Voyage au Brésil/05

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Cinquième livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 369-384).
Cinquième livraison

Villabella.


VOYAGE AU BRÉSIL,

PAR M. BIARD[1].
1858-1859. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[2].




L’AMAZONE.

Guajará. — L’île de Piranga. — Obidos. — Villabella. — Serpa.

Vers six heures nous passâmes devant une agglomération de cases adossées à une colline, dont les bois rachitiques n’avaient rien de pittoresque. Ce lieu se nomme Guajará. Le terrain, coupé de tous côtés par des éboulements qu’avaient causés les pluies, n’avait presque pas de végétation.

Pendant que je regardais à ma gauche, je ne m’étais pas aperçu que nous avions à notre droite, et très-près de nous, l’île de Piranga. Là, comme de l’autre côté, des terres basses d’abord, puis de petites falaises. Le soleil couchant éclairait d’une façon très-vive les terrains rouges, et les faisait briller du plus beau vermillon, tandis que de l’autre côté du canal, l’ombre avait déjà tout couvert. Le ciel était pur et sans nuages ; pas un souffle de vent ne ridait l’Amazone.

Le lendemain de très-bonne heure nous étions mouillés devant Obidos, sur la rive droite. Nous fîmes là notre provision de bois, et de nouveau notre pont fut encombré. Il fallait, pour aller de l’arrière à l’avant, grimper sur des bûches mal posées à la hâte ; c’était non-seulement incommode, mais dangereux ; je préférai passer sur les plats-bords.

De la place où nous étions, je ne pouvais voir que le drapeau qui flottait sur la forteresse. On me dit qu’elle avait été commencée à une époque peu éloignée, pour arrêter des flibustiers américains qui avaient tenté de pénétrer au Brésil en faisant une descente de ce côté.

Au-dessus d’Obidos le pays changeait sensiblement d’aspect ; les huttes étaient en meilleur état que celles du bas Amazone. Sur la rive droite, près de laquelle nous passions, on apercevait des champs de cocotiers ; ils ne s’élevaient pas très-haut et portaient de longues et grandes feuilles. Le pays est très-cultivé.

On faisait des expériences depuis Obidos, dont nous étions déjà loin : la sonde près des bords ne trouvait pas de fond. Les passagers, et moi également, nous regardions avec tout l’intérêt que prennent des gens désœuvrés à la chose la plus ordinaire. On se montrait un martin-pêcheur perché sur une branche, une barque dans le lointain ; et surtout, si l’on apercevait une pièce de bois sur l’eau, c’était toujours un caïman : car, depuis les véritables, nous ne voyions et nous ne rêvions plus que caïmans. Et il faut bien dire qu’il est facile de s’y méprendre : ces affreux animaux effectivement ne paraissent pas bouger ; ils nagent très-doucement, ne montrent le plus souvent que la partie la plus élevée de l’épine dorsale, le sommet de la tête, et le dessus des yeux.

Les plantations avaient de nouveau disparu ; nous étions en pleine forêt vierge ; et pas un seul endroit pour poser le pied ! Toujours des arbres brisés, des terrains emportés.

Nous passons devant plusieurs îles.

Il faut que je dise de suite (afin de réparer une erreur que j’ai dû faire naître et qui a pu déjà donner une étrange idée de l’Amazone, car, à tout instant, je fais passer le navire d’une rive à l’autre, ce qui prouverait ou que le grand fleuve ne mérite pas ce titre, ou que nous faisions une bien singulière navigation, qui devait nous prendre beaucoup de temps, avec des louvoiements aussi étendus), je dois donc dire que j’ai voulu parler seulement des rivages des îles près desquelles nous passions, et non de ceux de la grande terre, dont, à coup sûr, on ne verrait pas les bords à travers le fleuve, quand même des myriades d’îles ne seraient plus là pour arrêter le regard. C’est ainsi que de rivage en rivage, d’île en île, on navigue sur l’Amazone, sans jamais voir la terre ferme des deux côtés en même temps.

À neuf heures du matin, nous nous trouvâmes en face de Villabella, bâtie sur une petite colline sablonneuse. Les maisons fort basses, à rez-de-chaussée seulement, sont peintes à la chaux.

Tandis que je dessinais Villabella, je me sentis frapper doucement sur l’épaule : un Indien me montrait quelque chose d’informe qu’on jetait sur le pont. C’était une demi douzaine de très-grosses tortues couchées sur le dos. Elles avaient des trous aux pattes de derrière dans lesquelles étaient passés des lianes qui les attachaient ensemble. Les pauvres bêtes devaient souffrir beaucoup.

En sortant de Villabella on avait mis le cap au nord-ouest pour traverser le fleuve en diagonale. À cinq heures nous touchions presque à la rive gauche, dont on voyait des parties bien cultivées, des bananiers à larges feuilles avec leurs régimes pendants et terminés par un tubercule du plus beau violet, des cocotiers, dans la noix desquels on trouve une liqueur blanche et douce comme le lait, et aussi des champs de maïs, des orangers, des cacaotiers ; de toutes parts des guirlandes de fleurs sauvages, de belles masses de verdure entremêlées avec les arbres à fruit. La nature vierge, s’unissant aux plantes cultivées, formait le plus magnifique spectacle. Puis le panorama changeait d’aspect : ce commencement de civilisation s’arrêtait pour faire place aux forêts. Depuis longtemps je n’avais rien vu de si pittoresque. Là se retrouvaient ces formes fantastiques, ces lianes gigantesques, pareilles aux chaînes des plus gros navires, avec leurs anneaux si bien soudés entre eux qu’aucune force humaine ne pourrait les désunir.

Le temps était magnifique ; l’eau du fleuve reflétait le ciel ; un oiseau mouche voltigeait et suçait le calice des fleurs ; plus bas un crocodile pêchait.

Je m’étais couché dans mon hamac, pour jouir tout à mon aise, sans fatigue, des merveilles qui se déroulaient devant moi. Déjà plusieurs fois mes yeux s’étaient involontairement fermés quand je regardais avec trop d’attention. Ce fut ce qui m’arriva encore, vaincu par la chaleur ; car si je n’en parle plus, elle ne s’amendait pas pour cela. Un mouvement inusité m’éveilla ; c’était l’ancre qui tombait devant la petite ville de Serpa, bâtie comme Villabella sur une colline de sable.

Pendant la journée, nous avions passé devant un des courants les plus dangereux de l’Amazone, le Cararauca, un peu au-dessous d’un parana-mirim au bout duquel sont un lac et Serpa. Il avait fallu arrêter la machine pour couper des roseaux. Nos bœufs mugissaient quand nous passions sur ces champs de verdure poussés dans le fleuve.

Après avoir quitté Serpa, en côtoyant toujours la rive gauche, nous sommes entrés dans les eaux du rio Negro, dont l’Amazone diffère encore bien plus que du grand fleuve Tapajóz. Nous vîmes pendant longtemps deux lignes parallèles, l’une blanche, l’autre noire : les deux fleuves semblaient vouloir être séparés éternellement. Depuis la nuit précédente nous avions dépassé une des bouches du rio Madeira ; enfin nous entrons dans le rio Negro lui-même et nous jetons l’ancre devant Manáos.

Mon voyage en bateau à vapeur était fini.

Pendant tout le temps qu’avait duré cette navigation, j’avais à peine aperçu Polycarpe ; jamais il n’était venu s’informer si j’avais besoin de lui. On l’avait retrouvé nonchalamment étendu dans le faux pont, cuvant tout à son aise une bonne portion de cachassa qu’il s’était généreusement payée à mes frais.


Le rio Negro. — Manáos. — Voyage. — Cascade. — Hospitalité d’un nègre. — Une ménagerie. — Installation dans le bois.

