Voyage au Japon

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Gouverneur général des îles Philippines[1]

Première partie[modifier]

Le morceau suivant que nous pouvons donner comme inédit, puisqu’il n’a jamais été traduit, est extrait d’un recueil espagnol, dont il n’a été imprimé que le premier volume et quelques cahiers du second qui n’ont pas même été publiés. Visitant, en 1823, la précieuse bibliothèque de I’Escurial, nous fûmes assez heureux pour obtenir du Père bibliothécaire l’exemplaire sur lequel est faite la traduction que nous offrons aux lecteurs de ce recueil. Nous prîmes en même temps connaissance du manuscrit original donné à cet établissement par le lieutenant-colonel d’artillerie D. Diego Panès.

Le Japon est si peu connu que, bien que les renseignemens que contient ce document aient plus de deux siècles de date, quoiqu’ils soient incomplets même sur les matières qui en sont l’objet spécial, nous avons cru faire une chose utile et agréable en le publiant. Nous avons pensé que l’immobilité de la civilisation dans l’Orient, et particulièrement en Chine et au Japon, n’ayant point cessé, il était présumable que l’état intérieur du pays se trouvait encore tel que le dépeint D. Rodrigo de Velasco, auteur de cette relation. Depuis l’époque où elle fut écrite (1608), la difficulté des rapports avec le Japon s’est accrue par l’expulsion des chrétiens qui eut lieu peu de temps après les évènemens racontés par ce voyageur, qui seul peut-être, a traversé une partie de cet empire, non-seulement avec la permission du gouverneur, mais encore avec toutes marques d’une protection et d’une bienveillance signalées.

Cette relation est empreinte d’une naïveté de style que nous avons désespéré d’imiter, et qui offre de lus une garantie de la bonne foi et de la sincérité du narrateur. Nous y avons surtout distingué la description vraiment remarquable des cérémonies religieuses des Japonais, et celle des hommages funèbres rendue à la mémoire du dernier empereur. Il ne faudrait cependant pas assimiler D. Rodrigo à un voyageur ignorant et crédule ; il est loin de se laisser entraîner à une admiration irréfléchie. Le langage plein de dignité qu’il adressa au premier ministre pour s’affranchir d’un cérémonial avilissant, et la manière énergique avec laquelle il insista sur l’expulsion des Hollandais, montrent assez que, même après son naufrage et son infortune, le brave gouverneur-général des îles Philippines n’oublia jamais qu’il était le représentant du roi d’Espagne.

Nous avons traduit fidèlement le texte que nous avons craint d’abréger quoiqu’on puisse lui reprocher quelques longueurs ; cette lecture nous ayant vivement intéressé, il nous a semblé qu’en faisant des coupures dans l’original, nous déroberions à nos lecteurs une partie du plaisir que nous avons éprouvé nous-mêmes. [2]

Relation que fait Don Rodrigo de Vivero Velasco de ce qui lui arriva à son retour des Philippines, où il était gouverneur et capitaine-général, et de son arrivée au Japon, contenant des choses très intéressantes.

En l’année 1608, le 30 septembre, fête du glorieux saint Jérôme, eût lieu le naufrage du vaisseau le Saint-François, que je montais à mon départ des Philippines, où je servais Sa Majesté en qualité de gouverneur. Les tempêtes et les tourmentes que j’éprouvai jusqu’à ce moment, furent telles que je ne sais s’il s’est jamais passé dans les mers du Nord et du Sud soixante-quinze jours plus affreux. Mais la fin fut encore plus funeste ; car elle fut le commencement de nouvelles disgrâce. Mon navire s’était brisé sur les récifs qui bordent les côtes du Japon par 35 degrés et demi de latitude, tandis que par une erreur très-préjudiciable consignée dans toutes les cartes marines des voyageurs qui jusqu’alors avaient navigué dans ces parages, cette partie du Japon était placée par 33 degrés et demi. Enfin, par ce motif, ou plutôt parce que telle fut la volonté de Dieu, ce galion se perdit avec plus deux millions de marchandises. Depuis dix heures du soir qu’il toucha, jusqu’au lendemain, une demi-heure après le lever du soleil, tous ceux d’entre nous qui échappèrent à la mort restèrent suspendus aux agrès et aux cordes ; les plus intrépides s’attendaient à périr à chaque minute par la fureur des vagues qui nous enlevèrent cinquante hommes. Dieu jeté sur nous un regard de miséricorde, et permit que la plus grande partie de l’équipage se sauvât avec moi, les uns sur des planches, et les autres en s’accrochant à une portion de la poupe qui se conserva entière jusqu’à ce que la mer l’eût poussée à terre.

Cette plage nous était totalement inconnue, à cause de l’erreur des cartes marines que j’ai rapportée, et nous ignorions si nous étions sur un contient ou sur une île, les pilotes soutenant toujours que d’après la latitude où nous nous trouvions, ce ne pouvait être le Japon. J’ordonnai à deux matelots de monter sur le débris de poupe dont j’ai parlé, et de tâcher de reconnaître le pays. Ils descendirent bientôt après tout joyeux en m’annonçant qu’ils avaient aperçu des champs semés de riz. Cette nouvelle assurait notre subsistance, mais non pas notre vie, puisque nous étions sans armes ni sans aucun moyen de défense, si par malheur les habitans de cette terre se fussent trouvé autres que ce qu’ils furent. Dans moins d’un quart d’heure nous les reconnurent pour Japonais ; ce qui nous causé une grande joie, particulièrement à moi, parce que lorsque j’avais pris possession du gouvernement des Philippines, j’avais trouvé dans les prisons royales deux cents Japonais enfermés pour une cause qui ne me parut pas suffisamment prouvée, et non-seulement je leur donnai la liberté, mais je les fis conduire en sûreté dans leur pays, ce dont l’Empereur s’était montré fort reconnaissant à mon égard ; de sorte que je me persuadai que ce prince n’aurait pas oublié ce procédé de ma part, et je conçus une ferme assurance qu’il me témoignerait sa gratitude dans cette circonstance. Je vis depuis que je ne m’étais pas trompé.

Cinq ou six Japonais, de ceux que nous avions vus, s’approchèrent de nous, et parurent avoir pitié du triste état dans lequel ils nous voyaient, et qui était bien misérable en effet ; car les plus heureux d’entre nous avaient à peine sauvé leur chemise. J’avais dans mon équipage un Japonais chrétien, par le moyen duquel je puis leur demander où nous étions. Ils m’apprirent, en peu de mots, que nous nous trouvions dans le Japon, et à une lieue et demie de leur village nommé Yu-Banda vers lequel nous nous acheminâmes. Il faisait un froid d’automne que nous trouvions d’autant plus vif que nous étions très-légèrement vêtus. Nous arrivâmes dans un bourg qui, bien qu’il contint environ quinze cents habitans, doit être un des moins considérables d’un pays où comme on le verra plus tard, les villages, sont plus grands que nos villes d’Europe. Il dépendait d’un des plus médiocres seigneurs du royaume, qui avait cependant beaucoup de vasseaux, et outre plusieurs bourgs et villages, et qui résidant dans une forteresse inexpugnable dont je parlerai plus bas.

D’abord, après notre arrivée, mon interprète japonais dit aux habitans que j’étais le gouverneur de Luçon, nom qu’ils donnent aux Philippines, et il leur raconta notre déplorable aventure qui parut les toucher beaucoup. Leurs femmes, qui sont extrêmement compâtissantes, pleuraient à chaudes larmes, et elles furent les premières à demander à leurs maris de nous prêter des vêtemens qu’ils nomment quimones, et qui sont doublés en coton ; ce qu’ils firent volontiers en me disant que, quant à moi, ils m’en faisaient présent. Ils partagèrent aussi généreusement avec nous leurs alimens, qui se composaient de riz, de quelques légumes, tels que navets et aubergines, et de quelque peu de poisson dont ils ne sont point abondamment pourvus, cette patie de la côte n’étant pas poissonneuse. Ils firent prévenir de notre arrivée le tono ou signeur de leurs vfillage qui résidait à six lieues de là, et qui ordonna que je fusse bien traité, ainsi que ceux qui m’accompagnaient, mais qu’ils eussent bien soin qu’aucun de nous ne s’éloignât. Si je dois en croire mon gôte, il y eut, parmi les habitans, un dessein formé de nous égorger tous avant de prévenir leur seigneur. Si ce rapport, que ne suis pas disposé à croire, est exact, il plût au Tout-Puissant de nous délivrer de ce nouveau danger ; car, à trois ou quatre jours de là, le tono vint me rendre visite avec un grand apparat, en se faisant précéder par plus de trois cents personnes quiportaient diverses insignes oub annières du Dayri et de l’Empereur du Japon, chacun suivant sa qualité et sa condition. La plupart des hommes qui formaient cette escorte étaient armés de lances et d’arquebuses et d’une espèce de hallebardes qu’ils appellent nanquinatas, pareilles en quelque sorte à celles dont nous nous serons en Espagne, mais, à mon avis, bien meilleures. Avant d’entrer dans le village, le tono m’envoya un de ses gens suivi de plus de trente personnes pour me prévenir qu’il venait pour me visiter. Je lui répondis que je recevrais sa visite avec grand plaisir, et il sortit pour porter ma réponse à son maître. Peu après, il en vint un autre avec un plus grand nombre dee personnes à sa suite et avec plus de cérémonie ; celui-ci m’annonça que le tono venait d’arriver, qu’il me baisait les mains, et que plous il avançait, plus le plaisi qu’il se promettait de sa visite s’augmentait. Je crus devoir me conformer à l’usage du pays ; je lui envoyai un de mes gens qui le rencontra tout près de ma maison, et au compliment duquel il répondit comme aurait pu le faire le courtisan le plus poli de Madrid. Il descendit du superbe cheval qu’il montait, et il m’envoya un troisième personnage avec plus de pompe pour me prévenir qu’il allait entrer chez moi. Je sortis pour le recevoir. En me voyant, il me salua de la tête et de la main, à peu-près à notre manière. Il insista long-temps avec moi pour me donner la place d’honneur qui, au Japon, est à la gauche, parce qu’ils disent que c’est le côté de l’épée, qui ne se donne qu’à celui auquel on se confie. Je fus contrait de céder à ses insistances ; je pris le pas sur lui en entrant chez moi, et je gardai la gauche pendant tout le temps que dura sa visite. Il commença par me faire un compliment de condoléance sur mon malheur, d’une manière si polie et avec des expressions si choisies que je ne fus pas peu embarrassé de lui répondre. Il m’offrit en présent quatre habits de ceux que j’ai déjà dit qu’on nomme quimones. Ils étaient de damas et autres étoffes précieuses également garnies en or et en soie, et parfaitement coupés à la mode du pays. Il me donna aussi une épe appelée catana, ainsi qu’une vache, des poules, des fruits excellens, et du vin qui me parut exquis, quoiqu’il ne fût pas fait avec le raisin. Indépendamment de ce présent qui n’était pas de peu di’mportance pour moi, attendu le cas où je me trouvais, il fit encore une action digne d’être rapportée. Il ordonna que, jusqu’à ce que l’empereur ait fait connaître ses intentions sur moi et les trois cents personnes qui étaient à ma suite, nous fussions tous entretenus à ses frais, ce qui eut lieu pendant trente-sept jours que dura notre séjour dans ce bourg, et il me permit d’envoyer deux personnes au Prince Royal et à l’Empereur son père, avec la relation de mon désastre, ce que je fis, en chargeant de cette mission le capitaine Sevicos et le lieutenant Anton Pequéno.

