75%.png

Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre I/Ch. VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE VI


Navigation depuis Ste. Catherine jusqu’au Port St. Julien, avec quelques remarques sur ce Port et sur le païs situé au Sud de la rivière de la Plata.


En partant de Ste. Catherine, nous quittames le dernier Port ami, où nous nous étions proposé de toucher, et il ne nous restoit plus pour relacher que des Côtes ennemies, ou du moins désertes et qui ne pouvoient nous offrir aucun secours. D’ailleurs en tirant vers le Sud, nous allions vers des Climats plus tempetueux qu’aucun que nous eussions рassé, et le danger d’être dispersés ou d’être exposés à de plus grands périls encore, exigeoit de grandes précautions : aussi Mr. Anson en reglant les divers rendez-vous de l’Escadre, n’oublia aucune des précautions nécessaires pour le succès de l’expédition, même dans le cas où son propre Vaisseau n’eût pas pu doubler le Cap Horn, on fût venu à se perdre. Les ordres donnés aux Capitaines, la veille de notre départ de Ste. Catherine, portoient, qu’en cas de séparation dont il leur étoit recommandé de se garder autant qu’il seroit possible, le premier rendez-vous serait la Baye ou le Port St. Julien qui leur étoit décrit suivant les marques qu’en a données le Chevalier Jean Narborough. Ils devoient charger autant de sel qu’ils pourroient, tant pour leur propre usage que pour celui du reste de l’Escadre, et après y avoir attendu dix jours, s’ils n’étoient pas joints par le Commandeur, ils dévoient continuer la route par le Détroit de le Maire, doubler le Cap Horn, et passer dans la Mer du Sud, ou le prémier rendez-vous étoit fixé à l’Ile de Nostra Senora del Socorro, à 45° de Latitude Méridionale, et à 71° 12’ de Longitude Occidentale du Cap Lizard. Ils devoient croiser dans cet endroit, en laissant cette Ile à l’E. N. E. à la distance de cinq à douze lieues, aussi longtems que le permettoient leurs provisions de bois et d’eau ménagées avec la plus grande économie. Quand ces provisions viendroient à manquer, ils devoient relacher dans cet endroit et y chercher quelque Ancrage, et s’ils n’en trouvoient point, et que le tems fût trop rude pour leur permettre de faire des bordées, ils dévoient gagner le plutôt qu’ils pourroient l’Ile de Juan Fernandez à 33° 37’ de Latitude Méridionale. Après avoir fait du bois et de l’eau dans cette Ile, et y être resté à croiser au large de l’Ancrage pendant cinquante-six jours, s’ils n’avoient pas de nouvelles du Commandeur, ils pouvoient hardiment conclurre que quelque accident lui étoit arrivé, et reconnoître pour leur Commandant le premier Officier en rang qui se trouveroit entre eux, dont le devoir seroit de faire tout le mal possible à l’Ennemi par mer et par terre. Pour cet effet, ce Commandant avoit ordre de rester dans ces Mers autant que ses provisions et celles qu’il pourroit prendre sur l’Ennemi, pourroient durer, ne s’en réservant que la quantité suffisante pour conduire ses Vaisseaux dans la rivière Tigris, proche de Canton, sur la Côte de la Chine, d’où après s’être pourvu de nouvelles provisions, il regagneroit l’Angleterre, le plus vite qu’il pourroit. Et comme il fut trouvé impossible de décharger encore la Pinque Anna, le Commandeur donna au Maître de ce Vaisseau le même rendez-vous et les mêmes ordres.

