchait ; j’entendais déjà des cris bien connus ; je me sentais accablé de fatigue, et la faim recommençait à m’aiguillonner. L’émotion passionnée qui m’avait soutenu d’abord s’était apaisée. Si je ne sortais pas bientôt de la forêt, je n’aurais d’autre ressource que de me coucher à terre... Ce n’était pas rassurant. Je redoublai d’efforts, et j’arrivai enfin à une grande clairière : des arbres en partie brûlés jonchaient çà et là le sol, où déjà de nouvelles plantes poussaient ; on avait essayé de construire en cet endroit une case ; elle était tout à jour comme une cage. Je fis fuir plusieurs animaux lorsque j’y entrai, mais je ne les vis pas. L’obscurité était profonde ; je me couchai dans le coin le plus abrité, et, malgré les souffrances de la faim, je m’endormis profondément. Je ne me réveillai qu’au lever du jour, en sentant une grande chauve-souris qui me battait le visage de ses ailes. Je me dressai rapidement pour la prendre : elle manquait à mes collections ; je ne pus la saisir.

Le jour précédent, si j’avais été plus calme, j’aurais du moins fui dans la direction des lieux que j’avais déjà explorés ; mais j’avais cédé au seul désir de ne plus être exposé à rencontrer mon hôte. Maintenant, il m’était indifférent d’aller d’un côté ou d’un autre. Après quelque temps de marche, je découvris des arbres chargés de goyaves : je fis avec ces fruits un repas copieux, et, par précaution, j’en remplis mes poches. Je continuai ensuite mes recherches. Enfin, des aboiements se firent entendre. J’allai du côté d’où ils venaient et j’arrivai devant une case. Une douzaine de chiens hargneux m’assaillirent, mais ils étaient si poltrons qu’au premier geste que je fis ils se sauvèrent en hurlant. J’entrai dans la case ; il ne s’y trouvait personne : les habitants, toutefois, ne devaient pas être bien éloignés, car je voyais, sur de la cendre chaude, cuire doucement quelques-unes de ces grosses bananes qu’on mange rarement crues. Je m’assis ; une demi-heure après, les chiens aboyèrent, puis deux hommes armés de fusils entrèrent avec trois femmes, dont l’une était très-vieille. Par grande fortune, ces Indiens-là parlaient un peu le portugais. Je leur souhaitai le bonjour le plus gracieusement possible. Puis, me rappelant avoir entendu dire qu’un vieil Européen habitait de ce côté, je leur demandai s’ils le connaissaient. Ils ne me comprirent pas. Était-ce ma faute ou la leur ? Je ne savais. Les deux hommes se consultèrent. Pendant ce temps, les trois femmes, confiantes dans leurs défenseurs, attisèrent le feu, retournèrent les bananes, en placèrent deux des plus belles sur une feuille de manioc, et l’une d’elles vint me les offrir. De leur côté, les hommes déposèrent leurs fusils contre la paroi. Les chiens eux-mêmes, qui jusque-là n'avaient cessé de grogner contre mes jambes, commencèrent à s’apaiser. Un des deux Indiens trouva moyen de me dire que ce que j’avais demandé était pour eux inintelligible. Alors, je crus devoir mêler à mon détestable portugais, une pantomime savante et animée. Pour indiquer le blanc que je cherchais, je me montrais modestement, je portais le bout de mon doigt contre mon visage, et je disais, dans mon langage très-rudimentaire : « Où demeurer celui qui est blanc comme moi ? » J’oubliais que j’étais couleur pain d’épice.

