Voyage au pays de la quatrième dimension/Le secret de la vie

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Bibliothèque-Charpentier (p. 312-321).

XLVIII

LE SECRET DE LA VIE

Au moment de terminer la transcription de ces notes prises au cours de mes voyages au pays de la quatrième dimension, je voudrais m’efforcer de déterminer exactement quel est le point où se séparent radicalement les idées du vingtième siècle de celles qui provoquèrent, bien plus tard, l’apparition de l’Oiseau d’or. Or ce point de divergence c’était, à n’en point douter, l’idée que l’on se faisait de l’atome.

Tout avait été dit, semblait-il, sur ce chapitre au vingtième siècle sans grand résultat mais les contradictions les plus décourageantes n’avaient point lassé cependant l’ingéniosité des théoriciens. Comment concevoir ce corps primitif, tout à la fois élastique et indivisible ? Comment imaginer les rapports de l’énergie et de la masse ? Comment expliquer le mouvement, depuis le choc le plus simple jusqu’aux attractions les plus grandioses de l’univers ?

Tout homme de bonne foi devait reconnaître que les innombrables théories professées à ce sujet étaient plus décevantes les unes que les autres. Pour les physiciens, le choc seul pouvait expliquer le mouvement, et voici l’univers assimilé à une grande gare de messageries où l’on eût formé, toute la journée, d’interminables trains de marchandises.

Parler d’influence, d’action à distance, cela, c’était recourir à la métaphysique, et l’on sait que la science du vingtième siècle s’enfuyait épouvantée lorsque l’on prononçait un pareil mot.

Dès cette époque cependant la loi de Newton pouvait paraître une absurdité et celle de Galilée proclamant que tout point matériel, abandonné à lui-même, se meut en ligne droite, semblait elle-même dépourvue de sens si l’on n’admet point l’étrange corps alpha de Neumann, situé comme un Dieu matériel au centre de l’univers. Au surplus ce centre lui-même devait être déterminé par d’autres points et il s’évanouissait complètement le jour où, comme le souhaitaient les théoriciens, le reste de l’univers eût été anéanti. La relativité était, en effet, la condition même de son existence, et l’isolement ne lui laissait aucun sens.

Ce fut à ce passage difficile de la matière à l’idée que le vingtième siècle s’arrêta impuissant. Du reste il faut bien le dire, le langage ancien, basé sur les notions d’espace et de temps, ne pouvait rendre compte de l’Idée pure, et c’était pour cela que les mystiques ou les grands poètes de toutes les époques n’avaient pu trouver que des expressions vagues ou décolorées pour peindre l’idéal qu’ils rêvaient. Là où se terminait le monde connu à trois dimensions, là finissait également la terminologie. On fut bien forcé de constater cependant au vingtième siècle que dans la nature rien ne se créait et que tout se perdait ; que les corps se dématérialisaient plus ou moins rapidement, à l’imitation du radium, et que la fameuse balance des physiciens ne pouvait plus rendre compte de cette dématérialisation. La pensée artistique, l’idée de génie apparaissaient également comme des dématérialisations dont on ne pouvait physiquement rendre compte. Tout homme raisonnable se refusait cependant à considérer de pareilles transformations comme un anéantissement, et l’on ne pouvait assimiler sans absurdité le génie à la mort.

Lorsque l’on eut recours à la quatrième dimension, comme on le fît à l’âge de l’Oiseau d’or, le point de vue changea brusquement ; on comprit alors que la quatrième dimension n’était pas, comme on le croyait autrefois, une simple mesure de géométrie non euclidienne, mais le groupement définitif des quatre apparences sous lesquelles se cachait l’unité réelle.

Pour la première fois, on atteignit ainsi l’unité de ce que l’on appelait autrefois l’atome, et l’on constata que cette unité, dégagée des notions d’espace et de temps, n’était plus l’unité partielle que l’on croyait, mais la seule unité réelle de l’univers tout entier. L’illusion des sens à trois dimensions, seule, avait pu faire croire à l’existence multiple d’unités parfaites appelées atomes. Grâce à la notion de la quatrième dimension on comprit — que l’on me pardonne cette expression — que l’unité était unique, qu’on ne pouvait, par définition, la fragmenter et qu’il n’y avait, en un mot, qu’un seul atome dans l’univers.

C’est là, résumé dans une forme à trois dimensions forcément imparfaite, le seul secret de l’atome qui dérouta jadis tous les savants, enfermés qu’ils étaient dans les théories fragmentaires de l’espace et du temps.

À un point de vue plus général, cette révélation si claire à l’âge de l’Oiseau d’or, justifia d’une manière fort intéressante les puériles intuitions anciennes concernant le paradis et l’enfer, l’imniortalité, la division des êtres en bons et méchants, en élus et réprouvés.

Au début de la période de l’Oiseau d’or, une sélection analogue ne manqua pas de se produire en effet, parmi les hommes : les uns par la réflexion atteignirent bientôt leur véritable personnalité intérieure, leur atome central, eût-on dit autrefois, et se trouvèrent confondus, par là même, avec la seule unité véritable de l’Idée en dehors de toute notion de temps et d’espace ; d’autres, moins préparés à cette métamorphose transcendantale, se révoltèrent violemment contre l’idée intégrale qu’ils ne comprenaient pas et se replongèrent ardemment dans le domaine des sens à trois dimensions, dans l’associationisme qui, jadis, avait causé l’erreur du Léviathan et qui n’était, en somme, qu’une naïve et grossière contrefaçon de l’unité suprême.