Ces dispositions faites, l’Escadre fit voile de Ste. Catherine, le Dimanche 18 de Janvier, comme nous l’avons dit dans le Chapitre précédent. Le lendemain nous eûmes des raffales, accompagnées de pluies, d’éclairs, et de tonnerres, mais le beau tems revint bientôt, avec de petites brizes, et dura jusqu’au soir du Vendredi, que le vent fraîchit, et augmentant toute la nuit, le lendemain à huit heures du matin, nous eûmes une violente tempête, avec un brouillard si épais qu’il étoit impossible de voir à deux longueurs du Vaisseau, desorte que nous perdîmes le reste de l’Escadre de vue. Sur ces entrefaites, le signal fut donné par le Canon, pour venir au vent sur Basbord, le vent étant alors plein Est. Pour nous, nous amenames d’abord nos Huniers, carguames la grande voile et restames à la Cape, avec la voile d’Artimon bourcée, jusqu’à midi, que le brouillard se dissipa, et nous laissa voir tous les Vaisseaux de l’Escadre, excepté la Perle, qui ne nous rejoignit qu’un mois après. Le Tryal-Sloop nous restoit fort au-dessous du Vent, il avoit perdu son grand Mât dans la tempête, ayant été obligé de couper tout ce qui le retenoit, à cause des coups qu’il donnoit contre le Vaisseau. Nous derivames à son secours avec toute l’Escadre, et le Gloucester eut ordre de le prendre à la toue, car le gros tems ne finit tout-à-fait que le jour suivant, et il nous resta même encore après une grosse Mer qui venoit de l’Est.

Après cet accident nous continuames notre cours vers le Sud sans grande interruption, et nous trouvames les mêmes Courans que noue avions remarqués avant notre arrivée à Ste. Catherine, c’est-à-dire, que nous étions toujours vingt milles par jour, plus avancés que ne portoit notre estime. La même erreur continua avec peu de variation jusqu’à ce que nous eumes passé la Latitude de la rivière de la Plata, et alors même nous observames que ces Courans duroient encore, quoiqu’il soit bien difficile d’en marquer au juste la raison ; car nous n’avons jamais pu nous persuader que cette différence dût être attribuée à des erreurs dans notre estime ; et même nous l’avons directement trouvé plusieurs fois par expérience, lorsque les calmes nous l’ont permis.

Dès que nous eumes passé la Latitude de la rivière de la Plata, nous trouvames fond tout le long de la Côte des Patagons, Ces sondes, lorsqu’elles sont bien assurées, sont d’un grand usage pour reconnoitre le lieu où l’on est ; et comme nous les avons prises, avec plus d’attention, plus souvent et à de plus grandes profondeurs, qu’on ne l’a peut-être fait avant nous, je rapporterai nos observations sur ce sujet en aussi peu de mots qu’il me sera possible, en renvoyant le Lecteur à la Carte placée au IX. Chap. de ce Livre, où il en pourra prendre l’idée générale. A 36° 52’. de Latitude Méridionale, nous trouvâmes 60. brasses d’eau, fond de sable fin, noir et gris : delà à 39° 55’. nous eûmes depuis 50. jusqu’à 80. brasses, même fond que le précédent : entre cette dernière Latitude et 43° 16’. fond de sable fin, gris, et les mêmes profondeurs, excepté qu’une ou deux fois, nous ne trouvames que 40. brasses. Ensuite, pendant un demi-degré, toujours 40. brasses, fond de gros sable et de coquilles brisées, et alors nous nous trouvames à la vue et à sept lieues des terres. Après quoi, en nous éloignant de la Côte, nous trouvames différens fonds, d’abord, de sable noir, ensuite de vaze, et après fond raboteux et pierreux ; mais enfin, parvenus à 48. brasses, nous eumes un fond vazard, jusqu’à la Latitude de 46° 10’. Nous revinmes alors à 36 brasses, et côtoyames la Terre jusqu’à ne plus trouver que 12. brasses, toujours fond de petites pierres et de cailloux. Pendant une partie de ce tems, nous eumes la vue du Cap Blanc, qui est à 46° 52’ de Latitude, et à 66° 43’, de Longitude Occidentale de Londres. C’est la Terre la plus remarquable de cette Côte ; j’en donne deux vues exactes, dans la Planche ci-jointe, où (b) représente ce Cap. Avec ce secours ceux qui navigeront à l’avenir vers ces parages, ne peuvent manquer de reconnoître cet endroit.

