Voyage autour du monde/Ch I

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Saillant & Nyon, libraires (p. 11-28).

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

J’ai pensé qu’il serait à propos de présenter à la tête de ce récit, l’énumération de tous les voyages exécutés autour du monde, et des différentes découvertes faites jusqu’à ce jour dans la mer du Sud ou Pacifique.

Ce fut en 1519 que Ferdinand Magellan, Portugais, commandant cinq vaisseaux espagnols, partit de Séville, trouva le détroit qui porte son nom, par lequel il entra dans la mer Pacifique, où il découvrit deux petites îles désertes dans le sud de la ligne, ensuite les îles Larrones, et enfin les Philippines. Son vaisseau, nommé La Victoire revenu en Espagne, seul des cinq, par le cap de Bonne-Espérance, fut hissé à terre à Séville, comme un monument de cette expédition, la plus hardie peut-être que les hommes eussent encore faite. Ainsi fut démontrée physiquement, pour la première fois, la sphéricité et l’étendue de la circonférence de la terre.

Drake, Anglais, partit de Plymouth avec cinq vaisseaux, le 15 septembre 1577, y rentra avec un seul, le 3 novembre 1580. Il fit, le second, le tour du globe. La reine Elisabeth vint manger à son bord, et son vaisseau, nommé Le Pélican, fut soigneusement conservé à Deptfort dans un bassin avec une inscription honorable sur le grand mât. Les découvertes attribuées à Drake sont fort incertaines. On marque sur les cartes, dans la mer du Sud, une côte sous le cercle polaire, plus quelques îles au nord de la ligne, plus aussi au nord la Nouvelle Albion.

Le chevalier Thomas Cavendish, Anglais, partit de Plymouth le 21 juillet 1586, avec trois vaisseaux, y rentra avec deux, le 9 septembre 1588. Ce voyage, le troisième fait autour du monde, ne produisit aucune découverte.

Olivier de Noort, Hollandais, sortit de Rotterdam le 2 juillet 1598, avec quatre vaisseaux, passa le détroit de Magellan, cingla le long des côtes occidentales de l’Amérique, d’où il se rendit aux Larrones, aux Philippines, aux Moluques, au cap de Bonne-Espérance, et rentra à Rotterdam avec un seul vaisseau, le 26 août 1601. Il n’a fait aucune découverte dans la mer du Sud. Georges Spilberg, Allemand au service de la Hollande, fit voile de Zélande le 8 août 1614, avec six navires, perdit deux vaisseaux avant que d’être rendu au détroit de Magellan, le traversa, fit des courses sur les côtes du Pérou et du Mexique, d’où, sans rien découvrir dans sa route, il passa aux Larrones et aux Moluques. Deux de ses vaisseaux rentrèrent dans les ports de Hollande le 1er juillet 1617.

Presque dans le même temps, Jacques Lemaire et Schouten immortalisaient leur nom. Ils sortent du Texel le 14 juin 1615, avec les vaisseaux La Concorde et le Horn, découvrent le détroit qui porte le nom de Lemaire, entrent les premiers dans la mer du Sud en doublant le cap de Horn ; y découvrent par quinze degrés quinze minutes de latitude sud, et environ cent quarante-deux degrés de longitude occidentale de Paris, l’île des Chiens ; par quinze degrés de latitude sud à cent lieues dans l’ouest, l’île sans Fond ; par quatorze degrés quarante-six minutes sud, et quinze lieues plus à l’ouest, l’île Water ; à vingt lieues de celle-là dans l’ouest, l’île des Mouches ; par les seize degrés dix minutes sud, et de cent soixante-treize à cent soixante-quinze degrés de longitude occidentale de Paris, deux îles, celle des Cocos, et celle des Traîtres ; cinquante lieues plus ouest, celle d’Espérance, puis l’île de Horn, par quatorze degrés cinquante-six minutes de latitude sud, environ cent soixante-dix neuf degrés de longitude orientale de Paris. Ensuite ils cinglent le long des côtes de la Nouvelle-Guinée, passent entre son extrémité occidentale et Gilolo, et arrivent à Batavia en octobre 1616. Georges Spilberg les y arrête, et on les envoie en Europe sur des vaisseaux de la Compagnie : Lemaire meurt de maladie à Maurice, Schouten revoit sa patrie. La Concorde et le Horn rentrèrent après deux ans et dix jours.