On a vu que, malgré la monotonie d’un grand voyage sur l’eau, j’avais eu toute sorte de distractions ; d’abord celles que m’offraient les beautés d’une navigation unique dans le monde, puis les petites scènes de bord, et surtout celles que mon amour du travail m’avait procurées ; car, à part quelques contrariétés, j’avais assez bien passé mon temps. Maintenant j’allais me fixer à terre pour quelques mois, voir des tribus nouvelles, faire des études sérieuses, continuer mes collections, réparer mes avaries en photographie, et par-dessus tout, me refaire libre de toute contrainte.

Le bon M. O***** me fit débarquer avec lui et me conduisit à sa maison ; il me donnait l’hospitalité du logement.

Ma première visite à Manáos[3] fut pour le colonel de la garde nationale ; il eut la complaisance de m’accompagner chez le vice-président de la province du haut Amazone. Là je trouvai le chef de la police, pour lequel j’avais également une lettre d’introduction. Ces messieurs eurent la bonté de se mettre à ma disposition, et me firent beaucoup d’offres de services.

Cependant la nuit était venue, et chacune des personnes chez lesquelles j’étais allé me croyant engagé ailleurs, aucune d’elles n’avait songé à m’inviter à dîner.

Après un repas exigu que je me procurai à grand peine, j’allai donc accrocher mon hamac chez M. O*****, ignorant toujours où était Polycarpe.

Le lendemain, sans voir personne, je partis à la découverte, étant très-décidé à me loger près des bois, en supposant que cela fût possible.

Nous marchâmes bien longtemps, Polycarpe qui m’était revenu et moi, sans qu’un seul oiseau se fît voir ; le pays était monotone, sans intérêt. Nous marchions à l’aventure ; je commençais à perdre courage, lorsque j’entendis au loin le bruit d’une cascade, qui fit sur moi le même effet qu’une trompette sur un cheval de bataille. Dès ce moment je ne connus plus de fatigue, et j’arrivai au milieu d’une immense clairière, suite d’un défrichement récent entouré d’arbres prodigieusement grands, dont la base était dans l’eau. C’était l’écoulement d’une grande cascade. Ces eaux, comme celles du rio Negro, étaient noires.

Je suivis quelque temps la petite rivière : j’avais trouvé ce que je cherchais pour mes études ; mais il ne fallait pas songer à aller tous les jours si loin. J’étais à réfléchir si je ne me ferais pas construire une baraque pour venir vivre là. Polycarpe, que j’avais envoyé à la découverte, arriva au petit pas, comme il était parti, se conformant ainsi à l’usage indien de faire toujours à sa tête, et non autrement : car je lui avais dit d’aller vite et de revenir de même s’il découvrait quelque chose d’intéressant pour moi. Il savait ce que je désirais. Il vint donc très-doucement, et pour m’indiquer ce que nous cherchions, il commença à se servir d’un procédé qui lui était propre : au lieu de m’indiquer avec le doigt ce dont il était question, il se tourna du côté d’où il venait et, levant la tête de bas en haut, il forma avec les lèvres la voyelle U, ainsi que le maître de langue dans le Bourgeois gentilhomme. Plus tard, et pour varier, il imitait instinctivement les carpes de Fontainebleau mangeant le pain que les badauds leur distribuent chaque jour.

Je le suivis et je m’égratignai un peu en marchant au milieu de plantes à pointes aiguës ; enfin j’aperçus ce que je n’aurais pas osé espérer : une case habitée et une autre plus éloignée, à moitié construite.

Quand j’arrivai près de la case habitée, je me vis entouré d’une foule d’animaux de toute sorte, et excepté les chiens et une famille de chats, je n’en reconnus aucun ressemblant à ceux d’Europe. Un perroquet de l’espèce amazone était perché sur la barre de bois qui formait l’arête du toit de palmier ; quelques hoccos noirs à bec rouge, un peu semblables à des dindons, vivaient, ainsi que d’autres oiseaux domestiques, en bonne intelligence. Sur la porte, un grand nègre, paraissant très-vigoureux, se tenait les bras croisés ; un fusil de munition pareil à ceux de l’armée était à ses côtés. J’allai directement à lui, suivi, à cent pas au moins, de Polycarpe.

Je savais toute l’importance d’un blanc en présence d’un nègre, et j’allai m’asseoir dans la case, sur un banc, en passant près de celui-ci et lui faisant seulement un petit signe de tête amical.

Je demandai à mon homme à qui appartenaient ce terrain défriché, ces cases, et à quel titre il était gardien de tout cela, puisque je ne voyais personne autre que lui. Avant de me répondre, il alla me chercher dans une calebasse de l’eau fraîche ; il versa dedans un verre de cachassa et vint me l’offrir très-respectueusement : il m’avait vu m’essuyer avec mon mouchoir. J’acceptai avec plaisir : je crois que s’il m’avait donné de la farine de manioc, à moi qui ne l’aimais pas, j’aurais accepté de même. Polycarpe arriva enfin, il devait m’aider dans cette conversation, assez embarrassante avec le peu de portugais que je possédais.

J’appris que tout cela appartenait au colonel B*****, commandant d’armes de Manáos ; que Chrysostome, le nègre, était soldat, et qu’il allait de temps en temps à la ville.

Je me hâtai de revenir sur mes pas ; et, muni d’une lettre d’introduction que m’avait donnée le colonel de la garde nationale, j’allai directement la porter au commandant de la place.

Le hasard me servit : il avait été en France, il parlait notre langue très-purement, et de plus, chez lui se trouvait le jeune docteur brésilien avec lequel j’avais fait le voyage depuis Pará. L’autorisation de loger dans la case me fut accordée à l’instant. Le colonel voulut m’installer lui-même. En attendant, il m’offrit à dîner chez lui.

J’allai avant le dîner visiter une ménagerie composée de singes, d’oiseaux du Pará, de hoccos, de coqs de roche. Je fis bien des péchés d’envie, surtout à l’endroit du coq de roche, bel oiseau de couleur orange, orné d’une crête de même couleur. Les Indiens assurent avoir vu ces oiseaux s’assembler sur des pointes de rocher et danser en rond pendant longtemps. J’aurais voulu être déjà en chasse, non pour assister à ce galop un peu douteux pour moi, mais pour orner ma collection.

Le bon M. Costa m’avait accompagné chez tous les marchands de comestibles. Je fis remplir un flacon à large goulot de beurre salé et très-rance. J’achetai du biscuit, quelques livres de fromage, de l’huile et de la chandelle, Le tout pouvait bien peser vingt livres, Polycarpe en fut écrasé : quand je vins dîner, je le trouvai étendu dans la cour. J’allai ce soir-là coucher de nouveau chez M. O*****.

Le lendemain, après avoir pris le café, nous partîmes dans un canot armé de six Indiens ayant chacun une pagaie.

Nous débarquâmes. Mon nouvel hôte avait fait apporter à déjeuner ; il me quitta après avoir déposé pour moi un morceau de tortue et un de porc salé. Je pendis mon hamac seulement, me réservant de m’installer le lendemain.

Il s’agissait de faire cette fois de la photographie tout de bon. Je ne craignais pas de voir le soleil déranger les effets dont j’avais besoin, comme cela m’était arrivé dans mes excursions précédentes ; tous mes modèles étaient à découvert, et le soleil ne me manquait pas ; je n’avais que l’embarras du choix.

J’allai donc planter ma tente dans la grande case à claire-voie. J’y fis porter tout ce qui m’était nécessaire, mes glaces, mes flacons, qui tous alors étaient bouchés hermétiquement à l’émeri. Une fois tout organisé, et Polycarpe, qui avait été témoin de mes préparatifs, bien prévenu de ce qu’il allait avoir à faire, je me mis à parcourir mes domaines.


Impressions dans la solitude. — Travaux photographiques. — Peinture. — Indiens Mura.

Le lieu me parut plus intéressant, à mesure que je le connus mieux. La cascade fut une des premières études que je me proposai de faire. Le défrichement, fort étendu, suivait le cours de l’eau ; on avait respecté les arbres qui étaient sur les bords. De l’autre côté les bois étaient restés vierges ; ils s’étendaient fort loin et s’appuyaient à une montagne, peu élevée, mais enfin une montagne.

