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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre II/Ch. VIII

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CHAPITRE VIII


Description de Quibo, et ce que nous y fimes.


Le lendemain de notre arrivée à cette Ile, on envoya un Officier à terre, pour chercher l’Aiguade. Il revint avant midi, après l’avoir trouvée, et on détacha d’abord la double Chaloupe pour prendre sa charge d’eau ; en même tems nos Vaisseaux levèrent leurs ancres, pour s’avancer davantage, et à deux heures après-midi, nous remouillames à vingt-deux brasses, fond de gros gravier, mêlé de coquilles brisées : l’Aiguade nous étant au N. O. demi-quart au Nord, à trois quarts de milles. Je donne ici une Carte de l’extrémité Orientale de l’Ile, et de notre Mouillage, où les sondes sont marquées, telles que nous les trouvames. La Pointe du S. E. de l’Ile, comme je l’ai déjà dit, est à 7° 20’ de Latitude Méridionale.

L’Ile de Quibo est fort commode pour y faire de l’eau et du bois : les arbres couvrent tout le terrain, jusqu’où la Mer monte, et un gros Ruisseau d’eau douce coule dans la Mer par dessus un Rivage sablonneux : desorte que nous ne mimes guère plus de deux jours à nous fournir de tout le bois et de l’еаu dont nous avions besoin. Toute l’Ile est médiocrement élevée, excepté un seul endroit, et n’est proprement qu’une Forêt continue d’arbres toujours verds. Nous y trouvames entre autres quantité de Canificiers, ou d’arbres qui portent la Caffe, et quelques-uns de ceux qui portent des Limons. Il nous parut assez singulier de ne trouver dans un pareil Climat, et dans un azile aussi tranquille, d’autres Oiseaux que des Perroquets, des Perriques et des Aras : à la vérité, il y avoit de prodigieuses volées de ces derniers. Après eux les Animaux qu’on y voit en plus grande quantité sont des Singes et des Lézards que nous tuions pour les manger ; car quoiqu’il y eût plusieurs herdes de Fauves, les Bois étoient trop épais pour la chasse ; nous en vîmes beaucoup, mais nous n’en pumes tirer que deux. Nos Prisonniers nous assurèrent qu’il y avoit beaucoup de Tigres, mais nous n’avons jamais vu que la trace d’un seul sur le rivage. Les Espagnols nous dirent aussi qu’il y a dans ces Bois une espèce de Serpens très dangereux, qu’on nommme le Serpent volant ; il s’élance du haut des branches des arbres, sur tout Animal, Ноmme оu Bête, qui se trouve à sa portée, et sa morsure passe pour être mortelle et sans remède. Ce ne sont pas-là les seuls Animaux nuisibles qui habitent cet endroit ; la Mer y est pleine d’Alligators d’une grandeur extraordinaire, et nous y avons souvent remarqué une sorte de grands Poissons plats, qui sautoient fort haut hors de la Mer, et que nous croyions être le même, qu’on dit avoir souvent tué des Pêcheurs de Perles dans le tems qu’ils quittoient fond et vouloient renager vers la surface de la Mer ; il les embrasse alors dans ses nageoires, et on nous a assuré que les Plongeurs, sont obligés pour leur sureté, d’être armés d’un couteau pointu, qu’ils enfoncent dans le ventre de cet Animal, quand ils s’en sentent saisis.

Tandis que nous restions ici à l’Ancre, le Commandeur accompagné de quelques Officiers, fut en Chaloupe, visiter une Baye, qui nous restoit au Nord, et rangea ensuite toute la Côte Orientale de l’Ile. Partout où ces Messieurs touchèrent, ils trouvèrent que le Terrain étoit fort gras, et que l’eau y étoit excellente et en grande abondance, ils virent entre autres à la Pointe du N. E. de l’Ile, une Cascade, qui leur parut plus belle que tout ce que l’art a jamais pu produire en ce genre : une Rivière de l’Eau la plus claire et de vingt toises de large, couloit par une pente assez rapide de près de quatre-vingt toises de longueur, dans un Canal fort irrégulier, car le fond et les bords n’en étoient formés que de gros quartiers de Roc. Dans quelques endroits, l’eau, coulant sur un talus égal, faisoit les plus belles nappes qu’on pût voir, et dans d’autres endroits elle tomboit en cascades admirables. Les environs étoient couverts d’une belle Forêt, et les masses de Rocher même, qui formoient les bords du Canal et qui quelquefois s’avançoient au-dessus, étoient couronnées des plus hauts arbres. Dans le tems que le Commandeur et sa Compagnie contemploient les beautés de ce lieu, et en observoient toutes les singularités, une volée d’Aras passa au-dessus d’eux et comme si ces Oiseaux avoient eu dessein d’animer la scène et de relever la magnificence du spectacle, ils s’arrêtèrent quelque tems en cet endroit et en faisant mille tours en l’air, ils donnèrent tout le tems nécessaire, pour remarquer l’éclat et la variété de leur plumage. Quelques-uns, de ceux qui eurent le plaisir de jouir de ce spectacle, ne peuvent encore le décrire de sang froid.