Jacques L’Hermite, Hollandais, et Jean Hugues Schapenham, commandant une flotte de onze vaisseaux, partirent en 1623 avec le projet de faire la conquête du Pérou ; ils entrèrent dans la mer du Sud par le cap de Horn, et guerroyèrent sur les côtes espagnoles, d’où ils se rendirent aux Larrones, sans faire aucune découverte dans la mer du Sud, puis à Batavia. L’Hermite mourut en sortant du détroit de la Sonde, et son vaisseau, presque seul de sa flotte, ternit au Texel le 9 juillet 1626. En 1683, Cowley, Anglais, partit de la Virginie ; il doubla le cap de Horn, fit diverses courses sur les côtes espagnoles, se rendit aux Larrones, et revint par le cap de Bonne-Espérance en Angleterre, où il arriva le 12 octobre 1686. Ce navigateur n’a fait aucune découverte dans la mer du Sud ; il prétend avoir découvert dans celle du Nord, par quarante-sept degrés de latitude australe et quatre-vingts lieues de la côte des Patagons, l’île Pepis. Je l’ai cherchée trois fois, et les Anglais deux, sans la trouver.

Wood Roger, Anglais, sortit de Bristol le 2 août 1708, passa le cap de Horn, fit la guerre sur les côtes espagnoles jusqu’en Californie, d’où, par une route frayée déjà plusieurs fois, il passa aux Larrones, aux Moluques, à Batavia et, doublant le cap de Bonne Espérance, il ternit aux Dunes le 1er octobre 1711.

Dix ans après, Roggewin, Mecklembourgeois, au service de la Hollande, sortit du Texel avec trois vaisseaux, il entra dans la mer du Sud par le cap de Horn, y chercha la Terre de Davis sans la trouver ; découvrit dans le sud du tropique austral l’île de Pâques, dont la latitude est incertaine ; puis, entre le quinzième et le seizième parallèle austral, les îles Pernicieuses, où il perdit un de ses vaisseaux ; puis à peu près dans la même latitude, les îles Aurore, Vespres, le Labyrinthe composé de six îles, et l’île de la Récréation, où il relâcha. Il découvrit ensuite, sous le douzième parallèle sud, trois îles, qu’il nomma îles de Bauman, et enfin, sous le onzième parallèle austral, les îles de Thienhoven et Groningue ; naviguant ensuite le long de la Nouvelle-Guinée et des Terres des Papous, il vint aborder à Batavia, où ses vaisseaux furent confisqués.

L’amiral Roggewin repassa en Hollande de sa personne sur les vaisseaux de la Compagnie, et arriva au Texel le 11 juillet 1723, six cent quatre-vingts jours après son départ du même lieu. Le goût des grandes navigations paraissait entièrement éteint, lorsque en 1741 l’amiral Anson fit autour du globe le voyage dont l’excellente relation est entre les mains de tout le monde, et qui n’a rien ajouté à la géographie.

Depuis ce voyage de l’amiral Anson, il ne s’en est point fait de grand pendant plus de vingt années. L’esprit de découverte a semblé récemment se ranimer.

Le commodore Byron part des Dunes le 20 juin 1764, traverse le détroit de Magellan, découvre quelques îles dans la mer du Sud, faisant sa route presque au nord-ouest, arrive à Batavia le 28 novembre 1765, au Cap le 24 février 1766 et le 9 mai aux Dunes, six cent quatre-vingt-huit jours après son départ.

Deux mois après le retour du commodore Byron, le capitaine Wallis part d’Angleterre avec les vaisseaux le Deflin et le Swallow, il traverse le détroit de Magellan, est séparé du Swallow, que commandait le capitaine Carteret, au débouquement dans la mer du Sud ; il y découvre une île environ par le dix-huitième parallèle à peu près en août 1767 ; il remonte vers la ligne, passe entre les Terres des Papous, arrive à Batavia en janvier 1768, relâche au cap de Bonne-Espérance, et enfin rentre en Angleterre au mois de mai de la même année.