Ce qui m’étonnait pendant cette première visite, c’était un silence profond : la nature paraissait morte ; pas un cri ne se faisait entendre ; aucun oiseau ne volait ; aucun reptile à terre ; pas un insecte ; rien ! toujours rien ! Le soleil brillait pourtant, et j’étais au milieu d’une immense clairière pleine de fleurs, de baies de toute sorte.

Cette déception ne me fit pas abandonner mes projets pour le lendemain ; et quand j’eus vu tout ce dont j’avais besoin, je revins à la case où était ma tente, et où Polycarpe, couché sur le ventre, dormait en m’attendant.

La chaleur de ma case, dont la porte et la fenêtre se trouvaient au soleil couchant, me fit lever avant le jour, et après avoir tout préparé, je commençai l’éducation de Polycarpe sur ses devoirs d’aide photographe. Il portait ma chambre noire et son pied jusqu’à destination ; je le suivais portant mon parasol, ma montre et ma chaise de voyage. Lorsque j’avais choisi ma place, il devait, quand je revenais, faire mes préparatifs sous ma tente, me suivre pas à pas si le chemin était passable, ou me précéder, le sabre à la main, si les obstacles étaient trop difficiles à franchir. Il devait en outre, quand le soleil serait trop chaud, tenir sur ma tête un parapluie ouvert.

Tout cela fut parfaitement exécuté, quant au fond, mais la forme laissa toujours à désirer. J’étais souvent, et comme c’est nécessaire en photographie, obligé d’aller très-vite, surtout quand j’étais éloigné de ma tente. L’affreux Polycarpe n’en allait que plus lentement ; je n’ai jamais pu le faire courir une seule fois.

Je passai plusieurs journées à faire à peu près la même chose ; j’avais mis la peinture et la chasse de côté momentanément, et je me consacrais à la photographie dans des lieux où certainement personne n’en avait fait. Ce moyen peu artistique avait l’avantage, en reproduisant des détails qui eussent été trop longs à rendre, d’économiser mon temps.

Le colonel venait quelquefois me visiter ; il me faisait toujours présent de victuailles, toujours reçues avec reconnaissance. Ceux qui vivent à Paris, n’ayant d’autre inquiétude que de savoir s’ils dîneront au café Anglais ou au café de Paris, trouveront sans doute que je pense beaucoup à mes repas : j’y penserai bien davantage dans quelques mois, et le bon colonel B***** ne sera plus là pour mettre sur ma table tantôt un morceau de lard, tantôt des œufs de tortues, une poule, et mieux que tout cela, du pain !

Ma solitude, depuis quelques jours, avait été un peu plus animée. On avait envoyé quatre Indiens Mura pour travailler à la grande case. J’avais de nouveau quitté la photographie pour la peinture, n’ayant garde de négliger la bonne fortune qui me tombait dans la personne de ces Indiens.

Il s’agissait ensuite de pénétrer dans les bois du côté où la rivière était libre : car, presque de toutes parts, les arbres poussaient dans l’eau. Je n’avais d’autre moyen que de me déshabiller. Quant à Polycarpe, ce n’était pas une affaire. Sur l’autre bord, il fallait se frayer un passage au milieu des troncs, des branches, des épines.

La petite rivière ne fut pas un grand obstacle. Nous marchâmes plus d’un quart d’heure au soleil ; la chaleur était bien plus forte encore au milieu de ces amas desséchés. Enfin nous arrivâmes à la fin du défrichement maudit, et nous trouvâmes un sentier. Nous étions dans les bois.

Polycarpe portait mon sac de voyage, et moi, mes ustensiles de chasse. Il allait d’abord devant moi assez facilement : le sentier, peu encombré par les plantes, ne rendait pas le sabre très-nécessaire. Cependant plusieurs fois mon page s’arrêta sous divers prétextes et me laissa passer devant. Je ne fus pas longtemps a comprendre qu’il avait peur.

J’allais à l’aventure, m’étonnant toujours de n’entendre aucun autre cri que celui du crapaud ; pas plus d’oiseaux que dans le voisinage de ma case. Mais comme, après tout, mon but en venant était de peindre, je marchais toujours, en notant les points qui m’intéressaient le plus.

J’entendais depuis fort longtemps le bruit d’une autre cascade : sans doute c’était la continuation de la première. Effectivement en approchant je retrouvai la rivière avec ses eaux noires ; l’eau tombait sur une pierre ayant la forme d’un tombeau ; la cascade était interrompue, elle se retrouvait plus loin, sur la même masse de rochers, qui dans cette partie me parut un peu moins élevée que dans l’autre, et de là se précipitait avec un grand bruit.

Ce lieu me parut être le point ou je devais marquer ma limite. J’appelai Polycarpe ; je plantai non ma tente, mais mon parasol, et fidèle à ma vocation, je commençai mon quatrième panorama, à l’abri des moustiques, au bruit des cascades et sous un toit de verdure impénétrable aux rayons du soleil.

J’étais parfaitement heureux dans ce moment ; j’avais tous les avantages sans les inconvénients : mes belles forêts que j’avais tant regrettées, tant désirées, je les avais retrouvées. L’affreux Polycarpe s’était fait un lit avec des branches de palmier ; il ne dormait pas, il écoutait, ayant placé près de lui mon fusil, sous le prétexte de l’empêcher de tomber dans l’eau. Je lui sus gré intérieurement de cette attention.

Nous nous en retournâmes par le même sentier ; j’avais passé une délicieuse après-midi.


Achat d’un canot. — Les vautours. — Tuerie de tortues. — La grosse Philis. — Provisions de voyage.

Plusieurs journées s’écoulèrent ainsi. Quand j’eus fait de plus un grand nombre de croquis au crayon, je songeai à revenir sur mes pas. Le commandant vint lui-même, pour m’emmener dans son canot. De retour à la ville, mon premier soin fut de chercher et me procurer un canot pour continuer mon voyage. Mais les eaux avaient baissé ; tous les habitants, c’est-à-dire les gens du peuple, les Indiens, etc., se préparaient à la pêche de la tortue et ne voulaient rien vendre.

M. Costa voulut bien me céder sa pirogue au prix de soixante mille reis (160 francs), j’achetai une voile dix mille reis ; il ne me restait qu’à m’occuper de l’aménagement intérieur. Ces soins me prirent plusieurs jours. Tous les soirs on me donnait, pour me reconduire à mon galetas, un caporal armé de sa baïonnette. Nous montions et descendions dans des rues formées d’ornières et de grosses pierres, où j’ai bien souvent trébuché. Presque toujours la porte de mon galetas était fermée : le maître du logis avait des esclaves ; il les faisait coucher de bonne heure et emportait la clef de la rue ; le caporal allait la chercher et je me dirigeais à tâtons vers mon hamac. Quant à Polycarpe, je n’en entendais plus parler de toute la nuit, mais il n’en était pas de même des factionnaires. Quand l’heure sonnait, l’un d’eux criait : Alerte ! le second répondait, et ainsi de suite jusqu’au plus éloigné. J’aurais pu me croire dans une ville de guerre attaquée, et il n’en était rien cependant. Manáos étant la première petite ville à l’entrée de l’Amazone, cette précaution n’était peut-être pas inutile.

