Voyage au Brésil/06

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Sixième livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 385-400).
Sixième livraison

La préparation du poison « le curare » chez les Indiens Mondurucus (voy. page 391.)


VOYAGE AU BRÉSIL,

PAR M. BIARD[1],
1858-1859. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[2].




L’AMAZONE.

Canoma. — Les Mondurucus. — Privations.

Après avoir longtemps côtoyé des terres incultes, nous arrivâmes enfin devant des champs où s’élevaient des cases assez bien construites. Nous approchions de Canoma ; là était le véritable Madeira. Nous venions de remonter un de ses bras, et j’avais pour itinéraire de redescendre par un autre, qui alors prenait le nom de Paraná-Mirim et descendait derrière différentes îles, pour se rendre dans l’Amazone, beaucoup plus bas que la bouche par laquelle je l’avais remonté.

J’avais une lettre pour le vicaire de Canoma : je fis remonter le canot jusqu’en face de ce lieu et nous y passâmes la nuit, pour être prêts à descendre le lendemain de bonne heure.

Le vicaire était absent. Son frère m’a reçu fort obligeamment et, après déjeuner, je l’ai prié de me procurer de suite un modèle. Il en a fait venir un qui s’est prêté assez facilement à ce que je désirais de lui.

Dans ce petit endroit, habité seulement par le vicaire et quelques Portugais sous ses ordres, on faisait construire une église ; plusieurs Indiens à peu près sauvages avaient été requis pour ce travail. Il y avait là une tribu entière de Mondurucus, hommes, femmes et enfants. Ces tribus sont les plus estimées pour leur douceur, leur bravoure et leur fidélité.

La plupart de ces Indiens étaient à moitié vêtus ; les femmes avaient de tout petits corsets descendant sous la poitrine, et celles qui avaient des jupes les attachaient fort bas. Ces braves gens passaient la journée à travailler en riant aux éclats avec leurs femmes, grosses et fraîches gaillardes, qui alors ne s’inquiétaient guère si leurs corsets ou leurs jupons allaient tout de travers. Leur bonhomie me réconciliait avec la race indienne.

Je savais que les Mondurucus habitaient les bords du Madeira ; on m’avait assuré qu’en remontant je trouverais des Araras, tribus dangereuses et ennemies des Mondurucus. Je voulais, à tout prix, rapporter quelques souvenirs palpables de ces peuplades non encore civilisées ; mais les renseignements me manquaient tout à fait. Aussi, me confiant à la destinée, comme les Turcs à la fatalité, je quittai Canoma et je fis prendre le large à mon canot.

Si mes Indiens ne réclamèrent pas, ils ne purent s’empêcher de montrer quelques signes de mécontentement quand j’ordonnai de ramer du côté de l’intérieur, d’où descendait le Madeira. Plus nous remontions, plus les arbres me paraissaient grandir. Quatre jours se passèrent sans aborder ; javais presque épuisé mes provisions, et j’attendais avec bien de l’impatience l’occasion de changer de position. Toujours des terres mouvantes, des arbres brisés. On m’avait dit à Manáos que je trouverais sur le Madeira, depuis l’embouchure jusqu’à Canoma, des provisions en quantité, surtout abondance de gibier, et je n’avais rencontré que les barques dans lesquelles j’avais acheté deux tortues et un poisson. Heureusement j’avais une provision de pain ; mais quand fut consommée celle qui se trouvait à ma portée, et que je dus recourir à celle que j’avais abritée sous mon parquet, je fus terrifié. Les pluies m’avaient déjà détérioré des objets sans importance en déteignant mes rideaux verts, dont la couleur avait fait tache sur d’autres effets ; mais je n’avais pas prévu un dommage plus grave : tous mes biscuits étaient collés les uns contre les autres, ne formant plus qu’un seul morceau gluant et de couleur bleu sale. C’était le commencement de mes privations. Je passai une partie de la journée à détacher chaque biscuit, et avec mon coui (moitié de calebasse) plein d’eau, que j’avais l’habitude de mettre dans mon chapeau pour le maintenir debout (car le coui est rond), je les lavai et enlevai autant que possible ce bleu, qui ajoutait au moisi naturel une apparence plus repoussante.

La cachassa, dont une partie m’avait été volée de nouveau, avait pu se renouveler à Canoma. Je donnais, outre la cachassa, des poignées de farine aux Indiens ; ils la mêlaient avec de l’eau, et cette boisson paraissait leur être fort agréable. J’avais augmenté leur portion et j’en donnais deux fois par jour avant mon coup d’État ; je n’en donnai plus qu’une fois ; il était très-prudent de ménager ma provision : j’ignorais tout à fait ce que je trouverais plus tard. En attendant mieux, je fis pousser le canot à terre pour faire une cueillette de limons et d’oranges que j’avais aperçus au sommet d’un monticule. Ces limons me servaient de vinaigre pour manger mon poisson salé et de boisson également : avec ma cassonade et mon coui rempli d’eau, je me passais très-bien de boire du vin. Mais peu à peu ce régime détruisit ma santé ; car si je buvais beaucoup, je ne mangeais presque pas. J’avais économisé mon fromage de Hollande ; un jour il fallut l’entamer.

Bien assis sous mon toit, que j’aurais pu, au commencement du voyage, appeler un toit de verdure, mais qui alors n’était plus qu’un affreux paillasson, je dessinai une petite place avec mon couteau sur la croûte du fromage et j’appuyai doucement dessus, comme on le fait pour enlever le couvercle d’un vol-au-vent. Je n’avais probablement pas appuyé assez fort ; je recommençai et, à chaque épreuve, j’ajoutais un effort de plus au précédent. L’arme inutile me tomba des mains ; un léger frisson me parcourut tout le corps. M’avait-on trompé ? Avais-je, par mégarde, acheté l’enseigne du marchand et pris un fromage de bois ? Non, ce fromage était bien un fromage ; mais il avait à un degré extraordinaire le sentiment de la résistance ; car, pour y goûter, je fus sur le point d’employer une vrille, afin de faire un léger trou au milieu. À l’aide d’une scie, une fois entré dans la place, il me vint une idée bien heureuse : je fis répandre dans le trou un peu de beurre qui, grâce à la température, était à l’état d’huile, et je pus augmenter, par ce moyen, à l’aide de mon couteau, l’ouverture ainsi détrempée. Je fis ce premier repas sous les yeux de mes deux singes, postés à une des fenêtres de leur observatoire. Ils avaient fait des trous au-dessus de ma tête.


Séjour aux bords du Madeira. — Portraits. — Un coati. — Les Ceranos. — Les Araras. — Le capitaine João. — Un jeune homme bon à marier. — Mes modèles prennent la fuite.

Je commençais à trouver que le temps passait vite et que les photographies ne me suffisaient pas. Il me fallait des Indiens et nous n’apercevions plus personne. Les vivres diminuaient, et pas moyen de les remplacer. Enfin nous entendîmes des chiens aboyer, et nous aperçûmes une malloca, habitation d’une tribu de Mondurucus. Cette malloca, ainsi que d’autres dans lesquelles je suis allé depuis, était construite comme les autres cases, mais bien plus grande, avec des cloisons faites comme les murailles, des portes et des toitures en feuilles. Chaque compartiment avait un foyer en pierre, des nattes, des hamacs, un mortier et un pilon pour la farine de manioc ; des arcs et des flèches étaient accrochés dans les coins.

Forcé de me servir de Polycarpe et du garde, je les envoyai demander si l’on pouvait acheter quelque chose, et j’appris que c’était à peu près impossible. J’avais peint à Canoma un Indien de la tribu ; je montrai cette étude à tous ceux qui étaient autour de nous. Il fallait voir les gestes que faisaient ces bonnes gens ; ils regardaient derrière le papier ; ils le touchaient en répétant un mot que je ne comprenais pas. Les femmes, les jeunes filles n’osaient approcher, et quand j’allai à elles, toutes se sauvèrent.

J’accrochai mon portrait à un tronc d’arbre, et je puis dire que cette fois j’eus un grand succès, si bien que le chef de la tribu, un pauvre vieillard malade, voulut voir à son tour le chef-d’œuvre, et vint appuyé sur son fils. Nous nous donnâmes une poignée de main ; j’envoyai chercher une bouteille de cachassa.

