Voyage au pays de la quatrième dimension/L’invention du monde

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Bibliothèque-Charpentier (p. 301-311).

XLVII

L’INVENTION DU MONDE

L’Idée domine le monde.

Elle ne se confond pas plus avec lui que la forme géométrique d’un cristal ne se confond avec la matière de ce cristal. Mais c’est elle qui suggère les formes de ces groupements innombrables sans lesquels la matière semblerait homogène et inerte. L’Idée à quatre dimensions est éternelle et immuable, sans mesure et sans âge. Elle se manifeste par le symbole de cette matière à trois dimensions qui nous paraît en mouvement et dans un état de perpétuel devenir.

Considérez attentivement une œuvre d’art. Vous n’aurez pas de peine à distinguer en elle la partie matérielle à trois dimensions, soumise au temps et à l’espace, c’est-à-dire qui révèle une époque ou une matière et, d’autre part, une idée — une simple ligne bien souvent — qui relève de la quatrième dimension, qui est de tous les temps, qui ne dépend point de l’évolution ou des civilisations, une idée immortelle qui échappe à l’espace et au temps. La matière, ici comme ailleurs n’est que le support, le prétexte de l’Idée. L’art pur n’a point d’histoire ; il ne saurait évoluer.

Est-ce à dire que la vision du monde à trois dimensions nous soit inutile ? Loin de là. Sans cette vision incomplète nous ne pourrions discerner notre corps ni les autres objets extérieurs du reste de l’univers, c’est-à-dire de notre conscience ; nous ne pourrions faire défiler devant notre esprit les symboles d’idées que sont les faits jusqu’à ce que nous reconnaissions sur la terre d’exil l’image la plus exacte de notre pays natal. La vision du monde à trois dimensions nous permet d’évoquer nos souvenirs de l’Idée type mais elle n’est qu’une méthode d’abstraction et la quatrième dimension, fournie par notre conscience, nous permet seule d’atteindre la réalité.

Il serait inexact de croire cependant que l’intelligence humaine est une incarnation de l’Idée, car l’Idée pure ne saurait se diviser ni se mouvoir étant une. Mais l’intelligence peut façonner le monde suivant le type proposé de tout temps par l’Idée et l’évolution de la matière, depuis les origines, porte la marque de cette intelligence à laquelle elle doit tout.

Si l’esprit humain s’élevait suffisamment pour atteindre l’Idée pure il ne retournerait pas dans le sein de l’unité suprême : il n’aurait jamais cessé d’en faire partie.

L’Idée seule est réelle, et l’on ne saurait même point la qualifier d’hétérogène puisqu’il n’est point d’autre en dehors d’elle.

Le monde matériel homogène est purement phénoménal, il n’existe qu’en fonction de formes provisoires, il se construit au moyen de l’échafaudage utile que lui fournit l’hypothèse du temps et de l’espace. Il n’est même pas un geste, mais une simple apparence de l’Idée vue à trois dimensions.

Son existence toute négative est due à son imperfection, la perfection étant une et immuable.



Ces notions principales et d’autres encore dégagées plus nettement au moment de la grande renaissance idéaliste bouleversèrent, ainsi que je l’ai raconté déjà, tous les préjugés anciens concernant la mort, l’infini et l’immortalité. L’histoire tout entière des progrès humains apparut clairement non plus comme une suite perpétuelle de perfectionnements de la matière, ainsi qu’on le

voulait au moment de la domination du Léviathan, mais comme une réduction progressive de ses imperfections, comme une création continue de l’esprit inventant le monde suivant un type immuable que le langage imparfait à trois dimensions eût qualifié de préexistant.