Anson-Gosse-1750-02.jpg

Delà, faisant cours vers le Sud, un peu à l’Est, environ trente lieues, la profondeur augmenta jusqu’à 50. brasses, toujours même fond ; alors nous approchames davantage de la Côte, faisant cours S. O., un peu vers l’О, et nous trouvames par-tout fond de sable, jusqu’à ce que nous n’eumes plus que 30. brasses : en cet endroit,nous revimes la Terre, à environ 8. lieues de distance et nous étions à 48° 31’, de Latitude. Nous découvrimes cette Terre le 17 de Février, et à cinq heures du soir nous jettames l’ancre et eumes même fond que le précédent, à la Latitude de 41° 58’. Le Païs qui nous restoit au Sud courant S. S. O., celui que nous avions au Nord, N. demi-quart à l’Est ; une petite Ile N. O., et le Mondrain le plus Occidental, O. S. O. Nous trouvames que la Marée portoit en cet endroit au Sud, un peu vers l’Ouest, nous en partimes le lendemain à 5 heures du matin, et une heure après, nous vimes une voile, à qui la Severn et le Gloucester eurent ordre de donner chasse, mais bientôt on s’apperçut que c’étoit la Perle, qui nous avoit quittés peu de jours après notre départ de Ste. Catherine. Nous fimes signal à la Severn de réjoindre l’Escadre, laissant le Gloucester seul à la poursuite, mais nous fumes surpris de voir qu’à l’approche de ce dernier la Perle força de voiles et chercha à s’en éloigner. Cependant le Gloucester l’atteignit, et trouva que l’Equipage s’étoit bastingué et avoit tout préparé pour le combat. A deux heures après-midi la Perle nous joignit, et se rangeant à notre Arrière, le Lieutenant Salt parla au Commandeur, et lui apprit que le Capitaine Kidd étoit mort le 31 de Janvier. Il lui dit de plus que le 10 du courant, il avoit vu cinq gros Vaisseaux, qu’il avoit d’abord pris pour notre Escadre, et qu’avant que d’être desabusé, il s’étoit laissé approcher à la portée du Canon, par le Vaisseau Commandant, qui portoit au grand Mât, un Pavillon rouge tout-à-fait semblable à celui de notre Commandeur. Mais que s’appercevant que ce Vaisseau n’étoit pas le Centurion, il avoit serré le vent au plus près, fait usage de toutes ses voiles pour s’éloigner d’eux, et risqué de passer par un endroit où la mer paroissoit écumante ; et que pendant que les autres hésitoient s’il falloit le suivre ou non, ils lui avoient donné le tems de s’échapper. Il ne doutoit pas que ces cinq Vaisseaux ne fussent des Vaisseaux de Guerre Espagnols, et l’un d’eux ressembloit si fort au Gloucester, que le Lieutenant Salt avoit senti renaître ses appréhensions lorsque ce dernier lui avoit donné la chasse. Cette Escadre lui avoit paru composée de deux Vaisseaux de 70 pièces de Canon, deux de 50 et un de 40. Après lui avoir donné chasse toute la journée, ils avoient desesperé vers le soir de pouvoir le joindre, et virant de bord, ils avoient porté au Sud. Ces nouvelles nous auroient empêché de relâcher au Port St. Julien si nous avions pu nous dispenser de donner le radoub au Tryal, mais ce Vaisseau étant hors d’état de doubler le Cap, à moins que d’être réparé, il fallut se résoudre à cette perte de tems. Le soir du même jour, nous remouillames à 25 brasses, fond mêlé de vaze et de sable, le plus haut Mondrain nous restant au S. O. vers l’O. Nous levames l’ancre le lendemain à neuf heures du matin, et envoyames les deux Canots du Centurion de la Severn à la découverte du Port St. Julien, pendant que les vaisseaux côtoyoient à une lieue de Terre. A six heures du soir, nous jettames l’ancre dans la Baye de St. Julien, à 19 brasses, fond vazard mêlé de sable, le Païs le plus au Nord, que nous avions en vue, couroit N., un peu vers l’E. celui qui étoit au Sud, couroit S., demi-quart à l’Est, et le haut Mondrain que le Chevalier Narborough à nommé le Wood’s Mount à l’О. S. О. Peu après le Canot revint à bord, après avoir découvert le Port, que nous ne pouvions voir d’où nous étions, la pointe du Nord couvrant celle du Sud. Pour faciliter la connoissance de cette Côte à ceux qui y iront à l’avenir, je donne ici deux vues. La prémière est celle de la Terre des Patagons, au Nord du Port St. Julien, où (w) est Wood’s Mount ; l’entrée de la Baye St. Julien tourne autour de la Pointe (c). La seconde vue est celle de la Baye même ; (w) est encore Wood’s Mount, (A) le Cap St. Julien, et (b) le Port ou l’entrée de la rivière.

