Voyage autour du monde (Charles-Avila Wilson)/17

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La Compagnie d’imprimerie moderne (p. 285-290).

Chapitre V

COLOMBO — ADNURADHAPOURA


Colombo — Nuwara-Eliya — Le Pic d’Adam — Kandy — Mont Lavinia — Pedrotallagalla — Adnuradhapoura.


4 avril — À 7 heures 30, après une fraîche nuit à bord d’un excellent train, nous descendons à la gare de Colombo et, un quart d’heure plus tard, nous nous installons dans une chambre de l’hôtel Galle Face. En face, se déroule une immense pelouse entourée d’un mur que bat la mer sur une distance d’un demi-mille. À droite, s’élèvent les édifices du club de Colombo, entourés d’un terrain d’amusements. Le soir, les trois rayons du phare se projettent sur la mer, la terrasse, l’hôtel, et les illuminent de feux dont les teintes varient selon la densité de l’air. C’est un phare tournant. La ville se cache sous les palmiers. Nous la visiterons demain.

5 avril — Colombo, la capitale de Ceylan, est située sur la côte ouest, à peu près au tiers inférieur de l’île. Elle est à trois mille cinq cents milles de Port Saïd. Population : trois cent mille habitants environ. Elle a son quartier européen et son quartier indigène. On la divise en trois parties principales : le Fort, le Peltah et le Talpetty. Le quartier européen est situé sur une péninsule entourée par la mer. Les Hollandais construisirent ses murs. On y voit des banques, le bureau de poste et les principales maisons d’affaires. Peltah, la ville indigène, surnommée la Ville noire, est entre la mer et des lacs d’eau douce que des travaux considérables d’embellissement ont rendus très attrayants. Calpitty comprend l’Île des esclaves, maintenant réunie à la terre ferme. Elle tient son nom du fait que les Malais y étaient autrefois importés et vendus comme esclaves. C’est aujourd’hui une esplanade de beaux jardins et de superbes villas.

6 avril — Promenade en auto à Nuwara-Eliya. Nous partons de l’hôtel Galle Face à 8 heures 30 a.m., pour une randonnée de deux cents milles. Nous traversons la ville indigène, puis des plantations de cocotiers, de bananiers, de caoutchouc qui nous rappellent Singapour, Java, Rangoon, Penang et Calcutta. Vers dix heures commence l’ascension des montagnes par une superbe route taillée dans les flancs abrupts des monts au pied desquels s’étalent, en tapis verts, des plantations de thé ; les ravins, les cimes même en sont aussi couverts. C’est le home du thé de Ceylan, si justement renommé.

Sur le parcours de soixante-douze milles, la route compte quatre cents tournants brusques que la grosse Hudson qui nous porte ne peut franchir qu’en se repliant pour ainsi dire sur elle-même. Notre chauffeur est très habile, et il faut l’être, par semblable sentier d’antilope. À midi, nous lunchons à Hatton, à l’hôtel Adam’s Peak. À deux heures, nous partons et poursuivons la route en courbes et lacets, vers Nuwara-Eliya que nous atteignons à cinq heures et demie. Il fait bon, un peu froid. Et, cependant, nous ne sommes qu’à six ou sept degrés au-dessus de l’équateur. Il est à remarquer que nous sommes à quatre mille deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Les nuages enveloppent les pics les plus audacieux ; l’air est pur, vivifiant, chargé d’oxygène et d’ozone ; la scène est délicieusement pittoresque. C’est l’époque de la récolte du thé. Dans les rangs des petits arbrisseaux, des femmes, des fillettes, des enfants, la hotte au dos, cueillent les petites feuilles vertes dont l’infusion fait les délices des amateurs et… des prohibitionnistes.

Kandy, l’ancienne capitale, est à seize cents pieds d’élévation et à soixante-huit milles de la capitale actuelle. Nous y sommes allés en revenant de Nuwara-Eliya. C’est une jolie ville, intéressante à plus d’un point de


Sur la Terrasse de l’Hôtel Galle Face à Colombo, Ceylan.


