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Voyage au pays de la quatrième dimension/La diligence innombrable

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Bibliothèque-Charpentier (p. 15-20).

III

LA DILIGENCE INNOMBRABLE

Quelque temps après l’aventure du coffret hindou, l’existence de la quatrième dimension me fut révélée d’une façon plus précise par quelques constatations que je fis concernant l’abstraction possible des distances.

J’ai toujours eu quelque défiance pour les expériences spirites et, plus particulièrement, pour les légendes rapportées d’Asie. Il faut reconnaître cependant que les Orientaux paraissent avoir, bien souvent, réalisé d’une façon pratique la suppression de l’espace, et que, sur ce point, les témoignages abondent. Les Arabes, tout le monde le sait, peuvent communiquer à de très grandes distances, sans recourir au télégraphe. De Lesseps en fut témoin au moment de la concession du canal de Suez, et l’on sait également que des ambassadeurs hindous félicitèrent à Londres la reine d’Angleterre d’une victoire que remportaient au même moment ses troupes en Orient. Des témoins dignes de foi n’ont-ils pas raconté également, avec force détails, comment un Hindou put se présenter à bord d’un vaisseau qui avait quitté la terre depuis plusieurs jours, remettre un avis et disparaître, et que l’on constata tout aussitôt après, sa présence aux Indes ? Mais ce sont là, sans doute, de simples matérialisations à distance dont on trouvera un jour l’explication scientifique et rationnelle.

Autrement angoissante et déroutante est la constatation que l’on peut faire de l’abstraction possible de l’espace par la seule volonté de l’esprit. Du reste, il faut bien le dire, tout notre effort contemporain tend, depuis longtemps, vers un pareil résultat, et l’on commence à comprendre déjà que le progrès peut, en grande partie, se réaliser en accroissant toujours la vitesse de nos actes.

Longtemps, les économistes ont considéré comme représentant la richesse d’un pays la somme totale des capitaux qui s’y trouvaient en circulation. Cet élément est cependant insignifiant si on le compare à l’élément qualitatif : la rapidité du travail et du trafic. C’est qu’en effet, qu’il s’agisse de capitaux ou de moyens de transport, ce qu’il faut obtenir, avant toute chose, c’est un meilleur rendement du travail, un accroissement de la vitesse, et la vie sociale se trouve trois cent soixante-cinq fois augmentée lorsqu’on accomplit en un seul jour ce que nos ancêtres, avec la même masse de capitaux et la même énergie individuelle, ne pouvaient réaliser qu’en un an. C’est pour cela que dans certains pays très avancés au point de vue industriel, en Amérique, par exemple, des ingénieurs spéciaux, appelés vitessiers, ne s’occupent que d’une seule chose : augmenter indéfiniment la vitesse du travail, sans accroître pour cela les frais généraux, bien au contraire.

Pour prendre un exemple terre à terre de cette extraordinaire transformation, il suffit de réfléchir un instant à ce qu’était, par exemple, un simple trajet accompli jadis, en une journée, par une humble diligence.

Pour accroître les services que pouvait rendre une entreprise de messageries ainsi conçue, il eût fallu multiplier fantastiquement le nombre des voitures. En perfectionnant au contraire, la simple qualité du trafic, en accroissant la vitesse de la vieille diligence, en la remplaçant par une voiture automobile, on a pu faire accomplir, à une seule voiture, cinquante fois le même trajet dans la même journée, et la ligne peut être ainsi desservie cinquante fois mieux, sans qu’il soit besoin pour cela d’augmenter le nombre des voitures.

Augmentez maintenant par l’imagination cette vitesse d’une façon infinie, vous constaterez logiquement que si cet accroissement de vitesse était possible, la même et unique voiture finirait par être présente à tous les endroits de la route, à tous les moments de la journée. Ceci, pratiquement, ne paraît pas réalisable, parce que nos forces matérielles sont insuffisantes et que nous ne pouvons concevoir le mouvement, que dans un espace à trois dimensions, c’est-à-dire comme une succession de situations. Dès que nous avons, au contraire, une conception totale de l’univers à quatre dimensions, ce qui était absurde jusque-là devient aisément réalisable, et nous comprenons clairement que la même voiture pourrait se trouver simultanément dans toutes les situations différentes, à tous les moments de la journée.

Notre esprit, qui, lui, raisonne dans un espace à quatre dimensions, ne s’étonne pas lorsqu’il réalise quotidiennement une opération analogue en faisant abstraction des situations diverses et en saisissant d’un seul coup l’idée de la route en soi ou de la vitesse absolue. Si nous hésitons à appliquer ces abstractions au monde matériel, c’est parce que notre faiblesse naturelle nous porte à distinguer et à classer dans le temps ce que nous appelons un souvenir et une vision présente. Un peu de réflexion suffirait cependant à nous faire comprendre que si notre esprit avait la force nécessaire pour évoquer un souvenir intégral, celui-ci aurait autant de réalité effective que notre vision présente.

Chaque jour, notre esprit à quatre dimensions nous incite, malgré nous, à nous débarrasser des obligations matérielles du monde à trois dimensions. Pourquoi ne ferions-nous pas, pour nos actes matériels, ce que nous faisons pour nos raisonnements intellectuels ? Pourquoi reprendre un chemin parcouru ? Pourquoi refaire un itinéraire que nous connaissons d’avance dans tous ses détails ? Cela devient une obsession lorsqu’on accomplit chaque jour le même parcours familier. Pourquoi devons-nous subir ce formalisme administratif qui nous contraint à refaire les mêmes pas déjà faits, à suivre les mêmes routes déjà parcourues pour aboutir à un point où nous savons d’avance que nous aboutirons fatalement ? N’existe-t-il pas un procédé nouveau qui nous permettrait d’échapper à cette obligation infiniment basse et matérielle ?

Déjà certains penseurs modernes ont fait justice du préjugé de la ligne droite. On a démontré, par exemple, que dans un monde où la grandeur des habitants irait en décroissant au fur et à mesure qu’ils se rapprocheraient du centre, le plus court chemin pour aller d’un point à un autre du globe serait la ligne courbe passant par l’équateur, et non point la route droite que l’on percerait en tunnel d’un point à un autre de la sphère. Ne peut-on concevoir, également, qu’en dehors des conditions géométriques de transport d’un point à un autre, il existe un procédé d’abstraction plus direct, permettant d’émanciper notre corps et de faire abstraction de l’espace, à la façon dont notre esprit agit et se meut, sans déplacement, d’une idée à une autre, dans l’espace à quatre dimensions ?

Cette idée ne fut pour moi qu’une suggestion violente, jusqu’au jour où, me trouvant en villégiature, je parvins, par le seul désir de mon esprit, à prendre la diligence du pays partout où je me trouvais, à toute heure du jour, suivant le caprice de ma volonté agissant dans l’espace à quatre dimensions.

Le phénomène se produisit pour moi spontanément sans explication raisonnable et ce fut longtemps après que je compris comment il se réalisait matériellement au moyen de ce que j’appelai, faute de mieux, une transmutation des atomes d’espace.