Son compagnon Carteret, après avoir essuyé beaucoup de misères dans la mer du Sud, arrive à Macassar au mois de mars 1768, avec perte de presque tout son équipage, à Batavia le 15 septembre, au cap de Bonne Espérance à la fin de décembre. On verra que je l’ai rencontré à la mer le 18 février 1769, environ par les onze degrés de latitude septentrionale. Il n’est arrivé en Angleterre qu’au mois de juin.

On voit que de ces treize voyages autour du monde aucun n’appartient à la nation française, et que six seulement ont été faits avec l’esprit de découverte ; savoir, ceux de Magellan, de Drake, de Lemaire, de Roggewin, de Byron et de Wallas ; les autres navigateurs, qui n’avaient pour objet que de s’enrichir par les courses sur les Espagnols, ont suivi des routes connues sans étendre la connaissance du globe.

En 1714, un Français, nommé La Barbinais le Gentil, était parti sur un vaisseau particulier, pour aller faire le commerce sur les côtes du Chili et du Pérou. De là, il se rendit en Chine où, après avoir séjourné près d’un an dans divers comptoirs, il s’embarqua sur un autre bâtiment que celui qui l’y avait amené, et revint en Europe, ayant à la vérité fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu’on puisse dire que ce soit un voyage autour du monde fait par la nation française. Parlons maintenant de ceux qui, partant soit d’Europe, soit des côtes occidentales de l’Amérique méridionale, soit des Indes orientales, ont fait des découvertes dans la mer du Sud, sans avoir fait le tour du monde.

Il paraît que c’est un Français, Paulmier de Gonneville, qui a fait les premières en 1503 et 1504 ; on ignore où sont situées les terres auxquelles il a abordé, et dont il a ramené un habitant, que le gouvernement n’a point renvoyé dans sa patrie, mais auquel Gonneville, se croyant alors personnellement engagé envers lui, a fait épouser son héritière.

Alfonse de Salazar, Espagnol, découvrit en 1525 l’île Saint-Barthélemy, à quatorze degrés de latitude nord, et environ cent cinquante-huit degrés de longitude à l’est de Paris. Alvar de Saavedra, parti d’un port du Mexique en 1526, découvrit, entre le neuvième et le onzième parallèle nord, un amas d’îles qu’il nomma les îles des Rois, à peu près par la même longitude que l’île Saint-Barthélemy ; il se rendit ensuite aux Philippines et aux Moluques ; et, en revenant au Mexique, il eut le premier connaissance des îles ou terres nommées Nouvelle-Guinée et Terres des Papous. Il découvrit encore par douze degrés nord, environ à quatre-vingts lieues dans l’est des îles des Rois, une suite d’îles basses, nommées les îles des Barbus.

Diego Hurtado et Fernand de Grijalva, partis du Mexique en 1433, pour reconnaître la mer du Sud, ne découvrirent qu’une île située par vingt degrés de longitude ouest de Paris. Ils la nommèrent île Saint-Thomas.

Jean Gaëtan, appareillé du Mexique en 1542, fit aussi sa route au nord de la ligne. Il y découvrit entre le vingtième et le neuvième parallèle, à des longitudes différentes, plusieurs îles ; à savoir, Rocca, Partida, les îles du Corail, celles du Jardin, la Matelote, l’île d’Arézise, et enfin il aborda à la Nouvelle-Guinée ou plutôt, suivant son rapport, à la Nouvelle-Bretagne ; mais Dampierre n’avait pas encore découvert le passage qui porte son nom.

Le voyage suivant est plus fameux que tous les précédents.

Alvar de Mendoce et Mindana, partis du Pérou en 1567, découvrirent les îles célèbres que leur richesse fit nommer îles de Salomon ; mais, en supposant que les détails rapportés sur la richesse de ces îles ne soient pas fabuleux, on ignore où elles sont situées, et c’est vainement qu’on les a recherchées depuis. Il paraît seulement qu’elles sont dans la partie australe de la ligne, entre le huitième et le douzième parallèle. L’île Isabella et la Terre de Guadalcanal, dont les mêmes voyageurs font mention, ne sont pas mieux connues.