À la fin, à travers mes gestes ou mes paroles, ma pensée se fit jour, car l’un des hommes reprit son fusil et me fit signe de l’accompagner. Après une heure de marche sur un terrain qui paraissait avoir été cultivé, mon guide frappa à la porte d’une baraque d’où sortit un bonhomme que j’aurais volontiers embrassé, parce qu’il me demanda en espagnol ce que je désirais. Nous causâmes longtemps. Je lui exposai mon projet de vivre seul dans le bois si j’y trouvais une case. D’abord il essaya de me décourager. Je tins bon, et il me conduisit à un endroit où se trouvaient plusieurs cases. Deux Indiens en ce moment ajoutaient à l’une d’elles une petite chambre. La case était composée, selon l’usage, de légers troncs d’arbres, de parois faites de petites branches horizontales, attachées aux troncs par des lianes et recrépies avec de la terre détrempée. Le toit était couvert de branches de palmier. J’entrai dans la petite chambre d’où on avait tiré la terre à recrépir, si bien que j’y enfonçai jusqu’à la cheville. Je déclarai néanmoins que c’était là que j’étais déterminé à établir mon domicile. Le bonhomme me dit que je voulais donc y mourir. Mais je lui répondis que tout me paraissait préférable à la nécessité de retourner dans la demeure du signor X... Voyant que je ne changerais pas de résolution, il demanda pour moi cette loge humide, que l’on m’octroya sans exiger aucune rétribution, et, de plus, il me procura pour serviteur un jeune garçon nommé Manoël. Enfin, il décida trois hommes à aller chercher mes malles à la case de l’Italien, qui se trouvait beaucoup moins éloignée que mon voyage en zigzags dans la forêt ne me l’avait fait supposer. Le bonhomme eut encore la complaisance de me donner un banc, quelques bananes, un morceau de lard complétement gras et de la farine sèche.

Le lendemain, les deux Indiens arrivèrent avec mes malles. Le signor X… avait fait triste mine en apprenant ma résolution. Entouré de voisins dont il s’était fait des ennemis, il avait répandu le bruit que j’étais un grand personnage, très-bien en cour, et qu’il fallait me ménager. Qu’allaient penser maintenant les voisins à la nouvelle que j’avais rompu avec lui pour aller vivre seul dans les bois, sans autre protection que mon fusil ! Mais que m’importait le signor X… Désormais, j’étais bien réellement libre ! Ce fut avec joie que je sortis de mes malles tous mes ustensiles et un hamac dont je n’avais pas fait usage jusqu’alors. Avec le secours de Manoël, il ne me fallut pas plus de deux jours pour rendre mon petit intérieur tout à fait confortable…


Je donne des soirées aux Indiens. — Travaux. — Les Indiens Botocudos.

Le lieu que j’habitais était le sommet d’une colline plus éloignée de la rivière que ma première demeure. En face de moi, les montagnes, toujours boisées, se dessinaient en belles lignes ondulées sur le ciel. On apercevait au loin une case autour de laquelle on avait, selon l’habitude, enlevé les arbres. Les Indiens y allaient le dimanche boire de la cachasse et passaient à cette occasion près de mes domaines. Peu à peu ils se familiarisèrent en me voyant chasser non-seulement les oiseaux, mais les quadrupèdes, les sauriens et les serpents. Ils vinrent m’en apporter eux-mêmes, et heureusement j’étais en mesure de payer leur peine ; j’avais fait venir de Santa-Cruz une provision de petite monnaie. Tous les dimanches, les indigènes des deux sexes prirent l’habitude de venir me voir. Je m’étais aussi procuré de la cachasse ; ils la sentaient de loin. Je profitai de ces visites pour les faire poser et me remettre aux tableaux que j’avais été forcé d’abandonner, et, à peu d’exceptions près, je ne rencontrai plus les difficultés qui m’avaient arrêté longtemps.