J’offris de plus au vieillard deux colliers de perles bleues et un bout de tabac pour une heure de séance. L’affaire fut conclue, je peignis au milieu d’un silence solennel. Tous les cous étaient tendus ; personne, je crois, ne respirait.

Nous achetâmes de la farine et du poisson ; je les payai avec des hameçons et du tabac.

…Bien des journées se sont passées à peu près de même. Malheureusement je ne pouvais pénétrer dans ces bois où personne n’avait posé le pied, où j’étais probablement le premier à le tenter avec l’aide de mon sabre. Il m’arrivait cependant de trouver quelques éclaircies. Dans une de ces rares excursions, je blessai légèrement un coati qui vécut huit jours sur mon canot. Sa mort augmenta nos provisions de bouche, qui s’en allaient avec une rapidité effrayante. Parfois j’entrai dans une habitation. Je montrais le portrait des chefs ou je proposais le prix en tabac ou en colliers ; je choisissais une tête tatouée, et je peignais une heure ou deux.

Quand le soleil était bas, je faisais pousser le canot du côté déjà enveloppé par l’ombre des grands arbres ; je dessinais ce qui se déroulait sous mes yeux. Puis je m’asseyais sur mon toit, je jouais avec mes singes, je tuais tantôt un martin-pêcheur, tantôt un héron, quelquefois un singe. La nuit venue, je tirais dehors mon manteau, ma natte et ma tente. Je dormis au grand air. Et le lendemain, après m’être réchauffé et avoir séché la rosée de la nuit, je recommençai.

Ma santé s’altérait visiblement ; je ne mangeais presque plus, je buvais beaucoup d’eau, je me sentais quelquefois bien faible, si faible que je passais des journées entières sans travailler. J’eus l’idée de quitter le Madeïra pour quelques jours ; et comme depuis la correction que j’avais si justement administrée, un seul geste suffisait pour que je fusse obéi, je fis entrer sans difficulté le canot sur un bras de rivière qui se jetait dans le Madeïra.

La végétation me parut, au bout de quelque temps, avoir subi de bien grands changements. Les arbres étaient immenses. Un jour j’en mesurai un qui était brisé par la foudre ; il avait en diamètre cinq fois la longueur de mon fusil. Les palmiers, que j’avais toujours vus minces et élancés, avaient pris des proportions gigantesques. De tous côtés de grands oiseaux de proie faisaient entendre leurs cris rauques et aigus. Un aigle à tête blanche vint payer son tribut et augmenter mes collections. J’eus beaucoup de peine à le préparer ; car, l’ayant tiré au vol, il était tombé dans la rivière et avait, en se débattant, endommagé son plumage.

Sur ces rivages tous les arbres formaient, comme les mangliers, les plus étranges enlacements avec leurs racines.

La rivière, dont je n’ai pu savoir le nom, devait être fort dangereuse, quand ses eaux étaient hautes ; tous ses bords étant emportés et la couvrant de débris.

Nous entrâmes un jour dans un grand lac, et nous découvrîmes au loin un amas de cases. À notre approche, tous les hommes vinrent sur le bord de l’eau, et je les vis s’asseoir en nous attendant. Je reconnus de suite à quelle tribu ils appartenaient. On m’avait donné à Manáos des renseignements que je n’avais pas oubliés. Je savais que les Mondurucus se peignaient la figure d’un bleu verdâtre ; qu’ils se traçaient une ligne partant de l’oreille et passant sous le nez, pour aller rejoindre l’autre oreille. Ce n’était pas du tatouage, mais une entaille très-profonde, puis il y avait des dessins sur le cou, la poitrine et les bras. Le bon vieux chef était ainsi. Je savais également que les Araras se contentaient de se peindre un croissant, passant du menton aux deux joues et allant se perdre près des yeux.

Je reconnus de suite que nous étions chez les Araras, d’autant plus facilement que celui qui me parut le chef avait des plumes dans le nez, d’autres plantées dans des trous au-dessus de la lèvre supérieure, et une au dessus du menton.

Là, comme chez les Mondurucus, je n’eus pas de peine à faire, à l’aide du tabac et des perles, quelques portraits, entre autres celui du chef.

Cependant j’avais déjà fait une remarque, et, malgré moi, je me vis forcé d’y revenir. Un jeune Arara, tout disposé à me servir de modèle, ne se retrouva plus quand j’eus préparé ma palette ; on le chercha partout, il avait disparu. Ce fait se renouvela le lendemain. J’avais fait de grands projets, entre autres celui de peindre sur place un tableau que je terminerais plus tard. Ce tableau devait représenter une prière au soleil (voy. p. 384) ; mais à la façon dont les Indiens me regardaient, je pris le parti de fuir au plus vite : je fis rentrer tout le monde à bord sous un prétexte quelconque, et quand la nuit fut venue, je fis pousser au large.

Je m’étais tenu debout pendant tout le temps qu’il avait fallu pour se préparer ; je tenais mon fusil d’une main, j’avais l’autre dans la poche de mon pantalon ; on savait ce que cela voulait dire.

Quand je me laissais aller au courant, tout allait bien. Or, dans cette circonstance où nous allions rentrer dans le Madeïra, mes Indiens ignoraient si nous continuerions ou non le voyage, ce qui faisait une grande différence.

Mais lorsque nous débouchâmes de la rivière et que je fis mettre le cap à l’ouest et orienter la voile — car le vent nous favorisait pour remonter le courant — le sourire avait disparu. J’avais le cœur serré en me voyant obligé de recourir presque à la force toutes les fois que je demandais une chose qui ne convenait pas à tout le monde. Alors je me levais, je me donnais l’air le plus féroce possible, tenant à justifier l’honneur qu’ils me faisaient de me craindre, subjugués soit par ce respect naturel que les gens de couleur ont pour les blancs, soit par la nature même de mon travail, auquel ils attachaient sans doute une influence magique.

Un jour, près d’une plage ou nous nous arrêtâmes, je vis un canot, mais personne dedans. D’où pouvait-il venir ; on ne voyait nulle part trace d’habitation. Bientôt sortit d’un sentier un vieil Indien armé d’un fusil. Il avait attaché autour de son corps, en forme de baudrier, une liane à laquelle pendait une douzaine d’oiseaux et un très-petit singe. Cet homme parut fort surpris de nous voir.

Depuis quelque temps je ne savais pas où nous étions, et comme mes Indiens n’en savaient pas davantage, j’avais pris mon parti là-dessus. Je fus bien content, je l’avoue, quand cet homme nous demanda en portugais qui nous étions et ce que nous allions chercher. Les Indiens chez lesquels nous descendions ne comprenaient pas cette langue ; ils s’entendaient dans un idiome nommé la lingoa geral, ou générale, dont je ne savais pas un mot. Mon vieil Indien avait, me dit-il, autrefois habité un lieu nommé Abacaxi, près de Marvis[3], dans le Paraná-Mirim de Madeïra ; il était le chef d’une petite peuplade à quelques lieues de l’endroit ou nous nous trouvions : on le surnommait le capitaine João.

Je le fis entrer dans mon canot, et je commençai mes bons rapports avec lui par le moyen infaillible de la cachassa, dont il m’avoua n’avoir pas bu depuis longtemps.

Je lui montrai toutes mes études et je le priai de dire d’avance aux hommes et aux femmes de sa tribu de ne pas voir dans ce que je faisais autre chose que le plaisir d’emporter dans mon pays la figure des gens que j’aimais. Je lui expliquai autant que possible ce que voulait dire ma boite de photographie. Il voulut toucher à tout, et je ne pus l’empêcher de mettre ses doigts sur un cliché, qu’il détruisit en partie. Je fis devant lui, tout en remontant le fleuve, le dessin d’un palmier qui penchait sur l’eau. Enfin quand nous arrivâmes, nous étions tout à fait amis.

Mon introducteur descendit le premier de mon canot, et je le vis s’éloigner en montant un sentier très-escarpé ; il allait prévenir sa tribu : c’étaient encore des Mondurucus. Ces braves gens ne m’inspiraient aucune crainte ; toutes les fois que j’étais allé chez eux j’avais pensé ainsi.

Comme j’avais parlé au capitaine João de mon désir de peindre des hommes tatoués, il revint avec deux qui l’étaient de fraîche date. La trace profonde qu’ils avaient au milieu du visage était encore saignante. C’étaient le père et le fils. La couleur bleue dont ils se peignent me faisait paraître leurs yeux tout rouges, c’est-à-dire plus rouges, car effectivement ils étaient (je ne sais par quel procédé) de cette couleur, et malgré ces étrangetés, ces hommes avaient un air de douceur.