En 1579, Pedro Sarmiento, parti du Callao del Lima, avec deux vaisseaux, entra le premier par la mer du Sud dans le détroit de Magellan. Il y fit des observations importantes, et montra dans cette expédition autant de courage que d’intelligence. La relation de ce voyage a été imprimée à Madrid en 1768. Elle renferme des détails intéressants pour tous les navigateurs qui seront dans le cas de franchir le détroit de Magellan.

En 1595, Alvar de Mindana, qui avait été du voyage fait par Mendoce dans l’année 1567, repartit du Pérou avec quatre navires pour la recherche des îles de Salomon. Il avait avec lui Fernand de Quiros, devenu depuis célèbre par ses propres découvertes. Mindana découvrit entre le neuvième et le onzième parallèle méridional, environ par cent huit degrés à l’ouest de Paris, les îles Saint-Pierre, Magdelaine, la Dominique et Christine, qu’il nomma les Marquises de Mendoce, du nom de dofia Isabella de Mendoce, qui était du voyage ; environ vingt-quatre degrés plus à l’ouest, il découvrit les îles Saint-Bernard ; presque à deux cents lieues dans l’ouest de celle-ci ; l’île Solitaire, et enfin l’île Sainte-Croix, située à peu près par cent quarante degrés de longitude orientale de Paris. La flotte navigua de là aux Larrones, et enfin aux Philippines, où n’arriva pas le général Mindana : on n’a pas su ce qu’était devenu son navire.

Fernand de Quiros, compagnon de l’infortuné Mindana, avait ramené au Pérou dofia Isabella. Il en repartit avec deux vaisseaux, le 21 décembre 1605, et prit sa route à peu près dans l’ouest-sud-ouest. Il découvrit d’abord une petite île vers le vingt-cinquième degré de latitude sud, environ par cent vingt-quatre degrés de longitude occidentale de Paris ; puis, entre dix-huit et dix-neuf degrés sud, sept ou huit autres îles basses et presque noyées, qui portent son nom ; et par le treizième degré de latitude sud, environ cent cinquante sept degrés à l’ouest de Paris, l’île qu’il nomma de la Belle Nation. En recherchant ensuite l’île Sainte-Croix qu’il avait vue dans son premier voyage, recherche qui fut vaine, il découvrit par treize degrés de latitude sud, et à peu près cent soixante-seize degrés de longitude orientale de Paris, l’île de Taumaco, puis à environ cent lieues à l’ouest de cette île, par quinze degrés de latitude sud, une grande terre qu’il nomma la Terre australe du Saint-Esprit, terre que les divers géographes ont diversement placée. Là il finit de courir à l’ouest, et reprit à la fin de l’année 1606, après avoir encore infructueusement cherché l’île Sainte-Croix.

Abel Tasman, sorti de Batavia le 14 août 1642, découvrit par quarante-deux degrés de latitude australe, et environ cent cinquante-cinq degrés à l’est de Paris, une terre qu’il nomma Vandiemen ; il la quitta faisant route à l’ouest, et environ à cent soixante degrés de notre longitude orientale, il découvrit la Nouvelle Zélande par quarante-deux degrés dix minutes sud. Il en suivit la côte environ jusqu’au trente-quatrième degré de latitude sud, d’où il cingla au nord-est, et découvrit par vingt-deux degrés trente-cinq minutes, environ cent soixante-quatorze degrés à l’est de Paris, les îles Pylstaart, Amsterdam et Rotterdam. Il ne poussa pas ses recherches plus loin et revint à Batavia en passant entre la Nouvelle-Guinée et Gilolo.