Le Prince Royal héréditaire résidait dans la cité de Jeudo, à quarante lieues de l’endroit où je me trouvais, et l’Empereur à zurunga qui est à quarante lieues plus loin. Malgré cette distance, et quoiqu’un cas si imprévu eût pu faire naître des difficultés parmi les gouverneurs du Japon, les ordres furent si promptement expédiés, que mes envoyés revinrent au bout de ving-quatre jours, avec un agent du prince, dans le gouvernement duquel était compris le territoire du village où j’étais, espace de temps d’autant plus court que le Prince n’avait pas osé prendre sur lui de rien déterminer sans en faire part à son père. Les dépêches qui me furent remises portaient que l’Empereur avait été informé. L’agent, qui se trouvait également autorisé par l’Empereur, m’apportait les complimens de condoléance du père et du fils, et un ordre pour me faire restituer tout ce qui avait pu être sauvé de mon vaisseau. Il me remit en même temps une permission pour me rendre à la cour du Prince et à celle de l’Empereur, avec une injonction aux autorités des lieux par où je passerais de m’héberger avevc tout le soin possible. Il était dit, en outre, dans ces dépêches, que d’après les lois du royaume, tout ce qui provenait des naufrages, soit des étrangers, soit des naturels, appartenant au souverain, le Prince me faisait présent de ce qui lui appartenait en propre, afin que j’en usasse comme bon me semblerait. Il s’éleva entre nous la question de savoir si l’Empereur avait qualité pour me faire ce présent, et moi pour le recevoir en conscience ; et quoique ce fût l’époque de ma vie où je me sois vu dans le plus grand dénuement, et qu’en outre je fusse assez généralement regardé comme fondé à m’approprier ce capital, je pris la résolution de restituer tout ce qui restait des marchandises naufragées aux propriétaires primitifs de Manille, et je chargeai le capitaine et la maître d’équipage d’exécuter ma décision.

Après avoir terminé cette affaire, je partis pour Jeudo. Je passai le premier jour dans un bourg de dix à douze mille ames nommé Hondaque. Dès que j’eus mis pied à terre dans une hôtellerie, le tono m’envoya demander obligeamment pourquoi je n’étais pas descendu chez lui, et me fit prévenir qu’il allait venir en personne pour me chercher, ce qui m’obligea à me rendre à la résidence qui était située sur une hauteur qui dominait le bourg. Cette maison, ou pour mieux dire cette forteresse, était entourée d’un fossé de cinquante pieds de profondeur ; on y entrait par un pont levis qui, dès qu’il était levé, rendait impossible ou tout au moins très-difficile la prise de la porte principale. Mais je fus encore plus surpris de ce que je vis dès que j’eus passé la porte, qui, ainsi que toutes celles de ce château, était en fer. Je remarquai aussi avec étonnement la perfection et la solidité des murailles qui s’élevaient immédiatement après le fossé. Elles avaient six vares de hauteur (18 pieds) et autant d’épaisseur. Auprès de la porte étaient rangés cent arquebusiers environ avec leurs armes à la main, et avec autant de soin que si l’ennemi eût été tout proche ; et à cent pas à peu près de ce premier poste, il y avait une autre porte et une autre muraille un peu plus basse, bâtie en pierre de taille. Entre la première et la seconde porte, il y avait des maisons, des vergers, des jardins et des champs semés de riz, de manière que les habitans de la forteresse pouvaient pourvoir à leur subsistance pendant plusieurs mois, quand bien mêmes les communications avec le dehors auraient été interrompues. Il y avait à cette seconde porte trente hommes armés de lances : le commandant de ce poste me reçut avec beaucoup de civilité, et me conduisit jusqu’au palais situé à cinquante pas de là, où je trouvai le tono qui m’attendait à la première porte, accompagné de domestiques. Après m’avoir salué et complimenté sur mon arrivée chez lui, il prit le devant et traversa cinq ou six salons, en me laissant avec quelques-uns de ses gens pour me guider. Ces appartemens étaient entièrement construits en bois, d’après l’usage du pays, où la fréquence des tremblemens de terre rend dangereux, surtout pour les appartemens où couchent les grands seigneurs, l’usage de la pierre. Mais ces maisons sont travaillées avec tant d’art et tant de perfection, et son enrichies avec tant de profusion et d’élégance d’ornemens d’or, d’argent et de vernis, dans toutes leurs parties, que la vue trouve toujours à se fixer agréablement. Je parvins à la pièce où était le tono, avec lequel je m’entretins quelque temps assis ; après quoi il me montra son arsenal, qui me parut plus digue d’un souverain que d’un simple particulier. L’heure de dîner étant arrivée, il se leva et m’apporta lui-même le premier plat suivant la coutume des seigneurs japonais, lorsqu’ils veulent honorer ceux qu’ils admettent à leur table. Ce repas très-abondant se composa de viande, de poisson et de toute espèce de fruits excellens. Je puis dire que, malgré la différence qu’il y a entre leur manière et la nôtre, d’apporter et d’assaisonner les mets la chère fut exquise. Après m’être reposé quelques instans, je pris congé de ce seigneur pour aller coucher à deux lieues plus loin ; il me fit donner un excellent cheval de ses écuries, et depuis ce jour jusqu’à ce qu’au bout de six mois je le rencontrai à la cour du Prince, ce digne tono m’écrivit fréquemment pour entretnir l’amitié qui s’était établie entre nous.

Dans les trente lieues que je parcourus ensuite pour arriver à Jedo, qui est, comme je l’ai déjà dit, la résidence du prince, je ne remarquai rien qui mérite d’être rapporté ; car, quoique les villes par où je passai fussent bien plus considérables que les bourgs que j’avais vus jusque là, et bien que l’immensité de la population du pays nous tînt dans une admiration perpétuelle, comme j’ai vu depuis autant et beaucoup plus dans ce même genre en voyageant dans cet empire, je crois devoir abréger cette partie de ma relation. Partout je fus reçu et hébergé avec un soin et des prévenances telles qu’on aurait pu employer à l’égard du plus considéré et du meilleur ami du souverain.

Le jour où l’on sut que je devais entrer dans la fameuse ville capitale de Jedo, plusieurs gentilshommes virent à ma rencontre pour me prier d’accepter un logement dans leur maison. Je n’eus pas l’embarras de faire un choix, car je fut prévenu par ordre du Prince qu’une maison avait été préparée pour me recevoir. J’y arrivai vers cinq heures du soir, suivi des gentilshommes qui étaient venus à ma rencontre, et d’une foule innombrable attirée par la curiosité de voir des hommes si différens des Japonais par leurs traits et par leurs coutumes. Il fut nécessaire que des officiers de police nous ouvrissent un passage par les rues où nous passâmes, quoique ces rues me parussent d’une largeur démesurée en comparaison des nôtres. Le bruit de notre arrivée s’était répandu dans le pays, ce qui fit venir à Jedo une si grande quantité de curieux que, pendant les huit jours que je passai cette première fois dans cette ville, je n’eus pas un moment de repos. Je ne crus pas pouvoir me dispenser de recevoir les visites des principaux habitans ; mais j’eus recours au secrétaire du Prince pour me délivrer es importunités de la populace, et j’obtins qu’une garde fût placée dans ma maison, sur laquelle le magistrat fit afficher une ordonnance qui défendait à qui que ce fût d’y entrer sans ma permission.

Quoique la ville de Jedo ne soit pas une des plus considérables du Japon, elle est digne sous plusieurs rapports de sa grande réputation. Je vais entrer, au sujet de cette capitale, dans les détails que ma mémoire me rappellera.

Jedo contient sept cent mille habitans, et, quoique cette ville ne soit pas située sur le bord de la mer, elle jouit des mêmes avantages que celles qui y sont placées, à cause d’un grand fleuve qui la traverse et qui pemet à des bâtimens de moyenne grandeur de remonter jusqu’à la ville. C’est par ce fleuve, qui se divise, dans l’intérieur, en plusieurs branches, qu’arrivent toutes les provisions nécessaire à la subsitance et à l’entretien de ses habitans. Les denrées de toute espèces y sont en telle abondance, qu’un homme peut y vivre commodément pour un réal par jour (27 centimes). Les Japonais font peu de pain de froment, quoique celui qu’ils fabriquent soit le plus excellent du monde et se vende à très-bon marché. Les rues et les places de Jedo sont fort belles, parfaitement entretenues, et si propres qu’on dirait que personne n’y passe. Les maisons sont en bois et ont presque toutes deux étages. Elles ont au-dehors moins d’apparence que les nôtres ; mais elles sont infiniment plus commodes et plus belles à l’intérieur. Toutes les rues ont des galeries couvertes et sont habitées chacune par des personnes d’une même profession, de sorte que les charpentiers de Jedo occupent exclusivement toutes les maisons d’une rue. Il en est de même des tailleurs, des forgerons, des rofèvres, etc., et de beaucoup d’autres dont les arts et les manufactures sont inconnus en Europe. Les marchands et négocians sont classés de la même manière, de façon que les acheteurs ont sous la main tout ce dont ils ont besoin, et peuvent fixer leur choix sans parcourir de grandes distances. Un grand nombre de places et de marchés publics sont abondamment pourvus de denrées également séparées, chacune en son lieu particulier. Je remarquai celui où se vend le gibier ; j’y trouvai une quantité innombrable de lapins, lièvres, sangliers, daims, chevreuils, et d’autres animaux que je n’avais jamais vus. Le marché au poisson est très-vaste et d’une propreté extrême. J’y ai vu plus de mille espèces de poissons de mer et de rivière, frais et salés. Des cuves immenses contenaient en outre, une grande quantité de poisson vivant. Enfin le marché aux fruits et aux légumes ne les cédait pas en propreté et en abondance à ceux des viandes et du poisson, et dans tous, je pus me convaincre que la quantité, la qualité et le bon marché des denrées rendaient l’existence des habitans de Jedo extrêmement commode. Les hôtelleries sont toutes dans les mêmes rues, voisines de celles qu’habitent exclusivement les vendeurs et les loueurs de chevaux, qui sont en si grand nombre que le voyageur qui arrive, pour changer de chevaux suivant l’usage du pays, de deux en deux lieues, n’a que l’embarras du choix.

Les femmes de mauvaise vie occfupent un quartier séparé, dans les environs de celui des marchands, des hôtelleries et des marchés publics.

Les seigneurs et les nobles habitent seuls une partie distincte de la ville. On reconnaît ce quartier aux armoiries sculptées, peintes et dorées qu’on voit sur le haut des portes de leurs maisons. Les nobles japonais mettent beaucoup de prix à cette prérogative de leur rang. Il y a telle porte qui coûte vingt mille ducats [3].