Aussi bien les lois de la sélection naturelle et de l’évolution avaient-elles paru depuis longtemps insuffisantes pour expliquer les prodigieuses prévisions de la nature et la construction des êtres organisés. On imaginait bien, évidemment, qu’en raison de bouleversements géologiques, des montagnes s’étaient élevées sans raison apparente, que des vallées s’étaient creusées sous l’action des eaux, mais lorsque l’on abordait la physiologie végétale ou animale, on éprouvait une invincible répulsion à admettre que de simples phénomènes thermiques ou que le désir d’une meilleure adaptation au milieu d’un amas de matière organique aient suffi à dicter, par exemple les prodiges du mimétisme, le plan du système nerveux ou celui d’une ruche d’abeilles ou encore à provoquer l’intervention d’un insecte dans la fécondation de certaines plantes.

Comment expliquer par exemple sans préméditation intelligente la construction raisonnée du mécanisme de l’œil ou de l’oreille ? Aux premiers temps de l’histoire animale, la sensation visuelle ne se distinguait pas de la sensation tactile et dans l’univers incolore et informe, l’être primitif ne percevait que de vagues sensations. Ce fut ensuite par le désir de se rapprocher toujours davantage de la vision complète à quatre dimensions proposée par l’Idée, que le sens de la vue ajouta aux impressions à deux dimensions les impressions à trois dimensions, puis sépara les différences d’intensité des différences qualitatives suivant les besoins particuliers de chaque espèce. C’est ainsi par exemple que dans la couche sensible de la rétine, les oiseaux de nuit n’ont que des bâtonnets qui donnent uniquement les valeurs comparatives de noir et de blanc et manquent complètement de cônes qui seuls fournissent les sensations de couleur, puisque, dans l’obscurité, il est impossible de distinguer les couleurs. Par contre, les oiseaux diurnes qui recherchent des insectes aux couleurs brillantes ont plus de cônes que tous les autres animaux.

Lorsque l’on a parcouru les âges qui suivirent le vingtième siècle on sait combien l’homme, toujours sous l’influence de désirs plus élevés suggérés par sa conscience, sut accroître la puissance de sa vision en développant dans la couche rétinienne, en plus des cônes et des bâtonnets, de nouvelles terminaisons nerveuses sensibles aux rayons ultra-violets.

Faut-il rappeler également, lors des débuts de la grande renaissance idéaliste, l’apparition dans l’oreille interne d’un nouveau canal cette fois circulaire, donnant à l’homme l’indispensable sensation d’équilibre dans les déplacements du corps à quatre dimensions ?

On se souvient en effet que dans le sens de l’audition c’était aux trois canaux semi-circulaires seuls que l’homme devait la notion de l’espace et la représentation équilibrée des positions relatives des corps dans le monde à trois dimensions. Cela est si vrai que l’on provoquait chez un animal des mouvements déréglés de rotation, de roulement ou de culbute suivant que l’on agissait expérimentalement soit sur le canal horizontal, soit sur le vertical antérieur, soit sur le vertical postérieur, chaque canal correspondant à une notion de dimension distincte de l’espace à trois dimensions.

Lors des premiers essais d’application de la quatrième dimension aux déplacements du corps, un quatrième canal se développa circulairement, entourant les trois autres, pour combattre cette sensation pénible d’équilibre instable que connaissent tous ceux qui pratiquèrent la lévitation. Malheureusement, comme je l’ai conté dans un précédent chapitre, le corps ancien ne put s’accommoder brusquement à la quatrième dimension, les organes n’ayant plus de rapport fixe dans l’espace et le nouveau canal circulaire ne résista pas, lui non plus, à cette désagrégation. L’aventure n’en démontra pas moins, une fois de plus, que la matière se modifiait d’après les indications de l’Idée, que l’Idée seule créait La fonction et celle-ci l’organe.

La matière informe et inerte ne s’est en effet jamais modifiée, c’est l’intelligence qui toujours a fait surgir autour d’elle des valeurs nouvelles, des couleurs toujours plus riches et plus nombreuses.

Il en va de même dans l’histoire des civilisations.

Lorsque l’on étudie attentivement le rôle des littérateurs, des poètes et des artistes, on comprend aisément que leur action sur les mœurs s’inspire des mêmes procédés. Ils proposent, d’après des modèles intérieurs éternels, des situations nouvelles, des pensées toujours plus élevées ; ils offrent en exemple des héros supérieurs à l’humanité, et leurs créations, par une illusion naturelle, se projettent ensuite dans le passé, servant de modèle réel aux générations à venir.