La Cueillette du Thé à Kandy, Ceylan.

vue. Sise dans un endroit charmant, elle possède un jardin

botanique qui peut rivaliser avec ceux de Buitenzorg, de Singapour et autres de renom. Nous visitons le fameux temple qui contient les reliques de Bouddha : une dent et quelques ossements. La dent vénérée fut brûlée jadis par les Portugais, mais elle ressuscita sous la forme d’une énorme dent de bœuf. Elle est exposée à la vénération des fidèles aux jours de grandes fêtes et dans les circonstances solennelles. Le prince héritier du Japon, Hiro-Ito, est passé ici, il y a quelque temps ; la dent lui fut montrée. Le temple n’a rien de bien intéressant, si ce n’est les reliques qu’il renferme. Dans une galerie, les supplices, qui attendent les pécheurs endurcis dans l’enfer bouddhiste, sont grossièrement peints sur la muraille. Dans un petit temple latéral, un bouddha de dix-huit pieds de longueur, couché, raide comme le bloc de marbre dans lequel il est taillé et doré à profusion, reçoit les prières et les fleurs des dévots. Des fleurs jaunes et blanches, d’un parfum exquis et capiteux, jonchent une longue tablette de marbre qui fait la rampe du lit sacré sur lequel repose Bouddha dans son sommeil mystique.

Demain soir, nuit sans lune, il y aura fête et illumination a giorno. La même fête se répétera chaque mois, lors de la pleine lune.

À deux heures, nous allons, à quatre milles en dehors de la ville, voir les éléphants s’ébrouer dans la rivière. Une vingtaine : des gros, des moyens, des tout petits, prennent leurs ébats, se roulent dans l’eau, lancent de la trompe des jets d’eau capables d’éteindre un incendie. Quelques-uns montent sur la berge, font des prouesses, se dressent sur les troncs de palmiers, soulèvent leurs cornacs avec leur trompe. L’un d’eux, en espoir de gros backshish, fourre sa tête dans la gueule d’une femelle qui ne semble pas savourer cette bouchée de turban sale avec autant de goût qu’une tige de jeune bananier. Les cornacs sont tellement effrontés et importuns que nous nous hâtons de fuir.

Nous suivons la rivière à notre retour sur Colombo. De-ci de-là, nous voyons des éléphants qui se baignent, se baladent sur la route ou travaillent dans les champs. On dit qu’il y en a plus de trois mille à Kandy.

7 avril — Course au mont Lavinia, endroit de villégiature dans la banlieue de Colombo. Le mont n’est pas très élevé : une trentaine de pieds tout au plus. La vague bat le rocher de ce mont souris avec plus de fureur qu’aux environs, voilà son charme. Un café fashionable reçoit les visiteurs. On ne passe pas à Colombo sans aller au mont Lavinia ; c’est de rigueur. La route qui y conduit est ombragée de superbes plantations et bordée de jolies villas.

8 avril — Nous faisons des emplettes et prenons des renseignements aux diverses agences et aux bureaux des Messageries maritimes pour notre voyage en Égypte, en Palestine et en Turquie. Nous parcourons le Victoria Park, naguère connu sous le nom de Cinnamon garden. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une demi-douzaine de canneliers pour perpétuer le souvenir de ce que fut le beau verger d’autrefois. Une magnifique statue de la reine Victoria a été élevée dans ce parc. Nos promenades ne sont pas longues. Nous avons toujours hâte de rentrer à l’hôtel, délicieux séjour où nous nous remettons de nos fatigues de l’Inde, au souffle de la brise la plus douce qui ait jamais caressé la joue, au bruit sonore des vagues écumantes de l’océan Indien à l’ombre des palmiers du rivage, et servis à une table sans rivale en Orient : le paradis du farniente !