L’autorité politique est exercée par un gouverneur qui est le chef de tous les magistrats civils et de tous les officiers militaires. Il y a dans chaque rue un magistrat ou alcade qui est ordinairement le plus qualifié des habitans. Il est juge en première instance de toutes les causes civiles et criminelles, et soumet au gouverneur les cas difficiles. Il est sévèrement défendu aux juges d’écouter aucune sollicitation des parties.

Les rues sont closes à l’entrée et à la sortie par une porte qui se ferme au commencement de la nuit. A chacune d’elles il y a un poste de soldats et des sentinelles d’espace en espace, de sorte que dès qu’il se comment un délit, l’avis en parvient à l’instant aux deux portes qui sont fermées sur le champ ; il est rare que le coupable puisse se soustraire au châtiment.

On peut appliquer à toutes les villes du royaume ce que je raconte de Jedo, tant pour le régime municipal que pour toutes les autres choses. J’ajouterai que, rarement, les Japonais mangent d’autre viande que le gibier qu’ils prennent à la chasse ; la loi civile et religieuse prohibant presqu’entièrement l’usage de la viande de boucherie.

Le Prince a permis, à Jedo l’établissement public des religieux franciscains déchaussés. Cette permission est unique dans tout l’empire, où il n’y a pas d’autre église publique. Les édifices consacrés au culte de notre sainte religion sont tolérés seulement, et ont l’apparence de maisons particulières.

ASIE
Relation inédite d'un voyage au Japon
par don Rodrigo de Vivero y Velasco gouverneur général des Iles Philippines

Deuxième partie [4]

Deux jours après mon arrivée, le Prince héréditaire, qui m’avait déjà fait visiter deux fois par son général de mer, m’envoya son secrétaire nommé Consecunduno pour me dire que je pouvais aller lui baiser la main, ce que je fis un après-midi, vers les quatre heures. Je m’estimerais heureux de pouvoir réussir à donner une idée exacte de tout ce que je vis d’admirable, tant sous le rapport matériel des édifices et des palais de cette résidence royale, que sous celui de la pompe et de l’apparat qui brillent en cette cour. Je crois pouvoir affirmer que, depuis la porte d’entrée jusqu’à l’appartement du prince, il y avait plus de vingt mille personnes, non pas rassemblées uniquement pour cette circonstance, mais constamment employées et soldées au service journalier de la cour.

Le mur principal qui entoure ce palais est formé entièrement d’immenses pierres de taille posées l’une sur l’autre sans ciment. Il est extrêmement large, et coupé, à distances, d’embrasures pour placer de l’artillerie qui est peu nombreuse. Au bas de ce mur est creusé un fossé très-profond rempli d’eau. On entre par un pont-levis d’une construction extrêmement ingénieuse, et que je n’ai vue employée nulle part. Les portes sont très-fortes ; dès qu’elles me furent ouvertes, je me trouvai entre deux files d’arquebusiers et de mousquetaires dont le nombre me parut être de mille hommes (je crois me rappeler que le capitaine me le dit ainsi). Cet officier me conduisit jusqu’à la seconde porte, où je vis un mur bâti en terre et en glacis. Il pouvait y avoir trois cents pas de distance d’une porte à l’autre. A l’entrée de celle-ci, je vis un bataillon de quatre cents hommes armés de piques et de lances. Je parvins à une troisième enceinte entourée d’un mur de quatre vares de hauteur (12 pieds), disposé pour recevoir des postes d’arquebusiers et de mousquetaires de distance ou distance. Là, étaient environ trois cents soldats portant des hallebardes nommées manguinatas. On m’apprit que les soldats que j’avais vus, dans, les trois enceintes habitaient des maisons bâties sur le terrain qui est entre les divers murs, et qui sont entourées de très-beaux jardin plantés de toute espèce d’arbres fruitiers et de légumes. A peu de distance de la troisième porte, on entre dans le palais ; et d’abord on aperçoit les écuries, qui contenaient alors trois cents chevaux de main, auxquels il ne manquait que d’être aussi bien dressés que les nôtres pour être parfaits en tout. Ils étaient attaché chacun par un licou en fer à deux branches, la croupe appuyée au mur, de sorte qu’il n’y avait pas d’accident à craindre en se promenant dans les écuries. De l’autre côté du palais est l’arsenal du prince, riche en cuirasses et en corselets dorés, suivant la mode du pays, et avec assez d’armes, telles que arquebuses, piques, lances et épées nommées catanas pour fournir à une armée de cent mille hommes.

La première salle par laquelle on entre dans le palais était si richement ornée, que je ne pus découvrir la moindre partie du plancher, des murailles et du plafond. Les tapis de pied, qu’ils nomment tatames, sont magnifiquement garnis d’étoffes, d’or et de velours d’un travail admirable. Les murailles et le plafond sont ornés de dessins agréables, dorés ou vernis, et de peintures représentant des sujets de chasse. II nous semblait à nous, pauvres naufragés, qu’après avoir vu cette magnifique salle, nous ne pouvions rien voir qui la surpassât ; mais à notre grande surprise, notre admiration dut augmenter de salle en salle jusqu’à celle où le prince m’admit en sa présence. J’étais conduit d’une pièce à l’autre par des officiers différens qui me quittaient à la porte, après m’avoir remis à d’autres, d’où je conclus qu’ainsi qu’en Europe, l’étiquette de la cour du Japon établissait une différence dans le droit d’entrer dans tel ou tel salon. Le prince me reçut dans une vaste salle, au milieu de laquelle s’élevait une estrade de deux degrés, où il était assis à terre sur un superbe tapis de velours cramoisi, brodé en or. Il portait un surtout vert et jaune posé sur deux de ces vêtemens qui s’appellent quimones, et par dessus un ceinturon auquel étaient attachées sa dague et son épée ou catana. Ses cheveux étaient tressés avec des rubans de diverses couleurs sans autre chose sur la tête. C’est un homme de trente-cinq ans, brun, d’une figure agréable et d’une bonne stature. Les deux secrétaires du prince ordonnent à ceux qui m’accompagnaient de s’arrêter, et je m’avançai seul jusqu’à une espèce de siége presqu’aussi bas que le plancher, à la gauche et à quatre pas de celui où était le prince. Il m’ordonna de me couvrir, et il me fit dire en souriant, par ses interprètes, que le plaisir qu’il avait à me voir et à faire connaissance avec moi était altéré parce qu’il lui semblait que j’étais triste et mélancolique à cause du malheur qui m’était arrivé ; mais que les hommes de cœur ne devaient pas s’attrister des évènemens fâcheux qui n’étaient point arrivés par leur faute que je prisse courage, et que j’étais dans son royaume, où il m’accorderait toutes les faveurs que je pourrais désirer. Je le remerciai, lui répondis du mieux que je pus. Le reste de la conversation se passa en demandes de sa part sur les détails de ma mésaventure, et je finis par lui demander la permission de partir le lendemain pour me rendre à la cour du roi son père. Il me répondit que pour le lendemain cela ne se pouvait pas, attendu qu’il devait en prévenir ce monarque ; mais que dans quatre jours je pourrais me mettre en route, et qu’il donnerait des ordres pour que, dans tous les lieux où je devais passer, je fusse hébergé et accueilli comme je le méritais. Sur ce, je pris congé du prince, et je retournai à ma maison.

Quatre jours après, je partis pour Zurunga, qui est situé à quarante lieues de Jedo. Il ne me manquerait pas de matières pour alonger ma relation, si je voulais raconter ce que je vis dans les villes qui se trouvèrent sur ma route. Je me contenterai de faire remarquer que plusieurs bourgs qui n’ont pas le rang de cité contiennent plus de cent mille habitans : dans les cent lieues de pays qu’on parcourt de Zurunga à Meaco, on ne passe pas un quart d’heure sans traverser un village. De quelque côté que le voyageur jette les yeux, il aperçoit du monde qui va et vient comme dans nos villes d’Europe les plus peuplées ; les chemins sont bordés des deux côtés d’une rangée de superbes pins qui garantissent de l’ardeur du soleil ; les lieues sont marquées par une petite éminence plantée de deux arbres, même dans les villes et villages, et jamais il n’est dérogé à cette règle, fallût-il abattre une maison ou un édifice quelconque pour l’observer.

Au bout de cinq jours de voyage, pendant lequel, en vertu des ordres du prince, je fus reçu et traité à merveille partout où je passai, et si bien, que, si je pouvais renoncer à mon Dieu méconnu par ces barbares, et à mon souverain, je préférerais leur pays au mien ; j’arrivai à Zurunga, et je vais raconter tout ce qui m’y arriva.

La ville de Zurunga contient de cinq à six cent mille habitans : elle est moins belle que Jedo ; mais son climat est infiniment plus agréable. C’est pour cela qu’elle a été choisie par l’Empereur pour en faire sa résidence. Ce prince, envoya un seigneur de sa cour pour me recevoir à l’entrée de la ville et pour me conduire à la maison qui avait été préparée pour mon logement. J’éprouvai, pour y arriver, les mêmes difficultés que j avais eues en pareilles circonstances à Jedo, par l’immensité de la foule qui s’était rassemblée pour voir des étrangers venus de si loin. La maison où je descendis était pourvue avec le plus grand soin de tout ce qui m’était nécessaire. Le lendemain de mon arrivée, l’Empereur me fit complimenter par un de ses secrétaires, qui m’apporta de sa part un présent de douze vêtemens complets, de sa propre garde-robe, extrêmement riches. Le Secrétaire me dit que son maître se réjouissait infiniment de mon arrivée à sa cour, et qu’il désirait savoir comment je me portais : qu’il m’engageait à me reposer, et à me reposer, et à me revêtir des habits qu’il m’envoyait, et qu’il lui avait paru, qu’attendu le naufrage que j’avais éprouvé et qui m’avait mis à nu, le présent le plus convenable à ma situation était les vêtemens qu’il m’offrait. Cet envoyé s’entretint pendant quelque temps avec moi, me faisant des questions sur l’Espagne et sur notre roi. Tout le temps que je restai à Zurunga, l’Empereur m’envoyait tous les jours un présent de confitures exquises et de fruits, entr-autres des poires plus grosses du double que les plus grosses d’Espagne. Après une semaine de séjour, le secrétaire me demanda de fixer le jour où je voudrais être présenté à l’Empereur. Je lui répondis que cela ne dépendait pas de ma volonté, mais bien de celle de Son Altesse. Il me quitta immédiatement après cette réponse, et il me fit prévenir que le lendemain, sur les deux heures après midi, il enverrait quelques gentilshommes du palais pour me chercher. Il est bon de savoir que mon hôte et plusieurs seigneurs qui me rendaient de fréquentes visites m’avaient conseillé de ne point témoigner un trop grand emp’ressement pour voir l’Empereur, et d’attendre que ce prince m’en fit lui-même témoigner le désir. Je me conformai volontiers à cette insinuation, d’autant que je passais le temps fort agréablement à visiter tout ce que la ville de Zurunga contient de curieux et d’admirable. J’ai déjà fait une description de Jedo ; celle que je pourrais faire de Zurunga serait semblable. Ainsi je m’en abstiendrai pour ne pas me répéter.