Un dimanche, j’étais fatigué, et je revins de bonne heure à ma case : ma chasse n’avait pas été très-heureuse. Déjà, selon l’habitude qu’avaient prise les Indiens pour lesquels je n’étais plus un objet de crainte superstitieuse, plusieurs d’entre eux étaient assis chez moi. Quelques instants après j’eus la surprise de voir entrer les parents du pauvre Almeyda qui au dire de mon hôte devaient si fort s’irriter en me voyant peindre le mort et qui avaient été la cause de mon départ. Ils venaient d’eux-mêmes s’offrir à mon pinceau. J’en peignis deux en présence de l’assemblée, et j’entendis répéter de tous côtés en forme d’éloges pour la ressemblance : tali qual (tel quel). Si j’avais été disposé à continuer, je n’aurais eu qu’à choisir. Je donnai pour chaque étude environ la valeur de cinquante centimes. Ensuite vint, comme d’usage, la distribution de la cachasse, aux hommes d’abord, et après eux aux dames. Ma générosité allait à une bouteille par réception. Une fois que tout était bu, la société s’en allait, sans même dire « Adieu sô Bia. » J’avais bien quelques protégées, celles qui n’avaient pas encore posé : je tenais en réserve quelques petits verres à leur intention. L’une d’elles, profitant de ce que je m’étais absenté un instant, me vola une bouteille et but à la hâte tout ce qu’elle contenait. Un instant après elle se mit à pousser des hurlements en faisant des contorsions épouvantables. Au milieu de ses cris, je compris qu’elle se croyait empoisonnée. Elle disait qu’elle avait avalé une de mes drogues. J’avais prudemment fait courir le bruit que plusieurs de mes bouteilles contenaient du poison, et mes doigts tout noirs de nitrate d’argent en paraissaient un témoignage irrécusable. Du reste, la bouteille vide que l’Indienne avait laissée tomber ne me laissait aucun doute sur la nature de son mal : elle n’était qu’ivre. Mais comme son époux rentrait et commençait à mêler ses criailleries aux siennes, je me vis forcé de les jeter à la porte avec force coups de pied.

Je me levais, selon mon habitude, au premier chant du coq. Je rencontrais d’abord une grande montée à travers un défrichement, puis j’entrais dans le bois, toujours en gravissant, et enfin je me trouvais sur un terrain plat. J’étais déjà tout en sueur bien avant le lever du soleil. J’avais négligé longtemps certains oiseaux ressemblant à des grives, nommés sabias. Ils n’étaient pas brillants de couleur, mais comme il s’agissait de manger, il ne fallait pas faire le difficile. J’en trouvais souvent sur mon chemin, ainsi que des engoulevents. Je n’avais qu’à me baisser un peu pour déposer mon sac à terre, puis je faisais glisser sans bruit le long de mon bras libre ma carabine qui pendait à mon épaule en bandoulière, et rarement je manquais d’abattre plus de gibier qu’il ne m’en fallait pour mes repas. Plus loin, j’entrais dans les grands bois. En attendant ma chambre noire et ma tente que Manoël m’apportait chaque jour, j’essartais avec mon couteau de chasse le terrain propre à l’édification de mon atelier. Ce n’était pas chose aisée, surtout si je rencontrais de grosses racines. Le choix des vues à peindre n’était pas non plus exempt de difficultés. Comme j’étais souvent trop rapproché de mes modèles, il me fallait travailler à genoux dans ma tente. Parfois un orage, dont rien n’annonçait l’approche, venait fondre sur nous. Nous nous empressions de tout emballer, et quand nous étions prêts à partir, les chemins, ou plutôt les sentiers, déjà si encombrés, se changeaient en torrents. Je rentrais au gîte dans un piteux état. Je buvais alors un verre de cachasse et je me jetais sur mon hamac.

Un jour j’étais à genoux dans ma tente, et tout en travaillant avec ardeur, j’entendais des voix. On parlait avec Manoël. Quel fut mon étonnement, quand en mettant la tête à la hauteur de la portière, je vis une douzaine de sauvages Botocudos avec leurs lèvres déformées et leurs oreilles d’un demi-pied de long ! Ils ne comprenaient certainement rien à cette tente, dans laquelle, au milieu du jour, ils apercevaient de la lumière. Ce fut bien pis quand ils en virent sortir en rampant un homme à tête rasée et à longue barbe.