Dans cette promenade, nos Messieurs ne virent aucuns Habitans, mais ils trouvèrent quelques hutes sur le rivage, et de grands monceaux de Coquilles de belle Nacre de Perle. C’étoient des marques du séjour que les Pêcheurs de Panama, viennent faire ici tous les Etés. Les Huitres perlières se trouvant dans toute la Baye de Panama, mais nulle part en plus grande abondance qu’à Quibo ; pour peu qu’on y avance dans la Mer, il ne faut que se baisser et les détacher du fond. Ces Huitres sont fort grandes, mais nous les avons trouvées coriaces et de mauvais goût. Puisque je suis tombé sur le sujet de cette pêche, je crois qu’on ne sera pas fâché de trouver ici quelques particularités qui en sont venues à ma connoissance.

Les Huitres qui donnent le plus de Perles, sont celles qui se trouvent à une plus grande profondeur ; car quoique celles qu’on prend à l’entrée de la Mer et sans plonger, soient de la même espèce, elles ne produisent ni grosses Perles, ni en grand nombre. On assure aussi que la beauté de la Perle dépend de la qualité du fond, où l’Huitre s’est nourrie ; si ce fond est vazard, la Perle est d’une couleur obscure, et de laide eau.

Les Plongeurs qu’on employe à cette Pêche font des Esclaves Nègres, dont les Habitans de Panama et de la Côte voisine entretiennent un grand nombre, et qui doivent être dressés avec grand soin à cet exercice. On dit qu’ils ne passent pour des Plongeurs parfaits que lorsqu’ils sont parvenus par degrés au point de pouvoir rester sous l’eau, jusqu’à ce que 1e sang leur sorte du Nés, de la Bouche et des Oreilles ; et l’opinion établie est qu’après cette épreuve une fois faite, ils ont beaucoup plus de facilité à plonger qu’auparavant. Au reste, ils ne craignent aucune mauvaise suite de cet accident ; l’hémorragie s’arrête d’elle-même, et ils n’y sont plus sujets à l’avenir. Mais revenons à notre sujet.

La Mer d’autour de Quibo nous dédommageoit amplement de ses mauvaises Huitres, par le nombre et la bonté des Tortues, qu’elle nous fournissoit ; elles y sont excellentes et nous en prenions tant que nous voulions. On en compte ordinairement quatre espèces. La première est la plus grande de toutes, et assez semblable à la seconde ; la seconde est la Caouanne ; la troisième, le Caret, et la dernière, la Tortue franche. Les deux prémières ne valent absolument rien ; la troisième n’est pas trop bonne à manger, mais elle fournit la belle Ecaille, et la quatrième passe généralement pour un mêts excellent : et nous savons par notre propre expérience, qu’on n’en peut trouver de plus sain ; car nous en avons vécu pendant quatre mois, sans en ressentir aucun mauvais effet. Cet Amphibie vient à terre pour faire sa ponte, et dépose ses œufs dans un trou, qu’il fait dans le sable au-dessus de l’endroit où la plus haute Marée monte, qu’il recouvre ensuite, et où la chaleur du Soleil les fait éclore. Nous avions soin de les faire retourner lorsqu’elles venoient ainsi à terre, et dès qu’elles sont sur le dos, on peut les laisser-là et les venir chercher à loisir. Nous en primes donc, en telle quantité, que non seulement elles nous nourrirent pendant notre séjour dans cette Ile, mais que nous en portames à bord un très grand nombre, qui nous furent d’un grand usage, tant en ce qu’elles servoient à épargner nos provisions, qu’en ce qu’elles fournissoient une viande fraîche, plus saine et plus agréable que les viandes salées. Elles pesoient ordinairement 200 l. chacune, et nous en eumes assez pour nous nourrir près d’un mois, et au bout de ce tems nous nous trouvames sur la Côte de Méxique, dans des endroits où nous eûmes occasion d’en faire une nouvelle provision. Nous les y voyions souvent flotter en grand nombre, sur la surface de la Mer où elles étoient endormies pendant la grande chaleur du jour. Pour en prendre nous nous servions de notre Chaloupe, un bon Plongeur se plaçoit sur l’Avant, et dès qu’il ne se trouvoit plus qu’à quelques toises de la Tortue, il plongeoit, et faisoit ensorte de remonter vers la surface de l’eau justement auprès de cet Animal ; il saisissoit l’écaille, tout contre la queue, et en s’appuiant sur le derrière de la Tortue, il la faisoit enfoncer dans l’eau. L’Animal en se réveillant, se débattoit des pattes de derrière, et ce mouvement suffisoit pour le soutenir sur l’еаu, aussi bien que l’Homme, jusqu’à ce que la Chaloupe vînt et les pêchât tous deux. De cette manière, nous ne vêcumes presque que de Tortues pendant quatre mois consécutifs que nous restames en Mer. Les trois mois qui les avoient précédés, nous avions toujours tenus la Mer, excepté quelques jours passés à Paita et à Quibo, cependant durant ces sept mois qui se passerent depuis notre départ de Juan Fernandez, jusqu’à notre arrivée au Port de Chequetan, il ne nous mourut que deux Hommes sur toute l’Escadre ; preuve certaine que la chair de Tortue est une nourriture des plus saines.

