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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre I/Ch. VII

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CHAPITRE VII


Départ de la Baye St. Julien, et notre Navigation jusqu’au Détroit de le Maire.


Le Tryal étant à peu prés réparé, et n’ayant rien de plus à faire en cet endroit, nous songeames à en partir ; mais avant cela notre Commandeur jugea à propos de concerter le plan de nos opérations dans la Mer du Sud, pour laquelle nous allions partir. Dans cette vue il convoqua le Conseil de guerre, à bord du Centurion, le 24 de Février. Mrs. Edward Legg, le Capitaine Matthieu Mitchel, George Murray, le Capitaine David Cheap, et le Colonel Mordannt Cracberode, Commandant des Troupes de débarquement, affluèrent à ce Conseil, où Mr. Anson proposa d’attaquer, à notre arrivée dans la Mer du Sud, la Ville et le Port de Baldivia, principale Forteresse et Place frontière du Chili. Il ajouta qu’un des Articles de son Instruction, étoit, de tâcher de s’emparer d’un Port dans ces Mers, où on pût caréner et radouber les Vaisseaux de l’Escadre. Cette proposition ayant été unanimement approuvée par le Conseil, on fit de nouvelles instructions pour les Capitaines de l’Escadre, qui eurent ordre en cas de séparation, de gagner l’Ile de Nuestra Senora del Socorro, et de n’y croiser que pendant dix jours ; ceci étoit un changement aux ordres donnés à l’Ile Ste. Catherine. Si le Commandeur ne les joignoit pas pendant ce tems, ils dévoient gagner plus avant et aller croiser vers Baldivia, se tenant toujours à la vue des Côtes, et au Sud de ce Port, à la Latitude de 40° à 40° 30’. Au bout de quinze jours, s’ils n’étoient pas joints par le reste de l’Escadre, ils dévoient quitter cette station, diriger leur cours vers l’Ile de Juan Fernandez, et suivre pour le reste les ordres qui leur avoient déjà été donnés. On donna les mêmes directions au Maître de l’Anne, et on lui recommanda en particulier d’être attentif à répondre aux signaux faits par chaque Vaisseau de l’Escadre, et à se défaire de tous ses papiers, en cas qu’il eût le malheur de tomber entre les mains de l’Ennemi. Comme la dispersion de l’Escadre ne pouvoit que porter un extrême préjudice au service du Roi, il fut ordonné aux Capitaines, de bien recommander à chaque Officier de garde de tenir son Vaisseau à la distance au plus de deux milles du Centurion, s’ils ne vouloient en répondre à leurs périls et fortunes, et si un Capitaine s’appercevoit que son Vaisseau s’éloquât au delà de cette distance, il dévoit informer le Commandeur du nom de l’Officier, par la négligence de qui cette faute avoit été commise.

Toutes ces dispositions faites, et le radoub du Tryal achevé, l’Escadre leva l’Ancre et mit à la voile, le Vendredi 27 de Février, à sept heures du matin ; mais le Gloucester ne put venir à bout de dégager son Ancre, et resta longtems après les autres. Nous lui fimes signal de mettre à la voile, par plusieurs coups de Canon, pendant la nuit ; mais il ne nous joignit que le lendemain matin ; encore se trouva-t-il qu’il avoit été obligé de couper son Cable, et d’abandonner sa seconde Ancre. Le second jour de notre départ, à dix heures du matin, Wood’s Mount, la terre la plus haute derrière St. Julien, nous restoit au N. vers l’Ouest, à dix lieues de distance, et nous avions cinquante-deux brasses d’eau. En faisant route vers le Sud, nous nous attendions à trouver en chemin l’Escadre de Pizarro, car pendant notre séjour au Port St. Julien, il avoit régné des vents violens, de l’O. N. O. au S. O., desorte que nous avions tout lieu de croire que durant ce tems les Espagnols n’auroient pas pu gagner beaucoup de l’avant. C’étoit cette attente qui rendoit notre Commandeur si soigneux d’empêcher la séparation de notre Escadre ; car si nous n’avions eu d’autre but que de doubler le Cap Horn, en aussi peu de tems qu’il eût été possible, le meilleur eût été d’ordonner à chaque Vaisseau de gagner le rendez-vous le plus vite qu’il pourroit, sans se mettre en peine d’attendre les autres.

