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Voyage autour du monde à l’exposition universelle/01

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Voyage autour du monde à l’exposition universelle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 28 (p. 365-383).
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VOYAGE
AUTOUR DU MONDE
A L'EXPOSITION UNIVERSELLE

I.
LES DEUX AMÉRIQUES, L’OCÉANIE, L’ASIE, L’AFRIQUE, L’EUROPE ORIENTALE.

Les expositions universelles ont singulièrement simplifié les voyages autour du monde. Au Champ de Mars, il faut à peine une demi-journée pour parcourir le monde habité. Quand on a quitté depuis une heure le pavillon de la ville de Paris, on se retrouve en France, en face du chalet de l’exploitation forestière, après avoir passé devant les izbas russes, les pagodes chinoises, les maisonnettes japonaises, les kiosques siamois, les huttes javanaises, les bazars tunisiens et les mosquées algériennes. On a vu tous les types d’architecture, toutes les variétés de costumes, tous les spécimens des produits naturels, toutes les œuvres de l’art et de l’industrie. On a pu, avec un estomac complaisant, goûter à tous les mets nationaux, depuis la olla podrida espagnole jusqu’au pilau turc, à toutes les boissons exotiques, depuis le chianti de Florence et le tokay de Hongrie jusqu’au koumiss de Russie et au schidam hollandais. On a pu même, si on est quelque peu polyglotte, converser dans leur langue avec les naturels des pays visités, artilleur espagnol, fantassin grec, dragon suédois, moujik russe, marchand chinois, commis japonais, mécanicien anglais, violoniste tzigane, guitariste marocain, cabaretière frisonne, bar-maid américaine. Un tel voyage n’est-il pas plus intéressant, plus varié, plus fructueux que celui de cet Anglais légendaire qui, parti pour un voyage de circumnavigation, mais ayant trouvé à la première escale la nourriture du pays inférieure à la table du bord, n’était plus descendu à terre que de retour à Liverpool ?

C’est ce voyage rapide et varié que nous allons entreprendre. Nous nous embarquerons au Havre, sur un de ces magnifiques paquebots transatlantiques, aménagés avec tant de luxe et de confort, dont l’exposition nous, montre les modèles, et nous débarquerons dans quelque ville du Nouveau-Continent. Quand nous aurons parcouru les deux Amériques, l’Océanie, les vastes contrées de l’Asie et la côte d’Afrique, — l’empire de Russie, dont l’aigle à deux têtes symbolise la double souveraineté européenne et asiatique, nous servira de transition entre l’Orient et l’Occident, entre l’art des vieilles civilisations et l’art des nations modernes. Nous irons alors aux quatre coins de l’Europe, et la France, qui, étant ici chez elle, doit passer la dernière, marquera le terme de notre voyage. D’ailleurs, durant ce long trajet, à l’occasion d’une analogie ou d’une différence dans la manière ’de concevoir une décoration ou de travailler un métal, nous parlerons souvent de la France ; nous n’oublierons point les leçons de son art et de son industrie, et son souvenir ne nous quittera pas. Ainsi les navires qui voguent par les mers lointaines portent à leur grand mât la flamme française, ainsi le voyageur porte en lui la pensée de la France.


I

On sait que chaque pays qui occupe une place dans le vaste quadrilatère de fer et de verre du Champ de Mars s’est construit une façade spéciale, empruntée à son architecture nationale. C’est cette suite de façades qui se développent le long de la grande avenue de droite qu’on a nommée l’Allée des Nations. Nous pensons que l’idée qui a présidé à la décoration architectonique de cette allée était que chaque pays y reproduisît le type de son architecture nationale privée, ancienne ou moderne. Ce programme fécond et original n’a été suivi que par quelques états européens et par les pays orientaux. Les autres nations s’en sont plus ou moins écartées, soit, en s’inspirant servilement du style italien de la renaissance, soit en composant des façades en habits d’arlequin où le style de tous les pays et de toutes les époques est représenté, soit encore en reproduisant les types non de leur architecture privée, mais de leur architecture monumentale. Que signifient par exemple la rutilante façade de l’Alhambra et le porche monumental du couvent de Belem, tout brodé de sculptures, à côté d’un manoir anglais, d’une izba russe, d’un chalet de paysans norvégiens, d’une maison hollandaise du XVIe siècle ? Il semble qu’il y avait à copier dans les ruelles étroites de Tolède et de Grenade et dans les rues de Lisbonne des types d’architecture d’un moins somptueux aspect, mais d’un intérêt plus sérieux. On ne juge que par comparaison ; or quelle comparaison établir entre une église et une maison ? C’est comme si on mettait sous une même vitrine la redingote noire d’un Français et la chasuble raide d’or d’un pope moscovite et qu’on voulût par là comparer les costumes de la Russie et de la France. De plus, les monumens tels que les mosquées hispano-arabes et les cathédrales portugaises sont pour ainsi dire classiques ; la représentation en a été multipliée par la gravure et la photographie : ils ne peuvent que perdre à être ainsi exposés dans des proportions réduites et hors du cadre qui leur convient. Transportez Notre-Dame sur l’Acropole et le Parthénon au milieu de la place de la Concorde, et ces édifices, qui auront les mêmes formes et les mêmes proportions, n’auront plus le même effet. Sous peine de lui faire perdre son caractère, on ne peut détacher un monument du milieu topographique et climatologique où il a été construit et qui l’a inspiré. On sait quelle impression pitoyable produit au Cristal Palace de Londres la reproduction exacte des plus beaux monumens de l’architecture.

A défaut d’une façade, le Canada a élevé un trophée colossal avec ses bois d’essences variées, noyer noir, bouleau, gommier rose marbré, érable, pin Weymouth aux stries sanglantes, palissandre doré, nélicia veiné de violet. C’est une sorte de tour à plates-formes superposées où l’on accède par un escalier en spirale. La charpente de l’édifice disparaît sous les pelleteries, peaux d’ours, de daim, de loup, de renard et d’élan, les armes de guerre et de chasse et les engins de pêche qui forment une décoration sévère et originale. Dans la salle occupée par les étals canadiens, on retrouve ces bois et ces lames sous une nouvelle forme ; l’industrie les a transformés en meubles de toute sorte et en épaisses étoffes.