Il fallut ainsi de nombreux siècles encore, pour que ces éléments en retard consentissent à se rapprocher, par d’insensibles perfectionnements de la seule réalité véritable. L’obstacle à vaincre le plus grave était, pour eux comme pour les hommes d’autrefois, l’impossibilité où ils étaient de ne j>oint concevoir un perfectionnement sans une succession nécessaire dans le temps et une immortalité qui ne fût pas le couronnement d’une vie tout entière. Ils avaient peine à imaginer que, de leur temps comme autrefois, l’immortalité n’était point placée ici ou là, qu’elle n’était pas décernée dans l’avenir à l’avancement, qu’elle pouvait être atteinte à tout moment de la vie par un simple effort de la volonté et que la mort physique paraissant survenir — que l’on me pardonne cette expression absurde — quelque temps après l’éternité, n’était qu’une pitoyable illusion chronologique à trois dimensions.

Ce fut seulement lorsque les notions de temps et d’espace parurent discréditées à tout jamais que l’on comprit ce qu’était l’illusion de la mort. À tout moment, dans un élan de foi vers le beau ou vers l’amour, l’homme pouvait se confondre avec l’unité, s’échapper de la matière et atteindre l’éternité à quatre dimensions sans commencement ni fin. Ce que l’on appelait jadis l’atome n’était que la fenêtre ouverte au fond de chaque phénomène sur la même vérité commune, mais l’homme, seul dans la nature, pouvait reconstruire les quatre côtés de cette fenêtre et s’évader par là vers l’infini.

On comprit enfin l’insondable mystère de la vie qui durant tant de siècles avait dérouté toutes les imaginations des poètes et des savants. On découvrit qu’il n’y avait pas, suivant la grossière superstition des âges barbares, autant de vies que d’êtres vivants, que la Vie était une, qu’elle était commune à tous, qu’elle réunissait dans son unique amour immortel tous les êtres accidentels, tous les gestes passagers que l’on prenait autrefois pour des réalités.

Mais de tels mystères sont inaccessibles aux idées du vingtième siècle et je voulais seulement faire toucher aux hommes de ce temps, pour la première fois peut-être, ce voile que, dans ma frayeur, je n’osai pas écarter plus avant.

Pourquoi suis-je revenu de ce pays éblouissant de la quatrième dimension, de ces époques lointaines et cependant actuelles où l’intelligence des choses est complète ? Ce fut tout d’abord, je l’avoue tristement, une basse sensation d’inquiétude physique qui me conseilla de renoncer à ces voyages. À chaque déplacement, les retours en arrière me paraissaient plus pénibles, car ils n’étaient en somme que de tristes réductions intellectuelles opérées sur place, et non pas.

comme on l’imagine, des déplacements dans un temps qui n’existe pas.

Il faut bien le dire également, lorsque l’on est revenu à son époque et dans son corps à trois dimensions, on est repris par tous les préjugés de l’espace et du temps. On cherche avidement dans ses souvenirs ; on voudrait savoir, d’une façon puérile, si l’on s’est rencontré plus tard, si l’on était déjà mort à telle ou telle époque ? on oublie que les moments sont tous simultanés, que la mort physique n’est qu’une illusion à trois dimensions, que la seule mort véritable est celle des êtres qui, durant leur vie, s’attachent aux seules ombres matérielles et n’atteignent jamais l’éternelle réalité des idées.

Au surplus — et ceci est plus troublant encore pour nos faibles natures à trois dimensions — à force de voyager dans le temps, on ne sait jamais si l’on est bien revenu à l’époque d’où l’on était parti. À force de passer, pour revenir, par d’apparentes vies successives, on ne sait plus si l’on a bien retrouvé sa propre vie. Toujours des souvenirs vagues et inquiétants de vies antérieures semblent nous rappeler en arrière. Ce ne sont là, bien souvent, que des défaillances, des tendances vers un état moins parfait, mais qui sont capables cependant de tenter notre faiblesse intellectuelle.

Une seule lumière peut nous guider dans ce chaos chronologique à trois dimensions, un seul repère peut nous permettre de retrouver notre véritable place dans le monde : l’œuvre d’art entreprise, la création personnelle qui est l’unique point de contact entre l’Idée éternelle et la matière, la seule incarnation de l’Idée qui appartienne en propre à un homme. Elle seule peut fixer pour toujours la grâce fugitive d’un mouvement, l’étincelle insaisissable d’une pensée, elle seule est un aspect nouveau de l’Idée réelle et immuable pour la première fois révélé dans le monde.

C’est donc à ce livre que je suis revenu d’instinct et lui seul m’a toujours indiqué d’une façon irréfutable la place où je devais agir dans le geste éternel des choses.

Je suis revenu à mon œuvre parce que j’ai senti l’impérieux besoin de rappeler aux hommes que berce la fausse certitude scientifique le mystère immense qui les entoure ; j’ai voulu leur faire sentir tout au moins qu’au delà des choses qu’ils croient voir, s’ouvre l’univers véritable tel qu’il est.

On revient toujours à sa foi ou à son œuvre, et l’artiste fervent tend la main aux humbles qui croient. Il n’y a qu’une réalité, c’est-à-dire un seul Idéal, et si la mort peut dissiper la vaine illusion du corps à trois dimensions, elle ne peut plus atteindre ceux qui ont entrevu, ne fût-ce qu’un instant, l’Idée immortelle à quatre dimensions, ceux qui ont créé de pures formes au-dessus de l’espace et du temps et qui, de la matière illusoire, ont fait surgir l’Idée réelle, à la manière des dieux.

Je suis revenu irrésistiblement à ce livre, parce que si la matière à trois dimensions ne conduit qu’à la mort vulgaire, l’intelligence complète à quatre dimensions demeure comme morte si elle ne s’applique pas au rachat de la matière, si l’amour ne se développe pas dans la peine ; et les chaînes de Prométhée sont parfois plus belles à porter que le feu triomphant.

FIN