Je devais une visite au président ; un jour je m’habillai de noir. Le thermomètre marquait toujours quatre-vingt-dix degrés Farenheit. En attendant qu’on vînt me prévenir que la personne avec laquelle je devais aller chez le président était prête, j’allai voir mon canot dans le petit bras du rio où il était encore. Qu’on se représente un monsieur bien vêtu, bien cravaté, possesseur d’un gant presque nul, assis sur des amas de feuilles de cocotiers ; à quelques pas de lui un cochon enfoui dans la vase, entouré d’une certaine quantité de vautours noirs qui se disputaient des restes de tortue en faisant entendre un petit cri comme des chats fâchés. Un arbre dominant le tout était complétement chargé-de ces vilains animaux ; tous les jardins du voisinage, entourés de pieux, étaient également envahis. À la moindre panique, ces affreuses bêtes s’envolaient en faisant le bruit d’une machine à vapeur ; il en était de même quand l’une d’elles avait eu la chance de se procurer quelque morceau délicat. Et il faut bien se garder d’en tuer aucune : il s’agit de la prison et de l’amende ; car on s’en sert pour nettoyer les rues et les places, sur lesquelles j’ai vu jeter des quantités d’ordures et les restes de tortues qu’on ne peut pas utiliser.

Rien de plus atroce que les souffrances de ces malheureuses bêtes. Tous les matins j’entendais de mon réduit des éclats de rires sous ma fenêtre. Ordinairement je m’intéressais assez peu aux travaux des esclaves de la maison que j’habitais. Comme toujours, si on tirait de l’eau au puits, on faisait tout haut des commentaires ; si une négresse portait, selon l’usage, un pot, une écuelle ou un parapluie, c’était un prétexte à conversation. Depuis longtemps déjà j’étais blasé là-dessus, ainsi que sur bien d’autres choses ; mais ces éclats de rires avaient tant d’écho !… J’avais déjà fait le portrait de plusieurs mulâtresses indiennes, partie du mobilier du maître de mon galetas. J’avais une espèce de prédilection pour une grande et belle fille indienne à grosses joues, à bouche riante ; elle se nommait Philis : on aurait dit la bonté même : mais cette fois, il me suffit de laisser tomber de ma fenêtre un regard dans la rue, pour la prendre en horreur. Ma protégée, armée d’une hache, était retroussée jusqu’au coude ; sa robe rose à volants était pleine de sang. Elle venait de détacher le plastron de la carapace d’une tortue à coups de hache. Un autre de mes modèles, une petite fille moitié indienne et moitié négresse et Mme sa mère jouaient à qui prendrait la tête de la victime, et comme la force de la pauvre bête était très-grande, elle leur glissait entre les doigts. C’était surtout cette partie du drame qui donnait tant de joie à l’assemblée. Polycarpe seul ne riait pas : il dormait. Enfin ces dames parvinrent à faire une large ouverture à la gorge de la tortue.

Enfin le canot était prêt. Je fis mes adieux après m’être assuré des provisions qui me seraient nécessaires. Il était arrivé de France six fromages de Hollande : le dernier était presque retenu ; la protection me le fit adjuger. Si j’ai souffert plus tard, je l’ai dû sans doute aux malédictions dont m’a accablé celui que je dépouillais ainsi. J’avais usé de quelques produits photographiques ; je fis remplir de beurre rance deux flacons vides. On m’avait donné le choix entre deux tonneaux venant l’un de France et l’autre d’Angleterre ; je pris naturellement celui qui devait, comme compatriote, convenir le mieux à mon estomac. Mon patriotisme a été de trop dans cette circonstance. On me fabriqua du biscuit. Une personne à qui j’avais été recommandé me fit présent d’une petite quantité de biscottes. J’avais apporté de Pará quelques livres de chocolat. Je mis, pour mes Indiens, douze bouteilles de cachassa dans le fond du canot. J’achetai pour les nourrir des paniers pleins de farine, du poisson séché nommé piraurucù, qui se pêche particulièrement dans les lacs. Dieu et les Indiens que je trouverais en route pourvoiraient au reste. Le rendez-vous fut donné pour six heures du matin.


Difficultés du départ. — Aménagement du canot. — Deux singes. L’équipage. — Un tir au revolver comminatoire. — Vamos !

J’emprunte à mon journal ce qui suit :

Mercredi 28. — Je suis assis à l’ombre d’une palissade ; il fait très-chaud ; je suis furieux. Je me suis levé à trois heures, et, après avoir arrangé tous mes paquets, je suis arrivé près de mon canot. Polycarpe, aidé d’un petit nègre, avait attaché à un pieu deux singes destinés à être mes compagnons de voyage ; mais les deux Indiens qui devaient m’accompagner n’avaient point paru. Ces hommes étaient venus depuis quelques mois se présenter et demander du travail. On me les avait confiés, ainsi qu’un garde national, à la condition que, la grande excursion que j’allais faire sur le Madeira terminée, je les ramènerais sur l’Amazone, et que je payerais leur passage pour retourner à Manáos.

Cinq heures du soir. — Me voilà de nouveau à la même place, un peu plus furieux que le matin. On a découvert le garde dans un coin obscur de sa hutte, mais tellement ivre qu’il est impossible d’en tirer une parole. Je me serais volontiers passé de garde ; on m’a fait observer que ce n’était pas prudent. Il me fallait un homme qui fît obéir les autres.

Il est près de six heures ; je suis de nouveau assis à la même place que ce matin ; je vais passer la nuit là. Polycarpe n’a exprimé aucun ennui, son affreuse figure est restée impassible ; il a passé sa journée étendu dans le canot.

On trouve au fond d’un bateau mes deux rameurs complétement gris et la figure barbouillée d’un limon vert produit par l’humidité de l’eau. Il eût été impossible de les éveiller et plus encore de les emmener ; nous les laissons dormir.

Enfin au point du jour je fais tout de bon mes adieux à Manáos ; car on a trouvé un des ivrognes debout, et l’on a emporté l’autre à bord. Comme nous n’avons qu’à descendre, on peut se passer du dernier, du moins quant à présent…

… Une fois parti, je m’occupai de mes effets. M. le garde avait trouvé commode de se coucher, lui, sous ma petite tonnelle ; il s’était arrangé avec soin dans ce réduit, à peine assez grand pour me contenir moi et quelques objets indispensables. Il avait d’abord parfaitement installé son shako, son fusil, sa baïonnette et son sabre. Si j’avais trouvé que ma fameuse carabine des chasseurs d’Orléans était lourde, c’était avant d’avoir pesé ce fusil de forme ancienne. Le garde prévoyant, dans la crainte sans doute d’un malheur, avait mis à sa batterie, à la place d’une pierre à fusil, un morceau de bois entouré de coton. Le reste du costume ne lui ayant pas paru nécessaire, il l’avait laissé à la maison. Quand j’irai en visite, je me ferai suivre, ce sera d’un bon effet.

Je priai ce garde sans façon de me céder la place, et je commençai mon installation.

Sur ma tonnelle j’avais placé de chaque côté mes deux singes : c’était une espèce bien intéressante. Je nommai le mâle Rio-Negro et la femelle Amazone. Jamais je ne les avais vus mordre, et tout ce que je leur offrais ils le prenaient avec la queue. Leur pelage était exactement celui des souris ; le bout de la queue était un doigt dénué de poils. Je les avais attachés de chaque côté et très-près de l’eau, pour deux raisons : la première, afin de leur donner la facilité de boire à leur gré ; et l’autre, purement personnelle, pour me mettre à l’abri de leurs faits et gestes.

Je plaçai sur mon petit parquet de palmiste une natte. Elle tenait toute l’étendue de mon réduit. Je mis à ma droite, sur la longueur, une caisse étroite et plate qui avait contenu des fusils venant d’Europe. Dans cette caisse, que je devais à la munificence d’un brave Portugais venant de Santa-Cruz, j’avais placé tous mes flacons pour la photographie, bien assujettis avec de la paille ; j’y avais joint ceux contenant mes provisions de beurre et d’huile ; il ne s’agissait que de ne pas se tromper. Dans un compartiment à portée de ma main droite, j’avais placé mes albums de papier à emballage, mes crayons, mon canif et mes lunettes ; dans un autre, les outils pour disséquer et empailler, de l’argent en grosse monnaie de cuivre, ma poudre, mon plomb et mes capsules ; et, comme je jouissais d’une caisse à savon, j’y plaçai mes provisions de bouche et ma calebasse pour puiser de l’eau. Au milieu de cette caisse le fromage de Hollande jouait le principal rôle ; à côté le chocolat bien enfermé dans ses enveloppes de papier, des citrons et des biscuits.