Les États-Unis n’ont point d’architecture ; on s’en aperçoit. La façade de l’Union est plate comme un mur de hangar. Aucun relief, dans les chambranles des baies cintrées ; pas le moindre pilastre, pas le moindre balcon, pas le moindre entablement qui fasse saillie. Et que dire du belvédère à la chinoise, en bois découpé, qui surmonte cette banale construction ? Ajoutez à cela que les couches café au lait alternant avec les couches chocolat dont elle est badigeonnée ne sont pas faites pour en relever la vulgaire insignifiance. L’intérieur de cette section vaut mieux que l’extérieur. On s’imagine peut-être que l’industrie américaine se borne à des machines à coudre, à des revolvers de tout calibre, à des carabines à répétition et à des faux-cols de papier. Il y a en effet beaucoup de ces objets qui prouvent à quel prix les Yankees estiment le temps, puisqu’ils remplacent le lent travail de l’homme par le travail rapide de la mécanique et qu’ils savent abréger les trop longues discussions par l’argument péremptoire du revolver. Mais il y a aussi des spécimens nombreux d’autres industries qui témoignent du goût dans l’invention et de l’habileté dans l’exécution. L’influence anglaise y est d’ailleurs manifeste. Ce sont des bahuts d’ébène de style renaissance, des tables de marqueterie où se mêlent les essences rares, érable, citronnier, amarante, des fauteuils à bascule, à siège canné et à monture de bois tourné, des livres d’un beau type d’impression et d’un tirage bien égal, des reliures de maroquin à mosaïques et à petits-fers ou de vélin blanc à filets. On aimera moins ces petites orgues de chêne à tuyaux apparens peints en bleu perruquier. Mais où les Américains excellent, c’est dans l’orfèvrerie de table. Ces surtouts, ces coupes, ces aiguières, ces gobelets d’argent repoussé, ciselé, guilloché, sont remarquables par le choix des formes et la pureté du travail. Nous admirons plus encore ces couverts et ces manches de couteaux où courent de délicates nielles d’or, et où s’incrustent de gracieux médaillons. Tous ces motifs sont empruntés aux décors japonais. On ne ferait pas mieux à Paris, pas même à Yédo !

La galerie des machines ne nous regarde point, et nous en sommes fort heureux, car cette espèce de cité dolente nous inspire une certaine terreur. Le bruit des roues, le tic-tac des balanciers, les hans des pistons, les claquemens des laminoirs, les frôlemens des lanières, les sifflemens de la vapeur font un charivari infernal où l’on croit entendre des gémissemens de damnés au milieu desquels monte parfois comme une prière la grande voix des orgues. Cependant nous nous risquerons à traverser cette galerie pour aller voir dans le pavillon annexe des États-Unis ces drawing-room cars et ces sleeping-cars, si vastes et si commodément aménagés, véritables maisons roulantes. La longueur des voyages sur le continent américain, où on est parfois huit jours et huit nuits sans descendre de wagon, motive cette confortable installation ; il y aurait déraison à l’exiger sur la ligne de Paris à Versailles. Regardons aussi ces « faucheuses » et ces « moissonneuses » à deux roues et à siège surélevé, auxquelles on attelle un couple de chevaux qui les traînent au grand trot. Elles sont peintes, en rouge, rechampies de blanc et d’or ; la forme en est étrange et gracieuse. A voir ces singuliers véhicules ainsi brillans et ornés, garnis de leur paire de faux, on dirait les chars de guerre de la Grèce antique.

Les huit ou dix républiques de l’Amérique centrale et de l’Amérique du sud, qui bon an mal an font chacune leur petite révolution annuelle, se sont réunies pour tenter une révolution en architecture. Elles n’y ont point réussi, la matière architectonique étant, paraît-il, moins « ondoyante et diverse » que la matière électorale. C’est un amalgame de tous les styles. Une balustrade Louis XIV couronne une galerie de bois vitrée qui surplombe trois arcades en plein cintre. A gauche monte une tour quadrangulaire surmontée d’un belvédère en forme de kiosque ; à droite s’élève un autre corps de bâtiment, percé de fenêtres à chambranles renaissance et d’œils-de-bœuf Louis XV. On doit avouer que cette façade compliquée et cherchée a plus d’effet et de grâce que la façade de l’Amérique du nord, mais ce n’est pas en faire un bien vif éloge. Il semble que la commission de l’Amérique centrale eût pu prendre pour sa façade un type d’architecture nationale, comme l’ont fait quelques états pour la décoration de leur subdivision. La reproduction des lourdes constructions des Incas avec leurs profils massifs, leurs larges architraves, leur ordonnance pyramidale, leurs grossières figures en intaille, ou même celle des chalets du Nicaragua, faits de bambous et de roseaux, eût sans doute été moins intéressante aux yeux des personnes qui vont chercher dans l’Allée des Nations des modèles de villas pour le bord de la mer, mais elle eût eu une plus grande valeur d’art et de curiosité.