C’est ainsi que je passai ma première journée. Vers la fin de la soirée, au moment ou je commençai à m’endormir, je fus réveillé par un bruit discordant et continu ; je voyais une grande lueur du côté des cases. Tout malade que j’étais, la curiosité l’emporta ; je me traînai comme je pus, en m’aidant de mon fusil, et j’arrivai pour assister à un étrange spectacle, que je ne compris pas. En attendant j’allai m’asseoir comme tout le monde.

La musique était composée de tambours et d’un instrument qui avait le son du flageolet. Tous les Indiens étaient assis en cercle ; au milieu un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans se tenait debout et était l’objet d’une attention particulière. Il n’avait rien de remarquable, sinon qu’il portait au bras droit, au lieu de manche, un objet nommé tiptip ; c’est un étui fait en latanier, et qui peut se raccourcir ou s’allonger à volonté, en le resserrant ou l’ouvrant ; les Indiens s’en servent pour pétrir la farine de manioc. Il y en a de très-grands, mais celui-ci ne l’était guère plus que le bras, et était attaché fortement à la hauteur de l’épaule.

Naturellement je fis comme tous les assistants et, sans en connaître la cause, je me mis à regarder le héros de cette soirée, en me demandant où cela aboutirait. Au bout d’une demi-heure ce jeune homme, sur la figure duquel je n’avais vu aucune émotion, fut délivré de cette manche d’une espèce nouvelle. Son bras était prodigieusement enflé, et il sortit du lieu où il avait séjourné une demi-heure, une grande quantité de fourmis très-grosses et de l’espèce la plus dangereuse.

On entoura le jeune martyr et on le conduisit dans une case voisine, au son de la musique, qui, passant près de moi, me permit de distinguer de quoi étaient composées ces flûtes dont le son doux et mélodieux m’avait frappé. C’étaient des os de mort, il n’y avait pas à s’y tromper ; elles étaient ornées de grosses ailes de scarabées et pendaient au cou des musiciens, attachées par des cordelettes.

Mon ami João m’apprit que le jeune homme était à marier et venait de subir son épreuve. Il était reconnu bon pour le mariage.

Pendant trois jours que je fus sérieusement malade, je fis seulement deux têtes, que je ne terminai pas plus que la première. Mes deux modèles disparurent. Une autre fois je voulus essayer de peindre une vieille femme, mais elle se sauva aussitôt que je l’eus regardée un peu attentivement.

Toutes ces disparitions me devinrent suspectes, et j’en parlai au chef. Il fit appeler les deux Indiens et la vieille, et j’appris d’eux, par l’intermédiaire de João, une chose à laquelle j’étais loin de m’attendre.

Polycarpe, n’osant m’attaquer ouvertement, avait à Manáos même commencé un système de méchanceté sourde dont j’avais éprouvé les effets sans en soupçonner la cause. Quand un modèle paraissait disposé à poser, si je ne le peignais pas de suite, Polycarpe lui disait que, dans le pays des blancs, il croyait qu’il existait une grande quantité d’individus sans tête, et que j’étais chargé de m’en procurer le plus possible ; si bien que l’imprudent qui, pour un peu de tabac ou des colliers, se prêtait à ma demande, devait s’attendre à voir sa tête le quitter au premier jour, et aller rejoindre le torse auquel elle était destinée.

Si j’avais été dans tout autre lieu, et non forcément livré à ce mauvais drôle, je l’aurais traité comme je l’ai fait plus tard ; mais j’avais à craindre d’être abandonné : déjà j’avais entendu des paroles échangées entre lui et les trois autres. L’odeur des forêts vierges, le goût inné pour la liberté qui n’abandonne jamais l’Indien, m’avaient fait faire souvent de tristes réflexions. J’étais complétement à leur merci.

Le brave chef qui, ainsi que tous ceux qui voyaient Polycarpe, l’avait pris en grippe, me conseilla de dissimuler. Je devais le ramener au Pará ; le président se chargerait de le punir.


Mœurs des Mondurucus. — Singulière cérémonie. — Leurs idées sur la mort. — Les devins. — Préparation du poison curare. — Chasse à la sarbacane.

Décidément j’étais malade. Puisqu’enfin il fallait laisser là mes os ou partir, je profitai du brave João pour avoir quelques détails sur les mœurs des Mondurucus en général, sachant bien qu’elles avaient déjà subi de grandes modifications.

Un jour je m’étais traîné près d’une case d’où j’entendais sortir de petits cris de douleur ; mais on m’avait prié poliment de m’éloigner. J’étais fort curieux de savoir ce qui se passait là, et j’appris de João que dans cette case d’où partaient les cris, ou avait construit tout au milieu une cage en bois dans laquelle était enfermée une jeune fille. La cérémonie avait pour objet de marquer son passage de l’adolescence à la jeunesse. Chaque membre de la tribu, après s’être enduit les doigts d’une espèce de glu, lui arrachait quelques cheveux.

João me dit aussi que parmi les Mondurucus qui n’ont point encore été instruits dans la religion catholique — quant à lui il avait le bonheur de l’être — il avait toujours vu avec horreur des usages que le temps n’avait pas encore détruits. Par exemple, ils pensent que Dieu, le soleil ou un être suprême, après avoir donné la vie serait injuste de l’ôter ; en conséquence, quand un homme meurt, ce ne peut être que par le fait d’un ennemi. La famille se rend chez celui qui joue le rôle de prêtre, de docteur, de devin, c’est le piaye ou pagé. Il fait des exorcismes pour évoquer le Grand Esprit, et finit par désigner, à son choix probablement, la victime qui tombera, n’importe comment, pour venger un mort qu’elle n’aura pas fait et qui peut-être était son ami. Mais le piaye a parlé, il faut obéir. On peut juger de l’importance qu’un pareil homme prend dans une tribu dont chaque membre voit sa vie menacée pour peu qu’il déplaise à ce pourvoyeur de la mort. Le chef même n’est pas exempt de la loi commune. Cette manie de venger un mort en retranchant de la tribu un autre membre, peut-ètre bien innocent, m’expliquait pourquoi sur une si grande étendue de terrain on trouvait si peu d’habitants.

On avait fait peu de jours auparavant la provision de curare (curarayai) ; j’étais arrivé trop tard. L’ami João me fit présent d’une petite panella remplie à moitié de ce poison, et me raconta comment on le prépare.

Dans toutes les cérémonies, les vieilles femmes jouent le premier rôle. J’ignore si c’est pour leur faire honneur. Je les avais vues danser devant saint Benoît[4] ; ici c’était bien plus important, elles étaient chargées du soin de fabriquer le curare ; leur vie était condamnée ; elles devaient mourir.

Un jour toute la tribu s’assemble ; on entasse autour du foyer des amas de branches et de feuilles sèches ; une vieille, ou deux, ou trois, doivent allumer le feu et l’entretenir pendant trois jours. Deux perches liées ensemble par le haut sont fichées en terre, et du sommet pend, accrochée à de fortes lianes, une grande panella. Quelques hommes, séparés en deux troupes, vont couper dans la forêt la liane vénéneuse dont le curare est en partie composé, indépendamment de certains ingrédients que je ne pus connaître, et remplir à la rivière des vases qu’ils apportent solennellement ainsi que les lianes. Ils déposent ces choses dans un cercle que les victimes ne doivent plus quitter tant que durera la fabrication. Ils se jettent tous à terre en chantant à voix basse :

« Ainsi tomberont ceux qui seront frappés par nos flèches. »

Et chacun va prendre sa place dans le cercle formé le premier jour par les membres de la tribu, assez près du lieu où déjà les vieilles femmes ont jeté dans la panella l’eau, les lianes et les objets inconnus dont João ne put ou ne voulut pas me dire le nom.

Le second jour le feu est plus considérable, les exhalaisons qui s’échappent de la panella ont fait agrandir le cercle ; quand vient le troisième jour, c’est un véritable brasier.

Vers le soir le feu s’éteint peu à peu, les fumées vénéneuses se dissipent ; l’ouvrage a réussi, le poison est bon, et les vieilles femmes sont mortes. Chacun apporte son vase et prend une petite part qu’il emporte dans sa case.