Je pouvais rester assis quand cela me convenait ; mes jambes avaient ainsi que mes pieds la jouissance d’être presque toujours dans l’eau ; le canot avait besoin d’être calfaté ; mais dans ce pays voisin de l’équateur ce n’était qu’un détail. Je pouvais mettre sous mes pieds au besoin un objet élevé ; ce n’était pas la peine de s’occuper de si peu de chose.

Les rameurs avaient arrangé une place sur l’avant, où ils se tenaient ; le garde était sur la natte. Polycarpe, à l’arrière, s’était fait un lit de branches de palmier.

Ainsi donc j’étais sur l’eau, à la merci de mes guides. C’était assez imprudent ; ils pouvaient maintenant disposer de moi à leur guise. S’il m’arrivait malheur, je devais m’en prendre à moi seul. Au Pará on m’avait conseillé ce voyage, mais je dois dire que personne à Manáos n’avait fait de même ; bien au contraire ; et si, par suite de mes goûts de solitude, j’ai fait de légères critiques sur des habitudes qui n’étaient pas les miennes, je n’ai pas oublié la bienveillance dont plusieurs personnes m’ont donné des preuves, en s’opposant presque à ce départ, dont l’issue leur paraissait douteuse.

Ces personnes me disaient que rien n’est moins certain que les promesses des Indiens : je le savais. Elles me faisaient craindre d’être abandonné là où le retour serait impossible ; je l’ai éprouvé plus tard. M. le chef de police avait été assez bon pour me donner des lettres pour le cas où je reviendrais dans des lieux habités. Le bon M. O***** me fit un itinéraire jusqu’à une certaine limite. Je devais, de Manáos sur le rio Negro, rentrer dans les eaux de l’Amazone, et plus loin franchir l’embouchure du rio Madeira et remonter jusqu’à un endroit nommé Canoma ; le reste devenait incertain. Je voulais voir des Indiens à l’état de nature ; il fallait remonter tant que je le pourrais. J’allais bien cette fois à l’inconnu.

Pendant les premières heures, un seul rameur travailla ; l’autre cuvait sa cachassa au fond du canot. Le garde avait quitté sa chemise et faisait la lessive ; le soleil était chaud. Il avait pris son shako. Polycarpe tenait la barre et dormait.

Je songeai alors à mettre en pratique un petit système d’intimidation. Après avoir nettoyé scrupuleusement un certain petit instrument inconnu des Indiens, j’y plaçai quatre capsules, et avec la plus grande délicatesse, sans avoir l’air d’y toucher, je fis éclater les quatre amorces presque instantanément. Mes hommes, auxquels je n’avais pas l’air de songer, ne cachèrent pas leur étonnement ; les pagaies cessèrent de fonctionner, le garde enfonça son shako, l’ivrogne et Polycarpe s’éveillèrent. Je recommençai ma manœuvre ; mais cette fois je dévissai promptement, avec un des bras de mon moule à balles, les quatre canons, et j’y glissai quatre balles qui parurent sortir de la poche de mon pantalon, quoiqu’elles fussent effectivement dans un sac que je n’avais pas montré, et pour cause ; j’avais préféré leur faire croire que j’en avais toujours sur moi une provision.

Pendant cette seconde opération, les Indiens, si peu démonstratifs qu’on ne les voit jamais rire ni pleurer, les Indiens, sur la figure desquels on ne peut voir aucune expression bonne ou mauvaise, faisaient, dans la personne des miens, une exception remarquable à la règle : ils avaient tout à fait cessé de ramer, de laver et de dormir pour voir jusqu’au bout ce que j’allais faire de cet instrument, qui, par sa petitesse, ne paraissait pas devoir être autre chose qu’un joujou. Polycarpe avait déjà dû leur dire ce qu’il pensait de moi. Je raconterai plus tard comment j’ai appris les services qu’il me rendait et ce que je pouvais en espérer pour ma sécurité.

J’avais, en me plaçant dans une situation dangereuse, le besoin d’inspirer, sinon l’affection (cela se trouve quelquefois chez les nègres, jamais chez les Indiens), du moins la crainte. Je fis retirer du canot une énorme planche épaisse de deux pouces, qui servait à supporter la plus grosse de mes caisses et à lui éviter le contact de l’eau dont nous étions déjà incommodés. Cette planche fixée le long du bord, je commençai mes expériences par la percer d’outre en outre avec mes quatre balles. Ce jeu ne parut pas plaire à mes compagnons ; cependant, comme il s’agissait de leur donner une excellente opinion de mon adresse, je ne le cessai qu’après avoir fait un très-gros trou à cette planche en bois de fer. J’avais une toute petite chaînette en acier ; je l’ajustai à l’objet inconnu et me la passai au cou, ainsi qu’on le fait d’une chaîne de montre. Celle-ci était plus longue et descendait jusqu’à l’une des poches de mon pantalon. Puis, toutes mes précautions prises, des balles placées également dans mon autre poche pour mon fusil, je donnai gracieusement un verre de cachassa à mes camarades. Le verre bu et remis en place, je prononçai d’une voix formidable : Vamos ! et les pagaies fendirent les eaux de l’Amazone : nous venions de quitter le rio Negro.


Une tempête sur l’Amazone. — Les œufs de tortue. — Chasse au jaguar. — Repas dans une île.

Cinq heures du soir. — Nous voici en pleine tempête sur l’Amazone. Nous venons d’être forcés de chercher un abri au milieu d’un amas d’arbres brisés. On entend un très-grand bruit dans le fleuve ; je ne sais si c’est un effet de courants contraires qui se heurtent. Mes hommes essayent de raccommoder une voile, qui a été déchirée après avoir failli être emportée. Nous sommes percés à jour par la pluie ; le tonnerre semble être sur notre tête. Assis sous ma tonnelle je me couvre de mon parapluie ; si cet état dure longtemps, mes effets seront perdus.

Six heures. — La nuit approche ; le temps se calme. Tout à l’heure un grand vautour est venu se poser sur un de ces troncs d’arbres brisés au milieu desquels nous avons trouvé un abri. Mon fusil n’a pas parti : l’humidité avait produit son effet. Il n’est pas prudent de quitter le lieu où nous sommes : on s’arrange pour y passer la nuit.

Le beau temps est revenu tout à fait ; la voile est raccommodée tant bien que mal ; le vent est bon… Vamos !

Vers midi la chaleur était bien forte ; la tourmente avait recommencé à nous ballotter ; mes deux singes qui, pendant la tempête de la veille, n’avaient cessé de crier, recommençaient de plus belle ; mais cette fois cela n’eut pas de suite, ce n’était qu’une légère réminiscence. La journée fut bonne et la nuit aussi. On avait poussé au large et nous avions descendu, nous laissant entraîner par le courant.

J’avais essayé de dormir, étendu sur ma natte, à l’abri de ma tonnelle ; mais la chaleur ne m’avait pas permis de rester ainsi : il m’avait fallu mettre mes pieds à la place où je mettais ma tête dans la journée. De cette façon, j’avais un peu d’air à la figure ; seulement j’avais la tête un peu plus bas que les pieds, mais du moins je n’étouffais pas.

Plusieurs journées se passèrent sans événement. Nous désirions arriver près d’une de ces plages de sable sur lesquelles on peut descendre, et ce fut une grande joie quand nous vîmes au loin une ligne blanche trancher sur le fond obscur des forêts vierges. Avant ce moment une descente à terre nous était interdite : les rivages, à découvert par l’abaissement des eaux, formaient d’immenses degrés, résultat des différentes couches de détritus que le fleuve avaient déposées en se retirant. Si on se fût hasardé sur ces marches de terre détrempée, on eût disparu à l’instant même, enfoui à une grande profondeur, sans qu’aucun secours humain vous fût venu en aide ; car, pour vous retirer de ce gouffre, il eût fallu un point d’appui.