L’histoire elle-même n’échappe point à cette transformation idéaliste : les événements les plus ordinaires de la vie, les passions en réalité les plus basses, les gestes les plus instinctifs sont généralisés à quatre dimensions par les historiens comme par les poètes, repris sous une forme légendaire et représentés, non point tels qu’ils furent, mais tels qu’il eût été souhaitable qu’ils fussent.

On ne saurait pas raisonnablement prétendre que toutes ces légendes correspondent à la réalité ou qu’elles furent des créations automatiques de la matière ; ce sont des imaginations forgées de toutes pièces par l’Idée, des anticipations inspirées par les modèles éternels et immuables qui sont au dedans de nous et dont nous cherchons, chaque jour davantage, à nous rapprocher.

Par suite de cette création perpétuelle, ce qui n’était qu’une simple fiction devient une réalité dans la suite. À force d’entendre raconter les prouesses légendaires ou les actes vertueux d’êtres imaginaires, l’humanité s’accoutume à la possibilité de ces vies exemplaires, elle incorpore petit à petit ces modèles surnaturels aux nécessités de la vie quotidienne et l’homme d’aujourd’hui est toujours, en quelque sorte, le fils des héros fictifs de la veille. Lorsque les dieux se réalisent, lorsque les actions héroïques légendaires deviennent vraies, les poètes sont là pour proposer à l’humanité de nouveaux modèles plus élevés ; et c’est ainsi qu’en marchant à reculons, les yeux fixés sur un passé imaginaire, l’homme se rapproche, sans s’en douter, du type absolu, qui est, en somme, derrière lui.

L’immortalité, l’éternité, l’infini, l’absolu, autant d’idées qui ne sont point, en résumé, ni en avant, ni en arrière dans le temps, qui ne sont soumises à aucune notion d’espace, qui sont toujours présentes, toujours accessibles et qui ne sauraient être soumises à aucune évaluation en quantité.

Lorsque l’on comprit mieux ces notions, cependant si simples, on commença à attacher moins d’importance qu’on le faisait autrefois à la vie humaine et aux phénomènes de la naissance et de la mort ; on comprit que ce n’étaient là, très simplement, que des modalités intéressant la matière organique, mais incapables de modifier, en aucune façon, l’inaccessible incorruptibilité de la pensée éternelle.

Sans doute, pour faciliter la tâche entreprise.

pour permettre à l’esprit d’agir plus complètement sur la matière, s’efforça-t-on de prolonger cette période de groupement matériel incomplet, à trois dimensions, que l’on appelait jadis la vie humaine ; on y parvint sans difficulté, dans d’extraordinaires proportions, et les progrès scientifiques accomplis permirent de prolonger cette vie matérielle presque indéfiniment.

Toutefois, il faut bien le dire, la question perdit, à l’époque, beaucoup de son intérêt ancien ; on constata qu’en somme, l’homme normal n’avait jamais vécu que le temps qu’il fallait, que la longueur de sa vie, que sa vie même ne dépendait que de sa seule volonté, la vie n’étant après tout qu’une hypothèse utile mais provisoire de l’Idée. C’était, au fond, de leur propre consentement, par découragement, par impuissance à réaliser une création intellectuelle, que les hommes d’autrefois se laissaient lentement mourir ; ce fut consciemment que les hommes de la grande renaissance idéaliste laissèrent parfois se désagréger l’instrument matériel de leur corps, chaque fois qu’ils comprirent qu’ils n’en pouvaient plus rien attendre.

Peu importait dans l’histoire du monde de vivre seulement un temps plus ou moins long dès l’instant que l’on avait atteint l’Idée qui toujours pouvait créer la vie. La recherche seule de l’absolu valait qu’on s’en préoccupât. L’invention des formes créait seule l’apparence du monde, et l’on savait désormais que cette révélation était en dehors de l’espace et du temps.