Le curare én refroidissant devient dur et consistant. Pour s’en servir, les Indiens le chauffent doucement, et quand il est un peu ramolli ils y trempent le bout de leurs flèches. Avant de partir, je voulus voir comment on s’en servait à la chasse.

Nous allâmes avec João et Zanani, le plus jeune de mes modèles, qui avait oublié l’histoire des têtes coupées, faire une excursion dans les bois. Ils avaient une sarbacane longue de près de douze pieds et un petit carquois qui paraissait être verni. Dans ce carquois, il y avait une douzaine de petits morceaux de bois très-durs, bien effilés par l’un des bouts, garnis de l’autre d’une pelote de coton. Nous suivions pas à pas un petit sentier coupé dans la forêt ; nous n’avions de place que tout juste ce qu’il en fallait pour nous glisser entre les plantes qui débordaient de chaque côté. Mes guides mirent leur doigt sur leur bouche, et nous quittâmes le sentier pour aller nous asseoir ou plutôt nous coucher sous un grand arbre dont les branches, en retombant jusqu’à terre, avaient poussé d’autres rejetons qui s’étaient replantés, formant ainsi une petite forêt ou les lianes, qui s’épandaient de tous côtés nous enfermaient dans des milliers de réseaux. Le jeune Indien se mit debout contre le tronc de l’arbre, en prenant le soin d’élever sa sarbacane et de l’assujettir entre les branches basses, car sa longueur démesurée eût empêché les mouvements qu’il avait à faire s’il avait dû la tenir à bras tendu. Nous restâmes silencieux pendant une demi-heure, et notre silence n’était interrompu que par de petits sifflements que faisait l’Indien, toujours immobile. Il entendit probablement quelque chose d’intéressant, car il fit un léger mouvement et nous regarda d’un air que comprit João. Un instant après, je vis s’élancer d’un arbre voisin un joli singe tout rouge de l’espèce mico ; celui-ci fut suivi d’un autre, et ainsi de suite jusqu’à sept. L’Indien Zanani souffla, et un des singes se porta vivement la main à la poitrine, à la tête, à la cuisse, se gratta à chacun de ces endroits, et tomba. Tous jusqu’au dernier eurent le même sort en moins de dix minutes, et sans qu’un seul bruit se fût fait entendre.


Retour. — Maöes. — Une tribu sauvage. — Charivari à la lune. — Fuite de mes rameurs. — Je fais emprisonner le garde.

J’eus bien de la peine à revenir de cette chasse aux singes, et je ne pouvais maintenant me faire illusion sur l’état de ma santé. Il fallait partir ; j’avais atteint cette fois les limites de mon voyage. En supposant que j’eusse voulu le continuer, mes Indiens m’auraient probablement abandonné un jour ou l’autre. Au moment du départ, João me prévint qu’il avait entendu quelque chose qui l’inquiétait pour moi. Les quatre Indiens ne se quittaient plus ; ils paraissaient avoir pris une détermination.

Toute la tribu vint n’accompagner ; j’embrassai de bien bon cœur le bon João et mon protégé Zanani, et de même que le dernier jour de ma vie dans les bois je me sentis profondément ému.

Le vent était bon pour mettre à la voile ; je donnai une double ration de cachassa, et je rentrai bien vite sous ma tonnelle ; je fermai mes rideaux pour éviter le soleil, et je m’endormis.

Le temps changea vers le soir et nous fûmes tous mouillés jusqu’aux os par une averse qui dura une heure au moins. J’aurais reçu la pluie en plein si je n’avais eu mon parasol ; l’eau entrait en grande quantité par un large trou qu’avaient fait mes singes, sans compter une multitude de petits qui faisaient de mon toit un immense arrosoir, et qui eussent suffi seuls à tout tremper.

Les journées suivantes furent monotones ; je les passai presque toutes couché sur ma natte ; ma santé était tout de bon entamée. La chaleur me tuait ; ce que je buvais était incroyable. J’avais consommé mon sucre ; ma limonade était un peu acide : n’importe, il fallait boire.

Je n’ai pu savoir combien de temps j’avais passé, soit en restant à la malloca de João, soit en revenant ; j’ignorais presque où j’avais été. Mon état de faiblesse, la petite maladie que j’avais faite, et dont je n’étais pas guéri, m’avaient forcé d’abandonner mon journal, dont je fis un jour un résumé. J’avais négligé de demander à João comment s’appelait l’endroit où il habitait, le nom de cette rivière et de celle sur les bords de laquelle j’avais trouvé les Araras, que j’avais quittés sitôt, grâce à l’affreux Polycarpe. Il n’était plus temps de retourner sur mes pas quand cela me revint à la mémoire.

Enfin nous revîmes Canoma, puis après, nous touchâmes à Abacaxi, dans le Paraná Mirim de Madeïra. De là, nous allâmes à Maöes.’

En ce dernier lieu, le garde descendit seul à terre. Zephirino, c’était son nom, avait endossé les parties saillantes du costume officiel. Un homme assis dans un canot et auquel il demanda des renseignements, lui dit que dans la ville habitait le lieutenant-colonel de la garde nationale.

Depuis peu de temps, une tribu sauvage de Maöes (ils portent le même nom que la ville), s’était établie sur les bords du fleuve. Je désirai les voir et les peindre. On me donna un garde pour me protéger, et de plus on fit appeler un vieux Maöes civilisé, qui était capitaine dans la garde nationale. Il devait partir pour la malloca dans la nuit et prévenir les Indiens de mon arrivée, afin que je n’eusse pas à attendre, car j’étais de nouveau soufrant et je ne voulais passer là que quarante-huit heures.

En attendant la nuit, je me mis à courir le pays. Maöes, comme toutes les petites villes de l’Amazone, se compose d’un amas de cases sans régularité. Le colonel habitait dans une grande rue où plusieurs maisons, pareilles à la sienne, s’élevaient plus haut que les cases, et de même qu’à Santarem, Serpa, Villabella, étaient enduites de chaux et quelquefois peintes en jaune ou en rouge, bien que souvent elles fussent recouvertes avec des feuilles de palmier.

Le colonel me conduisit près d’un tir à l’arc, et j’ai été émerveillé de l’adresse de très-jeunes enfants, qui touchaient souvent le but sans avoir l’air de regarder.

Le lendemain, le nouveau garde était à son poste, et je commençais à désespérer de pouvoir partir, quand mes hommes, que je n’avais pas vus depuis la veille, revinrent vers huit heures. Ils s’étaient enivrés, mais j’avais pris depuis longtemps le parti de ne rien dire.

Nous n’atteignîmes que bien avant dans la nuit le but de notre course. La lune paraissait à peine et j’eus beaucoup de difficulté à grimper sur un terrain en pente comme un talus. Depuis une bonne demi-heure le plus étrange bruit se faisait entendre ; à mesure que j’approchais, il devenait étourdissant.

Arrivé au sommet, le garde s’arrêta ainsi que moi. Nous avions sous les yeux le spectacle le plus inattendu. Toute la petite tribu, dans une bonne intention, à ce que j’appris plus tard, donnait un charivari à la lune pour l’éveiller, car il paraît qu’elle s’était laissé endormir par une éclipse. J’ai su depuis que les Indiens se trompaient souvent et prenaient ces nuages noirs, si fréquents dans le voisinage de la ligne, pour des éclipses. J’aurais bien voulu faire de cette sérénade un croquis d’après nature ; mais j’étais complétement dans l’ombre. L’un frappait avec une pierre contre un grand plat de fer, destiné à cuire la farine de manioc, et pour obtenir un beau son l’avait suspendu à un arbre ; plusieurs autres musiciens tapaient ainsi sur cet instrument sonore ; des enfants s’escrimaient avec des sifflets en os de chèvre ou de mouton ; d’autres soufflaient dans de grands bâtons creux, immenses porte-voix avec lesquels on appelle les ennemis au combat ; le reste de la troupe frappait à tour de bras sur ces tambours formés d’un tronc d’arbre et recouverts d’un seul côté d’une peau de bœuf ou de tapir.

La lune, en se montrant tout entière, fit taire tout le monde ; chacun rentra chez soi. Comme je n’avais plus rien à faire ou à voir, je redescendis tranquillement dans mon canot.