Les pagaies firent leur office vigoureusement, et nous abordâmes. Les Indiens s’empressèrent de tirer le canot à terre. Polycarpe prit son fusil, le garde son shako, et moi tout mon attirail de chasse. Tout l’équipage avait sauté dans l’eau, qui était tiède, et chacun s’en alla, selon ses goûts, chercher fortune sur l’étendue de terrain qu’il était possible de parcourir.

Je ne m’occupai donc de personne, et je partis chasser à l’aventure, forcé de revenir bien souvent sur mes pas ; car, de toute part, je rencontrais des endroits mous et profonds, et comme je ne me souciais pas d’être enterré tout vif, je choisissais mon chemin. Cette fois ma chasse fut heureuse ; mais arrêté par des bois impénétrables, je revins près du canot. Polycarpe s’était dégourdi ; la gourmandise avait produit plus d’effet que mes paroles. Il avait trouvé un grand nombre d’œufs d’une espèce de tortue que les Indiens nomment tracajá. Les œufs de cette tortue, contrairement à ceux des grosses que je connaissais, ont une coque dure. J’ai cherché vainement plus tard dans le sable les amas d’œufs que ces tortues y cachent. Les Indiens étaient plus heureux ; ils les reconnaissaient à certaines traces imperceptibles ; car je crois me souvenir que les tortues, en se retirant, effacent d’abord celles qu’elles ont faites ; les vents et les pluies font le reste.

Je voyais à quelque distance des volées de grands oiseaux appelés ciganas ; mais nous étions séparés d’eux par une petite anse. Nous avons dû nous embarquer de nouveau, et je pus abattre un de ces oiseaux, qui déjà depuis longtemps, à bord du vapeur, étaient le but de mon ambition. Je l’apportai triomphalement au canot.

J’étais occupé à recharger mon fusil (j’avais déposé en lieu sûr mon revolver, dont l’effet avait été produit, ne me souciant pas de l’avoir continuellement sur moi ; car, n’ayant qu’un pantalon, le frottement ne m’en était pas agréable), quand j’aperçus un caïman qui se glissait doucement entre les roseaux. Cette vue n’avait rien de bien rassurant, et tout en reculant je regardais s’il n’avait pas de camarade à terre. Une fois éloigné raisonnablement, je me disposais à lui envoyer une balle dans les yeux, lorsqu’un des Indiens, occupé de son côté à viser des tortues avec ses longues flèches armées d’un fer dentelé, me fit signe de regarder dans le fleuve. Je fus longtemps à distinguer l’objet désigné ; enfin, à une assez grande distance, je vis un point noir, quelque chose ressemblant à une tête, se diriger de notre côté, en paraissant venir d’une île éloignée de nous de plus d’une lieue. Au premier moment, j’eus la pensée que c’était quelque naturel habitant l’île voisine qui venait visiter ses compatriotes. Cependant la distance qu’il avait à franchir à la nage dans une si grande étendue d’eau et l’impossibilité de nous avoir aperçus de si loin, me firent repousser cette première supposition. Cependant, si ce n’était pas un homme, qu’était-ce donc ?… C’était un jaguar qui nageait droit à nous. Sa belle tête était, en peu de temps, devenue visible. Il nous avait vus à son tour, mais il ne lui était plus possible de retourner en arrière pour regagner le bord opposé.

Ne pouvant compter sur Polycarpe, occupé d’ailleurs fort loin à ses œufs de tortue, bien moins sur le garde et son fusil inoffensif, je profitai de la balle que j’avais glissée dans le mien pour le caïman, et j’attendis. Le cœur me battait bien fort ; cette tête que je voyais alors distinctement, il fallait la toucher. J’invoquai le souvenir du brave Gérard, mon ancienne connaissance. Au inoment où j’ajustais, l’animal se tourna brusquement et se dirigea d’un autre côté. Il avait compris. Je me mis à courir pour me trouver directement en face de lui et attendre le moment où il poserait le pied à terre. Je voulais le tirer à bout portant, pour plus de certitude ; mais pour exécuter cette manœuvre je fus arrêté tout net par des épines, des lianes toutes remplies de piquants. J’avais les pieds nus ; il me fut impossible de gravir un petit monticule qui me séparait du lieu où le jaguar allait prendre terre… Et il allait disparaître derrière !… En désespoir de cause, je tirai à la hâte et le touchai sans doute, car il porta subitement une de ses pattes à sa tête en se grattant l’oreille gauche, comme l’aurait fait un chat. Je le perdis de vue un instant, et quand il reparut de l’autre côté du monticule, je le vis s’enfoncer dans le plus épais du bois.

De retour au canot, j’ai dû préparer de suite les oiseaux que j’avais tués. Celui qu’on nomme cigana est gros comme une petite poule ; il est d’un beau mauve violet ; sa tête est ornée d’un panache ; il a le tour du bec bleu de ciel, les yeux rouge laque.

Plus loin, j’ai acheté, chemin faisant, une tortue quatre patacas[4] et une poule trois patacas.

Nous avons toujours navigué près du rivage d’une grande île, sur laquelle il ne fallait pas songer à descendre : ce n’étaient que d’immenses degrés de boue, sur lesquels se penchaient des arbres à moitié déracinés. Arrivés à la pointe de l’île nous avons trouvé une grande plage, et aussitôt tout le monde s’est empressé de se jeter à l’eau et d’amarrer le canot. La chasse et la pêche ont de suite commencé, chacun de nous selon ses goûts particuliers.

La plage se prolongeait fort loin ; nous ne pouvions nous procurer du bois pour faire cuire notre tortue ; il fallait traverser une immense flaque d’eau. On prit le parti d’embarquer et d’aller à l’aventure en côtoyant la plage. Je restai à terre et le canot me suivit. Nous arrivâmes ainsi à l’extrémité de la dune, et nous fûmes assez heureux pour trouver un rivage élevé bien au-dessus de l’eau et des arbres en quantité : c’étaient des baobabs acajous. Ce terrain était pierreux ; il nous fut possible de grimper jusqu’au sommet sans enfoncer. Je fis deux croquis de ces acajous, dont les racines avaient été lavées par les eaux de l’Amazone, quand il avait débordé. Ces racines, ainsi que celles du manglier, ne paraissaient tenir à la terre que par des fils.

Les Indiens firent du feu ; j’avais acheté une grande marmite en terre ; ils tirèrent d’abord les œufs et en emplirent chacun une grande calebasse qui leur servait tour à tour d’assiette et de verre. Ils y ajoutèrent une certaine quantité d’eau : cela forma une pâte dont ils parurent faire leurs délices ; ils avaient déjà procédé de la même façon avec les œufs de la tracaja ; et selon les habitudes indiennes, ils n’avaient pas songé à m’en offrir. Mais j’y avais songé de mon côté, et j’en avais pris une douzaine que j’avais fait cuire sous la cendre chaude ; ils m’avaient paru très-bons.

On fit bouillir l’intérieur de la tortue à peu près comme un pot-au-feu, et le plastron, auquel beaucoup de chair restait attachée, fut lié à une baguette et rôti simplement. Nous avions des provisions pour plusieurs jours. Chaque homme prit sa part et en mangea comme il l’entendit. Moi, je pris la gamelle entre mes jambes, je trempai mon biscuit dans le bouillon, qui me parut délicieux, et je fis un excellent repas. Puis vint la distribution de la cachassa, dont j’augmentai la dose afin d’encourager tout mon monde.


Le fleuve Madeïra. — Perfidie de Polycarpe. — Engoulevents. — Caciques. — Scarlate. — Le gouffre de sable. — Châtiment nécessaire.