L’exposition de l’Amérique centrale n’est riche ni au point de vue du progrès des industries importées d’Europe, ni au point de vue du caractère des industries nationales. Chacun de ces états occupe une petite salle de quelques mètres carrés, dont les pelleteries, les denrées coloniales, les collections de paléontologie, de botanique, de minéralogie et d’ornithologie tiennent à peu près toute la place. La république argentine expose en outre des meubles de bois de rose qui prouvent ? que la matière n’est rien si elle n’est fécondée par l’art, et des cadres de chêne blanc qui témoignent pourtant de l’aptitude des Argentins à sculpter le bois. Ce sont des bordures extrêmement travaillées, perforées à jour par le ciseau et fouillées comme des sculptures en noix de coco, qui figurent des oiseaux, des fleurs et des dragons. Au Pérou, il y a des tables et des coffrets de bois de fer, ramages d’incrustations de nacre, des armoires entièrement recouvertes de plaques de nacre, des poteries vernissées, de style étrusque. L’exposition du Nicaragua se borne à des hamacs et à des nattes de paille tressée ; celle de la Bolivie à des échantillons de minerais et de pelleteries ; celle du Venezuela à des cigares, à des vins et à de frêles corbeilles d’estropajo ; celle du Mexique enfin à des tablettes d’onyx et à de petites boîtes enluminées, d’un aspect barbare et primitif des plus réjouissans. La république de San-Salvador range sous ses vitrines de riches selles de cuir repoussé et découpé et des écharpes de soie et de laine rayées de mille couleurs. Il faut s’arrêter en traversant le Guatemala devant une ravissante collection de fleurs artificielles en plumes d’oiseaux-mouches, d’une légèreté et d’un éclat incomparables, et devant des chapeaux, des corbeilles, des porte-cigares et autres menus objets en paille tressée, d’une finesse extraordinaire ; la trame de la toile n’est pas plus serrée, la soie n’est ni plus unie, ni plus lisse. On lit dans quelque conte qu’une fée venait chaque nuit faire la tâche d’une jeune et infortunée princesse à laquelle une méchante sorcière avait imposé de tisser une énorme quantité de lin. Cette fée, depuis longtemps sans emploi en Europe, s’est décidée à émigrer dans l’Amérique centrale, et c’est elle qui tresse ces miraculeux tissus de paille, tandis que les ouvriers du Guatemala se croisent les bras à journées longues. Voyons la Guyane et les îles de Cayenne, de la Guadeloupe et de la Martinique dans l’exposition, des colonies françaises, dont les salles ont en guise de portières dévastes filets dépêche d’un aspect gracieux et original. Il y a là des fleurs en plumes, des poteries rouges vernissées d’un travail très primitif, et qui ont pourtant un faux air de poteries grecques avec moins d’élégance dans la forme, des costumes de négresses et de mulâtresses, de métisses et de quarteronnes où dominent naturellement les nuances les plus tendres, le rose, le bleu de ciel, le jaune serin, des nattes et des corbeilles de pailles de couleur, des zagaies, des arcs, des boucliers faits de l’écaillé d’une tortue, et autres armes caraïbes. Aux angles de la pièce se tiennent de farouches mannequins de guerriers indigènes : un Roucouyenne vêtu d’une robe à manches en fibres de plantes, la tête couronnée d’un diadème de plumes multicolores, et un soldat du Fonta portant une blouse bleue brodée, un chapeau de paille et un fusil à silex. La république de l’Uruguay réserve une douce surprise aux économistes et aux utilitaires. Au milieu de couteaux d’argent massif ornés de ciselures barbares et de manteaux de laines fauves à raies rouges et bleues d’une sauvage harmonie de tari, ne voilà-t-il pas une machine à coudre, bien authentiquement fabriquée à Montevideo !

Hâtons-nous donc de traverser le Pacifique pour aller voir un peu de couleur locale en Océanie et en Asie pendant qu’il en reste encore. Le temps presse, à en juger par ces jeunes Japonais qui parcourent le Champ de Mars vêtus à la dernière mode européenne, par les statistiques du commerce anglais, qui affirment que les manufactures de Manchester exportent annuellement dans l’Inde — l’Inde, le pays de l’indienne ! — pour près de 20 millions de livres sterling d’étoffes de coton, enfin par l’exposition des colonies anglaisés de l’Australie, où on ne trouve que des produits agricoles et métallurgiques et des instrumens perfectionnés. Quelques idoles, qui n’ont plus d’idolâtres, sculptées en chêne, et de gros œufs d’émeu, verts et grenus comme du maroquin, montés en argent ciselé, sont les seuls objets pittoresques et originaux de ces sections. Si l’Australie anglaise est trop civilisée pour être pittoresque, les îles françaises de l’Océanie sont trop sauvages. Les Taïtiens et les Canaques en sont encore à l’état rudimentaire des contemporains de l’âge de la pierre. Quelques arcs, quelques casse-têtes de bois, une case construite avec de la boue et du chaume en forme de ruche d’abeille, à ceci se borne l’industrie des naturels des îles Gambier et de la Nouvelle-Calédonie. Pas de costumes, ces personnages ayant l’économique habitude d’aller tout nus.

Il n’y a qu’un bras de mer entre le continent australien et les îles de Java et de Bornéo, et cependant là c’est déjà la civilisation rectiligne du présent, ici c’est encore la civilisation touffue, étrange, somptueuse et extravagante du passé. Presqu’à égale distance du Japon, de la Chine et de l’Hindoustan, l’archipel malais reflète dans son art et dans son industrie la triple influence des Japonais, des Chinois et des Indiens. Ses maisons, ses pagodes, ses temples, ses huttes lacustres surélevées sur pilotis, affectent les formes de l’architecture chinoise : toits retroussés à silhouettes aiguës, minces colonnettes supportant des charpentes découpées à jour, figures et ornemens bizarres suspendus aux larmiers, ensemble de lignes horizontales, verticales et diagonales se coupant à angles droits ; mais par la sobriété des tons et le peu de valeur des matériaux, les constructions malaises se rapprochent de celles du Japon. Ce ne sont pas les tours de porcelaine, les appliques de faïences rutilantes, les chimères et les dragons d’or se tordant autour des colonnes ou courant le long des frises, les charpentes peintes en rouge vif, les toits de tuiles ou d’ardoises, des villes chinoises. Ce sont, comme au Japon, des cloisons de bois naturel, des ornemens de bambous, des toits couverts de chaume ou de roseaux. Java emprunte à l’Inde ses menus bijoux de filigrane d’argent, ses étoffes de perles de verre, ses soies et ses laines brochées d’or, mais il y a moins de surcharge dans le décor, moins d’éclat dans la couleur. D’ailleurs l’idéal de l’art malais semble le même que celui des sorcières de Macbeth ; « le beau est dans l’horrible. » La Malaisie imprime à tout ce qu’elle touche un caractère spécial d’horreur et de férocité. Des calmes dieux de l’Inde, elle fait des monstres furieux ; elle arme leurs cent bras de glaives homicides et de torches incendiaires, elle orne leurs mitres de têtes coupées, elle convulsé leurs faces cuivrées et tord leurs silhouettes en de sauvages contorsions. Les yeux peints en rouge roulent terribles dans leur orbite, les bouches démesurées, garnies d’une double rangée de crocs aigus, s’ouvrent jusqu’aux oreilles. La collection des idoles de Java est la plus épouvantable vision de monstres, de spectres et de croquemitaines qu’il soit possible d’imaginer. Les armes malaises n’ont pas un caractère de hideur et de férocité moins accentué. Ces kriss dentelés en scie, ces informes casse-têtes de bois de fer, ces flèches barbelées, ces fers de lance ondulant en flamme ou s’arrondissant en serpe, ces fourches, dont une branche est une doloire et l’autre un grappin, ces tridens terminés par des dents de requin, ces poignards pareils à des rasoirs et ces zagaies semblables à des faux composent plutôt un attirail de torture qu’une panoplie de guerre. Ce n’est point la richesse, la somptuosité et la forme gracieuse des sabres orientaux ; c’est encore moins la belle simplicité et l’aspect de vaillance et de loyauté des épées occidentales. On pense, en voyant ces armes, aux guet-apens, aux massacres, aux surprises nocturnes, aux égorgemens furtifs, aux sinistres boucheries, et non aux batailles valeureuses.