Anson-Gosse-1750-03.jpg

Le radoub du Tryal étant le principal motif de notre relâche dans la Baye de St. Julien, dès-que nous y fumes ancrés, les Charpentiers se mirent à l’ouvrage ; et le continuèrent pendant tout le tems que nous y séjournames. Le grand Mât de ce Vaisseau étoit rompu à douze pieds de la tête, et on trouva moyen de se servir du reste : le Wager eut ordre de livrer un grand Mât de Perroquet de réserve, dont on fit un nouveau Mât d’Artimon pour le Tryal. Je ne puis à ce sujet m’empêcher de remarquer que l’accident arrivé à ces Mâts, qui nous fut si sensible alors, par le retard qu’il occasionna, fut la cause du salut de ce Vaisseau et de son Equipage. Car avant ces changemens, ses Mâts convenables à des Climats plus doux, étoient beaucoup trop grands pour les Mers orageuses que nous trouvames plus au Sud. Si ces Mâts avoient résisté à la dernière Tempête, il leur eût été impossible de soutenir les Tempêtes terribles que nous essuyames en doublant le Cap Horn, et s’ils étoient nvenus à rompre dans cette occasion, c’en étoit fait du Vaisseau et de tout l’Equipage, car il eût été impossible en pareil cas au reste de l’Escadre de lui donner aucun secours.

Pendant notre séjour dans cette Baye, le Commandeur nomma le Capitaine Murray pour commander la Perle, le Capitaine Cheap pour le Wager, et Mr. Charles Saunders, son premier Lieutenant, pour le Tryal. Mais Mr. Saunders, étant actuellement fort mal d’une fièvre, les Chirurgiens craignirent qu’on ne pût sans grand danger, le transporter du Centurion où il était, à son Vaisseau ; et Mr. Anson chargea Mr. Saumarez, devenu premier Lieutenant du Centurion, du commandement du Tryal, pendant la maladie du Capitaine Saunders.

Le Commandeur tint aussi conseil avec ses Capitaines, pour examiner si pour raison d’épargne, il ne conviendroit pas de décharger, et de renvoyer le Vaisseau d’avitaillement l’Anne ; mais ces Messieurs lui représentèrent que bien loin de pouvoir prendre à leur Bord la charge de ce Navire, leurs Vaisseaux étoient déjà chargés de tant de provisions, que le service du Canon entre les Ponts, en étoit embarassé, et qu’ils tiroient tant d’eau, qu’ils ne seroient pas propres pour le combat, s’ils n’étoient déchargés. Ainsi le Commandeur fut obligé de garder l’Anne, et comme on croyoit que nous ne manquerions pas de trouver l’Escadre Espagnole en doublant le Cap Horn, il fut ordonné aux Capitaines d’envoyer sur l’Anne toutes les provisions qui embarraissoient le service du Canon, et de remettre en place les Canons qu’ils avoient fait descendre à fond de calle.

Comme la Baye de St. Julien est un rendez-vous convenable aux Vaisseaux qui veulent aller vers les Mers du Sud, et que la Côte des Patagons depuis la rivière de la Plata, jusqu’au Détroit de Magellan git parallellement au cours de cette Navigation, je crois qu’une description de cette Côte et de cette Baye ne pourra qu’être agréable aux Lecteurs, et utile à ceux qui feront dans la suite le même Voyage.