Ces douze Botocudos avaient été envoyés en députation près du président de la capitainerie de Victoria. Ils étaient entrés dans la ville tout nus, sans y être annoncés, et au grand effroi plus encore qu’au grand scandale des habitants qui leur avaient aussitôt offert des chemises et des pantalons. À leur départ, on leur avait donné des fusils, de la poudre et du plomb, et, de plus, de belles paroles, des promesses magnifiques qui n’engageaient à rien. À peine hors de la ville, attendu que les vêtements dérangeaient un peu leurs habitudes, ils avaient fait comme moi pendant mon voyage au milieu de l’eau, c’est-à-dire que, roulant en paquets leurs habits, ils les avaient placés sur leur dos. Ils portaient leurs fusils en bandoulière et à la main leurs arcs. J’avais par hasard sur moi quelques petits objets, entre autres un couteau et une lime à ongles, achetés dans les baraques du boulevard Bonne-Nouvelle, la semaine du jour de l’an. J’en fis présent à celui qui paraissait le chef de la troupe. Nous fûmes bien vite bons amis, et il me donna en échange un arc et trois flèches. J’ajoutai à mon présent la moitié de mon déjeuner, qui fut également bien reçu. Je fus récompensé de cette bonne action par ce que je vis. Celui qui me paraissait être le chef avait, comme ses compagnons, dans une ouverture faite à la lèvre inférieure, un morceau de bois rond, un peu plus large qu’une pièce de cinq francs. Il se servit de ce morceau de bois comme d’une table, découpant dessus avec mon couteau un morceau de viande fumée, qui n’avait qu’à glisser de là dans l’intérieur de sa bouche. Cette façon de se servir de la lèvre comme d’une table me parut d’une grande commodité. Mes nouvelles connaissances avaient également de grands morceaux de bois pareils dans le lobe des oreilles. Sans cette précaution, elles eussent pendu d’un demi pied…


Un chat sauvage. — Ruses de guerre inutiles contre les moustiques. — Départ. — Retour à Rio-de-Janeiro.

En errant, je découvris le plus charmant endroit que pût désirer un chasseur : c’était un sentier praticable, sous de grands arbres très-épais, avec des éclaircies de chaque côté. Les oiseaux, après avoir butiné çà et là, venaient se reposer à l’ombre. Je n’avais qu’à choisir parmi eux mes victimes. Je me promenais là nonchalamment sans me fatiguer, bien abrité. Dès que je me sentais un peu las, j’allais chercher des oranges et je m’asseyais sur quelque tronc d’arbre. Je dessinais des fleurs, des feuilles, sans perdre de vue le sommet des arbres. Un jour, comme je ne faisais pas grand bruit, tout occupé à examiner à la loupe un insecte, j’entendis derrière moi quelque animal marcher dans les herbes. En me retournant doucement, je vis un très-beau chat sauvage, se promenant aussi de son côté. Il faisait de petits sauts, s’accrochait aux lianes, et de temps en temps poussait de petits miaulements. C’était le premier de son espèce qui venait ainsi à ma portée. J’avais toujours dans les poches des balles et des chevrotines. J’en glissai quelques-unes dans ma carabine. Quand je voulus me lever, le chat s’élança sur un arbre, et avant que je pusse le viser, il était tout en haut. Je le tirai presque au hasard, et je fus bien surpris quand je le vis tomber en s’accrochant de branche en branche ; arrivé à terre, il était mort. J’en avais assez pour ce jour-là et je revins à la case, portant ma chasse, qui me parut très-lourde.

Tout n’était pas plaisir, même dans les sites les plus charmants, et parmi les désagréments dont il ne me fut jamais possible de prendre mon parti, l’honneur du premier rang ne peut être disputé aux moustiques qui me tourmentaient partout, au logis et dans la forêt.

Pour éviter leurs piqûres pendant mon travail, j’avais d’abord imaginé de faire faire près de moi un grand feu par Manoël tandis que je peignais. Mais, outre que je rôtissais, je n’échappai pas à mes ennemis. Il m’eût fallu me mettre dans le feu même. Alors je m’arrangeai une moustiquaire, au moyen de quatre bâtons : après en avoir chassé les insectes je me glissai lestement dessous comme à Rio, dans le palais. Il y avait bien à cela un petit inconvénient ; l’étoffe de la moustiquaire était verte, et il s’ensuivait qu’en peignant je voyais tout en vert. Je n’en étais pas moins très-fier là-dedans, assis sur un siége de ma façon et entouré de milliers d’assiégeants, exaspérés de ne pouvoir m’atteindre. Ils étaient monstrueux ; ce n’étaient pas des moustiques, mais bien d’affreux maringouins, dont les piqûres causent une douleur plus vive et sont vénéneuses.