Le lendemain à deux heures après-midi, un détachement de deux cents gardes arquebusiers du palais, conduit par un maître des cérémonies, vint pour me chercher. On me fit monter dans une litière élégamment ornée. Après une heure de marche, j’arrivai près d’un fossé d’où s’éleva subitement un pont, qui fut baissé peu après sur un signal du commandant de mon escorte, et je vis sortir un officier, lequel, après avoir échangé quelques paroles avec ce commandant, frappa à une très-forte porte de fer, qui, en s’ouvrant, me laissa voir deux files de deux cents arquebusiers environ, à travers lesquels je fus conduit par leur capitaine à un autre fossé où il y avait aussi un pont-levis ; je fus admis dans cette seconde enceinte avec les mêmes formalités, d’où, avec de très-courtoises cérémonies, je fus mené jusqu’à un des corridors du palais qui aboutissent à un immense vestibule où étaient plus de mille soldats de diverses armes. De là, je traversai neuf pièces ou salles, changeant d’introducteur à chaque salle, et ayant les yeux éblouis de la splendeur de l’ameublement ; tout brillat d’or et d’un vernis éclatant. Il me sembla que, dans quelques détails, il y avait plus de pompe et d’apparat dans les cérémonies à la cour du prince. Toutefois la résidence de l’Empereur annonçait plus de puissance, mais aussi plus de ces précautions qui indiquent la crainte. Peut-être cela est-il la suite d’un usage introduit par les révolutions sanglantes qui ont eu lieu dans cet empire, où l’ordre de la succession au trône est quelquefois interverti. Peut-être aussi l’Empereur, qui était déjà âgé, craignait-il quelqu’entreprise de la part de son fils. Quaoiqu’il en soit, je parvins à la salle qui précédait l’appartement où se trouvait l’Empereur. Deux des secrétaires ou ministres de ce prince, suivis d’un grand nombre de personnes richement vêtues, vinrent à moi, et après beaucoup de complimens pour m’inviter à m’asseoir avant eux, auxquels je finis par céder pour les abréger, le plus éminent en dignité des deux ministres, qui, ainsi que le ministre du prince portait le nom de Conseconduno, me débita un long discours pour me féliciter de mon arrivée auprès de leur maître, ce qui devait être pour moi un grand motif de consolation, et que, quant à eux, ses principaux ministres, ils s’empresseraient d’accueillir toutes mes demandes et de les appuyer auprès du souverain. Je les remerciai dans les meilleurs termes que je pus trouver. Après, quoi, Conseconduno reprit, la parole, en me disant qu’une des choses qui avaient le plus occupé son imagination depuis le jour de son arrivée jusqu’à ce moment, était que l’empereur possédait la plus grande monarchie de la terre, et était par conséquent revêtu de la majestueuse autorité ; que, l’étiquette royale n’admettant point de dispense, puisqu’il arrivait souvent qu’un grand seigneur riche de plusieurs millions de rente regardait comme une éminente faveur d’être admis à voir l’auguste visage de l’Empereur à plus de cent pas de distance, et prosterné contre terre, sans prononcer un mot, sans que sa majesté impériale lui adressât la parole et se retirait satisfait après avoir laissé un riche présent, il était à craindre que, quoique l’empereur me fit un accueil extraordinaire, et me comblât de grâces inconnues à ses sujets les plus favorisés, je ne fusse peut-être surpris de la sécheresse d’une réception que j’apprécierais d’après mes propres idées tandis qu’en réalité l’Empereur avait l’intention formelle de me traiter avec toute sorte de distinction. Conseconduno me fit comprendre qu’il avait traité cette question avec son maître.

Cette allocution me parut digne d’une réponse pesée mûrement dans toutes ses expressions. C’est pourquoi, après avoir réfléchi un moment, et ayant prévenu mon interprète, le père Jean-Baptiste, de la compagnie de Jésus, de bien expliquer le véritable sens de mes paroles, je répondis que j’avais écouté avec attention son beau discours ; que je le remerciais des renseignemens qu’il me donnait sur la grandeur de son maître mais que je ne pouvais en être surpris, étant sujet du roi Philippe, qui était le plus grand des rois de l’univers, et en comparaison duquel tous les autres étaient des nains. Je parlai quelque temps sur ce ton, et j’appuyai mes raisonnemens aussi bien que je le pus. Je convins qu’en effet, la majesté des rois ne devait jamais se relâcher en rien à l’égard de leurs propres sujets ; mais que, vis-à-vis de ceux qui ne l’étaient point, la bonne raison d’état voulait qu’ils ne l’étaient point, la bonne raison d’état voulait qu’ils se montrassent affables et clémens ; qu’envoyé par mon roi pour gouverner les îles Philippines, comme président et capitaine général, j’avais fait naufrage à mon retour sur les côtes du Japon, et que, par conséquent, ce n’était qu’en qualité de misérable naufragé, exposé à toutes les infortunes des prisonniers et des esclaves que je me présentais ; que si l’Empereur devait mesurer ses grâces et ses égards sur ma situation présente, je me trouverais satisfait et comblé par la moindre faveur que Sa Majesté voudrait bien m’accorder ; mais je priai les deux ministres d’observer que si je devait être traité en qualité de serviteur et de ministre de mon roi, je croyais avoir droit à de plus grands honneurs, et que c’était à mon souverain et non à moi que s’étaient rendus ou refusés les honneurs que je croyais lui être dus. J’insistait beaucoup sur ce point, et je tâchai de leur faire comprendre la grandeur et la puissance du roi d’Espagne, qui régnait sur la plus grande partie des deux Indes, indépendamment de ses états d’Europe, qui seuls lui donnaient le premier rang parmi les princes de cette contrée. J’ajoutai que l’Empereur du Japon s’annonçant comme l’ami du roi d’Espagne, je ne doutais pas qu’il ne saisît l’occasion de manifester, par tous les moyens possibles, le cas qu’il faisait d’une amitié aussi précieuse. Je conclus enfin en déclarant que l’Empereur avait déjà assez fait pour moi, s’il me considérait comme particulier, et que je mettais à ses pieds mon respect profond et ma reconnaissance ; mais que, s’il lui plaisait de me regarder comme le représentant du roi, il ne saurait me témoigner trop d’égards.

Dès que ma réponse fut terminée, Conseconduno me considéra attentivement, et, après un moment de silence, il se frappa le front avec la paume de la main, et me dit qu’il ne jugeait pas à propos que je fusse introduit auprès de l’Empereur avant qu’il n’eût rendu compte à ce monarque de notre conversation ; il sortit et resta dans l’appartement de Son Altesse une longue demi-heure ; pendant laquelle je m’amusai à voir les bijoux et curiosités qui étaient exposés dans deux petits cabinets voisins du lieu où nous étions. Je vis là des choses admirables et dignes d’un aussi grand roi. Conseconduno, étant revenu, m’annonça que l’Empereur allait me recevoir et me faire un honneur qui n’avait été fait à personne au monde avant moi, et qui causerait un étonnement universel dans l’empire. Je suivis le ministre, qui me conduisit en présence du souverain, que je saluai. Toute ma suite, ainsi que l’escorte nombreuse qui m’accompagnait, avait été retenue dans une des pièces qui précédaient la salle où était l’Empereur ; mais dès que j’eus salué le prince, on leur permit d’entrer, et on les fit agenouiller à une assez grande distance. L’Empereur était dans une espèce de loge en claire-voie, carrée, peu grande, mais extraordinairement riche. L’endroit où il était assis était élevé de deux degrés au-dessus du sol, et était entouré, à quatre pas de distance, d’une grille d’or de deux vares de hauteur, dans laquelle s’ouvraient plusieurs petites portes par lesquelles entraient et sortaient des serviteurs que l’Empereur appelait de temps en temps parmi ceux qui étaient humblement agenouillés, appuyés sur leurs mains autour de la grille d’or.

Le monarque était environné d’à peu près vingt seigneurs, ministres ou principaux courtisans, vêtus de longs manteaux de soie et de caleçons de la même étoffe, tellement longs, qu’ils leur cachaient entièrement les pieds. L’Empereur était assis sur une espèce de fauteuil de satin bleu ouvragé, semé d’étoiles et de demi-lunes d’argent. Il portait, à la ceinture une épée ou catana, et avait les cheveux tressés avec des rubans de diverses couleurs sans autre coiffure. Son âge me parut être de soixante ans, et sa stature moyenne, avec assez d’embonpoint. Son visage était vénérable et gracieux, mais beaucoup moins brun que celui du prince son fils. Je m’approchai entre les deux ministres dont j’ai parlé, en faisant les révérences et les cérémonies usitées à la cour d’Espagne ; et mes deux introducteurs m’ayant prévenu que je ne devais pas baiser les mains du monarque, je restai debout auprès du siége qui m’avait été préparé. Jusque là l’Empereur avait gardé un sérieux imperturbable ; mais dès que j’eus terminé mes salutations, il baissa un peu la tête et me sourit avec affabilité en me fusant signe de la main de m’asseoir. Je m’inclinai de nouveau très-respectueusement, et je restai debout ; mais il me fit de nouvelles instances auxquelles je cédai et je m’assis. Il m’ordonna de me couvrir, et après un silence de près d’un demi-quart d’heure il chargea deux secrétaires qui étaient à côté de lui de me dire combien il se réjouissait de mon arrivée, et que, quoique j’y eusse été conduit par des infortunes qui devaient m’attrister, il m’engageait à me consoler et à me distraire ; car il était dans l’intention de m’accorder plus de grâces et de faveurs que je ne pouvais en attendre de mon propre souverain. Je voulus me lever et me découvrir pour entendre ce message, mais il ne le permit pas, et voulut que je répondisse assis. Je lui dis, par le moyen de mon interprète, que je baisais les mains de Son Altesse, pour les faveurs dont elle me comblait, et que la présence des grands rois était toujours un puissant motif de consolation pour des malheurs plus grands que les miens. Je me trouvais entièrement consolé et encouragé en me voyant dans la cour d’un monarque aussi illustre, tout comme si je me trouvais dans celle du roi Philippe. Un moment après, il me fit dire de lui faire connaître ce que j’avais à lui demander, tant pour moi que relativement à l’amitié qu’il voulait entretenir avec mon maître, et qu’il voulait entretenir avec mon maître, et qu’il ordonnerait à ses ministres de m’expédier promptement et suivant mes désirs. Je répondis que les faveurs d’un aussi grand prince que S. A. étaient trop précieuses pour pouvoir être oubliées, et que je lui demandais la permission de me présenter devant son trône un autre jour, pour jouir encore de son auguste entretien et pour mettre à ses pieds les demandes que je croirais pouvoir lui soumettre.