Il est étonnant que le long de ces Côtes, où les vivres ne sont pas par-tout abondans, les Espagnols qui les habitent ayent pu se mettre en tête qu’une nourriture aussi bonne que la chair de Tortue, soit malsaine, et qu’ils la regardent presque comme une espèce de Poison. C’est apparemment la figure singulière de cet Animal qui leur à déplu, et qui leur a fait concevoir ce préjugé, dont ils sont extrêmement prévenus, et dont nous avons eu plus d’une preuve. J’ai dit que nous avions renvoyé tous nos Prisonniers Espagnols à terre, à Paita et à Manta ; mais pour les Esclaves Indiens et Nègres ; nous les gardames à bord, pour aider nos Equipages beaucoup trop foibles, à faire lа maneuvre. Ces pauvres Gens prévenus de la même opinion que leurs Maitres, étoient au commencement fort étonnés de nous voir manger de la chair de Tortue, de très bon appétit ; et s’attendoient bien que nous en sentirions dans peu de très mauvais effets. Mais voyant qu’aucun de nous n’en mouroit, et que bien loin delà nous ne nous en portions que mieux, ils s’enhardirent à en gouter, à quoi ne les porta pas peu aussi l’ennui de ne manger que des Salines.

Cependant ils n’en tâtèrent d’abord qu’avec un reste de crainte et de répugnance ; mais peu à peu ils y prirent gout, et enfin en devinrent très friands et se félicitèrent d’avoir fait un expérience, qui les assuroit de pouvoir à l’avenir faire de bons repas et à fort bon marché, si jamais ils pouvoient revenir dans leur Païs. Ceux qui connoissent la vie misérable que ces Gens mènent, savent qu’après les liqueurs fortes, la plus grande félicité qu’ils connoissent, est celle d’avoir à suffisance une nourriture passable ; d’où il suit qu’une découverte qui les assuroit pour toujours d’avoir à discrétion un mêts plus délicat que ceux que leurs Maitres se réservoient pour eux, étoit un des plus grands bonheurs qui pût leur arriver. Après cette digression, où m’ont engagé l’abondance extraordinaire de Tortues que nous trouvames à Quibo, et l’utilité dont elles nous furent, je reviens à mon sujet.

En trois jours nous eumes expédié tout ce que nous avions à faire en cet endroit, et nous étions fort impatiens de gagner les Parages où nous pouvions intercepter le Galion de Manille : mais le vent contraire nous retint encore un jour de plus, et lorsque nous fumes resortis du Port, par le même Canal par où nous étions entrés, nous fumes obligés de roder quelque tems autour de l’Ile, dans l’espérance de découvrir le Gloucester, qui s’étoit séparé de nous à notre arrivée, comme je l’ai dit dans le Chapitre précédent. Ce fut donc le 9 de Décembre au matin, que nous mimes en Mer, et que nous rangeames l’Ile vers le Sud, en quête du Gloucester. Le 10 à cinq heures du soir, nous découvrimes un petit Bâtiment, au Nord de nous : nous lui donnames chasse et le primes. C’étoit une Barque de Panama, destinée pour Cheripe, petit Village sur le Continent. Elle s’appelloit Jèsu. Nazaréno, et n’avoit à bord qu’un peu de fil de Caret, un tonneau de sel de roche, et 30 à 40 L. St. en monnaie destinée à l’achat d’une Cargaison de vivres qu’elle devoit charger à Cheripe.

A l’осcasion de cette Prise, je crois devoir remarquer pour l’usage des Armateurs qui visiteront dans la suite ces quartiers, que si nous avions manqué de vivres, elle nous indiqua un moyen facile d’en avoir. Cheripe est toujours remplie de vivres, pour en fournir aux Bâtimens, qui s’y rendent toutes les semaines de Panama, et qui viennent y faire presque toutes les provisions dont cette Ville a besoin. Il nous étoit très facile de nous emparer de Cheripe, qui est un Village assez chétif, et hors d’état de résister au monde dont nous aurions pu charger notre Prise ; nous y aurions trouvé des vivres en abondance.

Le 12 Décembre, nous fumes tirés de l’inquiétude où nous avoit jettés la séparation du Gloucester : ce Vaisseau nous rejoignit, et nous apprimes, que le jour de notre arrivée, comme il serroit le vent en portant au Sud, son Mât de hune de Misaine s’étoit rompu, ce qui l’аvoit mis hors d’état de remonter contre le vent et de nous rejoindre plutôt. Nous perçames de trous, et fimes couler à fond le Jésu Nazareno, et portames tous vers l’Ouest, dans la plus grande impatience de gagner la croisière où nous devions attendre le Galion. Ainsi, malgré tous les empêchemens que nous eumes à surmonter, nous quittames l’Ile de Quibo, le neuvième jour après que nous l’eumes découverte.