Voyage au pays de la quatrième dimension/Les matérialisations de cauchemars

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Bibliothèque-Charpentier (p. 249-255).

XXXIX

LES MATÉRIALISATIONS DE CAUCHEMARS À TROIS DIMENSIONS

Bien des gens ignorent qu’il existe une race spéciale de souris japonaises qui sont privées du sens de la troisième dimension. Elles peuvent se mouvoir aisément sur un plateau de laque, mais elles n’arrivent jamais à s’en échapper lorsqu’il s’agit de franchir les bords. Le sens d’un déplacement en hauteur leur manque absolument : elles ne comprennent que deux dimensions et ne vont jamais, de droite ou de gauche, que sur un même plan, rappelant ces coqs que l’unique dimension d’une ligne droite, tracée à la craie sur le sol, hypnotise.

On pourrait croire, tout d’abord, qu’il s’agit là, tout simplement, d’une atrophie ou d’une lésion de certains centres nerveux ; on sait, en effet, que certains animaux, à la suite d’un accident ou d’une piqûre, se trouvent entièrement désorientés ou tournent sur eux-mêmes jusqu’à épuisement, sans reprendre conscience de l’équilibre des choses.

Ici, il n’en est rien : la petite souris japonaise, à l’état sain et normal, ne conçoit que deux dimensions. Elle pourrait, organiquement, tout aussi bien grimper, se déplacer en hauteur ; mais c’est là une conception qui lui manque et l’idée ne lui en vient pas. De même des êtres ne connaissant, par éducation, que trois dimensions, comme les hommes, ne conçoivent point qu’il est aussi aisé de sortir, grâce à la quatrième dimension, d’une chambre murée, qu’il le serait, pour les souris japonaises, de franchir les bords d’un plateau ou que l’on puisse, dans le temps, lorsque l’on est vieux, se veiller soi-même, enfant malade, au chevet de son berceau, ou dans l’espace s’entendre sonner à la porte et se voir entrer dans la chambre où l’on est assis.

Toutefois, quand à la fin de la seconde période scientifique, l’idée pratique de la quatrième dimension se fit jour parmi les hommes, on ne tarda pas à comprendre que, là seulement, ne se bornait point le problème et que ces nouvelles idées sur l’espace devaient modifier d’autres phénomènes. Le monde des rêves attira tout aussitôt l’attention des chercheurs et des savants, et l’on comprit bien vite que ce monde insaisissable, réel cependant, où, depuis des siècles, l’humanité se réfugiait durant un bon tiers de la vie, n’était, en somme, qu’un monde à deux dimensions, et que c’était pour cette seule raison que les événements qui s’y déroulaient n’avaient aucune action directe sur le corps humain.

Volontiers, les hommes avaient pris l’habitude, en rêve, de fuir devant des dangers imaginaires, d’échapper à des catastrophes, de déjouer avec angoisse les entreprises de terribles assassins ; mais cela n’était, à bien prendre, qu’un jeu. Après quelques secondes de terreur, il suffisait à l’homme de se réveiller, de reprendre ses sens à trois dimensions pour comprendre que tout cela n’était que chimères sans importance.

Le jour cependant où l’humanité commença à s’accoutumer, petit à petit, à l’idée de la quatrième dimension, ses facultés se trouvèrent extraordinairement surexcitées et des accidents singuliers se produisirent bientôt en rêve.

Il y eut des gens que l’on ramassa, au matin, coupés en deux, dans leur lit, par les roues d’une locomotive ; d’autres qui se retrouvèrent, après une nuit de cauchemars, marchant fiévreusement au plafond, la tête en bas et les pieds en l’air. Il y eut aussi un gros homme que l’on découvrit dans son lit, écrasé, allongé comme par un incroyable laminoir. Et l’on sut que, depuis longtemps, cet homme rêvait d’un immense escalier lentement envahi par une inondation de plomb fondu et qui aboutissait, dans le rocher, à un minuscule petit trou de souris, qui se trouvait être la seule porte d’un colossal palais de rêve.

Ces différents événements, étant donné l’extrême gravité qu’ils présentaient, attirèrent l’attention du monde savant. On choisit, parmi les familiers de la quatrième dimension, quelques sujets qui furent chargés d’aller examiner minutieusement le monde des rêves et de se rendre compte, par eux-mêmes, des déroutants événements qui s’y passaient. Ils en revinrent fort effrayés, après quelques nuits d’observation.

L’un d’eux, malgré une défense très énergique, avait eu le bras droit dévoré par un crocodile à vapeur à corps de vache ; un autre, ayant passé toute sa nuit à porter, en courant, de petits bagages d’un poids fabuleux et à les déménager d’un train dans un autre, avait été enfin dépouillé de ses derniers vêtements et des os de son squelette, en pleine campagne, par un troupeau de nuages blancs qui s’étaient montrés impitoyables.

Ainsi donc ces phénomènes nouveaux ne pouvaient être mis en doute : les rêves qui, jusque-là, avaient fait le charme de la vie, qui, durant l’ennuyeuse période scientifique, avaient remplacé, à eux seuls, les contes de fées d’autrefois ; les rêves que les enfants attendaient avec joie en se couchant le soir, les rêves devenaient réels et présentaient, pour l’homme, le plus formidable danger qu’il eût jamais couru.

À force d’extérioriser son imagination, de rechercher toutes les joies que peut donner l’usage de la quatrième dimension, l’homme n’avait point pris garde à la troisième dimension qu’il introduisait petit à petit, instinctivement, dans ses rêves, et qui leur donnait toute la dangereuse réalité de la vie quotidienne.

Certains bravaches, des poètes comme il s’en trouve toujours, se déclarèrent enchantés de l’aventure et entreprirent des chasses fabuleuses, dignes de la mythologie. Ils réalisèrent toutes les actions héroïques que les anciens, par un étrange pressentiment, avaient seulement imaginées en rêve.

Forts de l’impunité que leur assurait l’entière possession de la quatrième dimension, ils se livrèrent à tous les excès dans leurs nouveaux rêves à trois dimensions. Ils s’amusèrent à heurter de front des trains rapides, lancés à toute vitesse ; ils se jetèrent du haut de monuments élevés, se précipitèrent sur des épées, se firent attacher devant la gueule de canons chargés ; partout ils s’amusèrent à tailler en pièces des armées entières, à demeurer intacts sous une fusillade intense. Parfois, ils se donnèrent l’exquise sensation de pénétrer seuls et sans armes dans les sombres souterrains de châteaux peuplés de fantômes.

Malheureusement, de telles fantaisies n’étaient point sans danger. Ces matérialisations d’objets formés de toutes pièces par la volonté des dormeurs et constitués d’une façon tangible à trois dimensions, devinrent bientôt encombrantes. Au matin, on retrouvait, dans la maison des voyants, tout un amas de wagons broyés, de chairs sanglantes ; parfois aussi les coups de canon ou les fusillades, matérialisés à trois dimensions, atteignaient d’inoffensifs passants et mettaient le feu à des quartiers tout entiers.

On fut donc obligé d’édicter, à cette époque, une sévère réglementation, contre les dormeurs capables de se maintenir en rêve à quatre dimensions et de les contraindre à prendre, chaque soir, une potion spéciale écartant tous les rêves. On interdit les imaginations à quatre dimensions et l’on ne permit plus que les excursions dans l’espace ou dans le temps qui, elles au moins, passaient inaperçues, demeuraient invisibles et ne gênaient personne.