Quand vint le jour, je remontai ; Polycarpe portait mon sac, et moi mon fusil. Le capitaine de la garde nationale avait tenu parole ; on ne fit pas la moindre objection à mon désir de peindre un habitant de la malloca ; et là, comme ailleurs, mon étude, dont les spectateurs voyaient le commencement et la fin, était l’objet d’un enthousiasme général. J’achetai un de ces grands bâtons creux dont j’ai parlé et je pris congé de la tribu, encore un peu malade, me promettant tout de bon de cesser de travailler.

En arrivant à Maöes je fis porter mon hamac chez le colonel, et fort heureusement, car un orage épouvantable fondit sur la ville ; des torrents de pluie emplirent les rues, entrèrent dans les maisons, et rendirent impossible le dessein que j’avais d’aller voir en quel état était le canot.

Le lendemain je trouvai Polycarpe couché dans ma tonnelle ; le garde avait cherché un gîte quelque part ; les rameurs en avaient fait autant. J’avais éveillé Polycarpe ; il ignorait, disait-il, où était tout le monde ; dans les questions que je lui fis, il s’embrouilla. Il fut enfin avéré que mes deux rameurs avaient, à l’aide du garde, fait le complot de s’enfuir ; ils avaient volé un Indien d’une autre tribu et s’étaient sauvés.

Pendant que j’étais à réfléchir sur ce que j’allais faire, le garde arriva. J’avais dissimulé, par nécessité, depuis longtemps ; mais comme après tout cet homme ne m’était utile qu’à manger mes provisions, je passai ma colère sur lui. Je tirai du canot tous les objets qui lui appartenaient et, appelant un nègre, je lui ordonnai de les porter dans la maison du colonel.

Celui-ci fit conduire le garde dans un poste, où il devait rester prisonnier jusqu’au moment ou on trouverait l’occasion de le renvoyer à Manáos, et l’on se chargerait de l’y recommander. Si ce drôle eût contenu les rameurs et les eût surveillés, comme c’était son devoir, aucun des inconvénients que j’ai rappelés ne me serait arrivé. Il n’ignorait rien de ce qui se passait, et si Polycarpe a pu longtemps mettre obstacle à mes études, si les rameurs se sont entendus avec le nègre pour fuir, c’est qu’il était du complot.

Je n’en étais pas moins embarrassé, vu la presque impossibilité de me procurer en ce pays d’autres rameurs.

Par bonheur, il arriva un grand canot monté par huit Maöes, et sur lequel se trouvait le chef de police de Villabella, pour lequel j’avais une lettre. Il devait repartir dans une semaine, et il eut la complaisance de me prêter deux de ses hommes, à qui on fit bien la leçon, dans je ne sais quelle langue, car ils n’entendaient pas un mot de portugais. Ils écoutèrent en silence, sans répondre ; et, pour empêcher cette bonne fortune inattendue de m’échapper et la cachassa de faire son œuvre, on ne les perdit pas de vue un seul instant.

Le colonel tenait une boutique : j’en avais profité pour acheter un flacon de vin de Porto, deux poules et une tortue. De plus, il m’avait procuré une coiffure de plumes, et quand je voulus la payer, il s’y opposa, en me disant que ce serait lui faire injure. J’avais emballé tout mon attirail de peinture, en sorte que je ne pouvais pas pour le moment payer à ma manière l’hospitalité et les présents que j’avais reçus.

On me fit partir au plus vite, dans la crainte que je ne me trouvasse dans l’embarras : on ne se fiait pas plus à ces Indiens-là qu’aux autres. J’embrassai en partant le bon colonel et son ami le docteur, comme on le fait au théâtre, en nous pressant dans les bras l’un de l’autre et détournant la tête. C’est la coutume au Brésil de s’embrasser ainsi.


De Maöes à Villabella. — Un plongeon involontaire.

Quelques minutes après je me retrouvais sur l’eau, soulagé par l’absence du garde et des deux Indiens fugitifs. Les nouveaux avaient un air de douceur qui me convenait beaucoup ; c’étaient le père et le fils ; j’espérais que je n’aurais pas à me plaindre d’eux. Effectivement, tout le temps qu’ils ont passé avec moi je n’ai pas eu un seul reproche à leur adresser. Ils étaient, il est vrai, bien stupides ; mais tout leur office consistait à se bien servir de la pagaie.

La nuit vint une heure après notre départ ; je n’eus besoin que d’un signe pour faire comprendre qu’il fallait aller au milieu du fleuve, très-large au-dessous de Maöes, et filer notre câble avec la pierre. J’avais distribué la ration de cachassa ; tout alla bien, d’autant mieux qu’avec ces pauvres sauvages le ministère de l’affreux Polycarpe était inutile.

J’aurais été à peu près satisfait si ma faiblesse, en paralysant mes mouvements, ne m’eût inspiré des tristesses passagères que je m’efforçais de repousser.

Une nuit je m’étais étendu sur les bagages, accablé de lassitude ; mon intention n’était pas de dormir, car je n’avais pas retiré ma natte, ni ma tente, ni mon manteau. Peu à peu je m’étais assoupi, et je me réveillai en plongeant dans le fleuve. Au cri que je poussai en revenant sur l’eau, les Indiens arrêtèrent le canot et me tendirent la main. Polycarpe ne s’était pas éveillé, ou s’il l’était, je ne m’en suis pas aperçu.

Le lendemain nous montâmes dans un défrichement récent, mais déjà planté en cacao et en manioc. Plusieurs bananiers portaient des régimes, que je me promis bien d’acheter et surtout de conserver.

Une femme d’origine portugaise, mais tout aussi noire qu’une Indienne, vint à ma rencontre. Je la saluai profondément en lui disant : Minha Branca (ma blanche). Les bananes avaient fait de moi un vil flatteur. Effectivement l’affaire s’arrangea vite, et de plus je fis l’emplette d’une poule bien maigre, que l’on me fit cuire immédiatement au sommet d’une perche ; et comme je jouissais cette fois de quelques litres de vin, j’allai m’installer sous mon toit, pour tâcher de me donner des forces, ce dont j’avais bien besoin.

J’ignorais le nom du nouveau fleuve sur lequel nous naviguions. Nous avions trouvé plusieurs embranchements, et il fallut me contenter de ce que me dit Polycarpe, que nous étions sur le fleuve Ramos, ce qui était possible, car le matin ou nous avions dépassé Maöes j’avais cru voir que le Madeïra se dirigeait entre des îles, tandis que nous avions pris une autre direction en descendant.

Nous passâmes devant la bouche de la rivière d’Andeira, qui se jette dans le Ramo, et peu après dans l’Amazone, au-dessous de Villabella. Là, si je le voulais, mes fatigues étaient finies ; je n’aurais eu qu’à monter à bord d’un vapeur, et en huit jours j’aurais été de retour au Pará. Mais je me sentais un peu plus fort, je voulais encore tenter la fortune, et naviguer de nouveau sur l’Amazone jusqu’à Santarem, ayant le projet de remonter, si c’était possible, le fleuve Tapájos, ou tout au moins jusqu’à Obidos.


Les perfidies de Polycarpe. — Un accès de colère. — Remords. — Excursion en montant à la Fréguesia. — Fuite de Polycarpe. — Un orage. — Retour à Pará.

Ainsi qu’il avait été convenu, je laissai à Villabella les deux Maöes ; je les payai, comme je l’aurais fait aux fuyards, un pataque par jour ; ils reçurent ce que je leur donnai sans rien dire, firent demi-tour, et je ne les vis bientôt plus.

Là j’eus encore plus de peine pour avoir des rameurs ; on me renvoya à un prêtre ; celui-ci à un vendeur portugais, qui me renvoya à son tour au subdélégué ; le subdélégué s’entendit avec le promoteur, et l’on me promit non-seulement deux hommes, mais un garde jusqu’à Obidos. Ils devaient revenir par le vapeur, bien entendu en payant leur passage.

Comme il y avait plusieurs hamacs dans la maison du promoteur, je passai la nuit dans l’un, et le lendemain on me présenta un Indien Maöes nommé Miguel, en attendant l’autre qui ne pouvait venir que l’après-midi ; quant au garde, il était tout prêt.