II

Le Céleste-Empire est une vieille connaissance ; au contraire on ne connaît le Japon que depuis peu d’années. On est encore sous l’influence de la révélation. Il s’ensuit de là que chacun s’enthousiasme pour l’art japonais et n’a que du mépris pour l’art chinois. On répéterait volontiers aujourd’hui devant tous les produits de la Chine le mot de Louis XIV : « Otez-moi ces magots. » Il y a là quelque injustice. Parce que l’art japonais est un art plus accompli, faut-il pour cela condamner en masse tout l’art chinois ? Proscrire n’est pas juger. Chacun de ces deux arts a ses mérites propres. L’art chinois est plus décoratif, l’art japonais est plus intime. Il y a plus d’effet, plus de somptuosité, plus d’éclat, et aussi plus de clinquant en Chine ; il y a plus de goût, plus d’imprévu, plus de variété au Japon. Les Japonais ne poussent pas tout au monstrueux et au chimérique. On sent que leur art s’est nourri de l’étude de la nature et qu’il a progressé, abandonnant graduellement les poncifs dont n’ont pas su s’affranchir les Chinois. Ceux-ci cependant ne méritent pas tant de dédain et de moqueries. Ils ont créé une architecture étrange, bizarre, mais typique et originale, que les Japonais n’ont fait qu’imiter dans leurs pagodes et leurs palais. Pour l’architecture privée des Japonais, peut-on donner le nom d’architecture à ces cabanes de sapin à toitures de chaume et à ces clôtures de bambous que relèvent seulement des portes de bois massif aux panneaux artistement travaillés à jour ? Dans la porcelaine ancienne, que ses riches décors et ses vives couleurs feront toujours admirer, on ne sait qui l’emporte des Chinois ou des Japonais ; dans la porcelaine moderne, les Japonais ne réussissent guère mieux que les Chinois. Les craquelés céladon et les émaux cloisonnés bleus, à bouquets de fleurs et à animaux chimériques, exportés par Canton et Shanghaï, valent bien ceux qu’on fabrique à Yédo et à Yokohama. Dans les étoffes, les soies pourpres, écarlates, turquoise, émeraude, à arabesques d’or ou à figures brodées en relief, il semble que les Chinois trouvent des tons plus brillans, des oppositions plus vives, des chatoiemens plus lumineux. Pour le mobilier proprement dit, il n’y a même pas rivalité entre les deux peuples. Voyez, dans la section chinoise, cet ameublement complet de bois peint en rouge, surchargé de sculptures dorées, et recouvert de satin écarlate où sont brodés des personnages aux longues robes multicolores ; rien n’y est comparable à l’exposition japonaise, comme richesse, comme somptuosité et comme éclat. C’est le style Louis XIV de l’extrême Orient ! Mais où les Japonais sont supérieurs, c’est dans les ouvrages qui touchent à l’art et dans les mille objets qu’on doit regarder de près : grands paravens laqués à incrustations de jade, de bronze, de bois précieux ou à panneaux rapportés, représentant des figures de guerriers qui brandissent leurs deux sabres ou de jeunes filles qui jouent de l’éventail, consoles et brûle-parfums de bronze ciselé dignes des maîtres de la renaissance italienne, petites boîtes en laque d’or valant plus que leur pesant d’or, figurines d’ivoire d’un travail exquis auprès desquelles les miracles de patience des Chinois semblent art de sauvages. Et les albums gravés ! Quel éclat dans ces couleurs, quelle ingénieuse variété dans ces compositions, quelle coquetterie dans ces figures de femmes, quelle allure et quelle férocité dans ces types de guerriers ! Les informes silhouettes que les Chinois peignent sur paille de riz ou brodent en soie sur étoffe ne sont ni du même art, ni de la même humanité. On pourrait dire qu’il y a dans l’art chinois quelque chose de la patience, de l’effet et de la magnificence de l’art égyptien, et dans l’art japonais un peu de la grâce, du mouvement et de la liberté de l’art grec. Mais, il est bon de le répéter par ces temps de fanatisme japonais, l’art chinois et l’art japonais n’ont aucune idée du beau, ils sont aussi loin de la grandeur de l’art égyptien et de la beauté de l’art grec que la Vénus hottentote est loin de la Vénus de Milo.

Les trésors et les féeries de l’Inde apparaissent à nos yeux éblouis dans la merveilleuse collection que le prince de Galles a rapportée de son voyage à la presqu’île du Gange. Ce n’est point un musée qu’il faudrait pour loger ces objets, qui sont des joyaux, mais un gigantesque écrin. Étoffes, bijoux, armes, vaisselle, harnachemens, coffres, éventails, tout cela formé comme une plaine de pourpre et d’azur où coulent des rivières d’or et d’argent, où ruissellent des cascades de perles, et où montent, étincelantes gouttes de rosée diaprées par le soleil, les diamans, les rubis, les émeraudes, les topazes et les améthystes. Le velours et la soie disparaissent sous les capricieux enchevêtremens des broderies d’or, l’or pâlit à l’éclat des pierreries qui le constellent. Sous cette vitrine brillent les orfèvreries de vermeil, les vases de bronze incrusté d’argent, les boites à bétel en or ciselé, les houkas couverts de pierres fines, les pendans d’oreilles et les colliers formés de griffes de tigres, les éventails et les boussines à manches d’émail. Là est appendue la garde-robe des rajahs, des maharajahs et des nababs, robes de brocart d’or et d’argent, écharpes de soie brochée, châles de Cachemir d’une chaude harmonie ; ici est rangé leur arsenal, sabres à fourreaux de peluche et de soie, à petites poignées d’or niellé, de jade vert, de cristal de roche, d’ivoire ramage d’or, faites pour des mains d’enfans, haches d’armes incrustées d’or avec manche d’or ciselé, boucher en écaille de tortue à bossettes de diamans et à bordures de perles fines, casques d’acier vermiculé d’or surmontés de panaches de filigranes d’or, lances et perluisanes à hampes d’ivoire et d’émail. Ce sont encore des cornes de bison montées en or ou en argent, des boîtes de Bénarès en ivoire incrusté, des coffrets de Surate en bois de santal sculpté, des cassettes de Cachemir en papier mâché, à petits dessins de mille couleurs imitant le point des tissus, des éventails de brocart, des harnais d’éléphans brodés d’or, des housses de palanquins et des tapis de prière où s’entrelacent sur le velours les arabesques d’or et de perles. Chaque objet est un rayon de soleil. Et qu’on ne s’imagine pas que la richesse de la matière supplée au travail de l’ouvrier. Tout est brodé, sculpté, ciselé, taillé, ouvragé avec la perfection des plus beaux châles de Cachemir. Au centre de la galerie des Indes s’élève un édifice d’une architecture étrange, où on retrouve le style chinois et le style arabe. Construit en bois rouge et noir découpé et sculpté, il se couronne de huit coupoles bulbeuses de cuivre poli. C’est un palais indien auquel il ne manque que le cadre : la végétation touffue des jungles, les grands horizons des Montagnes Bleues et l’ardent soleil de l’Hindoustan.