On a donné le nom général de Nouvelle-Hollande à une vaste suite, soit de terres, soit d’îles, qui s’étend depuis le sixième jusqu’au trente-quatrième degré de latitude australe, entre le cent cinquième et le cent quarantième degré de longitude orientale du méridien de Paris. Il était juste de la nommer ainsi, puisque ce sont presque tous des navigateurs hollandais qui ont reconnu les différentes parties de cette contrée. La première terre découverte en ces parages fut la terre de Concorde, autrement appelée d’Endracht, du nom du vaisseau que montait celui qui l’a trouvée en 1616, par le vingt-quatre et le vingt-cinquième degré de latitude sud. En 1618, une autre partie de cette terre, située à peu près sous le quinzième parallèle, fut découverte par Zéachen, qui lui donna le nom d’Amhem et de Diemen ; et ce pays n’est pas le même que celui nommé depuis Diemen par Tasman. En 1619, Jean d’Edels donna son nom à une portion méridionale de la Nouvelle-Hollande. Une autre portion, située entre le trentième et le trente-troisième parallèle, reçut celui de Lieuwin. Pierre de Nuitz, en 1627, imposa le sien à une côte qui paraît faire la suite de celle de Leuwin dans l’ouest. Guillaume de Witt appela de son nom une partie de la côte occidentale, voisine du tropique du Capricome, quoiqu’elle dût porter celui du capitaine Viane, Hollandais, qui, en 1628, avait payé l’honneur de cette découverte par la perte de son navire et de toutes ses richesses. Dans la même année 1628, entre le dixième et le vingtième parallèle, le grand golfe de la Carpentarie fut découvert par Pierre Carpenter, Hollandais, et cette nation a souvent depuis fait reconnaître toute cette côte.

Dampierre, Anglais, partant de la grande Timor, avait fait en 1687 un premier voyage sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, et était abordé entre la terre d’Amhem et celle de Diemen ; cette course, fort courte, n’avait produit aucune découverte. En 1699, il partit d’Angleterre avec l’intention expresse de reconnaître toute cette région sur laquelle les Hollandais ne publiaient point les lumières qu’ils possédaient. Il en parcourut la côte occidentale depuis le vingt-huitième jusqu’au quinzième parallèle. Il eut la vue de la terre de Concorde, de celle de Witt et conjectura qu’il pouvait exister un passage au sud de la Carpentarie. Il retourna ensuite à Timor, d’où il revint visiter les îles des Papous, longea la Nouvelle-Guinée, découvrit le passage qui porte son nom, appela Nouvelle-Bretagne la grande île qui forme ce détroit à l’est, et reprit sa course pour Timor le long de la Nouvelle-Guinée. C’est ce même Dampierre qui, depuis 1683, jusqu’en 1691, tantôt flibustier, tantôt commerçant, avait fait le tour du monde en changeant de navires.

Tel est l’exposé succinct des divers voyages autour du globe, et des découvertes différentes faites dans le vaste océan Pacifique, jusqu’au temps de notre départ.

Depuis notre retour en France et la première édition de cet ouvrage, des navigateurs anglais sont revenus d’un nouveau voyage autour du monde, et ce voyage me paraît être celui des modernes de cette espèce où on a fait le plus de découvertes en tous genres. Le nom du navire est l’Endeavour ; il était commandé par le capitaine Cook, et portait MM. Bancks et Solander, deux savants illustres. La relation de la partie maritime du voyage a déjà paru ; et celle de MM. Bancks et Solander, avec tous les détails concernant l’histoire naturelle, est annoncée pour l’hiver prochain. En attendant, j’ai cru à propos de placer ici un abrégé de l’extrait de ce fameux voyage que M. Bancks lui-même a envoyé à l’Académie des sciences de Paris.

Partis de Plymouth le 25 août 1768, ils arrivent à la Terre de Feu, le 16 janvier 1669 après deux relâches, l’une à Madère, l’autre à Rio de Janeiro. Ils s’arrêtent cinq jours à la baie de Bon-Succès, et, ayant doublé le cap de Horn, ils dirigent leur route sur Tahiti. Du 13 avril au 13 juillet ils séjournent dans cette île, où ils observent en juin le passage de Vénus sur le disque du soleil. En sortant de Tahiti, un des Tahitiens embarqués avec eux les détermine à s’arrêter à quelques-unes des îles voisines ; ils en visitent six où ils trouvent les mêmes mœurs et le même langage qu’à Tahiti.

De là ils dirigent leur route pour attaquer la Nouvelle-Zélande par quarante degrés de latitude australe.

Ils y atterrent le 3 octobre sur la côte orientale, et reconnaissent parfaitement, en six mois de circumnavigation, que la Nouvelle-Zélande, au lieu d’être partie du continent austral, comme on le supposait assez généralement, est composée de deux îles sans aucune terre ferme dans le voisinage. Ils observent aussi qu’on y parle différents dialectes de la langue de Tahiti, tous passablement entendus par le Tahitien embarqué dans l’Endeavour.