Polycarpe m’attendait toujours en gardant le canot. Quand il sut qu’un garde allait venir, il me dit : « À quoi bon, non-seulement ce garde inutile, mais un autre rameur ? Un seul suffit pour descendre jusqu’à Pará si vous voulez. »

Il insista beaucoup sur ce point. « D’ailleurs, ajouta-t-il, le vent règne toujours, dans cette saison, de l’ouest à l’est, et une fois à bord, on se servira de la voile. »

J’allai, d’après cette assurance, prendre congé du promoteur et le remercier de ses bons services. Quand il sut que je ne voulais ni garde ni second rameur, il me blâma fortement, d’autant plus qu’outre la connaissance de l’Indien en général, il savait la fuite des deux premiers.

J’achetai du pirarocou et de la farine, et je revins au canot. Il fallut installer la voile ; car le vent était fort et favorable. Nous n’avions pas précisément ce qu’on appelle en langage vulgaire une tempête ; mais il est vrai de dire que, vu notre petitesse, les lames étaient bien hautes ; tellement que, pour compléter l’illusion, elles embarquaient et que Miguel et moi pouvions à peine suffire pour vider le canot. La journée et la nuit se passèrent à louvoyer, et le lendemain au soir, après avoir été dans le même état que la veille, nous entrâmes dans l’embouchure du fleuve Jourouti.

Là Polycarpe recommença ses grimaces de mécontentement. J’amassais peu à peu une colère qui devait éclater bientôt. Je commençais à trouver que j’avais fait une nouvelle imprudence en n’acceptant pas les hommes qu’on m’avait offerts. Cette fois-ci j’étais bien plus à la merci de ce misérable ; mais aussi je me promis de l’observer, et surtout de mettre obstacle à toute camaraderie entre lui et Miguel.

Le matin de fort bonne heure, j’entendis des chiens aboyer et des coqs chanter. Je voulus descendre ; Polycarpe me donna de mauvaises raisons pour m’en empêcher : c’était l’habitation d’un blanc, je ne trouverais rien à faire. Et malgré moi le canot continuait sa route. Cette fois je me fâchai tout de bon et je lui dis qu’à la fin ses allures me déplaisaient ; que je l’engageais à m’obéir, s’il ne voulait avoir à s’en repentir ; et je fis redescendre le canot à l’endroit dont je voulais rapporter un souvenir. Une fois installé, et les deux singes enlevés de mon toit, je fis un cliché de mon canot, puis quatre autres, parfaitement réussis.

J’avais entendu dire à Polycarpe que le canot était trop grand pour aller à la Fréguesia, et j’en avais conclu qu’il devait se trouver quelque passage étroit bon seulement pour des montaries (troncs d’arbres creusés). Il avait donc été convenu que nous en emprunterions une. En passant nous en vîmes au moins une trentaine ; mais quand je disais à Polycarpe d’en demander une, il me répondait toujours : « Te (até) lago santos. » Je ne pouvais penser que le temps n’était pas venu de s’en servir ; mais plus nous avancions sur le fleuve, moins nous rencontrions de ces montaries.

Je trouvais que Miguel travaillait beaucoup trop, qu’il se fatiguait, tandis que le fainéant Polycarpe, les bras croisés, se reposait. La patience m’échappa et je l’arrachai brusquement du lieu où il était assis, je lui mis à la main une pagaie, et, pour la première fois je le fis travailler cinq minutes.

Au bout de ce temps j’aperçus trois montaries amarrées dans un tout petit port ; j’attendis ce qu’allait faire Polycarpe. Il dit à son camarade d’aller de ce côté. Quand nous fûmes près de terre, Miguel sauta le premier. Polycarpe revint à sa place accoutumée, et se mit à faire un petit paquet dans un mouchoir, sans s’inquiéter de ce dont je l’avais chargé, d’aller emprunter la montarie si nécessaire. Je le regardais tranquillement, ne me doutant pas le moins du monde de son intention ; il passa le paquet à son bras, prit un énorme bâton qu’il avait taillé la veille et avec lequel j’avais moi-même repoussé le canot ; — j’en connaissais le poids ; — puis il sauta légèrement à terre, et, sans rien dire, se dirigea du côté des bois. Quand il en fut à une quinzaine de pas, je lui demandai où il allait. — « Promener dans les bois, » répondit-il avec un calme insolent. Ces mots signifient : « Je fuis, » selon l’idée des Indiens.

Comme le jour du gouffre, il se passa quelque chose d’étrange en moi. Eugène Sue, dans ses Mystères de Paris, fait dire au Chourineur qu’il voit rouge dans de certains instants. J’ai probablement éprouvé à ce moment quelque chose de pareil ; car j’ignore presque ce qui s’est passé et comment je me suis trouvé le genou sur Polycarpe, mes cinq doigts pleins de sang, et mon revolver, qui sans doute était sorti de ma poche, serré convulsivement et levé pour lui briser la tête ; le bâton était à plus de vingt pas, et Miguel regardait sans bouger. Si je n’ai pas tué le misérable, si je n’ai pas payé d’un seul coup le mal qu’il avait essayé de me faire, c’est que sa pâleur cadavéreuse me fit penser qu’il était déjà frappé. Cet Indien cuivre, presque noir, était devenu méconnaissable et remuait à peine. J’eus peur un instant et me relevai précipitamment. Je crois que j’étais aussi tremblant que lui. Il se jeta à genoux, me demanda pardon, me promettant que si je le ramenais au Pará, je n’aurais plus à me plaindre. Que pouvais-je faire, sinon pardonner ?… J’étais si heureux de n’avoir pas à me reprocher un meurtre dont le souvenir m’eût toujours poursuivi !… Son sang coulait beaucoup : je ne me coupais pas les ongles depuis longtemps ; c’était encore un moyen de défense que la nécessité m’avait inspiré, et mes cinq doigts armés étaient entrés profondément. Je le fis bien laver, et, pour fermer de suite les plaies, j’y appliquai du collodion, après l’avoir prévenu qu’il souffrirait un peu au premier moment, mais que cela ne durerait pas. Je lui donnai ensuite une double ration de cachassa. Enfin devant la faiblesse de mon ennemi je n’eus plus de courage, et, ainsi que cela arrive souvent, je cherchais toutes les raisons possibles pour justifier son mauvais vouloir. Son horrible figure, qui un instant auparavant était si pâle, ne m’inspirait plus que de la pitié, et je me promettais bien de réparer le mal que j’avais fait. Toutes mes idées sur ces hommes ignorants s’étaient modifiées, et je pardonnais alors bien sincèrement aux Indiens fuyards, même au garde Zephirino, les mauvais tours qu’il m’avait joués. Décidément l’organe du meurtre doit être peu développé chez moi, car après cet événement, qui n’avait pourtant pas été le fait de ma volonté, mais d’une impulsion fatale, je me sentais trembler quand je regardais le résultat de cette colère instantanée.

Cependant cette sensibilité ne conduisait à rien. Il fallait prendre un parti. J’envoyai les deux hommes demander à la case, que je supposais à quelques pas selon l’usage, la permission de prendre une des montaries pour continuer mon voyage avec l’un d’eux. Comme Polycarpe avait autant de raisons que moi de revenir au Pará, et que d’ailleurs, en dehors de cette haine qu’il m’avait vouée depuis le premier jour et dont j’avais vu quelques effets, il ne m’avait pas volé, je décidai que je lui laisserais la garde du grand canot plutôt qu’à l’autre Indien, que je ne connaissais que depuis deux ou trois jours. Polycarpe et Miguel allèrent donc demander à une case éloignée l’autorisation dont nous avions besoin. Ils demeurèrent absents plusieurs heures, et j’eus le soupçon qu’ils tramaient quelque mauvais dessein. Cependant ils revinrent.

Polycarpe détacha une montarie ; il y plaça mon carnier, mon plomb et ma poudre.

Il fut entendu, avant mon départ avec Miguel, que Polycarpe ne quitterait pas le canot d’un seul instant. Il se pouvait-que nous fussions de retour avant la nuit : aucun de nous ne savait le temps qu’il fallait mettre pour arriver au lac et à la Fréguesia, but de mon voyage.

Nous étions partis depuis quelques instants, quand Polycarpe m’appela ; il me montrait de loin mon fusil, que j’avais oublié. Cette attention seule m’eût donné de la confiance, et je partis cette fois complétement rassuré.