On donne le nom de Terre des Patagons à cette partie de l’Amérique Méridionale, qui est au Sud des Etablissemens des Espagnols, et qui s’étend depuis ces Colonies jusqu’au Détroit de Magellan. La partie Orientale de ce Païs est remarquable par une particularité, qui ne se trouve dans aucune autre Contrée de notre Globe, qui soit connue : c’est que, quoique tout le Païs qui est au Nord de la rivière de la Plata, soit rempli de bois et d’arbres de haute futaye, tout ce qui est au Sud de cette rivière est absolument dépourvu d’arbres, à l’exception de quelques Pêchers que les Espagnols ont plantés et fait multiplier, dans le voisinage de Buénos Ayres, desorte qu’on ne trouve, dans toute cette Côte de quatre cens lieues de longueur, et aussi avant dans les terres que les découvertes ont pu s’étendre, que quelques chétives brossailles. Le Chevalier Narborough, que Charles Second envoya exprès pour découvrir cette Côte et le Détroit de Magellan, et qui en 1670 hiverna dans le Port St. Julien et dans le Port Désiré, assure qu’il ne vit pas dans tout le Païs, un tronc d’arbre assez gros pour en faire le manche d’un Couperet.

Si ce Païs manque de Bois, en récompense il abonde en Paturages. Il ne paroit composé que de Dunes, d’un terrain sec, léger et graveleux, entremêlé de grands espaces stériles, et de touffes d’une herbe forte et longue. Cette herbe nourrit une quantité immense de Bétail : les Espagnols, qui se sont établis à Buénos Ayres, ayant apporté des Vaches et des Taureaux, d’Europe, ces animaux y ont tellement multiplié, et ont si bien rempli le Païs, que personne ne daigne se les approprier, et que les Chasseurs les tuent par milliers, seulement pour en avoir les Cuirs et le Suif. La manière dont se fait cette chasse est très particulière et mérite d’être décrite. Les habitans de ce Païs, Espagnols ou Indiens, sont d’excellens hommes de Cheval. L’arme dont ils se servent pour cette chasse est une espèce de Lance dont le fer, au-lieu d’être ajouté au bout du bois suivant la même direction, comme dans les Lances ordinaires, a son tranchant perpendiculaire au bois. Armés de cet instrument, les Chasseurs environnent la Bête, et celui qui peut lui gagner la croupe, lui coupe le jarret. L’animal tombe ordinairement du premier coup ; les Chasseurs le laissent-là et vont à la quête d’un autre. Quelquefois une seconde troupe suit les Chasseurs, pour écorcher les Bêtes tuées, mais on dit que souvent les Chasseurs aiment mieux laisser languir ces animaux jusqu’au lendemain, dans l’idée que la détresse qu’ils endurent fait créver les vaisseaux lymphatiques et les rend plus aisés à écorcher. Les Prêtres se sont déclarés contre cette cruauté, et ont même été, si ma mémoire ne me trompe, jusqu’à excommunier ceux qui la pratiquent ; mais ils n’ont pu réussir à la déraciner.

Quoiqu’on détruise un grand nombre de Bêtes tous les ans, pour en avoir le Suif et les Cuirs, on a souvent besoin aussi d’en avoir en vie et sans blessures, tant pour l’agriculture, que pour d’autres usages ; dans ce cas, les Chasseurs savent les prendre d’une manière singulière et avec une adresse incroyable. Ils se servent pour cet effet d’une espèce de Laqs, composé d’une forte courroie de cuir, de plusieurs brasses de longueur, terminée en nœud coulant. Les Chasseurs, montés à Cheval, tiennent de la main droite ce Laqs proprement lové, et dont le bout opposé au nœud coulant, est attaché à la selle : lorsqu’ils approchent à une certaine distance de la Bête, il lui jettent ce nœud, et manquent rarement d’en serrer les cornes, l’Animal qui se sent saisi, s’enfuit, mais le Cavalier qui est plus vite que lui, le suit, desorte que le Laqs n’est jamais trop tendu. Cependant un autre Chasseur jette son nœud de manière qu’il saisit une des jambes de derrière de l’Animal, et dans l’instant que cela est fait, les deux Chevaux, dressés à ce manège, tournent de différens côtés, et tendant les deux Laqs en sens contraire, par cette secousse renversent la Bête, et s’arrêtent d’abord, ensorte que les deux Laqs restent toujours tendus. L’Animal étant ainsi renversé, et hors d’état de faire aucune résistance, le Chasseur met pied à terre, le lie comme il l’entend et le mène où il lui plait. Ils attrapent les Chevaux de la même manière, et même, à ce qu’on dit, les Tigres ; quelque difficile à croire que cela paroisse, il ne manque pas de gens dignes de foi qui l’affirment. A la vérité l’adresse des habitans de ce Païs à jetter ce Laqs, à une grande distance, et à saisir un Animal par où il leur plait, est prodigieuse, et l’on seroit tenté de révoquer en doute ce qu’on en dit, s’il y avoit moins de témoins des faits, et s’ils étoient niés par un seul de ceux qui ont fait quelque séjour à Buénos Ayres.