Après cela, je voulus me lever pour me retirer : mais l’Empereur me fit rasseoir en me disant qu’il avait grand plaisir à me voir, qu’il ne voulait pas que ma visite fût si courte, et qu’il désirait que j’assistasse à la réception de quelques seigneurs auxquels il daignait se montrer. En effet, on introduisit un des personnages les plus considérables du Japon, si je dois en juger par son présent qui, en barres d’or et d’argent et en étoffe de soie, valait plus de vingt mille ducats. Ce présent fut placé sur une table, et je n’oserais pas affirmer que l’Empereur jeté les yeux de ce côté, tandis qu’à plus de cent pas de distance du trône, ce tono se prosterna, la face contre terre, et resta ainsi pendant quelques minutes, dans le plus grand silence, sans que l’Empereur ni aucun des ministres lui adressât la parole ; après quoi il se retira avec sa nombreuse suite que mes domestiques m’assurèrent être de plus de trois mille personnes. Après ce tono entra le gouverneur général de Minao, qui fut reçu de la même manière, et finalement je vis arriver le R. P. Alonzo Munoz avec le présent du gouverneur de Manille. On permit à ce religieux de s’avancer de dix à douze pas de plus que les deux seigneurs dont j’ai parlé ; mais les mêmes cérémonies et le même silence furent observés à son égard, et il sortit comme eux. Je demandai enfin la permission de me retirer. L’Empereur me l’accorda en me disant d’aller me reposer. Je fut accompagné par deux ministres juqu’à l’arrivée du troisième salon, où il me remirent entre les mains des mêmes personnes qui m’avaient introduit. Celles-ci me conduisirent à la porte extérieure, avec les mêmes cérémonies qui avaient eu lieu à mon entrée, et j’arrivai chez moi avec l’escorte qui était venue m’y chercher.

REVUE
DES DEUX MONDES.
Voyages.
RELATION INEDITE
D’UN VOYAGE AU JAPON;
PAR DON RODRIGO DE VIVERO Y VELASCO,
GOUVERNEUR GENERAL DES ILES PHILIPPINES.

(Dernier article [5].)

Le lendemain, je me rendis chez Conseconduno, principal ministre de l’empereur, et dont la maison, quoique moins grande que le palais, n’était pas moins digne d’admiration. Ce seigneur vint me recevoir dans le vestibule, et m’emmena incontinent dans une salle où était préparée une collation magnifique. Il me régala d’un vin exquis, fort commun au Japon, et but à ma santé, en plaçant son verre sur sa tête, à la mode de son pays. Il m’engagea à ne pas m’inquiéter d’affaires, mais à passer mon temps agréablement, attendu que son maître était dans l’intention de m’accorder toutes les grâces que je lui demanderais. Je lui remis une note traduite en japonais, en lui disant que, pour ne pas fatiguer l’attention de S. A., j’avais tâché d’être bref, usant toutefois de la permission qu’il m’avait donnée de lui faire des demandes ; car je ne bornais pas à une seule, mais à trois, les grâces que je sollicitais de sa munificence.

En premier lieu je demandais que S. A. voulut bien accorder sa royale protection aux religieux des différens ordres qui résidaient dans son empire, et ordonner qu’ils eussent la libre disposition de leurs maisons et de leurs églises, sans que personne pût les molester, parce que le roi Philippe, mon maître, estimait les religieux et les ministres du Seigneur comme la prunelle de ses yeux, et que j’étais certain de faire une chose agréable à S. M. en plaçant cette demande en tête de celles que j’adressais à l’empereur.

Secondement je suppliais S. A. de conserver et d’augmenter autant qu’elle le pourrait l’amitié qui régnait entre l’empereur du Japon et le roi Philippe mon maître ; car de tous les princes du monde,le monarque des Espagnes était celui dont l’amitié était la plus avantageuse, tant par sa puissance que par ses grandes qualités et ses vertus, et que plus S. A. resserrerait les nœuds qui l’unissaient à mon souverain, plus elle aurait à s’en féliciter, malgré la distance immense qui séparait les deux cours.

Ma troisième demande était une conséquence de la seconde ; car, pour conserver l’amitié du roi Philippe mon maître, S. A. ne devait pas permettre à des ennemis de mon souverain, tels que l’étaient les Hollandais, de résider dans son empire, et qu’ainsi je suppliais S. A. de les chasser ; car, outre qu’en qualité d’ennemis de l’Espagne ils devaient lui être odieux, leurs mauvais procédés et leurs brigandages sur mer devaient suffire pour leur faire refuser une retraite et un abri sur toutes les côtes de la domination japonaise.

Le ministre lut ma note avec attention. Il me dit qu’elle lui paraissait très-convenable, qu’il la communiquerait à l’empereur, et qu’il me répondrait le jour suivant, il fut si exact, que le lendemain il était chez moi à dix heures du matin. Après toutes les cérémonies d’étiquette, dont les Japonais ne se dispensent jamais sous aucun prétexte, et après la collation par laquelle commencent toutes les affaires dans ce pays, il me raconta qu’après avoir entendu la lecture de ma note, l’empereur s’était écrié plein d’admiration : « Je n’ai rien à envier au » roi Philippe, si ce n’est un serviteur comme celui-ci. Admirez, vous autres, et sachez que ce gentilhomme, ayant tout perdu par un naufrage, étant presque nu, et moi, lui offrant toutes les grâces et faveurs qu’il voudra solliciter, se garde bien de me demander pour lui ni or ni argent ; mais il ne songe qu’aux intérêts de sa religion et de son roi. En conséquence, vous lui direz que je lui accorde tout ce qu’il me demande, et que j’ordonnerai qu’à l’avenir les religieux, amis du roi Philippe, qui sont au Japon, ne soient pas molestés ; car je veux conserver une bonne intelligence avec ce grand monarque. Mais, quant à l’expulsion des Hollandais, cela est très-difficile pour cette année, parce qu’ils ont ma parole royale de pouvoir séjourner au Japon ; qu’au reste, je le remercie de me les avoir fait connaître pour ce qu’ils sont. »

Telle fut la réponse que l’empereur fît à ma note. Le ministre me dit ensuite que son maître lui avait ordonné de me dire qu’il y avait à Zurunga un bon navire, et que si je le désirais, il me le ferait donner avec tous les agrès nécessaires pour me rendre à la Nouvelle-Espagne, et qu’il me ferait fournir tout l’argent dont je pourrais avoir besoin. S. A l’avait également chargé de me dire qu’ayant appris qu’il y avait dans ce pays d’excellens mineurs, très-experts dans l’art d’extraire l’argent des mines, il désirait que le roi Philippe lui en envoyât cinquante, auxquels il ferait tous les avantages qu’ils pourraient souhaiter, parce que, bien qu’il y en eût beaucoup au Japon, ils étaient maladroits, et ne retiraient pas des mines du pays la moitié de ce qu’elles pourraient produire. Je répondis que je ne pouvais m’engager à cela sans connaître la volonté de mon souverain, mais que, si S. A. me le permettait, je me rendrais dans la province de Bungo, où se trouvait le vaisseau Sainte-Anne, et que j’irais voir si je pouvais m’embarquer à son bord ; mais que, dans le cas contraire, j’accepterais la grâce qui m’était offerte. Je promettais de répondre à la demande de mineurs que me faisait S. A., soit à mon retour à la cour de Zurunga, soit avant de m’embarquer.

Deux jours après, je fus encore admis en présence de l’empereur avec les mêmes cérémonies. S.A., après un compliment plein de politesse et d’obligeance, me fît répéter de vive voix les demandes que j’avais remises par écrit à son ministre. Je le fis par le moyen de mon interprète, le P. Jean-Baptiste de la compagnie de Jésus, et j’insistai avec plus de force que je ne l’avais fait dans ma note sur l’expulsion des Hollandais. L’empereur me répondit en termes à peu près semblables à ceux que Conseconduno m’avait transmis de sa part, le lendemain de ma première audience.

De retour à mon logement, je m’occupai de mes préparatifs de départ, qui furent bientôt terminés, et je partis peu après pour la province de Bungo. Voici les principales circonstances de ce voyage.

De Zurunga à Méaco, par où je devais passer, il y a près de cent lieues presque toujours en plaine, et dans un pays fertile et agréable ; on traverse plusieurs rivières considérables sur des bacs très-commodes, et qui peuvent contenir un grand nombre d’hommes et de chevaux. Ces bacs passent d’un bord à l’autre, au moyen d’un fort cable tendu sur les deux rives. J’aurais de la peine à me rappeler les noms des villes, bourgs et villages que je traversai. Il n’y a pas, ainsi que j’ai déjà dit, un quart de lieue désert dans tout le Japon, et je doute que dans aucun pays de l’univers, il soit possible de rencontrer aussi près l’une de l’autre autant de grandes villes, parfaitement bâties, et prodigieusement peuplées. Partout je remarquai le même mouvement, ainsi qu’une abondance merveilleuse de toute espèce de marchandises et de comestibles prêts à toute heure, et à des prix si bas, que les plus pauvres gens peuvent aisément y atteindre. C’est ainsi que, régalé et accueilli dans tous les lieux où je passai, avec un empressement et des soins extrêmes, j’arrivai dans la grande cité de Méaco. Je pourrais singulièrement alonger ma relation si je faisais mention de toutes les choses dignes de remarque qui frappèrent ma vue dans ce trajet. Je puis assurer que j’ai traversé plusieurs villes de cent cinquante à deux cent mille habitans, et je ne me rappelle pas avoir vu un seul bourg ou village de peu d’étendue. J’arrivai en vue de Méaco dans l’après-midi. Cette ville est à juste titre fameuse dans l’univers par sa beauté, son étendue, et par le nombre immense de ses habitans. Je n’ai pu au juste le savoir ; mais en comparant les diverses informations qui m’ont été données, je ne puis le fixer au-dessous de quinze cent mille âmes, et je crois qu’on peut la regarder comme la plus grande ville du monde connu. Elle est située dans une vaste plaine parfaitement bien cultivée. Ses murailles ont dix lieues de tour. Je puis certifier ce fait, les ayant moi-même parcourues dans toute leur étendue. Je montai à cheval à sept heures du matin ; je me reposai une heure vers midi, et je n’arrivai que le soir, à l’entrée de la nuit au point d’où j’étais parti. C’est à Méaco que réside le Dayri, roi légitime du Japon, qui porte le titre de Boy. Ce prince descend, en ligne directe, des fondateurs de l’empire, et, comme les Japonais croient qu’il est de la dignité de leurs souverains de n’être point vus et de ne pas se communiquer au peuple, ce monarque est toujours enfermé dans son palais. C’est le Dayri qui, en droit et justice, devrait gouverner l’empire ; mais, il y a quelques années, Taïcosama réduisit par la force des armes à son obéissance tous les Tonos ou seigneurs du royaume, et ne laissa au Dayri que l’ombre de la souveraineté, qu’il exerce avec toutes les apparences de la suprême puissance, en donnant l’investiture de toutes les dignités, même de la dignité impériale. Tous les ans, à un jour fixé, tous les seigneurs viennent avec leurs insignes lui rendre hommage. L’empereur seul se dispense de ce devoir. Le Dayri est particulièrement le chef de la religion ; c’est lui qui nomme aux charges et emplois vacans parmi les bonzes : c’est ainsi qu’on nomme les prêtres des idoles.