Leurs découvertes ne se bornent pas à celles-là ; après avoir quitté le 31 mars 1770 les côtes de la Nouvelle-Zélande, ils viennent atterrer par les trente-huit degrés de latitude australe sur la partie orientale de la Nouvelle-Hollande, ils la côtoient en remontant vers le nord, ils y font plusieurs mouillages et des reconnaissances, jusqu’au 10 juin où ils échouent sur un rocher par les quinze degrés de latitude dans les parages où l’on verra que je me suis trouvé fort embarrassé ; ils restent échoués vingt-trois heures et passent deux mois à se radouber dans un petit port voisin de ce rocher qui avait failli leur être fatal. Après avoir été plusieurs autres fois en risque dans ces parages funestes, ils trouvent enfin par dix degrés de latitude australe un détroit entre la Nouvelle-Hollande et les terres de la Nouvelle-Guinée par lequel ils débouchent dans la mer des Indes.

Insatiables de recherches, ils visitent encore les côtes méridionales et occidentales de la Nouvelle-Guinée, viennent ensuite ranger la côte méridionale de l’île Java, passent le détroit de la Sonde, et arrivent le 9 octobre à Batavia. Ils y séjournent deux mois, relâchent ensuite au cap de Bonne-Espérance, à l’île Sainte-Hélène, et mouillent enfin aux Dunes le 13 juillet 1771, ayant enrichi le monde de grandes connaissances en géographie et de découvertes intéressantes dans les trois règnes de la nature.

Cette esquisse fera désirer impatiemment aux lecteurs la relation détaillée de cette instructive expédition, et doit me rendre encore plus timide à publier le récit de la mienne. Avant que de le commencer, qu’il me soit permis de prévenir qu’on ne doit pas en regarder la relation comme un ouvrage d’amusement : c’est surtout pour les marins qu’elle est faite. D’ailleurs cette longue navigation autour du globe n’offre pas la ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels fournissent des scènes intéressantes pour les gens du monde. Encore si l’habitude d’écrire avait pu m’apprendre à sauver par la forme une partie de la sécheresse du fond ! Mais, quoique initié aux sciences dès ma plus tendre jeunesse, où les leçons que daigna me donner M. d’Alembert me mirent dans le cas de présenter à l’indulgence du public un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire des sciences et des lettres ; mes idées et mon style n’ont que trop pris l’empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans. Ce n’est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l’on se forme à l’art d’écrire, et j’ai perdu un frère dont la plume aimée du public eût aidé à la mienne. Au reste, je ne cite ni ne contredis personne ; je prétends encore moins établir ou combattre aucune hypothèse. Quand même les différences très sensibles, que j’ai remarquées dans les diverses contrées où j’ai abordé, ne m’auraient pas empêché de me livrer à cet esprit de système, si commun aujourd’hui, et cependant si peu compatible avec la vraie philosophie, comment aurais-je pu espérer que ma chimère, quelque vraisemblance que je susse lui donner, pût jamais faire fortune ? Je suis voyageur et marin, c’est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe d’écrivains paresseux et superbes qui, dans l’ombre de leur cabinet, philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent impérieusement la nature à leurs imaginations. Procédé bien singulier, bien inconcevable de la part des gens qui, n’ayant rien observé par eux-mêmes, n’écrivent, ne dogmatisent que d’après des observations empruntées de ces mêmes voyageurs auxquels ils refusent la faculté de voir et de penser. Je finirai ce discours en rendant justice au courage, au zèle, à la patience invincible des officiers et équipages de mes deux vaisseaux. Il n’a pas été nécessaire de les animer par un traitement extraordinaire, tel que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux équipages de M. Byron. Leur constance a été à l’épreuve des positions les plus critiques, et leur bonne volonté ne s’est pas un instant ralentie. C’est que la nation française est capable de vaincre les plus grandes difficultés, et que rien n’est impossible à ses efforts, toutes les fois qu’elle voudra se croire elle-même l’égale au moins de telle nation que ce soit au monde.