Nous avions une rude traversée à faire pour aller toucher à la rive droite et entrer dans les bouches du rio Madeira. Le garde n’avait encore rien fait d’utile ; c’était le digne pendant de Polycarpe. Mais cette fois il fallait payer de sa personne : il ne s’agissait plus d’aller doucement au courant ; il fallait traverser un grand bras de l’Amazone. Je donnai l’exemple et pris une pagaie ; j’en mis une autre entre les mains du garde, et le canot vola sur l’eau. Deux heures s’étaient à peine écoulées que nous entrions dans ce fleuve Madeira, si peu connu et qui devait réaliser toutes mes espérances.

Un matin, après une nuit détestable, nous accostâmes sur un banc de sable, près d’une immense partie de terrain emportée par les eaux. Ce terrain avait la forme d’un amphithéâtre, avec de vastes gradins très-réguliers. C’était une petite presqu’île basse et pouvant servir à planter ma tente. Je fis pour la première fois débarquer tout ce dont j’avais besoin, et je vis l’affreux Polycarpe faire une addition à sa grimace ordinaire en prenant de mes mains chacun des objets que je tirais du canot.

Je fis quatre clichés. J’étais nu, avec un pantalon seulement ; il eût été impossible de faire autrement sous cette tente que le soleil chauffait, je ne saurais dire à combien de degrés, mais je sais que ma chemise était en moins d’une minute trempée et traversée comme si elle eût été jetée à l’eau. Mes compagnons avaient pris l’habitude, aussitôt que le canot touchait terre, de se jeter dans le fleuve, en ayant soin de ne pas s’éloigner. Cette fois je supposai que, ne sachant pas nager, ils étaient forcés de rester sur le bord. Comme j’avais deux affreux pantalons tout tachés de nitrate, que je changeais quand l’un était mouillé, je me jetai dans l’eau tel que je me trouvais alors, après mon travail, nu-pieds et avec mon pantalon, et je fis, pour montrer ma supériorité, une foule de tours usités parmi les nageurs. Pendant que je nageais, gagnant le large, les quatre Indiens s’étaient assis. À certain signe de la bouche particulier à Polycarpe, je remarquai qu’il indiquait de la tête quelque chose que je ne voyais pas. Tous les yeux se tournèrent du même côté, mais pas un autre mouvement ne se fit : mes quatre hommes restèrent immobiles. Je ne sais pourquoi, je fis immédiatement quelques brassées et, après avoir pris terre, je me mis à courir, sans m’expliquer la cause de cet effroi instinctif. Arrivé près des Indiens, je compris tout. Attiré par ces belles fleurs violettes que j’avais déjà vues en grand nombre sur l’Amazone, j’allais directement me livrer à des caïmans découverts et montrés par le fidèle Polycarpe à ses camarades, qui ainsi que lui attendaient le tragique résultat d’une rencontre probable. Décidément j’avais eu raison de faire l’exercice du revolver. Si j’avais été imprudent de me livrer ainsi, je me jurai de nouveau de me tenir sur mes gardes et, vivant avec des Indiens civilisés, c’est-à-dire avec des hommes sur lesquels je ne pouvais compter et dont je devais me défier, d’agir en Indien aussi. J’avais eu, en partant du Pará, la bonne pensée de donner à Polycarpe une somme d’argent égale à plus de la moitié de ses gages. Je voulais en faire autant pour les autres. Ce que je venais de voir, ce que je savais déjà de leur caractère, ne m’encouragea pas à persister dans mes bonnes intentions.

Nous avons poussé notre canot au milieu du fleuve, et notre pierre attachée à un long câble, fait avec l’écorce du piatoba, nous avons passé une nuit tranquille, au bruit des bourdonnements des moustiques blancs, qui de loin ressemblaient à un orage.

Pour la première fois nous avons rencontré sur la Madeira un canot monté par trois Indiens. Ils ont préféré un hameçon à de l’argent pour me vendre un poisson qu’ils venaient de tuer avec une flèche. Je n’ai rien mangé de meilleur en ma vie que ce poisson, rôti au bout d’une baguette, seule manière qu’emploient les Indiens.

Depuis hier nous avons des grains toutes les heures, mais ils ne rafraîchissent guère le temps. Je me suis remis à faire des croquis avec le gros papier d’emballage dont on m’avait fait présent. Tout en remontant, j’avais fait des albums, et comme les bois devenaient de plus en plus magnifiques, j’avais fait pagayer sur un des bords, n’ayant que l’embarras du choix.

Je voyais, entre autres bizarreries, d’immenses escarpolettes fleuries qu’habitaient des légions d’oiseaux, et qui avaient l’air d’être mises en mouvement par des bras invisibles. Sur des arbres énormes des centaines de nids pendaient comme des fruits et se balançaient au moindre souffle du vent. De presque chacun de ces nids sortait une tête armée d’un bec blanc et rose : c’étaient des caciques, Il m’a été facile de m’en procurer quelques-uns. Mais j’ai voulu essayer de faire manger les petits qui se trouvaient dans ces nids, et j’ai découvert sur chacun d’eux une particularité bien inattendue : ils avaient dans la chair une quantité de parasites ; quelques-uns en étaient presque dévorés. Une mouche dépose ses œufs dans ces nids, toujours en grand nombre ; ces œufs, d’une substance gluante, s’attachent au corps des jeunes caciques, et quand ils éclosent, la larve s’introduit sous la peau et s’accroît tellement que j’en ai trouvé de la grosseur d’un petit haricot. Ces pauvres petits oiseaux étaient enflés de tous côtés ; le trou qu’avait fait la larve était bouché par la partie postérieure, et il me fallait l’agrandir avec la pointe du scalpel pour la retirer.

Je fis pousser le canot bien au milieu du fleuve, un peu resserré en cet endroit ; nous mouillâmes notre pierre. Pendant la nuit un vent très-fort nous fit craindre d’être emportés, malgré la pierre, qui heureusement résista ; mais nous fûmes forcés d’aller nous amarrer sur un des bords, sans redouter cette fois les moustiques, toujours chassés par la plus faible brise. Les Indiens, ne pouvant résister à cette tourmente, s’étaient serrés les uns contre les autres et avaient tiré sur eux la grande natte. Heureusement il ne pleuvait pas. Mes pauvres singes poussaient des cris lamentables. Je m’étais bien couvert de mon manteau, n’ayant pas eu cette fois le désir d’aller m’installer en plein air ; mais il n’était fermé ni devant ni derrière, en sorte que le vent l’enflait quelquefois comme un ballon, malgré mes efforts pour le serrer autour de moi.

Le lever du soleil fit, contre l’ordinaire, tomber le vent ; on répara les avaries, on vida le canot ; je fis comme les autres avec ma calebasse, et nous reprîmes le large.

Nous avions passé toute la journée devant des éboulements de terrain ; presque tous présentaient l’aspect dont j’ai déjà parlé, de cirques ayant pour gradins ces couches de terrains mouvants, séparées par de grands arbres déracinés, retenus là par de nombreuses lianes qui les fixaient à ceux que le fleuve n’avait pas pu emporter. J’avais fait approcher le canot de ce côté : outre mon désir de faire des croquis, j’avais la chance de tuer quelque oiseau ou quelque singe, que je voyais de loin.