Rien n’annonçait ce passage étroit qui avait nécessité un autre canot. Je ne fus pas longtemps à comprendre que la haine du travail avait seule inspiré Polycarpe : ce n’était pas un passage étroit qu’il avait redouté pour le canot, mais la nécessité d’aider Miguel à pagayer dans le mien. Je me repentis alors d’avoir été dupe d’une ruse si grossière ; je me promis de ne pas m’y laisser reprendre au retour de ma petite campagne, et de le faire tout de bon travailler, puisque je le payais trois fois autant que le bon Miguel, qui faisait l’ouvrage de deux hommes, sans se plaindre.

Une fois ce parti pris et le souvenir de ce qui s’était passé complétement effacé, je me mis sérieusement à mon métier de chasseur. Je tuai de nouveau un bel aigle noir à tête blanche, un très-joli canard ipiqui et trois oiseaux d’eau nommés peusonha.

Plus nous avancions, plus le fleuve s’élargissait ; et pour la première fois depuis mon séjour dans le sud, je retrouvais tout de bon des montagnes élevées, avec leurs arbres en amphithéâtre. Ceux qui se trouvaient le plus près de l’eau étaient couverts de détritus de toute sorte. Il me semblait quelquefois voir des villages tout entiers, dont les toits étaient couverts en paille, ou des meules de foin. Ces amas arrêtés sur les arbres, à une grande hauteur, me faisaient penser à ce que devait être un débordement des eaux vers certaines époques de l’année dans ce petit fleuve Jourouti. Rien ne ressemblait, excepté les montagnes, à ce que j’étais accoutumé à voir. Chaque arbre paraissait changé en des millions de serpents. À la différence des formes ordinaires aux racines de mangliers, ici on ne voyait de tout côté que des enroulements. Tous ces arbres paraissaient n’en faire qu’un seul, et je regrettais bien le peu de temps que j’avais à donner aux croquis. Cependant je n’y pus tenir, j’en fis deux ou trois rapidement.

Après avoir remonté pendant plus de trois heures, je compris qu’il serait impossible de revenir avant la nuit, puisque après le fleuve venait un lac, et que la Fréguesia était de l’autre côté.

La nuit approchait quand nous entrâmes dans le lac ; mais dans aucune direction on ne pouvait voir la moindre habitation. Miguel paraissait fatigué ; cependant rien dans ses manières ne montrait qu’il fût mécontent.

Enfin nous aperçûmes au loin une lueur indécise, puis une autre : c’était le terme du voyage.

Le canot amarré, nous montâmes au milieu d’une vingtaine de cases, dont les propriétaires dormaient sans doute. L’église était au sommet d’une colline.

Le padre, gros garçon réjoui, me reçut fort bien quand je lui eus dit de quelle part je venais. Il possédait un serpent curieux. Il en fit chercher la peau, qui était en assez mauvais état ; quant à la tête, elle ne put se retrouver ; mais il eut la bonté de me donner la peau, en refusant de me la vendre.

Après le dîner, composé de tortue rôtie et d’un poisson très-délicat nommé arauaná, le padre me dit que si j’avais le temps de perdre quelques jours, il me conduirait à un grand lac assez près de la Fréguesia, dans lequel, les eaux se trouvant sans doute encore basses, je verrais la carcasse du plus grand serpent qui peut-être eût existé. Il avait au moins cent pieds de longueur…

… Cependant j’étais inquiet de mon canot ; je sentais bien vivement l’imprudence que j’avais commise. J’avais voulu faire oublier ma vivacité, j’avais montré à ce monstre de Polycarpe que ma confiance en lui était toujours la même, malgré sa velléité que j’avais cruellement réprimée de se sauver dans les bois. Ce fut sous cette influence et avec cette inquiétude, qui de moment en moment augmentait, que je pris congé du padre en le remerciant de sa cordiale hospitalité et du présent qu’il m’avait fait.

Nous nous embarquâmes, Miguel et moi, à quatre heures du matin, après avoir fait un rouleau de cette peau, qui, sans la tête, avait dix-neuf pieds. C’était fort grand, en comparaison des petits boas du Jardin des plantes.

En redescendant le fleuve j’avais, ainsi que le jour du bain aux caïmans, ou celui du gouffre, un pressentiment que je m’efforçai d’écarter. Malgré moi, je frémissais en songeant que peut-être je ne retrouverais plus mon canot.

Je vis de loin une montarie montée par trois femmes. Miguel leur demanda quelque chose que je ne compris pas, et j’entendis dans leur réponse le mot : macaque. Elles avaient vu mon canot et les deux singes.

Un quart d’heure après nous étions arrivés.

Les singes se mirent à crier ; Polycarpe dormait sans doute. À la place où la veille j’avais attendu étaient assises quatre personnes : un vieillard, un nègre, deux femmes, pour jouir probablement du spectacle que mon désappointement allait leur donner. Polycarpe s’était sauvé.

J’entrai tranquillement dans mon canot et, jetant rapidement les yeux sur les objets les plus précieux que je possédais, j’en fis en quelques secondes l’inventaire. Polycarpe m’avait volé un fusil que j’avais acheté au Pará, ainsi qu’un sabre qui servait à me tailler un chemin au besoin ; il m’avait également volé un sac de plomb, de la poudre, des capsules et une boîte dans laquelle j’avais du fil, des aiguilles, des boutons et des ciseaux.

Après tout j’étais heureux d’avoir retrouvé mon canot ; la fuite même de Polycarpe me mettait en bonne humeur ; et pour que ce misérable apprît combien il s’était trompé en croyant me jouer un mauvais tour, je distribuai de la cachassa à la société, et je fis dire par Miguel que j’étais satisfait d’être débarrassé d’un fainéant bon à rien : je soupçonnai qu’il s’était peut-être réfugié chez ces gens-là. Je dis ensuite adieu aux quatre Indiens et je pris une pagaie, décidé à ne plus la quitter jusqu’à mon arrivée à Obidos. J’allai m’asseoir à l’avant du canot, à côté de Miguel, et je lui dis en riant : Vamos ! à quoi il répondit sérieusement : Vaaoumoous ! et nous descendîmes le Jourouti avec une grande rapidité. À la nuit tombée nous entrâmes dans l’Amazone. Une heure après nous jetâmes à l’eau notre grosse pierre et nous ne tardâmes pas à nous endormir. Il était temps que je prisse un peu de repos ; je me sentais malade et mes forces ne pouvaient me soutenir bien longtemps.

Le jour suivant notre navigation fut facile et rapide : nous mîmes à la voile vers le soir, pour traverser et prendre terre sur une plage ou j’avais l’espoir de chasser un peu avant la nuit : mais je parcourus cette plage inconnue sans autre résultat que de me dégourdir les jambes, et nous passâmes la nuit sur le sable.

Le lendemain, après avoir pagayé toute la journée, nous fîmes des efforts pour atteindre une île opposée au rivage près duquel nous passions : car un orage lointain se préparait, le tonnerre grondait et il nous paraissait impossible de trouver un abri au milieu des arbres arrachés qui de ce côté encombraient les approches de la terre très-avant dans le fleuve. En peu d’instants et avant qu’il nous eût été possible de gagner l’autre bord, la tourmente fondit sur nous ; une pluie torrentielle mêlée de grêle nous fit craindre de voir remplir notre canot en peu de temps. Pendant que Miguel faisait couler notre pierre, ancre de salut, de toute la longueur du câble, moi, avec cette panella qui servait à tant d’emplois différents, je me mis à égoutter le canot. Les pauvres singes mêlaient leurs cris aux grondements de la tempête. Les éclairs, en s’éloignant, nous laissaient dans la plus complète obscurité ; nous ne parlions pas. Quand Miguel eut filé le câble, il prit de son côté un vase pour m’aider à vider l’eau qui nous envahissait sensiblement. Ce n’était pas le moment de songer à mon état de faiblesse permanent ; si je m’étais découragé, si j’avais laissé l’Indien livré à lui-même, il eût peut-être cédé à la fatalité et nous nous serions noyés tous deux infailliblement ; mais un blanc travaillait, il fallait l’imiter. Le canot fit un mouvement inattendu, il se jeta sur le côté et nous sentîmes qu’une force irrésistible nous emportait. J’étais alors éloigné de Miguel et à l’autre bout, quand, à la lueur des éclairs, je le vis qui tirait le câble : la pierre l’avait coupé et était restée au fond, nous étions entraînés à la dérive sans aucun moyen de résistance.