Dans les actes et cérémonies extérieures, le Dayri est traité avec le plus grand respect par l’empereur lui-même, qui, avant son couronnement, est obligé de venir lui rendre hommage. C’est au reste la seule marque de sujétion à laquelle il se soumette, car d’ailleurs il laisse à peine au Dayri de quoi s’entretenir. Cependant le palais qu’il habite est d’une magnificence extraordinaire, au-dessus même de celle qu’on admire dans les palais de l’empereur et du prince son fils. Je ne le sais toutefois que par ouï-dire, car je n’ai pu voir le Dayri, qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, ne se montre à personne et ne sort jamais de son palais.

Un vice-roi nommé par l’empereur gouverne la ville de Méaco ; sa juridiction ne s’étend pas au-delà des canaux qui entourent cette ville, et il n’a aucune autorité sur celles de Faxime, Sacay, Usaca, qui sont très-considérables, et situées à très-peu de distance de Méaco, dont l’immense population donne à son gouverneur plus d’occupation que ne pourrait le faire un royaume moyen de notre Europe. Ce magistrat tient une cour presqu’aussi somptueuse que celle de l’empereur ; il a sous ses ordres six vice-gouverneurs. Il m’accueillit et me traita avec beaucoup de distinction et d’affabilité, et se montra très-curieux d’apprendre des détails sur l’Espagne ; et, pour me témoigner sa reconnaissance du plaisir que je lui avais procuré en répondant à toutes ses questions, il me donna à son tour les informations les plus détaillées sur la belle et grande ville dont il était le vice-roi. J’étais ébahi du récit de toutes ces merveilles, dont j’avais la preuve sous les yeux ; mais je dissimulai mon étonnement pour qu’il n’en inférât pas que l’Espagne fut inférieure au Japon. Il me dit que la seule ville de Méaco contenait cinq mille temples de ses dieux, sans compter les chapelles ; j’appris aussi de lui que le quartier destiné exclusivement aux femmes publiques contenait plus de cinquante mille courtisanes. Il me fît conduire au tombeau de Taïcosama, qui est élevé dans un temple magnifique, et me montra aussi le Daybu, idole de bronze, ainsi qu’un autre superbe édifice où sont les statues de tous les dieux du Japon. Je mis trois jours à visiter ces monumens, qui étaient à une aussi grande distance de mon logement, bien que situés au milieu de la ville ; quoique je fusse parti de très-bonne heure pour m’y rendre, je ne pus être de retour que fort tard.

L’idole de bronze appelée Daybu aurait pu passer pour une des sept merveilles dumonde, et même l’emporter sur elles. Elle est d’une si grande dimension, que, malgré l’idée que je m’en étais formée d’après ce qu’on m’avait dit, je restai muet de surprise en la voyant ; et songeant à l’idée que je pourrais en donner lorsque je viendrais à en parler en Espagne, j’ordonnai à un de mes gens d’aller mesurer la grosseur du pouce de la main droite de l’idole, et je vis que, quoique ce fût un homme de grande taille,il s’en fallait de deux palmes qu’il ne pût avec ses deux bras entourer ce doigt de la statue. Mais la grandeur n’est pas le principal mérite de cette idole, car ses pieds, ses mains, sa bouche, ses yeux, son front, et autres traits, ont autant d’expression et de physionomie que le peintre le plus parfait pourrait donner à un tableau. Lorsque je visitai ce temple, il n’était pas encore achevé : il ne l’est même pas encore, d’après ce qu’on m’a écrit ; plus de cent mille ouvriers y étaient employés journellement. Le diable ne pouvait pas suggérer à l’empereur un meilleur moyen de dépenser ses immenses trésors.

J’allai voir aussi le tombeau de Taïcosama, où je remarquai des choses admirables. Je déplorai que des édifices aussi magnifiques fussent consacrés à l’adoration des cendres d’un homme dont l’ame est en enfer pour l’éternité. On entre dans ce temple par une allée pavée en jaspe, qui a plus de quatre cents pas de longueur, et trois cents de largeur. Il y a de chaque coté, de distance en distance, des piliers aussi de jaspe, où sont placés des lampes qui sont allumées à l’entrée de la nuit, et qui répandent une si grande clarté, qu’on ne s’aperçoit pas de l’absence du jour. Au bout de cette allée, on monte au péristile du temple par plusieurs degrés. On voit à droite, et avant d’entrer, un monastère de religieuses, qui prennent part aux offices qui sont célébrés avec beaucoup de solennité. La porte principale est incrustée de jaspe et entourée d’une garniture artistement travaillée en or et en argent. La magnificence de cette porte et le fini du travail annoncent celle de l’intérieur de l’édifice. La nef est supportée par des colonnes et des pilastres d’une haute dimension. Il y a au milieu un chœur, comme dans nos cathédrales, avec des sièges et une grille tout, autour. Des chapelains et des chanoinesses y chantent leurs prières sur un ton qui ressemble beaucoup à celui de nos églises, et, d’après ce qu’on m’apprit, leur office, comme le nôtre, se divise en prime, tierce, vêpres et matines. Je me fis scrupule d’entendre des prières si contraires à notre sainte foi. Celui qui me conduisait par ordre du vice-roi entra dans le chœur, et sans doute il dut annoncer le but de ma visite, car quatre chapelains vinrent pour me recevoir. Leur habit me parut presqu’en tout pareil à celui des prébendés de Tolède avec le surplis ; seulement la queue de leur robe était démesurément longue, et leurs bonnets étaient beaucoup plus larges par le haut que par le bas. Ils me parlèrent avec beaucoup d’amitié, et ils me conduisirent à l’autel de leurs infâmes reliques où brûlaient une quantité infinie de lampes. Notre- Dame de Guadalupe, malgré toutes celles qui y sont entretenues par la foule des pèlerins qui s’y rendent de toutes parts, n’en a certainement pas le quart autant. Si je fus surpris de ce spectacle, je le fus bien davantage du silence, du recueillement et de la dévotion de toutes les personnes qui étaient rassemblées dans ce temple. On leva cinq ou six rideaux qui cachaient autant de grilles de fer, d’argent, et jusqu’à la dernière qu’on me dit être d’or massif, derrière laquelle j’aperçus une caisse où étaient renfermées les cendres de Taïcosama. Le grand-prêtre seul pouvait entrer dans la dernière enceinte où était cette caisse. Tous les Japonais qui m’accompagnaient se prosternèrent avant même qu’on n’eût levé le rideau, et de même que je m’indignais intérieurement de leur perverse et fausse adoration, ils durent s’indigner aussi du peu de respect que je témoignais devant leur sanctuaire. En somme, je me hâtai de sortir de ce lieu maudit, et mes conducteurs me menèrent voir la maison et les jardins des chapelains, dont je puis dire que l’art se fait remarquer davantage dans ceux de la résidence royale d’Aranjuez, mais que sous tous les autres rapports ils sont bien inférieurs à ceux dont je parle. On me servit un dîner splendide dans une espèce de belvéder, d’où je pus voir la grande quantité de personnes qui entraient dans le temple. On me dit qu’il en était de même à toutes les heures du jour et de la nuit. Ils usent, comme nous, d'eau bénite, ou plutôt maudite, et d’espèces de chapelets consacrés à leurs faux dieux Jaca et Nido, qui au reste ne sont pas les seuls qu’ils adorent ; car il y a au Japon trente-cinq eligions ou sectes différentes. Les unes nient l’immortalité de l’âme, les autres reconnaissent plusieurs dieux, quelques-unes adorent les élémens, sans qu’aucune d’elles soit inquiétée pour cela. Aussi les bonzes de toutes les sectes s’étant réunis pour demander à l’empereur qu’il chassât nos religieux du Japon, et se trouvant importuné de leurs fréquentes sollicitations à ce sujet, ce prince leur demanda combien il y avait de religions différentes dans le Japon. Ils lui répondirent qu’il en existait trente-cinq. « Eh bien ! leur dit-il, là où l’on tolère trente-cinq sectes, on peut bien en tolérer trente-six. Laissez ces étrangers en paix. » Après être resté près de deux heures dans la maison des chapelains, on me conduisit à celle des religieuses, dont le mur était mitoyen. Elles étaient vêtues de robes de soie bleue et blanche, et portaient un voile bleu. Cet habit me parut plus propre à la cour qu’au cloître. La mère abbesse me reçut dans une grande salle, et me fit servir une collation à laquelle elle prit part ainsi que les autres religieuses, et, pour rendre la fête complète, une douzaine d’entre elles formèrent des danses au son d’une espèce de guitare. Au bout d’une demi-heure, je pris congé et je me retirai chez moi.

J’allai enfin voir le temple consacré à toutes les idoles qu’on adore au Japon. Cet édifice est le plus grand que j’aie jamais vu. Il contient deux mille six cents statues de dieux ; chacune a son tabernacle décoré des divers emblèmes de la fausse divinité. Toutes ces statues sont de bronze doré ; en effet, les Japonais excellent dans l’art de fondre et de dorer les métaux. Ce temple a de grands revenus, et je n’en suis pas surpris ; l’entretien doit en être fort coûteux. Je me fatiguai de voir tant de chapelles, et je déplorai la puissance du diable sur ce peuple.

Les PP. Jésuites et les religieux de Saint-Dominique et de Saint-François ont chacun un couvent dans la ville de Méaco ; mais ils ne sont pas apparens et sont en quelque sorte masqués par des maisons. La prédication du saint Évangile à déjà porté beaucoup de fruit au Japon, où il y a un grand nombre de chrétiens. Je partis de Méaco la veille de Noël, et je me rendis à Faxime, qui touche presqu’aux faubourgs de Méaco. C’est à Faxime que résidaient les empereurs du Japon jusqu’au règne du souverain actuel, qui transporta sa résidence à Zurunga. Les rues de Faxime sont plus étroites que celles des autres villes de l’empire ; mais d’ailleurs cette ancienne capitale ne le cède en rien à aucune autre en magnificence. Je descendis dans la maison des religieux franciscains, où j’éprouvai une grande consolation de voir la quantité de fidèles qui vinrent assister à la célébration de l’office divin ; presque tous reçurent la sainte eucharistie avec autant de ferveur, de larmes et de piété que les chrétiens les plus zélés.

A Faxime, je m’embarquai pour Usaca, située dix lieues plus bas, sur une rivière aussi large que l’est le Guadalquivir à Séville. Je mis un jour à faire ce trajet, et je passai le temps fort agréablement à voir la quantité innombrable de navires qui montaient et descendaient le fleuve, chargés de marchandises et de voyageurs. Je logeai aussi à Usaca chez les PP. franciscains. Il y a également des dominicains et des jésuites. Cette ville me parut être la plus belle de toutes celles que j’avais vues au Japon. Elle contient à peu près un million d’habitans. Les maisons y sont généralement élevées de deux étages. Elle est située sur le bord de la mer qui bat ses murailles, et qui est très-poissonneuse. A deux lieues d’Usaca est bâtie la ville de Sacay. Je ne l’ai point vue, mais je sais qu’elle a quatre cent mille âmes de population. Je m’embarquai à Usaca, dans un bâtiment appelé funca[6] grand à peu près comme ceux qu’on voit à Séville, et je me dirigeai vers la province de Bungo. C’est la route de Nangazaqui, où il y a un établissement portugais avec un évêque. Ce dernier a depuis souffert le martyre. Le trajet se fait ordinairement en douze ou quinze jours, mais on couche à terre presque toutes les nuits, et les accidens sont très-rares sur ces côtes. Je vis plusieurs jolies villes, mais moins peuplées que celles par où j’étais déjà passé.