Si curieuse et si riche qu’elle soit en étoffes, en meubles, en bijoux, en armes, l’exposition de l’Inde française ne mérite qu’un regard quand on vient de voir les Indes anglaises dans la collection du prince de Galles. On dirait quelque musée de province annexé au Louvre ou aux Offices.

On entre en Indo-Chine par une large porte qu’abrite un toit de tuiles vertes à forte projection et que couronne un fronton à contours extravagans, plus aigus et plus compliqués que les ramures d’un cerf dix cors. La fantaisie chinoise est dépassée. A côté de ce curieux spécimen de l’architecture annamite, s’élève le pavillon siamois, construit en chêne découpé à incrustations de nacre, et surmonté d’un toit de pagode à triple étage. Que le royaume de Siam fabrique ces meubles rouges couverts de figurines sculptées en haut-relief et dorées, ces tuniques transparentes comme de la gaze, tissées tout en fils d’or, ces bronzes nielles d’argent, ces coffrets incrustés de nacre, ces masques comiques ou féroces à tiares dorées, ces armes ciselées et ces porcelaines à riches décors, cela ne peut étonner. Siam touche à l’est à la Chine, à l’ouest à l’Inde, l’industrie siamoise procède donc de l’art chinois et de l’art hindou. Mais ce qui est moins explicable, c’est l’influence orientale, levantine, arabe, visible dans ces tapis, compliqués et harmonieux comme les tissus de Smyrne, dans ces tentes de laine tatouées de morceaux de soie rapportés, dans ces coupes, ces gobelets, ces plateaux de cuivre de formes et de travail analogues aux ouvrages des Marocains. L’empire d’Annam, voisin, du royaume de Siam, présente le même problème. Ces meubles d’ébène et de bois de fer à incrustations de nacre, ces étincelantes soieries rouges brodées d’or ou ramagées de méandres, de soie bleu turquoise, ces figurines de jade, ces microscopiques tasses délicatement creusées dans l’écaille, sont des souvenirs ou des leçons de l’Inde et de l’a Chine. Mais quel est le Smyrniote ou le Tunisien qui s’est risqué, il y a de longs siècles, à traverser l’Arabie déserte et la Mer des Indes pour aller apprendre aux Annamites à faire des tapis turcs ? La domination française n’a point enlevé à l’industrie de la Cochinchine son caractère de richesse. Ce sont, comme dans l’empire d’Annam, des meubles à applications : de nacre et d’ivoire, de brillantes étoffes brodées d’or, des sculptures en bois dignes des Japonais, des brûle-parfums de bronze, des bijoux pavés de pierreries. Ces pieds d’éléphant et de-rhinocéros montés en coupes sont une originale invention. Mais le XVIIIe siècle français était plus galant quand il inventait le bol-sein pour la laiterie de Trianon.

Les frontières de la Perse sont marquées à l’exposition par une petite tour verte décorée de fleurs et d’arabesques, où s’ouvrent en ogives deux fenêtres superposées. La Perse, que les déserts de l’Afghanistan séparent seuls des contrées de l’extrême Orient, contraste singulièrement avec ces pays. Ce n’est plus l’art confus, monstrueux, effréné, affolé de splendeur et de magnificence du panthéon indo-chinois ; c’est l’art plus simple, plus contenu et plus pur de l’Islam. Mais si l’art persan est moins fastueux, il n’est ni moins varié ni moins parfait ; s’il se sert moins des métaux précieux et des pierres fines, il n’atteint pas moins à la richesse et à l’éclat de la couleur. Aux Indes, on cherche à éblouir les yeux ; en Perse et dans les autres contrées mahométanes, on se contente de les charmer. Tout est magistralement conçu, richement décoré, merveilleusement travaillé dans l’exposition persane, depuis ces superbes tapis de feutre ou de laine d’une sobre et chaude harmonie, et ces châles dignes des métiers de Cachemir par la couleur et la finesse, jusqu’à ces coupes d’acier damasquiné, ces vases d’émail, ces mousselines brodées, légères et diaphanes comme de la vapeur d’eau, ces bassins de cuivre découpé, ces boîtes de buis sculpté, ces coffrets et ces cadres en mosaïque d’Ispahan. La panoplie vaut le mobilier : sabres courbes en damas du Khoraçan d’un ton gris mat, où courent en lettres d’or les versets du Coran et les devises guerrières, souples chemises de maillés, casques à pointes et à frontal, plaques pectorales et rondaches niellées d’or et d’argent. Cette ornementation relativement sobre est la vraie parure des armes ; elle leur conserve leur caractère de virilité qui s’effémine et se perd sous la surcharge de perles et de pierreries des armures indiennes.

On quitte la Perse au Champ de Mars, mais c’est pour y faire un nouveau voyage dans les jardins du Trocadéro, où s’élève le palais du shah. Cette construction, de forme rectangulaire, n’a qu’un étage. Les fenêtres en arc surhaussé, très rapprochées les unes des autres, forment comme une arcade continue qui règne sur les quatre façades. Ainsi presque découpé à jour, cet édifice a un aspect de fragilité et de décor qui tient à la prédominance outrée des vides sur les pleins. L’architecture persane a eu souvent de meilleures inspirations. Les murailles peintes en vert cru, couleur nationale de la Perse qu’il serait bon cependant de n’employer qu’avec discrétion dans les monumens, ont pour tout ornement quelques maigres filets jaunes et blancs qui encadrent les fenêtres et une vingtaine de rosaces rouges. Au fronton, brille le lion de Perse sur une plaque de faïence. Sans s’arrêter trop longtemps au rez-de-chaussée, dans la salle de purification, qui est tendue de papier faïence à fleurs roses et bleues sur fond blanc, et où jaillit un jet d’eau, on devra monter voir ce merveilleux salon des glaces auprès duquel le fameux salon des glaces de Versailles a tout au plus l’originalité d’un salon de grand hôtel. Qu’on s’imagine une vaste pièce carrée dont les parois sont entièrement couvertes de petits morceaux de glaces, ajustés en étoiles, en losanges et en damiers. Pour le plafond, on a suivi le système des voûtes de l’Alhambra dites à stalactites. Ce sont des milliers de petits polyèdres de glaces qui, se séparant en menues sections, se creusant en alvéoles, se projetant en saillies prismatiques, montent en encorbellement les uns sur les autres jusqu’au sommet de la coupole. Les vives couleurs des vitraux des fenêtres et les nuances infinies des tapis se reflètent dans ces stalactites artificielles dont les facettes multiples jettent les feux polychromes d’un diadème de pierreries.