J’ai déja dit qu’on ne tue cette grande quantité de Bêtes, que pour en avoir le Suif et les Cuirs ; quelquefois cependant on en prend aussi la langue ; tout le reste est abandonné à la pourriture, aux Oiseaux carnassiers et aux autres Animaux voraces. Le plus grand nombre de ces derniers sont des Chiens sauvages dont il y a une prodigieuse quantité dans ces Contrées. On les croît de race Espagnole, descendus de Chiens domestiques, qui ne se sont pas souciés de regagner le logis, dans un Païs, où une grande quantité de charognes leur offroit toujours de quoi vivre. Il faut bien que cela soit ainsi, cet Animal ne se trouvant pas originairement en Amérique. Ces Chiens dont on voit quelquefois des milliers ensemble, n’empêchent pas la multiplication du Bétail qu’ils n’osent attaquer, parce qu’il ne va jamais qu’en herdes trop fortes ; ainsi ils sont réduits à se contenter des charognes abandonnées par les Chasseurs et de Bêtes séparées de leur Troupeau par quelque accident.

Outre le Bétail nombreux, qui remplit les vastes plaines, situées au Sud de Buénos Ayres, ce Païs nourrit encore une grande quantité de Chevaux. Ils sont aussi originaires d’Espagne, et quoiqu’ils soient en général excellens, leur grand nombre les rend communs et à très bon marché : les meilleurs ne coutent qu’un Ecu, et cela dans un Païs où l’argent est extrêmement bas et toutes les marchandises fort chères. On ne sait pas au juste jusqu’où ce Bétail et ces Chevaux s’étendent du côté du Midi ; mais il y a lieu de croire, qu’il y en a au moins quelques-uns qui errent jusqu’aux environs du Détroit de Magellan, et sans doute qu’ils rempliront avec le tems toute cette vaste étendue de Païs, ce qui sera d’une grande commodité pour les Vaisseaux qui relacheront sur cette Côte ; car les Chevaux mêmes sont très bons à manger, et plusieurs Indiens en préfèrent la viande à celle de Bœuf. Par malheur la Côte Orientale des Patagons semble jusqu’à présent manquer du principal rafraichissement qu’on cherche dans les Voyages de long cours, qui est l’Eau douce : la Terre y paroit imprégnée de Sel et de Nitre, et les Eaux courantes, aussi bien que les Mares n’y fournissent guère que de l’Eau saumache. Cependant, comme on y en a quelquefois trouvé de bonne, quoiqu’en petite quantité, il n’est pas impossible que dans la suite, par une recherche plus exacte, on ne remédie à cet inconvénient.