Peu de jours après mon arrivée à Bungo eut lieu le funeste événement de l’incendie du malheureux galion de Macao par ordre de l’empereur, parce que le capitaine, accusé d’avoir fait pendre sur son bord quelques Japonais sous un léger prétexte (ce qui n’était que trop vrai), refusa d’aller se justifier devant les tribunaux du pays. Ce qui rendit la cause du capitaine plus mauvaise fut que parmi les Japonais mis à mort se trouvaient deux envoyés de l’empereur du Japon au roi de Siam. Les ordres de l’empereur furent exécutés avec la plus grande valeur par les soldats et artilleurs japonais, qui, malgré la résistance vigoureuse du capitaine et de son équipage, se rendirent maîtres du navire à l’abordage, le prirent et le brûlèrent. Je m’étais intéressé pour ce malheureux capitaine auprès de l’empereur, qui eut la bonté de me faire donner par son secrétaire des explications qui me prouvèrent que tous les torts étaient du côté du capitaine du galion. L’empereur me fit aussi écrire pour me dire qu’il désirait mon retour à sa cour pour reprendre la négociation que j’y avais entamée, et pour me parler de nouveau des ouvriers mineurs et des Hollandais, ainsi que pour savoir si je voulais me servir du vaisseau qu’il m’avait offert pour me rendre à la Nouvelle-Espagne, objet qu’avait commencé de traiter le R. P. Louis Sotelo, que, de Méaco, j’avais envoyé à la cour avec des dépêches.

Le capitaine de la Sainte-Anne m’offrait son vaisseau pour me rendre à ma destination ; mais, outre qu’après un séjour de treize mois dans ce port, ce navire pouvait être en mauvais état, je considérai qu’il était plus utile aux intérêts du roi mon maître de saisir le prétexte que me présentait la demande de mineurs que me faisait l’empereur, pour entrer en négociation avec S. A. sur des points plus importans, tels que le bien de notre sainte religion et l’expulsion des Hollandais, et je me déterminai à retourner à la cour de Zurunga, en suivant la même route, pendant laquelle je fus traité avec les mêmes égards et le même empressement.

Peu de jours après mon arrivée à Zurunga, j’eus audience de l’empereur, qui me reçut avec sa bonté accoutumée. Je rappelai à S. A. la requête que je lui avais adressée, et je donnai à mes sollicitations une autre forme, en commençant par répondre à la demande que l’empereur m’avait faite de cinquante mineurs. Je dis donc à S. A. que je me chargeais de transmettre sa demande à S. M. et au vice-roi de la Nouvelle-Espagne, mais que, pour faciliter le succès de mes démarches, S. A. devait m’accorder les choses suivantes :

Que les mineurs auraient la moitié du produit des mines qu’ils exploiteraient, et que l’autre moitié serait partagée entre le roi Philippe mon maître, et S.A. l’empereur ; que pour la part qui reviendrait au roi d’Espagne, S. M. pourrait avoir au Japon des facteurs et commissaires, qui amèneraient des religieux de tous les ordres, auxquels il serait permis d’avoir des églises publiques pour célébrer l’office divin. Quoique cette condition fut placée au second rang, elle était dans ma pensée le but principal de ma négociation.

Je dis ensuite que S. A. l’empereur étant l’intime ami du roi Philippe, elle ne devait pas permettre que les Hollandais, ennemis jurés de mon roi, résidassent dans ses états, ni pussent y aborder sous aucun prétexte. J’ajoutai que, lorsque par hasard, ou par une autre raison quelconque, des vaisseaux appartenant au roi d’Espagne ou à ses sujets arriveraient au Japon, l’empereur devait s’engager à garantir leur sûreté, et à leur donner un sauf-conduit pour les équipages et leur chargement, et ordonner qu’ils fussent traités comme ses propres sujets. Je demandai en outre que, dans le cas où le roi mon maitre voudrait faire construire des navires et des galères dans les ports du Japon pour les envoyer à Manille, et acheter des munitions de guerre et de bouche pour les forteresses qu’il possédait dans ces parages, des facteurs et commissaires pussent y être établis pour faire ces opérations, et eussent la facilité d’acheter tout ce dont ils auraient besoin aux prix courans du pays. Je demandai enfin que, lorsque le roi d’Espagne enverrait un ambassadeur à l’empereur du Japon, il y fût reçu avec tous les honneurs et les distinctions dus au représentant d’un aussi grand monarque.

Ces clauses étaient à peu près pareilles à la note officielle dont j’avais chargé le R. P. Louis Sotelo. L’empereur me répondit qu’il les admettait toutes, sauf celle qui concernait les Hollandais, parce qu’il lui était impossible de me satisfaire pour l’instant, afin de ne pas manquer à la parole qu’il leur avait donnée. Pour me convaincre de la sincérité de ses intentions, et me donner un gage de sa bonne foi, l’empereur résolut d’envoyer un ambassadeur au roi mon maître, chargé de présens pour S. M. et pour le vice-roi de la Nouvelle-Espagne. Il m’invita à désigner un religieux de ceux qui résidaient au Japon pour remplir cette mission en son nom. Mon choix tomba sur le R. P. Alonso Munor, franciscain. Mais l’empereur voulut que les dépêches et les présens me fussent confiés. S. A. me prêta un vaisseau, et me fit remettre quatre mille ducats pour l’équiper. Il m’autorisa à le vendre, et à lui en renvoyer le montant en marchandises d’Espagne à mon choix. Je pris congé de ce monarque, après l’avoir remercié de toutes les faveurs dont il m’avait comblé. S. A. me chargea encore de dépêches pour le prince son fils, par la cour duquel je devais passer. Celui-ci écrivit aussi une lettre au roi mon maître, et me chargea d’un magnifique présent pour S. M. Je fis armer et équiper le vaisseau le Saint-Bonaventure, sur lequel je m’embarquai le Ier août 1610, et j’arrivai le 27 octobre suivant au port de Matanchel, dans les Californies, après une des plus heureuses traversées qui aient eu lieu dans la mer du Sud.


* * *

Je vais terminer cette relation par quelques observations que j’ai faites pendant un séjour de près de deux ans dans le Japon, et qui n’a précédé que de peu d’années le funeste événement de l’expulsion des chrétiens de cet empire, qui eut lieu après la mort de l’empereur qui m’avait si bien accueilli, et lorsque son fils, qui m’avait également bien traité, monta sur le trône [7]. Ce malheur ne serait peut-être pas arrivé si le conseil de Castille, auquel furent renvoyées les pièces relatives aux négociations que j’avais entamées, eût mis plus d’activité à les examiner et à en rendre compte au roi. Il m’est permis de penser que, si les liens d’une amitié étroite s’étaient formés entre les deux empires, le nouvel empereur n’eût pas mis autant d’emportement et de sévérité dans les mesures cruelles qu’il prit contre les chrétiens.

Revenant à mon sujet, je commencerai par faire remarquer, comme je l’ai dit en commençant mon récit, que la côte du Japon, qui était signalée sur les cartes maritimes par les 33° et demi, est réellement par les 35° et demi, au point où est situé le village de Jubanda, où je fis naufrage. Les îles qui composent cet empire s’étendent au-delà du 46e degré, ainsi que je l’appris d’un pilote anglais, grand cosmographe, établi au Japon depuis plus de deux ans à la suite d’un naufrage. Il était fort estimé de l’empereur, qui l’employait en diverses commissions. Il me raconta qu’ayant été envoyé par S. A. pour le recouvrement de certains droits au nord du Japon, il avait pris hauteur avec son astrolabe, et qu’il s’était trouvé au-delà de 45°, quoique le point où il était alors fût encore éloigné de l’extrémité nord de l’empire.

La Chine est éloignée des côtes du Japon de deux cents lieues, et la Corée de cinquante. Ce dernier pays, qui est fort riche et fort peuplé, est contigu à la Chine. L’empereur Taïcosama soumit la Corée, qu’il fit envahir par une armée de cent cinquante mille Japonais. Cette conquête fut faite facilement, parce que les habitans de la Corée, amollis par leurs richesses et les commodités de la vie dont ils jouissent, sont peu belliqueux. Après la mort de Taïcosama, ses successeurs y laissèrent peu à peu affaiblir leur autorité, et finirent par le perdre entièrement. Si les relations que je voulais établir entre le roi mon maître et l’empereur du Japon eussent été cimentées par un empressement réciproque, la conquête de la Corée eût pu être tentée de nouveau, et ce pays eût été un autre champ où les semences de l’Evangile eussent pu être répandues avec fruit.

Le Japon se compose d’un grand nombre d’îles, divisées en soixante-six provinces, toutes très-peuplées et fertiles.

Les Japonais sont beaucoup plus belliqueux que les Chinois, les Coréens et les autres peuples voisins de Manille. Leurs armes sont l’arquebuse, dont ils se servent fort adroitement, quoique avec lenteur, les lances et épées dont j’ai parlé, et de l’artillerie en petite quantité, qu’ils n’emploient que depuis soixante ans. Ils observent une grande discipline militaire. Le pays est garanti de toute attaque par des forteresses inexpugnables, où l’art ajoute aux avantages naturels de la situation.

Le climat est pareil à celui d’Espagne ; cependant les hivers y sont en général plus rigoureux. On n’y connaît ni peste, ni famine, parce que le climat y est très-sain, et parce que les saisons y sont si régulières, que les récoltes n’y manquent jamais.

Les Japonais sont adonnés à l’ivrognerie, qui est chez eux l’origine de plusieurs vices, tels, par exemple, que l’incontinence qui les excite à avoir une grande quantité de femmes. Le nombre de celles qu’ils entretiennent passe quelquefois cinquante. Les maris japonais sont peu fidèles, et ne se font pas scrupule de fréquenter des femmes publiques, dont il y a un grand nombre dans toutes les villes. Quant aux femmes, il est presque inouï qu’elles manquent à la foi conjugale. Elles vivent rigoureusement séparées des hommes, même de leurs pères, frères et fils, et ne sortent que pour les visites de cérémonie qu’elles se font entre elles, ou pour aller dans les temples ; elles sont alors enfermées dans une espèce de cage portée par des serviteurs.

Les Japonais sont très-industrieux, très-fins et très-experts dans le négoce. Ils sont très-adroits pour inventer et pour imiter. Il y a dans les villes un grand nombre de boutiques et de magasins merveilleusement assortis de toute espèce d’objets de luxe et d’usage ordinaire, soit pour les vêtemens, soit pour la parure.

Il y avait au Japon, quand j’y étais, plus de trois cent mille chrétiens, dont une grande partie a péri dans l’horrible persécution suscitée par l’ennemi du genre humain. Il est bien triste que nous ayons perdu l’espérance qui me paraissait si bien fondée, non-seulement de propager notre sainte foi, mais encore d’ouvrir un commerce qui pouvait être si avantageux au roi mon maître et à ses sujets, avec un pays d’où nous pouvions tirer, avec moins de frais que d’Europe ou d’Amérique, tout ce qui était nécessaire à la plupart de nos établissemens dans ces parages.