9 avril — Une course dans la ville indigène nous permet d’étudier particulièrement la vie intime de la population. Le type cingalais est bien oriental ; il a cependant son caractère particulier, mais à l’œil peu exercé il ressemble à l’indien, avec qui il serait facile de le confondre, n’était-ce le peigne semi-circulaire d’écaille de tortue que portent les hommes pour retenir leurs longs cheveux. Ce peigne est porté à l’envers, sens devant derrière, et présente, à l’avant, les deux pointes qui font l’effet de deux cornes chaque côté de la tête. La femme porte un court mantelet, brodé de blanc, qui serre fortement la poitrine au point de l’écraser ; la taille est à nu ; la jupe ressemble au sarong de Java ; les enfants sont au beau naturel.

Nous visitons deux églises catholiques ; l’une assez pauvre, sur la rue Norris, et l’autre, une copie en raccourci de Saint-Pierre de Rome : Santa-Lucia, la cathédrale de Mgr Coudert.

10 avril — Promenade de cinquante milles sur le chemin de Pointe de Galles. Il est malheureux que cette route ne soit pas sur la plage si délicieusement ombragée. C’est le chemin de fer qui s’en est emparé et la gâte ainsi à tout jamais. Nous traversons un pont jeté sur la rivière Kélani ; les deux rives disparaissent sous un fourré de palmiers dont les panaches trempent dans les eaux bleues sur lesquelles leurs troncs annelés se penchent avec grâce. Le soleil décline, et la demi-clarté du soir, sur cette verdure luxuriante de forêt touffue, est d’un effet merveilleux. J’ai demandé, hier, des renseignements sur l’arrivée prochaine du Cordillère ; il sera en rade, demain midi.

11 avril — L’île de Ceylan a la forme d’un œuf ; ses côtes sont sans élévation sensible. Des montagnes élevées, que domine le pic d’Adam, apparaissent dans la partie sud. Colombo est le grand port où font escale la plupart des navires de l’Orient et de l’Australie. Il y a cinq heures et vingt minutes de différence avec Greenwich.

La population de Ceylan est d’environ quatre millions et demi dont quatre cent mille catholiques. Le gouvernement a établi une léproserie à Borella, sur les bords de la rivière. Cinquante sœurs, des Franciscaines de Marie, sont venues du Canada pour en prendre charge ; la Rvde Supérieure est de Montréal.

Le mont le plus élevé de l’île est Pedrotallagala ; il atteint près de huit mille pieds. Viennent ensuite, à quelques centaines de pieds de différence, le Namonakoula-kundu et le célèbre pic d’Adam, sur le sommet duquel le premier homme aurait laissé l’empreinte de son pied, dit la légende. Ce devait être un fier homme que notre ancêtre commun, si l’on juge de sa taille par la dimension de son pied dont l’empreinte n’a pas moins de dix pieds de longueur. Il faut beaucoup de bon vouloir pour reconstituer la forme d’un pied dans cette excavation informe. Un petit temple bouddhiste abrite ce lieu pour le moins antique, sinon vénérable.

Anuradhapura est la plus ancienne ville de Ceylan. Sa fondation remonte à plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Elle fut, de 437 A.C. à 769 A.D., la capitale du royaume cingalais. C’est la plus remarquable des villes ensevelies de l’île. Ses ruines, à cent vingt-six milles de Colombo, attirent la curiosité des voyageurs qui ne manquent pas d’y pousser une pointe. Nous allons à bord du Cordillère qui nous portera, en quinze ou seize jours, de Colombo à Port-Saïd. Les cabines 40-42 nous sont réservées. Nous revoyons, avec plaisir, le commandant Sanguy que nous avons connu à Singapour, lors du passage du navire dans ce port, il y a plus de deux mois.

Nous partons ce soir à dix heures. Ce n’est pas gai, un départ la nuit.

Nous quittons l’Orient proprement dit, l’Orient lointain, mystérieux, l’Orient du rêve, et nous nous dirigeons vers le proche Orient… near East.