Une fois, tandis que je riais sous cape de leur impuissance, travaillant avec courage pour réparer le temps que j’avais perdu à dresser ma prison verte, tout à coup je me sentis piqué au front : un maringouin était entré ! La chasse fut longue, mais je parvins à écraser mon ennemi entre mes deux mains. Je repris ma palette. Bientôt, autre piqûre, autre chasse. En m’agitant, je fis une ouverture à la partie inférieure de la moustiquaire… j’en devins enragé ! Je renversai tout, boîte, études. J’essayai de m’arracher les cheveux, mais ils étaient trop courts. Si Manoël avait été là, je l’aurais, assommé. Je cassai en tout petits morceaux les supports de mon établissement et je déchirai la toile.

De retour à la maison, voyant qu’après tout la colère ne remédiait à rien, j’essayai de plusieurs autres procédés. Faute de posséder un masque de salle d’armes, j’essayai d’en faire un avec du fil de fer, mais cela ne me réussit pas, et je m’arrêtai à un autre parti qui me parut le meilleur. Sur un grand chapeau de planteur j’attachai un morceau de ma moustiquaire, à peu près comme un voile de mariée. Il me tombait sur les épaules que je cuirassai avec un cahier de papier. Mon cou se trouvait ainsi préservé par devant et par derrière. Vis-à-vis mes yeux j’avais fait deux petits trous bordés avec un ruban de fil et que je me proposai de couvrir à l’aide de mes lunettes. De vieux jupons, descendant bien plus bas que les pieds et pouvant encore se replier me garantissaient le reste du corps. J’étais ravi de mon invention. La journée du lendemain serait bonne : rien ne me troublerait dans mon travail ; je partis gaiement. Arrivé sur mon plateau, je m’affublai de mon nouveau costume. Moustiques et maringouins furent bien attrapés. Je peignais à mon aise, lorsque, fatalité étrange ! voilà que mes lunettes sautent en l’air ! je venais, par mégarde, de leur donner un coup qui heureusement ne les avait pas cassées ; mais un maringouin s’était aussitôt introduit par la brèche et glissé dans mon œil gauche. C’en était trop ! je jetai toutes mes armes défensives et, sans même avoir la force de me mettre en colère, j’acceptai le martyre. Je n’eus plus le courage de recourir à d’autres expédients. J’ai tant souffert pendant les trois semaines suivantes, que je dois renoncer à en parler davantage, certain que je ne serais pas compris. Les moustiques avaient beau jeu. Ils furent sans pitié. Je n’avais presque plus figure humaine ; on me voyait à peine les yeux ; mais, aussi résolument qu’au pôle nord et au milieu des ours blancs, j’avais travaillé et j’étais parvenu à peindre un vaste panorama. Il était composé de six feuilles où, avec une grande conscience, j’avais copié servilement plantes, arbres et fleurs, de même qu’autrefois les glaciers, les rochers noirs et aigus du Spitzberg.

Je considérais cette peinture comme mon œuvre capitale ; je n’espérais rien faire de mieux. Il était donc sage de songer au retour. Encore une semaine au plus et j’allais quitter ces lieux, qui, bien qu’on ait des maux à y endurer, font perdre la mémoire du passé et donnent cette sorte de fièvre que le capitaine Mayne-Reid nomme dans son roman intitulé Les chasseurs de chevelures « la fièvre de la Prairie. » C’était parfaitement vrai pour moi : je vivais en sauvage, me nourrissant le plus souvent du seul produit de ma chasse, sans devoirs à remplir, sans engagements, mais aussi sans affections. Je n’avais plus à compter que sur mes propres forces ; elles me suffisaient…

L’heure du départ arriva enfin. J’allais quitter mes grands bois, un an après mon départ de Paris, le jour de Pâques. Je retournai encore une fois dans les lieux que j’avais parcourus le plus habituellement. J’allai dire adieu à ces longs sentiers, où, à l’abri du soleil brûlant, j’avais passé mes journées à chasser et à dessiner. Je restai longtemps assis sur un tronc d’arbre, mon canapé habituel. Là je m’étais endormi quelquefois, rêvant que j’étais l’homme le plus heureux du monde : dans mon extase, je ne peignais que des chefs-d’œuvre ; je n’avais qu’à choisir parmi les animaux les plus merveilleux qui se faisaient un plaisir et un devoir de venir se placer au bout de mon fusil ; mes repas prenaient les plus belles proportions : je mangeais des bananes grosses comme la tête, des haricots plus gros que des noix, et le reste à l’avenant. Hélas ! ce rêve allait se dissiper. Il fallait retourner à la ville, reprendre l’habit de rigueur, remettre des bas, des souliers et un chapeau d’une forme ridicule, à la place de mon grand sombrero de planteur. Je revins plein de tristesse à ma case, et le lendemain je montai un canot pour redescendre cette rivière de Sagnassou, à laquelle j’avais dû mes impressions les plus neuves et les plus originales.