III

Bien que l’Égypte ait subi toutes les conquêtes et toutes les dominations, elle se souvient de temps à autre de ses anciens Pharaons. Quand elle se présente à l’étranger, elle se paré volontiers, comme d’un habit de gala, des grandioses architectures des contemporains de Sésostris et de Psammétichus. Nous ne serions pas étonné que le vice-roi, ayant une audience à donner en France, s’assît sur un trône orné de têtes d’éperviers et tînt en main un sceptre terminé en fleur de lotus. Cette année, comme en 1867, l’Égypte a logé son exposition dans une sorte de temple hypèthre, de style pharaonique, flanqué de deux pylônes massifs. Sur la muraille blanche, autour des fûts des colonnettes, aux encorbellemens des corniches et aux linteaux des portes, se détachent en couleurs claires les Osiris barbus, les Pascht à têtes de chat, les Isis à coiffures d’éperviers, les sistres, les croix ansées, les clés mystiques, les bâtons auguraux et autres figures de l’écriture hiéroglyphique. Quatre galeries s’ouvrent à l’intérieur autour de l’hypèthre, ou si on aime mieux du patio, cour à ciel ouvert que les Grecs, les Romains, les Turcs, les Arabes et les Espagnols, semblent avoir empruntée aux anciens Égyptiens. L’une de ces galeries est consacrée tout entière aux vues, aux plans, et aux modèles du canal de Suez. Les autres renferment les spécimens des productions naturelles de la grasse Égypte et les œuvres de son industrie. Aux portes pendent d’immenses portières rouges dignes des grandes proportions de l’édifice ; sur les parois s’étendent d’épais et magnifiques tapis merveilleusement nuancés ; sous les vitrines brillent les armes damasquinées, les soies brochées d’or, les étoffes zébrées de couleurs vives. Soulevons cette légère portière de cachemire bleu, brodée d’arabesques de soie multicolore, et pénétrons dans ce buen-retiro de sultane, tout meublé à l’orientale. Ce sont des bahuts et des cabinets, des armoires et des étagères de chêne et de cèdre, à marqueterie d’ébène et d’acajou, disposée en damiers et en losanges. Sur d’autres meubles à profil aigu, les incrustations de nacre, d’ivoire et d’argent remplacent les mosaïques de bois. Les rosaces compliquées et les devises arabes en caractères coufiques alternent comme ornementation avec les figures géométriques. Pour sièges, on a de petites chaises de thuya et de chêne à dossier légèrement concave, et ces hauts tabourets décagones, en bois découpé et marqueté, qui servent à la fois de sièges et de tables pour prendre le café et les confitures de roses. On prétend que ce mobilier, d’une invention charmante et d’un travail exquis, est l’œuvre d’un ébéniste viennois. Nous tenons trop à conserver nos illusions pour ajouter foi à ces propos de fâcheux.

A côté du temple antique s’élève une maison moderne du Caire rayée horizontalement de larges bandes rouges et noires. Sur sa façade latérale s’applique un moucharaby en dentelle de bois. On sait ce que sont ces sortes de cages treillissées en surplomb, ingénieux compromis entre la jalousie des pachas qui ne veulent pas que leurs odalisques soient vues et la curiosité des femmes qui veulent au moins voir. On a réuni à l’intérieur de cette maison les menus objets de l’industrie égyptienne, petits tapis, armes, bijoux d’argent filigrane, œufs d’autruche d’où pendent des houppes de soie, chasse-mouches pailletés, narguilés et chibouques à bouquins d’ambre, bracelets d’or vierge malléable comme la cire plastique.

Ce n’est ni dans un sérail, ni dans un okkel, ni dans une mosquée qu’on trouve la Tunisie ; c’est dans un long bazar formé d’une galerie de bois peint et découpé, à arcades en fer à cheval et à corniche à corbeaux. Soyez sourds aux bonimens gutturaux des Africains plus ou moins authentiques qui se trouvent derrière ces étalages. Ils n’ont à vous montrer que toutes ces babioles de pacotille voies cent fois aux devantures des marchands turcs des boulevards et de la rue de Rivoli. Entrez plutôt dans le petit pavillon carré qui s’avance en retour à l’extrémité de lia galerie. Là, en fait d’armes, de tapis, de harnachemens, de burnous, de haïks., d’étoffes de soie, d’étagères et d’appliques en glaces et en bois peint, vous trouverez une multitude de choses commandant toujours l’attention et souvent l’admiration. Aux tissus d’or et d’argent, aux soies brodées d’arabesques, nous préférons ces étoffes dont les vives colorations des rayures font la seule beauté. La palette tinctoriale des Tunisiens est la plus riche, la plus éclatante, la plus harmonieuse de tout l’Orient. Avec leurs soutaches d’or et leurs semis de pierreries, les Indiens font du scintillement ; avec leur bariolage et leurs zébrures de couleurs franches, où ils semblent se jouer victorieusement des lois des complémentaires, les Levantins, et surtout les Tunisiens, font de la couleur.

Ce goût des couleurs vives et cette recherche d’ornementation n’appartiennent pas seulement à l’Afrique méditerranéenne. Ils traversent les déserts avec les caravanes et reparaissent jusque sur la côte occidentale de l’Afrique, en Sénégambie. Dans ces tapis, dans ces grosses étoffes de laine, dans ces armes, dans ces instrumens de musique, dans ces harnachemens de cuir rouge brodé, dans ces bijoux filigranes, dans ces sandales de bois mosaïque, on retrouve au Sénégal quelque chose de l’Algérie avec un caractère plus barbare. Mais le Gabon est tout à fait sauvage ; les Pahouins n’ont pour vêtement que des fibres textiles brutes, et ils ne connaissent en fait de tapis que les peaux de singes et de genettes.