Depuis notre départ du Port St. Julien, jusqu’au 4 de Mars nous eumes peu de vent, tems couvert et embrumé, avec un peu de pluie, et la sonde nous donna généralement entre quarante et cinquante brasses fond de sable noir et gris, quelquefois mêlé de cailloux. Le 4 de Mars, nous eumes la vue du Cap de la Vierge Marie, tout au plus à six ou sept lieues de distance. С’est le Cap qui forme au Nord, l’embouchure du Détroit de Magellan ; il est à 52° 21’ de Latitude Méridionale, et à 71° 44’ à l’Ouest de Londres. Il paroit être bas et plat et se termine en pointe. J’en donne ici une vue eхacte, où (a) représente le Cap même ; elle pourra être d’usage sur-tout pour un Vaisseau, qui auroit quelques raisons particulières de vouloir gagner la Mer du Sud, en passant par ce Détroit. Dans le tems que nous étions à cette hauteur, nous avions depuis trente-cinq jusqu’à quarante-huit brasses d’eau. Le soir de ce même jour, le tems fut clair et serein, avec de petites brises de vent, qui nous menaçoient de calme. La plupart de nos Capitaines prirent cette occasion pour rendre visite à Mr. Anson, mais dans le tems qu’ils étoient à bord du Commandeur, ils furent effrayés par une flamme soudaine, qui sortit du Gloucester, et qui fut suivie par une épaisse fumée. Ils furent cependant bientôt rassurés en apprenant, que cette flamme n’étoit causée que par une étincelle, sortie de la forge, et tombée sur quelque Poudre et d’autres matières combustibles, qu’un Officier préparoit pour un cas d’engagement avec l’Escadre Espagnole, et qu’elle avoit été d’abord éteinte.

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Nous trouvames en cette occasion, ce que les observations nous ont toujours confirmé ; c’est que sous ces Latitudes avancées vers le Sud, le beau tems est toujours de fort courte durée, et que quand il est extrêmement beau, c’est un présage certain de Tempête. Le tems calme et serein de la soirée aboutit à une nuit très orageuse. Le vent, qui étoit S. O. ayant fraichi avec la nuit, et augmentant de violence continuellement, jusqu’au lendemain à neuf heures du matin, devint si fort, que toute l’Escadre fut obligée d’amener, et de rester avec la Misaine bourcée jusqu’à onze heures du soir. Pendant ce tems, nous eumes de quarante-trois jusqu’à cinquante-sept brasses d’eau, fond de sable noir & de gravier, et par une observation que nous fimes à midi, nous trouvames que le Courant nous avoit fait avancer vers le Sud, douze milles plus que ne portoit notre estime. Vers minuit, le vent diminuant, nous remimes nos voiles, et faisant route vers le Sud, nous découvrimes le matin, pour la prémière fois, la Terre de Feu qui s’étendoit du S. vers l’O. au S. E. demi-quart à l’Est. Cette vue ne nous réjouit guère, car elle ne nous offrit que des Montagnes, étonnantes par leur hauteur, et couvertes de Neige. Quoiqu’il ne soit guère possible de représenter tout ce que ce spectacle avoit de hideux, la Planche suivante est cependant assez exacte pour aider le Lecteur à se former quelque idée de cette affreuse Côte. Dans la Planche (a) est l’ouverture du Détroit de le Maire, (5) le Cap St. Diego, (1) (2) (3) trois Mondrains nommés les trois Frères, et (4) Monte Gorda, Montagne fort élevée, plus avant dans les terres, et qui paroit au dessus des trois Frères. Nous suivimes cette Côte toute la journée, trouvant par la sonde entre quarante et cinquante Brasses d’eau, fond de pierres et de gravier. Comme nous comptions de passer le Détroit le lendemain, nous mimes à la cape dès qu’il fut nuit, de peur de le dépasser, et nous employames ce tems à nous préparer aux Climats orageux où nous allions nous trouver : pour cet effet, nous employames une рartie de la nuit à changer nos voiles et à en remettre par-tout de neuves. Le lendemain, 7 de Mars, à quatre heures du matin, nous fimes voile ; à huit nous vimes la terre, et peu après nous découvrimes le Détroit : dans ce moment le Cap St. Diego nous étoit à l’E. S. E. ; le Cap St. Vincent, au S. E. demi-quart à l’Est ; le Mondrain du milieu des trois Frères S. vers l’О. Monte Gorda, S. et le Cap St. Barthélémi, qui est la pointe le plus Méridionale de la Terre des États, E. S. E. Cette vue est représentée dans la Planche ci-jointe, où (a) est partie de la Terre des États, (b) le Cap St. Barthélémi, (c) partie de la Terre de Feu, (d) le Port Maurice, et (e) la Baye de Valentin ou celle de Bon-succès. Il est bon d’observer que Frézier a donné une vue très exacte de cette partie de la Terre de Feu, qui touche au Détroit, mais qu’il n’a pas donné celle de la Terre des États, qui en fait l’autre côté. Cela nous jetta dans l’embarras, quand il fut question de trouver l’embouchure du Détroit jusqu’à ce qu’il s’ouvrit à notre vue, et si nous n’avions pas suivi la côte, pendant assez longtems, nous aurions pu manquer le Détroit, et nous nous serions trouvés à l’est de la Terre des États, avant de nous en appercevoir. C’est ce qui est arrivé à plusieurs Vaisseaux, et nommément suivant Frézier même à l’Incarnation et à la Concorde, qui ayant dessein de passer par le Détroit, le dépasserent, trompés par trois Hauteurs de la Terre des États, qui ressemblent aux trois Frères, et par quelques Criques qui ressemblent à celles de la Terre de Feu. Pour prévenir de pareils accidens à l’avenir, je donne la vue Occidentale de la Terre des États, où, (a) est le Cap St. Diégo, dans la Terre de Feu, (b) le Cap St. Barthélémi, dans la Terre des États. Cette vue empêchera dans la suite les Navigateurs de tomber dans la même erreur, et leur fera reconnoître san aucune difficulté les Pointes qui forment l’entrée du Détroit.