Quelques jours après, je rentrai à Rio, en traversant de nouveau cette baie immense dont parlent si diversement les voyageurs. Les uns, dans leur description, en font une merveille, les autres déclarent n’y avoir rien vu de merveilleux. Je crois avoir compris la raison de cette différence dans leurs impressions. Les uns y sont entrés au moment du coucher du soleil ; la température était douce : les plans des montagnes se coloraient de mille manières, sans laisser la moindre place à la monotonie : la nature grandiose du Brésil se déroulait dans tout son éclat. Les autres voyageurs, fatigués, harassés par la chaleur, ne distinguaient pas très-bien les objets ; éblouis par un mirage fatigant, tout leur paraissait triste et monotone : cette couleur violâtre de presque tous les rochers, déteignait sur le paysage. C’était exactement ce que j’éprouvais à mon retour. Je me fis conduire au palais, mais je ne m’y logeai pas. On m’assura qu’il était destiné à être abattu. Les fourmis-coupis l’avaient miné. Les nègres qui m’avaient servi n’y étaient déjà plus. J’allai donc simplement à l’hôtel, après avoir déposé mes malles dans mon ancien appartement. J’éprouvai un ennui profond, ce premier jour, et je me promenais sans but sur la place du Palais, m’étonnant d’avoir alors des sensations si différentes de celles dont j’avais joui pendant les six mois que j’avais passés précédemment à Rio. Je ne voyais plus la civilisation du même œil. J’avais laissé dans les forêts que je venais de quitter tout mon enthousiasme pour ce pays qu’on pourrait rendre si florissant, et qui, en ce moment de mélancolie injuste, avait tant perdu de son charme à mes yeux.

Je n’étais pas très-empressé de m’habiller de noir. Mes pensées, qui n’étaient pas couleur de rose, n’ajoutaient guère aux agréments de mon visage basané. Il me fut facile de voir qu’on me regardait avec une certaine surprise. Mais j’étais loin de soupçonner tout l’effet que je produisais sur la population tant civile que militaire. Le lendemain de mon arrivée, on lisait dans un journal de Rio :

« Hier soir, un individu dont le costume laissait beaucoup à désirer, se promenait en silence, sur la place du Palais, les mains derrière le dos. Cet individu, porteur d’une longue barbe de patriarche, semblait méditer quelque mauvais coup. Les petits enfants qui par mégarde passaient près de lui, s’enfuyaient au plus vite après l’avoir regardé. Un poste de « permanents, » à un signe donné par l’officier commandant, se tenait tout prêt à marcher au moindre mouvement équivoque de l’individu. »

Le jour suivant, on lisait dans une autre feuille publique :

« Le personnage éminent, dont parlait hier d’une façon si inconvenante le journal de…, est le célèbre artiste français Biard, de retour d’une longue excursion dans les forêts de la province de l’Espiritu-Santo, etc. »

J’étais réhabilité.

Biard.


Voici deux erreurs à rectifier dans la note biographique placée au bas de la première page de ce voyage (t. IV, page 1) : 1o M. Biard, au début de sa carrière, n’a suivi que pendant une année au plus les cours de l’école lyonnaise de peinture ; depuis lors il n’a plus eu d’autre maître que la nature ; 2o il n’a pas été attaché par le gouvernement français à la commission scientifique envoyée en Laponie et au Spitzberg, mais il a pris part à cette expédition volontairement et à ses frais.



  1. Suite et fin. — Voy. page 1 et 17.
  2. Tous les dessins de ces livraisons sur le Brésil ont été exécutés par M. Riou d’après les croquis et sous les yeux de M. Biard.
  3. Les tiques, riccins, insectes parasites de l’homme et des animaux, forment, sous les noms d’ixodes la cinquième tribu de la famille des acariens ou acarides. La variété dont il est ici question est l’ixode nigra. ou ixodes americanus.