Il me serait impossible de dire combien de temps dura cette navigation effrayante : le canot, emporté par le courant et poussé par un vent violent, tournait sur lui-même, sans qu’il fût possible de le diriger, malgré nos efforts, car nous avions repris les pagaies. Il vint un moment où nous crûmes apercevoir des terrains à fleur d’eau ; mais ils disparaissaient bien vite. Cependant ce signe me donna quelque espoir ; je pris la grande perche dont j’avais fait usage avec tant de bonheur le jour du gouffre, et je l’enfonçai dans l’eau, d’abord inutilement, mais je persistai d’autant plus que ma pagaie ne m’était d’aucune utilité ; heureusement, car une fois je sentis le fond. Je poussai un cri de joie en appelant Miguel. Nous fîmes alors tous nos efforts pour assujettir cette perche en pesant dessus, et notre canot s’arrêta un instant. Nos efforts réunis firent entrer plus avant cette perche, notre seule espérance ; la nuit entière se passa dans cette situation, et le jour nous trouva tous deux la tenant convulsivement entre nos bras.

Le danger avait à peu près disparu, mais le vent était encore très-fort ; nous tînmes conseil sur ce qu’il y avait à faire, car le jour nous permettait de voir où nous étions. Le bonheur nous avait fait rencontrer une des îles nouvellement sorties des eaux ; et si nous avions pu nous défendre contre la force du vent et du courant, c’est que nous avions été abrités par une partie élevée qui, brisant les lames, les avaient détournées et empêchées de remplir le canot pendant que nous pesions sur la perche.

Comme il n’y avait pas d’abri commode au milieu de ces terrains inégaux et de ces chenaux, nous résolûmes d’aller descendre dans une île qui paraissait éloignée de deux lieues et dont on voyait alors la plage blanche. Nous quittâmes notre abri, et en peu de temps, poussés par ce vent dont nous pouvions nous servir maintenant, nous touchâmes à une belle plaine de sable.

Le soleil était déjà si chaud que pour arriver sous de grands arbres où je voulais me reposer, je fus obligé de courir afin de n’avoir pas les pieds brûlés. Miguel, sur mon ordre, s’empressa de me donner un gros morceau du piroroco acheté à Villabella et un coui plein de farine, — mon biscuit était terminé depuis longtemps ; — il m’apporta également du sel, de l’huile rance et des limons dontje me servais en place de vinaigre. Je partageai fraternellement avec lui ces raffinements gastronomiques, puis nous nous étendîmes sur le sable, où nous restâmes couchés une partie de la journée. Miguel y eût volontiers passé la nuit, et j’en aurais bien fait autant, mais j’avais hâte d’en finir avec cette navigation, qui d’ailleurs n’avait plus d’intérêt pour moi. Je ne désirais plus qu’une chose : trouver une autre plage et faire quelques clichés ; puis j’emballerais tout, et je n’aurais plus d’autres préoccupations que de faire porter au bateau à vapeur mes malles fermées.

Le temps était redevenu calme, la lune nous éclairait ; de gros poissons jouant sous l’eau faisaient peur à mes singes. De demi-heure en demi-heure, chacun à notre tour, nous vidions l’eau du canot ; c’était encore une raison de plus pour arriver. Il fallait bien d’ailleurs prendre le parti de recourir désormais au bateau à vapeur : je n’avais plus Polycarpe ; Miguel n’était engagé que pour Obidos ; et en supposant que j’eusse voulu arriver au Pará malgré les dangers de la baie de Marajo, il m’eût été impossible de me procurer d’autres rameurs.

Au point du jour nous touchâmes, par un bonheur inattendu, à une de ces plaines immenses coupées par de grandes flaques d’eau. Je fis bien vite mes préparatifs pour photographier ; mais le soleil allait plus vite encore, et quand j’eus installé ma tente, la chaleur était déjà si forte que je fus forcé de faire mes expériences dans un état complet de nudité ; j’y gagnai, malgré l’habitude que j’avais prise d’être souvent dans cet état, d’avoir, au bout de quelques jours, non-seulement la peau, mais des lambeaux de chair enlevés par un terrible coup de soleil qui n’avait épargné aucune partie de mon corps.

Je ne pus réussir à rien ! La cause en était-elle dans la tourmente des nuits précédentes ? l’affreux Polycarpe avait-il, par un mélange, dénaturé quelqu’un de mes produits chimiques ? Toujours est-il que je me décidai à plier tout de bon mes bagages. Ma campagne était finie. Je laissai Miguel ramer seul, et je fis de mon côté mes paquets.

La nuit venue, mon compagnon s’était endormi, laissant au courant le soin de nous emporter ; mais moi je veillais. Tout le jour le vent avait varié ; quand, vers dix heures, il devint favorable, j’eus beaucoup de peine à éveiller Miguel et à lui faire orienter la voile.

Ce brave homme, après M. Benoît, qui se méprenait toujours, après l’affreux Polycarpe, qui voulait toujours se méprendre à ce que je disais, était bien l’Indien le plus lent, le plus difficile à émouvoir. Il fallait beaucoup de temps pour que tout fût prêt, et à mon vamos ordinaire, il répondit, quand le vent eut enflé la voile, par un vaaoumoous infiniment plus prolongé que les autres, ce qui ne me donna qu’une confiance médiocre et me força de veiller sérieusement à la manœuvre.

Au lever du soleil, le vent changea encore ; il fallut louvoyer, et le jour se passa sans qu’il me fût possible de donner un seul coup de crayon, le seul de mes travaux qui ne donnât pas de grands embarras et qui fût praticable lorsque j’étais forcé de renfermer les instruments de mes autres branches d’industrie.

Dans la nuit, le vent redevint favorable ; j’éveillai encore Miguel avec peine, et nous installâmes la voile, en prononçant, chacun à notre manière, le mot vamos.

Le lendemain, nous accostâmes à Obidos.

Nous attachâmes le canot près de terre à côté de plusieurs autres. J’étais indécis si je devais m’habiller et aller faire des visites, et je cherchais dans ma tête de bonnes raisons à me donner pour me dispenser de cette atroce corvée. On attendait le bateau à vapeur pour le lendemain, je n’avais pas besoin de faire de connaissances. Mais il s’agissait d’une chose bien autrement importante, de me débarrasser de mon canot puisque je ne pouvais le conduire au Pará.

En ce moment, une vieille mulâtresse sautant de canot en canot vint s’asseoir dans celui qui était à côté du mien et me demanda s’il était à vendre, ajoutant que dans ce cas elle irait chercher son maître pour qu’il s’entendît avec moi. Cela tombait à merveille, et je n’eus garde de manquer une pareille occasion. Effectivement, un quart d’heure après le départ de la vieille, un gros marchand portugais vint à son tour s’asseoir devant moi et me demanda le prix de mon canot, ou plutôt il m’offrit une somme telle que je n’avais à perdre que trente francs. J’acceptai bien vite ce marché très-bon pour tous deux ; car, si je me trouvais débarrassé d’un canot dont je n’aurais su que faire, de son côté mon acheteur faisait une affaire excellente ; les bois du haut Amazone sont très-estimés, et c’est probablement ce qui avait fait mettre la vieille mulâtresse en embuscade quand on m’avait aperçu de loin. Je ne conservai que ma voile destinée à envelopper les objets pour lesquels je n’avais pas de caisses…

… Quand il fallut embarquer mes deux singes sur le bateau à vapeur, ce fut très-difficile : ces malheureux sauvages, habitués aux solitudes, poussaient des cris perçants et s’accrochaient de tout côté. J’étais soufrant : on pendit de suite mon hamac, et j’y restai couché tout le temps du trajet jusqu’à Pará, où je fus retenu par la fièvre pendant plus d’un mois. Mon voyage en Brésil était terminé.

Un jour j’appris qu’il y avait au mouillage un petit navire américain chargé de caoutchouc. Je voulus profiter de l’occasion pour parcourir rapidement les États-Unis avant de rentrer en France. Je fis donc retenir mou passage, et je pris congé de mon hôte, M. Leduc et des autres Français qui m’avaient si bien accueilli. Ces messieurs n’accompagnèrent a bord du Frederico-Domingo et ne me quittèrent qu’au dernier moment.

Biard.



  1. Suite et fin. — Voy. pages 353 et 369.
  2. Tous les dessins joints à cette relation ont été exécutés par M. Riou d’après les dessins de M. Biard.
  3. Maravia ?
  4. Voy. page 36.