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A l’occasion de ce dessein, je ne puis omettre, que quelque puisse être l’aspect de la Terre de Feu, celui de la Terre des États a quelque chose encore de plus horrible. Il n’offre aux yeux qu’une suite de rochers inaccessibles, et pas un seul quartier de Terre qui puisse rien produire. Ces rochers sont hérissés de pointes aigues d’une hauteur prodigieuse, couvertes d’une Neige éternelle, environnées de précipices, et dont plusieurs paroissent suspendues d’une manière étonnante. Les Rocs qui leur servent de bazes, ne semblent séparés les uns des autres que par des crévasses, qu’on diroit avoir toutes été formées par des tremblements de terre : car leurs côtés sont à peu près perpendiculaires, et elles paroissent pénétrer dans la substance des rochers, jusqu’à leurs racines. Enfin on ne peut rien imaginer de plus triste et de plus sauvage, que le coup d’œil qu’offre cette côte. J’ai dit que ce fut le 7 de Mars, que nous découvrimes l’embouchure du Détroit de le Maire ; peu après, c’est-à-dire, à dix heures du matin, la Perle et le Tryal, s’étant, suivant les ordres qu’ils en reçurent, mis à la tête de l’Escadre, nous entrames dans le Détroit avec un beau tems et un vent frais, et le passames en deux heures à la faveur d’une forte marée, quoiqu’il ait sept à huit lieues de longueur. C’est ici que finit l’Océan Atlantique, et que la Mer Pacifique commence ; ainsi ne nous représentant plus qu’une Mer ouverte entre nous et les riches Contrées où se rapportoient nos espérances et où tendoient nos desirs, nous ne pouvions nous empêcher de croire que les plus grands travaux de notre Voyage étoient finis, et que nous étions sur le point de voir réaliser toutes les richesses que nous avions jamais imaginées en songe. Nous formions des plans de bonheur tels qu’il nous plaisoit, et nous les fondions sur la possession de tout l’or du Chili et de tout l’argent du Pérou ; l’imagination étoit animée par le plus beau jour que nous eussions eu depuis notre départ d’Angleterre. C’est dans cette disposition charmante que nous passames ce Détroit fameux : nous étions, comme on voit, bien éloignés de penser que les plus affreux malheurs étoient prêts à fondre sur nous ; que nous allions dans peu être séparés pour ne nous plus rejoindre, et que c’étoit le dernier jour agréable que la plupart d’entre nous devoient voir.