Bien que les Indiens n’expriment pas ce qu’ils pensent, j’avais cru voir que ce changement de rivage ne leur était pas agréable. Polycarpe pérorait alors. Cet affreux Polycarpe prenait dans ses narrations un air si doux, qu’il me faisait oublier sa figure féroce. Il commençait à parler sur un ton ordinaire, peu à peu sa voix baissait et il me semblait entendre au loin un chant mélodieux, ce n’était plus une voix humaine ; il me magnétisait ! Que disait-il ? Était-ce l’histoire des hommes de sa tribu, dépossédés des domaines de feuillage ou ils régnaient en souverains avant l’époque où les hommes blancs vinrent les en chasser ? Parlait-il de ces joies inconnues qu’ils iront retrouver dans un autre monde ? Je ne sais, mais on l’écoutait en silence ; la pagaie glissait sur l’eau. Souvent Polycarpe s’endormait, la main appuyée sur la barre du canot, et malgré moi et malgré l’antipathie que son mauvais vouloir m’inspirait, j’oubliais tout et je lui pardonnais… Mais il se chargeait de la transition. Cette fois, par exemple, il fut réveillé par ses camarades, qui ainsi que moi avaient vu, à un détour que le canot avait franchi, une terre blanche. En avançant je crus distinguer de grands oiseaux roses, que je pris d’abord pour des flamants. Le temps me durait d’être à terre ; plus nous approchions, plus je voyais de richesses à conquérir, entre autres un oiseau bien plus grand que les autres, perché sur une longue patte et qui avait l’air de dormir. À peine le bateau eut-il touché le fond, bien qu’il fût encore éloigné du sable sec, que j’étais déjà debout, disposé à sauter quand les Indiens auraient amarré le canot, selon leur usage. C’était, je crois, la seule circonstance où ils se pressassent un peu. D’ordinaire, le garde d’abord se jetait à moitié dans l’eau, avec ou sans shako, selon la hauteur du soleil ; puis les deux rameurs, pendant que Polycarpe, toujours prudent quand il s’agissait de travailler, cherchait un objet qu’il ne trouvait que quand il ne redoutait plus d’avoir à aider ses camarades.

Cette fois le garde n’avait pas quitté le canot, il regardait ; les rameurs attendaient, la pagaie à la main ; en me retournant je vis Polycarpe encore assis. Je lui dis : « Eh bien ! nous restons-là ? » Il me fit une réponse évasive. Les Indiens ne bougèrent pas. L’oiseau rouge s’était posé sur l’autre patte ; nul doute que nous étions éventés ; ces fainéants d’Indiens allaient être cause que de toutes ces richesses en perspective je n’emporterais rien ! N’écoutant que mon impatience, j’avais déjà un pied hors du canot, quand, surpris de cette immobilité à laquelle je n’étais pas accoutumé, au lieu de m’élancer, mon fusil à la main, le plus près possible du rivage, ainsi que j’allais le faire, je pris une perche longue d’une quinzaine de pieds, qui nous servait de mât et qui était alors étendue dans toute la longueur du canot ; je l’enfonçai à plus de moitié sans avoir touché le fond.

Je ne puis dire ce qui se passa en moi quand je ne pus douter de ce qui m’attendait un jour ou l’autre : je fus saisi d’un tremblement nerveux, qui un instant paralysa toutes mes facultés. Je tenais cette perche dans mes mains crispées, bien convaincu que mes compagnons, n’osant se défaire de moi, avaient résolu de profiter de toutes les occasions qui pouvaient m’être funestes, et que celle-ci leur avait paru meilleure que celle des caïmans. Ils savaient, à certains signes qui m’avaient échappé, qu’il ne fallait pas sauter dans ce gouffre ; si je me fusse perdu, ce n’eût pas été leur faute, mais la mienne ; ils seraient revenus alors tranquillement à Manáos, après s’être partagé mes dépouilles.

Combien de secondes dura cette espèce d’atonie dans laquelle j’étais tombé ? je ne sais ; mais tout à coup, passant de ce calme indigné à la fureur, je fis tomber à plomb sur chacun de mes guides une grêle de coups : Ils avaient fait de moi non plus un homme, mais un démon. J’aurais, je crois, alors donné tout au monde pour les voir prendre à leur tour l’offensive, mais personne ne bougea. Comme Polycarpe était le plus coupable, je lui brisai sur la tête une pagaie, ce dont le misérable dut être content : il n’aurait plus à s’en servir.

Après cette exécution, je me jetai sur ma natte et je fermai mes rideaux ; j’armai mon revolver et j’attendis, sans oublier certaines précautions devenues nécessaires, comme d’emplir mes poches de balles, d’en glisser dans mon fusil, d’attacher mon sabre à ma ceinture, le tout sans faire de bruit ; un conseil se tenait à voix basse sur l’avant du canot. Je le sentis qui changeait de place ; chaque Indien avait pris sa pagaie ; le garde avait, contrairement à ses habitudes, pris la sienne ; Polycarpe avait commandé la manœuvre à voix basse : une minute après nous étions en route.

Le lendemain voulant dessiner, je n’eus qu’à faire un signe, et, en quelques coups de pagaie, j’étais, pour la première fois, exactement transporté ou j’avais le dessein d’aller ; j’avais été compris.

Il m’était resté une crainte qui ne s’est jamais dissipée tout le temps que j’ai navigué sur les fleuves : quand j’allais dans l’intérieur des bois le cœur me battait avec violence en revenant ; mon imagination me faisait toujours voir mon canot fuyant à l’horizon. Il m’eût fallu me résigner à mourir de faim : cette perspective n’était pas gaie.

En attendant je profitai de mon coup d’État. Aussitôt que je voyais un oiseau perché sur quelque branche et mieux encore quand les Indiens le voyaient avant moi, ils se retournaient pour me l’indiquer, et Polycarpe dirigeait habilement le canot de ce côté, combinant avec intelligence le coup de barre qu’il avait à donner pour me mettre à portée de tirer, ce que je faisais toujours assis, sans trop me déranger, mon fusil étant posé devant moi ; l’Indien qui était du côté du rivage se baissait et je tirais par-dessus sa tête. Je dois avouer que je n’étais pas toujours très-adroit, avec un canot qui descendait ou remuait, malgré les efforts qu’on faisait pour le maintenir un peu fixe. Quelquefois des familles de singes me suivaient en sautant de branche en branche et faisant la grimace. Cette manœuvre avait lieu presque toujours quand le coup était parti.

Souvent j’étais obligé de rester inactif dans le milieu du jour. Le paysage n’était pas toujours assez pittoresque, surtout quand les baobabs bordaient les rivages de leurs troncs lisses et blancs et de leurs larges feuilles clair-semées. Je mettais alors de l’ordre dans mes ateliers ; les scalpels étaient repassés soigneusement, les crayons taillés finement ; il en était qui eussent pu rivaliser avec une aiguille ; je lavais soigneusement mes glaces et je n’oubliais pas non plus mes armes. Enfin ces journées-la n’étaient pas précisément perdues.

Quelquefois, après une journée brûlante, je m’asseyais sous ma tonnelle, je prenais mes deux singes sur mes genoux, ce qui pour eux était le bonheur suprême, d’autant plus que les oranges et les bananes, quand il y en avait, n’étaient pas épargnées. Je restais là bien avant dans la nuit, pendant que mes Indiens, qui avaient jeté la pierre au fond de l’eau, après avoir respiré la fraîcheur sur le rivage, dormaient. Ma petite embarcation s’enlevait en noir sur le fond uni et brillant du fleuve qui reflétait un beau ciel ; aucun cri ne se faisait entendre ; je pouvais penser que j’étais seul : mes singes avaient à leur tour cédé au sommeil. J’avais passé déjà bien des heures, à bord des navires, à contempler l’immensité, à regarder sans voir ou à suivre les différentes formes que prennent les nuages poussés par le vent. Mais alors il m’était impossible de m’isoler complétement ; j’avais des compagnons, j’entendais, au milieu de mes rêveries, le commandement d’un officier, le sifflet d’un contre-maître. Ici, rien ; la nature était muette ; ma barque semblait suspendue dans l’espace… Après avoir longtemps rêvé ainsi tout éveillé, je finissais toujours par m’associer au calme qui m’entourait, et je m’endormais à mon tour, pour me réveiller tout couvert de la rosée de la nuit. Je rentrais bien vite me sécher dans mon manteau en attendant le jour, le soleil et les aventures.

Biard.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. pages 1, 17, 33 et 353.
  2. Tous les dessins joints à cette relation ont été exécutés par M. Riou d’après les dessins de M. Biard.
  3. Voyez la note de la page 362 et la carte page 370. Manáos ou Barra do rio Negro est situé par trois degrés trois minutes de latitude sud et vingt-cinq degrés dix-sept minutes de longitude ouest d’Olinda.
  4. La patacas vaut quatre-vingts centimes.