Voyage au pays de la quatrième dimension/Le ruban défait

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Bibliothèque-Charpentier (p. 10-14).

II

LE RUBAN DÉFAIT

Le premier obstacle que l’on rencontre, lorsqu’il s’agit d’aborder le pays de la quatrième dimension, ce sont les résistances ancestrales de notre corps, conçu à trois dimensions. L’esprit se plie tout naturellement aux abstractions d’espace et de temps, mais le corps semble, tout d’abord, incapable de s’évader, lui aussi, des nécessités matérielles apparentes.

Chose curieuse, cependant, les premiers faits qui m’indiquèrent le chemin de la quatrième dimension furent purement matériels. Ils me démontrèrent, jusqu’à l’évidence, combien est proche de nous, sans que nous nous en doutions, cette conception de la quatrième dimension qui, depuis longtemps, préoccupe à juste titre tous ceux qui se livrent à l’étude de la géométrie transcendantale.

Je savais que l’on s’était efforcé déjà de rendre compte des curieuses expériences d’un médium, en les expliquant par l’existence de la quatrième dimension. Ce médium faisait de véritables nœuds en trèfle avec une corde rigide, dont les extrémités étaient scellées et tenues par des personnes dignes de foi. Je savais aussi comment on avait expliqué que les théorèmes de Lobatchewsky, de Riemann, de Helmoltz et de Beltrani étaient les seules bases logiques de toute théorie juste du parallélisme ; mais il ne m’avait pas été donné de constater par moi-même la possibilité de pareilles démonstrations expérimentales, jusqu’au jour où, désirant, conserver quelques lettres auxquelles je tenais, je m’avisai de vouloir lier, avec un ruban, un petit coffret de bois qui venait, m’avait-on dit, des Indes. Le nœud une fois fait, il me souvint que j’avais oublié de placer une lettre dans le coffret et, instinctivement, en songeant à autre chose, je l’ouvris, je mis la lettre en place, et je refermai le coffret. À ce moment-là seulement, je m’aperçus que j’avais oublié de défaire la ligature.

J’eus beau reconstituer les faits, je fus bien forcé de constater, par le cachet de cire, que le nœud que j’avais fait et qui empêchait absolument l’ouverture du coffret, n’avait pas été touché. Cet objet échappait indéniablement aux règles ordinaires de notre espace à trois dimensions.

Il me souvint alors que Félix Klein avait démontré que les nœuds ne pourraient pas durer dans un espace à quatre dimensions et je compris que le coffret que j’avais là, devant les yeux, avait été construit en dehors de toute loi euclidienne, que ce curieux objet d’exportation hindou avait dû être conçu par d’habiles asiatiques et réalisé en France sans aucune nécessité de transport matériel.

Ai-je besoin de le dire ? après cette extraordinaire aventure, je cherchai par tous les moyens possibles à en trouver l’explication rationnelle. J’avais été sans doute victime d’une simple hallucination, et rien ne me disait que la lettre égarée était bien en place. J’ouvris donc le coffret à nouveau, en défaisant cette fois la ligature. La lettre y était bien ! Peut-être l’y avais-je mise avant la première fermeture ? Mais un peu de cire tombée sur l’enveloppe, tandis que je fermais le coffret, confirma indubitablement mes souvenirs. Matériellement, le fait était impossible à admettre. Matériellement, cependant, j’étais obligé de constater sa réalité. J’avoue que cette certitude me fut tout d’abord infiniment pénible, car elle renversait ces notions fondamentales, sans lesquelles notre esprit s’égare et s’en va à la dérive.

Rien n’est plus facile à admettre, en effet, que l’existence de forces inconnues, invisibles, qui placées au dedans de nous, peuvent s’extérioriser et provoquer des phénomènes, en apparence seulement, surprenants. Tout s’explique ainsi de la façon la plus simple. Dans les maisons hantées, par exemple, nous trouvons toujours, dans le voisinage, quelque jeune fille inconsciente, déséquilibrée, dont la force nerveuse, extériorisée, suffit à déterminer les phénomènes les plus étranges. De là à penser que dorment au dedans de nous des forces inutilisées et plus puissantes que celles de toutes les machines réunies, il n’y a qu’un pas. Un jour viendra où l’on comprendra qu’il existe ainsi dans l’être humain un chemin du progrès beaucoup plus sûr et beaucoup plus facile que le chemin extérieur que la science s’efforce de suivre actuellement.

Seulement, il faut bien le dire, tous ces phénomènes, encore mystérieux parce qu’ils sont inconnus, ne bouleversent en rien notre vision habituelle du monde. Qu’il y ait d’autres fluides que l’électricité, personne n’en doute, mais cela ne renverse jamais la notion de cause à effet qui forme la base de tous nos raisonnements, et c’est seulement lorsque ce rapport de succession nous semble interverti que notre raison chancelle.

Quelle intervention mystérieuse avait bien pu bouleverser ce rapport de succession dans les événements dont j’avais conservé un souvenir si exact ? Je ne pus tout d’abord m’en rendre compte d’une façon plausible, car il me fut impossible de renouveler l’aventure comme je le souhaitais. Mon attention traditionnelle étant en éveil, il me fallut toujours défaire la ligature pour ouvrir le coffret.

Je crus donc plus prudent de ne point ébruiter un incident aussi absurde, mais je conservai ce souvenir qui m’impressionna vivement. Il fut pour moi la première indication certaine de l’existence d’un espace à quatre dimensions dans lequel une ligature ne pouvait subsister ni une chambre fermée rester close, mais je ne compris que bien plus tard comment pouvaient se modifier nos idées traditionnelles de succession dans le temps, comment cette succession pouvait être sans objet le jour où, grâce à l’intervention de la quatrième dimension, tous les faits devenaient en quelque sorte simultanés, dégagés de tout rapport historique de cause à effet, mais distincts seulement l’un de l’autre par leurs simples qualités.