S’il faut en croire les chroniques japonaises, cet empire, extrêmement ancien, était divisé en plusieurs principautés, et fut réuni sous un seul monarque, six cent soixante-trois ans avant Jésus-Christ ; et, ce qui est unique, parmi toutes les nations du monde, c’est le descendant en ligne directe de ce premier fondateur, qui est encore aujourd’hui Dayri ou empereur ecclésiastique du Japon. Les Japonais ont été isolés du reste du monde, excepté de la Chine, dont ils ont emprunté leurs lois, leur religion, et presque tous leurs usages, jusqu’à une époque qui ne remonte pas au-delà d’un siècle.

Autrefois l’autorité souveraine était tout entière entre les mains du Dayri, et les ministres de la religion, dont ce prince est le chef suprême, exerçaient une grande influence dans l’empire ; mais, il y a à peu près 450 ans, une famille puissante s’empara de l’autorité, et ne laissa au Dayri que les attributions religieuses. Toutefois il a conservé quelques apparences de puissance qui se réduisent à donner pour la forme une espèce d’investiture de certaines dignités dont les titulaires sont nommés par l’empereur civil. C’est à Méaco que réside le Dayri, qui s’appelle aussi Jesico. J’ai déjà dit qu’il ne se montrait jamais en public. Un très-petit nombre de hauts dignitaires et ses femmes sont les seules ersonnes qui approchent de lui. Le souverain de fait, ou empereur civil et militaire, porte les titres de Teneaudoni et de Cubo sama. Son autorité est très-grande ; mais soit par délégation ou par des privilèges dont j’ignore l’origine, il y a des espèces de vice-rois qui, bien que soumis à l’empereur, ne laissent pas que d’avoir une grande puissance dans les divers royaumes ou provinces dont la réunion forme l’empire du Japon.

Le Japon n’a jamais été conquis, quoique dans deux occasions les Chinois et les Coréens unis aient tenté de s’en emparer.

Le gouvernement municipal est excellent au Japon. La police intérieure y est admirablement faite, et j’ai remarqué le même zèle et la même intelligence dans les chefs et dans les subalternes. J’ai déjà dit combien les villes étaient propres : il en est de même de l’intérieur des maisons du moindre artisan. Le Japon renferme une quantité innombrable de mines d’or et d’argent, et si les mineurs étaient plus expérimentés et connaissaient l’usage du vif argent, ils pourraient extraire une quantité incroyable de ces métaux.

Le riz est la nourriture ordinaire des habitans. Cependant le froment croît très-bien au Japon, et il n’est pas rare que les récoltes y donnent cinquante boisseaux pour un de semence. Les Japonais ne mangent presque jamais d’autre viande que celle des animaux qu’ils prennent à la chasse.Leurs forêts sont peuplées de toutes les espèces de gibier que nous connaissons en Europe, et de plusieurs autres qui nous sont inconnues. Il en est de même des oiseaux et des poissons. Ils récoltent du coton en abondance dans la province de Bogu ; ils en font des toiles et des étoffes dont le peuple s’habille. Les grands et les seigneurs se vêtissent en tissus de soie qu’ils tirent presqu’entièrement de la Chine, où ce produit est de bien meilleure qualité que chez eux. Le vernis dont ils se servent pour leurs meubles a une grande réputation dans tout le monde, et il la mérite par son éclat et par sa solidité. Leurs armes sont d’une trempe extraordinaire pour la finesse et pour la force ; ils y attachent un prix excessif. J’ai ouï dire qu’il y a eu des épées Catanas qui ont été estimées cent mille ducats. Il est certain qu’on a vu des Japonais couper d’un seul coup un homme dans toute sa longueur. Ils trouvent ridicule le prix extraordinaire que nous attachons à un diamant ou à un rubis, et prétendent que la véritable valeur d’un objet est dans son utilité ; voilà pourquoi ils mettent un si haut prix à une bonne épée.

Les seigneurs au Japon tiennent un grand état de représentation en officiers et domestiques. Ils ne sortent jamais qu’accompagnés d’une suite nombreuse. Ils reçoivent de leurs inférieurs les mêmes hommages et les mêmes respects qu’ils rendent eux-mêmes à l’empereur.

L’orgueil, l’arrogance, et une fermeté de caractère qui tient presque de la férocité, sont les traits distinctifs des Japonais de toutes les classes. La lâcheté leur est inconnue. Lorsque quelqu’un d’entre eux est condamné à mort, il ne souffre pas que le bourreau touche sa personne. Il assemble ses parens et ses amis, et en leur présence il s’ouvre le ventre avec son épée, sans témoigner aucune crainte de la mort. Il n’est pas étonnant qu’un pareil peuple n’ait jamais pu être soumis par les Chinois, qui passent pour aussi timides que les Japonais sont courageux. J’observerai en finissant, combien il est à regretter qu’un peuple qui a d’aussi bonnes lois, et qui est doué de si belles qualités, soit livré à l’idolâtrie, et soit devenu la proie de Satan. Il est bien déplorable que les progrès rapides que notre sainte foi faisait dans ce beau pays aient été arrêtés tout à coup. Dieu a permis que l’ennemi des hommes étouffât les semences répandues sur cette terre par les saints martyrs qui ont payé de leur sang la propagation de l’Evangile.

C…..


  1. Don Rodrigo de Vivero y Velasco naquit quelques années après la moitié du XVIe siècle et fut menin de la reine Anne, femme de Philippe II. Il entreprit sa première course maritime sur les galions d’Espagne en qualité d’aide-de-camp du général marquis de Sainte-Croix. Il fit, en 1581, la campagne de Portugal, et partit de là pour la Nouvelle-Espagne, où il servit pendant douze ans sous les ordres de don Louis de Velasco, marquis de Salinas, qui depuis fut vice-roi de ce pays, et il entretint pendant tout ce temps-là douze hommes à ses frais. Il obtint, en récompense de ses services,le commandement du château de saint Jean-d’Ulloa ; ses provisions sont datées du 14 juins 1595. La manière distinguée avec laquelle il remplit cet emploi lui valut la nomination de gouverneur et de capitaine-général de la Nouvelle-Biscaye, où il déploya de grands talens lors de la révolte des Indiens qu’il réussit à étouffer, en employant à propos la fermeté et l’indulgence. A la mort de don Pedro d’Acuna, gouverneur et capitaine-général des Philippines, il obtint cet te place importante où il fut remplacé par don Juan de Silva. C’est à son retour en Europe, qu’ayant été poussé par les tempêtes sur la côte du Japon, il éprouva le naufrage qui fait le sujet de cette relation. Il revint à Madrid et y séjourna quelque temps ; après quoi, il fut nommé capitaine-général de la province de Terre-Ferme et Varagua, où il resta plusieurs années. Il y obtint successivement les titres de vicomte de Saint-Michel et de comte de Orisaba. Le 24 janvier 1636, il fut nommé mestre de camp-général des régimens de la Nouvelle-Espagne et de toutes les troupes de ce royaume, en récompense de ses services lors du débarquement tenté par les Hollandais à la Vera-Cruz, quatre années auparavant. C’est de cette même année 1636 qu’est daté son testament, par lequel on voit qu’il fût marié avec dame Leonor de Ircio y Mendoz. La comte d’Orisaba mourut peu de temps après, laissant un fils unique nommé don Louis, qui soutint dignement le nom de son père.
  2. Il paraît que l’on doit attribuer la persécution terrible qui a anéanti le christianisme au Japon quelques paroles imprudentes des missionnaires espagnols, envenimées par la jalousie des Hollandais qui voulaient s’approprier tout le commerce de cette contrée avec l’Europe ; ils y réussirent complètement. Avant 1614, époque de la grande persécution, il y avait au Japon si on en croit les relations du temps plus de dix-huit cent nille chrétiens, et le gouvernement ne mettait aucune entrave au libre exercice de leur culte. Les Européens y étaient bien accueillis ; ce fut leur conduite irréfléchie et le mépris qu’ils affectèrent en quelques circonstances pour les lois du pays, qui entraînèrent leur expulsion. On en trouvera une preuve assez frappante dans ce récit même. A partir de 1614, les relations avec le Japon devinrent de plus en plus rares. Les Hollandais seuls y abordent aujourd’hui ; les Anglais et les Américains ont inutilement tenté d’y être admis. Les Russes y envoyèrent une ambassade, en 1803, qui n’eu aucun succès. Le gouvernement la reçut avec toute sorte d’égards, il fournit abondamment des vivres aux vaisseaux russes, il fit plus encore : un navire russe ayant échoué sur les côtes, quelque temps auparavant, il ordonna de restituer tout ce qui s’y était trouvé, jusqu’au morceaux d’un miroir, s’excusant encore de ce qu’il avait été brisé par des paysans qui en ignoraient la fragilité. Avec cela, on engagea très-poliment l’ambassade à se retirer le plus tôt possible. Enfin, la préférence exclusive que les autorités accordent aux Hollandais est telle qu’en 1813, pendant l’occupation anglaise des colonies Bataves, les vaisseaux qui se rendaient au Japon étaient obligés de prendre le pavillon des Provinces-Unies, et les matelots portaient le costume hollandais. Du reste, le peu que nous connaissons de cette contrée ne fait qu’ajouter un nouvel intérêt à la relation de don Rodrigo de Velasco. La grane histoire de Koempfer et le voyage de Golowuin sont jusqu’à présent les ouvrages les plus exacts. Les résidens hollandais eux-mêmes ne pénètrent pas dans l’intérieur de l’empire ; il leur est encore moins permis de le traverser, comme le fit notre auteur. A peine sont-ils arrivés à Nanagaski, qu’on les tient comme renfermés dans ce port. Cependant, on annonçait dernièrement qu’un jeune voyageur, M. Siebold, grâces à sa profession de médecin, était parvenu à recueillir un grand nombre de renseignemens curieux sur l’histoire, les mœurs et l’adminsitration du Japon, quoiqu’il paraisse certain qu’il se soit peu éloigné de la résidence hollandaise. Malheureusement M. Siebold eut l’indiscrétion de faire part lui-même à plusieurs journaux d’Europe de ses précieuses découvertes. Le gouvernement japonais en fut instruit, et M. Siebold, à l’instant de son départ, reçut l’ordre de ne pas sortir de Nangasaki. Depuis ce moment il y est devenu l’objet de la plus rigoureuse surveillance. S’il en était ainsi, cette circonstance fâcheuse pour les sciences, donnerait encore un prix inattendu au manuscrit de don Rodrigo de Velasco.
  3. Le ducat espagnol vaut onze réaux de vellon (2 fr. 60 cent environ.
  4. Voyez le cahier précédent, page 101
  5. Voyez les cahiers précédens
  6. Probablement Junca. L’auteur veut sans doute parler des navires japonais, connus sous le nom de jonques.
  7. Voyez l’avant-propos.