Ce Païs est encore peuplé de nombre de Vigognes, ou Moutons du Pérou. Mais cet animal est si défiant et si vite à la course, qu’il est difficile d’en attraper. On trouve aussi sur la Côte Orientale d’immenses troupeaux de Veaux marins, et une grande variété d’espèces d’Oiseaux de Mer, dont les plus singuliers sont les Pengouins. Ils sont de la taille et à peu près de la figure d’une Oye, mais au-lieu d’ailes, ils ont deux espèces de moignons, qui ne peuvent leur servir qu’à nager ; leur bec est étroit, comme celui d’un Albitross : quand ils sont debout, ou qu’ils marchent, ils se tiennent le corps droit, et non en situation à peu près horizontale comme les autres Oiseaux. Cette particularité, jointe à ce qu’ils ont le ventre blanc, a fourni au Chevalier Narborough, l’idée bizarre de les comparer à des enfans qui se tiennent debout et qui portent des tabliers blancs.

Les habitans de cette Côte Orientale sont clairsemés ; et les Equipages des Vaisseaux, qui y ont relâché, n’en ont jamais vu plus de deux ou trois à la fois : pour nous, nous n’en avons pas apperçu un seul, pendant notre séjour au Port St. Julien, Ils sont cependant en assez grand nombre vers Buénos Ayres, et souvent d’incommodes voisins pour les Espagnols : mais aussi à cette hauteur le climat est plus doux, le terrain plus varié, et les terres plus étendues ; car le Continent,y a trois à quatre cens lieues de largeur, au-lieu qu’à la hauteur du Port St. Julien, il n’en a guère plus de cent. Ce ne sont peut-être que des habitans de la Côte Occidentale ou des environs du Détroit, qui viennent quelquefois errer vers cette Côte Orientale. Comme les Indiens des environs de Buénos Ayres sont bien plus nombreux que ceux qui habitent plus au Sud, ils les surpassent aussi de beaucoup en courage et en activité, et paroissent approcher à cet égard, de ces braves Chiliens qui après avoir résisté à toute la puissance des Espagnols, dont ils ont saccagé souvent les Colonies, ont jusqu’à présent maintenu leur indépendance. Ceux des environs de Buénos Ayres sont devenus d’excellens hommes de Cheval, et manient toutes sortes d’armes blanches avec une extrême adresse ; pour les armes à feu, ils en ignorent l’usage, et les Espagnols ont grand soin de ne leur en pas fournir. L’histoire d’Orellana et de ses Compagnons, que nous avons rapportée ci-dessus, suffit pour donner une idée de la vigueur et du courage de ces Peuples, et certainement si nous avions dessein de détruire l’Empire des Espagnols dans l’Amérique, il n’y aurait pas de moyen plus efficace que celui d’encourager et d’assister ces Indiens et ceux du Сhili.

Voila ce que j’avois à dire touchant la Côte Orientale de la Terre des Patagons. La Côte Occidentale a moins d’étendue, et comme elle est bornée par les Andes, qui poussent des branches qui descendent jusqu’à la Mer, elle en pleine de rochers et dangereuse. J’aurai occasion d’en parler encore dans la suite, ainsi je quitte à présent ce sujet et reviens à la description du Port St. Julien, dont on peut se former une idée générale par la planche que je joins ici. Il faut remarquer que la barre, qui est à l’entrée, change souvent et qu’il s’y trouve plusieurs ouvertures. La Marée y court N. et S. et dans les nouvelles et pleines Lunes, elle monte de quatre brasses.

Anson-Gosse-1750-04.jpg
A notre arrivée, nous envoyames un Officier à terre, pour y chercher le Marais salant, marqué (D) dans le Plan, avec ordre d’y ramasser du sel pour l’usage de notre Escadre. Le Chevalier Narborough observa durant son séjour au Port St. Julien, que ce Sel étoit fort blanc et fort bon, et qu’en Février il y en avoit de quoi charger mille Vaisseaux ; mais notre Officier nous en rapporta un échantillon de très chétive apparence, et nous dit de plus qu’il y en avoit très peu : apparemment que la saison avoit été trop pluvieuse, et l’avoit fait fondre. Рour donner une idée plus juste de ce Port et du terrain qui l’environne, auquel celui de toute cette Côte ressemble beaucoup, j’en ai fait graver les deux vues suivantes. L’une est prise en regardant vers le haut de la rivière, l’autre suppose que le Spectateur, placé au même endroit, s’est retourné et regarde vers l’embouchure.
Anson-Gosse-1750-04.jpg