Tunis, l’Égypte, la Perse, le Maroc, le Sénégal, n’ouvrent pour ainsi dire aux curieux qu’une lucarne sur leur pays. L’Algérie, au contraire, leur ouvre la porte toute grande. Il y a comme un quartier d’Alger transporté au Trocadéro. Plus de quinze petites constructions arabes bordent les allées : kiosques, mosquées, bazars, okkels, cafés, comptoirs de pâtisseries, jusqu’à une grande tente de poil de chameau rayée de brun et de jaune foncé, où quatre Kabyles accroupis sur des nattes façonnent des babouches, des bourses et autres objets de maroquinerie. Au centre de cette ville arabe en réduction s’élève un édifice monumental du plus beau style algérien ; c’est la reproduction de l’antique mosquée de Sidi-Boumédine, à Tlemcen. Qu’on se figure un vaste quadrilatère allongé, flanqué de quatre tours massives, dont l’une est dominée par un minaret de 30 mètres. Les murailles, percées de barbacanes ogivales et couronnées à leur sommet de créneaux dentelés, sont toutes blanches. Quelques dessins intaillés dans la pierre sous les machicoulis des tours, et une frise de faïences vertes et bleues qui règne tout autour de l’édifice en sont tes seuls ornemens. La porte, où l’on accède par six degrés, ouvre son arc outrepassé dans un resplendissant encadrement de faïences polychromes. L’intérieur est distribué comme un caravansérail : quatre galeries couvertes, longues et hautes, soutenues par une ligne d’arceaux en fer à cheval, entourent un ravissant jardin où poussent des palmiers et des aloès et où s’arrondit la vasque d’un jet d’eau. Dans ces galeries sont rassemblés les produits agricoles, forestiers et métallurgiques de la colonie et tous les spécimens de l’industrie indigène. Ici les marbres et les métaux, les pelleteries et les plumes d’autruche ; là les céréales et les fruits, les bois et les plantes. De ce côté, les armes et les bijoux, les tapis de laine et les étoffes de soie et de coton, les haïks, les burnous, les écharpes, les résilles. Plus loin les nattes et les paniers de sparterie, les meubles de thuya tournés les plateaux et les coupes de cuivre émaillé, les cuirs multicolores ramages de broderies capricieuses, les gargoulettes et les alcarazas de terre rouge. C’est toute l’Algérie dans 50 mètres carrés. On a eu l’idée originale de ne pas ranger comme dans un étalage cette multitude d’objets divers, mais de les faire concourir à la décoration. Les peaux de lion et de chacal et les panoplies de longs fusils, de flissahs et de yatagans, garnissent le haut des parois, et ce ne sont au-dessous que festons de bananes enfilées et de grappes de maïs, et qu’astragales de gerbes de blé et de touffes d’alfa. Cette exposition est organisée avec le goût et la méthode spéciales à la France.

Ce qui est le plus curieux au Maroc, c’est son café établi à l’abri d’une tente sur la terrasse d’une galerie à arcades découpées en flammes ; — du moresque flamboyant ! En dégustant là quelques gorgées de café précipité servi à la turque dans de microscopiques tasses montées sur des coquetiers filigranes, on écoute les mélopées rauques et monotones des musiciens maures. Coiffés du fez ou du turban, vêtus de vestes soutachées et de larges pantalons, ils sont là cinq, accroupis sur un divan. Le chef d’orchestre, un colosse de six pieds, superbe type de boucher turc, joue du violon. Le second musicien pince les cordes d’une mandoline ; le troisième racle un rebec, violon à deux cordes, à dos pansu et à manche recourbé ; le quatrième, un nègre, agite un tambour de basque en chantant d’une voix gutturale ; le cinquième frappe des doigts sur une derbouka, tambour de poterie recouvert d’un parchemin. Sous le café se trouve le bazar où sont jetés pêle-mêle les bijoux de cuivre émaillé, les crucifix à incrustations de nacre, les pipes relevées de filets d’or, les noix de coco sculptées, les babouches de cuir brodées de soie, les flacons d’essence de rose, dont le cristal est historié de lettres arabes, et ces pastilles du sérail, qui, selon le mot de Gavarni, « sentent si bon chez le marchand et si mauvais chez soi. » Mais l’exposition du Maroc n’a pas, comme celle de Tunis, des étoffes, des tapis, des armes et des meubles de prix. Rien n’y sort des vulgaires turqueries que nous connaissons. Et pourtant, malgré qu’on en ait, on s’arrête toujours avec plaisir devant ces boutiques tant le moindre objet y témoigne du sentiment de la décoration et de la couleur. Les ouvriers orientaux mériteraient bien qu’on leur appliquât cette parole de l’Exode : « Ils sont doués d’un grand talent pour faire tout ouvrage de ciseleur, de tisserand et de brodeur. » Il est à remarquer que tous les peuples qui, hormis l’architecture, n’ont point d’art, les Chinois, les Japonais, les Indiens, les Turcs, les Arabes, ont élevé l’industrie jusqu’à l’art. Les objets les plus communs, les plus usuels, ne sont jamais dénués de quelque joli ornement. On brode les babouches de cuir, on cisèle les manches de couteaux, on incruste les crosses de fusils, on damasquine les métaux, on marquette le bois, on modèle les poteries en formes gracieuses, on soutache les vestes, on emploie les couleurs les plus vives et les plus gaies pour la teinture des tissus. Dans tout l’Orient, de Tanger à Yokohama, on ne trouverait pas un seul objet aussi vulgairement simple, aussi platement laid qu’une de nos grossières assiettes de faïence blanche, qu’une cuiller de fer battu, ou qu’une chaise de paille.

Admirables chez les Indiens, les Chinois et les Japonais, la disposition et la variété du décor étonnent plus encore chez les Arabes et chez les Turcs. Privées par la loi religieuse de la représentation de la figure humaine et empruntant rarement leurs formes aux plantes et aux animaux, les races d’Islam ont créé une ornementation pour ainsi dire toute abstraite et toute imaginaire. Il est surprenant que par la seule combinaison des figures géométriques, triangles, rectangles, losanges, arcs, spirales, et par le seul entrelacement des arabesques, des volutes, des rinceaux, des nœuds de cordelettes, des rosaces en trèfle, des imbrications en écailles et des lettres en caractères coufiques, l’art arabe ait fondé un style décoratif qui a autant d’effet, de grâce et de variété que celui des Asiatiques et des Européens, inspiré par toutes les merveilles de la création.


IV

Du Maroc en Russie,.la distance est longue ; d’un okkel arabe à une izba moscovite, la différence est marquée. Et cependant la Russie touche aux pays de l’Islam par son vaste empire, où le soleil se couche à l’occident tandis qu’il se lève à l’orient, par ses peuplades mahométanes, circassiennes et kirghises, par ses aspirations territoriales, par le caractère oriental que lui ont imprimé ses conquêtes à l’ouest et au sud et ses relations avec la Byzance des empereurs grecs. Bien que la Russie se soit assimilé complètement la civilisation occidentale, elle a conservé un goût de luxe et de surcharge ornementale demi-barbare qui se trahit dans plus d’une branche de son art et de son industrie. Voyez la façade qui donne accès à son exposition. Ce n’est qu’une construction de bois ; mais qu’elle est loin de la simplicité naïve d’un chalet suisse ! Dans cet édifice, qui reproduit l’architecture d’un château seigneurial du temps d’Ivan le Terrible, combinée avec celle d’un escalier du Kremlin, le sapin prend toutes les formes et toutes les figures de la pierre, du marbre et de l’étain. Il s’évide en flèche, il s’arrondit en dôme, il se découpe en galeries trilobées, il se fenestre en ogive ou en fer à cheval, il se bariole de vert tendre, de rose, de rouge et de bleu. C’est une confusion extravagante de kiosques aigus, de galeries à jour, de mâchicoulis en ressaut, d’escaliers suspendus, de balcons qui surplombent de clochetons élancés et de coupoles bulbeuses.

Ces bijoux semés de perles, d’émeraudes et de rubis cabochons, ces chasubles et ces étoles de pope tissées d’or, bossuées d’ornemens en relief, ces gigantesques vases de malachite et de lapis-lazuli, ces belles orfèvreries niellées de platine, ces icones d’argent découpé, ces vases de vermeil couverts d’émaux byzantins, ces harnachemens de cuir ronge à l’odeur pénétrante, ramages de fils de soie et d’incrustations de couleur, ces toques de velours et ces blouses de soie rose et bleue, n’accusent pas moins le caractère de somptuosité effrénée et d’outrance dans l’ornement des races orientales. Mais sa fidélité à ses traditions nationales n’empêche pas la Russie de prendre des exemples et des modèles dans l’industrie européenne. Voici, pour en témoigner, un joli mobilier Louis XV, où le bois doré encadre le damas de soie, des bahuts de chêne sculpté, du style de la renaissance, des tables, des guéridons, des pendules de malachite, montés en bronze doré, de superbes poêles de faïence, des essais de porcelaine, peintes et de tapisseries et d’admirables moulages d’un seul jet, d’après le modèle vivant, qui font l’étonnement de tous les artistes. Quoique l’exposition russe soit moins vaste, moins riche et moins variée qu’en 1867, qu’on n’y trouve pas une merveille analogue à la grande mosaïque de l’établissement impérial de Saint-Pétersbourg, la. Russie y apparaît digne d’elle-même, surtout et on songe que depuis deux ans la Russie a eu bien d’autres batailles à gagner que les batailles pacifiques de l’industrie internationale.

Comme la Russie, la Grèce est un dieu Janus dont une face regarde le passé et l’autre l’avenir. Comme le colosse moscovite, la statue de la Grèce a un pied en Orient et un pied en Occident. La Grèce appartient à l’Occident par son génie, qui dans les lettres, les arts, la politique et les institutions sociales ai fait la civilisation de l’Europe, par son esprit de liberté, par ses tendances et par ses progrès. Elle appartient à l’Orient par son climat, par son soleil et par les souvenirs de la domination turque que, non sans hardies révoltes, les Grecs ont subie plus de trois siècles. Cette double influence est visible à l’exposition grecque. A côté de machines pour bateaux à vapeur, d’instrumens agricoles perfectionnés, de modèles de navires, d’instrumens de chirurgie, de fauteuils et de canapés : de bois sculptés recouverts de soie brochée, de tables de mosaïque, de bronzes d’art, de céramiques, de tableaux religieux curieusement fouillés dans le bois, de bracelets et de colliers ornés de médailles antiques serties en or, de livres, cartes, plans et autres spécimens du musée pédagogique, il y a des étoffes, des armes, des bijoux qui trahissent l’Orient par leur luxe et par leur grâce. Dans le plus harmonieux désordre se groupent les fusils et les carabines à silex couverts de nielles d’argent depuis la crosse jusqu’à l’extrémité du canon, les pistolets à crosses d’ébène ornées de plaques d’ivoire et de nacre, les sabres, les yatagans et les poignards aux lames damasquanées, aux fourreaux l’argent, de velours et de maroquin, les broches, les bracelets et les pendans d’oreilles filigranes. Les riches casaques de velours vert, rouge et violet, soutachées d’or, touchent les tulles légers, semblables à la toile d’Arachné ; les écharpes de soie cramoisie serpentent sur les mouchoirs et les taktikos rayés de mille nuances ; les dentelles et les broderies d’or servent de transparens aux foulards zébrés de pourpre, aux fichus étoiles de paillettes, aux serviettes de soie frangées d’argent, aux ceintures où s’épanouissent des fleurs brillantes et aux chemisettes arborant toutes les couleurs du prisme et tout leurs composés ; les tissus de soie, le barège, la moire, le satin, prennent un éclat intense mis en opposition avec les tissus mats de laine et de coton.

La Grèce, qui a la religion de son passé parce qu’elle sait qu’elle en est digne, a construit une petite maison athénienne du plus pur style du IVe siècle. Ce charmant édicule, qui a à peu près les proportions du temple de la Victoire aptère sur l’Acropole, se compose d’un étage en surplomb soutenu par deux colonnes ioniques. A gauche s’ouvre une porte dont les pieds-droits montent avec une inclinaison légèrement pyramidale. L’entablement est décoré d’antéfixes en palmettes et de gargouilles en gueules de lions. Dans les cannelures des colonnes, sur les volutes des chapiteaux, aux linteaux des fenêtres, aux moulures des architraves et des cymaises, se détachent en bleu, en rouge, en vert et en or, les acanthines et les rais-de-cœur, les perles et les oves. En avant de cette maison antique, qui par ses petites dimensions fait penser à celle de Socrate, s’élève un autel quadrangulaire supportant un buste de Minerve, les Grecs ont été bien inspirés en plaçant leur exposition sous l’invocation de la grande divinité de leurs aïeux, déesse au travail, — mille dea operum, — et protectrice des vaillantes cités.


HENRY HOUSSAYE.