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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre II/Ch. X

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CHAPITRE X


Manière dont se fait le Commerce entre la Ville de Manille, Capitale de l’Ile de Luçon, et le Port d’Acapulco, sur la Côte du Méxique.


L’objet principal de l’attention de plusieurs Souverains de l’Europe, à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, étoit la découverte de nouveaux Païs, et l’Etablissement de nouvelles branches de Commerce. Ceux de ces Princes qui se distinguèrent le plus par les entreprises de ce genre les plus hardies et les plus heureuses, furent le Roi d’Espagne et celui de Portugal. Le premier fit faire la découverte du vaste et riche Continent de l’Amérique, et de ses Iles ; pendant que l’autre en faisant doubler à ses Flottes le Cap de Bonne Espérance, leur ouvrit le chemin des Indes Orientales, et par les Etablissemens qu’il y fit faire se rendit maître des Produits et Manufactures, qui ont été de tout tems l’objet de la curiosité et du luxe des Nations les plus polies.

Cependant les Espagnols et les Portugais, poursuivant les mêmes vues, quoique dans des Régions bien différentes, devinrent d’abord jaloux, et sentirent que dans peu de tems, ils pourroient se rencontrer. Pour prévenir les mauvais effets de cette concurrence, et pour mettre ces deux Nations en état de travailler chacune de son côté, plus tranquillement à la propagation de la Religion Catholique, pour laquelle, l’une et l’autre avoit signalé en plus d’un endroit son zèle, par le massacre des Infidèles, le Pape Alexandre VI interposa son autorité et fixa les bornes des prétensions des deux Partis. Il donna à la Couronne d’Espagne tous les Païs découverts ou a découvrir à l’Ouest d’un Méridien, pris à cent lieues à l’Occident des Iles Açores ; et au Roi de Portugal tout ce qu’il pourroit conquérir à l’Est de ce Méridien. Dans la suite, ces deux Puissances convinrent de reculer cette Ligne de Démarcation, à deux cens cinquante lieues plus à l’Ouest, et se flattèrent par ce moyen de prévenir tout sujet de dispute entre elles pour l’avenir : les Espagnols crurent n’avoir plus rien à démêler avec les Portugais dans l’Amérique, et ces derniers se flattèrent que leurs Etablissemens dans les Indes Orientales, et particulièrement dans les Iles qui produisent les Epiceries, seroient à couvert de toute prétention de la part des Espagnols.

Pour le coup, manque d’un peu plus de connoissance en fait de Géographie, l’infaillibilité du Saint Père fut en défaut. Il ne prévit pas que les Espagnols poussant leurs découvertes du côté de l’Ouest et les Portugais du coté de l’Est, ces deux Nations devoient se rencontrer : que la dispute ne seroit que changer de lieu et recommenceroit de plus belle ; comme cela ne manqua pas d’arriver. Car Frédéric Magellan, mécontent du service du Portugal, où il n’étoit pas à son compte assez bien récompensé ou assez considéré, passa à celui d’Espagne, et chercha, suivant la manière de penser ordinaire à tout Transfuge qui se sent du mérite, à se signaler par quelque entreprise qui portât un coup sensible à son premier Maître, et lui fit connoître ce que valoit le Sujet qu’il avoit perdu par sa faute. Magellan savoit que la Cour du Portugal regardoit les Iles des Epiceries, comme la plus importante de ses aquisitions dans les Indes Orientales, et il résolut de mettre dans l’esprit du Roi d’Espagne de pousser les découvertes de son côté, jusqu’à ces Iles, d’y former des prétensions et de travailler à les faire valoir. Ces idées furent goutées à la Cour d’Espagne, et Magellan partit du Port de Seville, en 1519, pour les mettre en exécution. Il avoit avec lui des forces assez considérables, consistant en cinq Vaisseaux et en deux cens trente et quatre hommes. Il gagna les Côtes de l’Amérique Méridionale, et les suivit jusqu’à la fin d’Octobre, qu’il eut le bonheur de trouver le Détroit, qui a gardé son nom, et qui lui ouvrit le passage dans l’Océan Pacifique. Après quelque séjour sur les Côtes du Pérou, il fit voiles vers l’Ouest, dans l’espérance de rencontrer les Iles des Epiceries. Dans cette longue Navigation, il découvrit les Iles Marianes ou des Larrons, et continuant son cours, il vint aux Iles Philippines, qui sont à l’extrémité Orientale de l’Asie, où, dans une descente qu’il fit, il fut tué en combattant contre les Indiens.

La mort de Magellan fit manquer le principal but de cette entreprise, qui étoit de se saisir de quelqu’une des Iles des Epiceries. Ceux qui lui succédèrent dans le commandementn se contentèrent de les parcourir et d’y acheter quelques Epiceries des gens du Païs. Après quoi ils retrournèrent par le Cap de Bonne Espérance. Ce sont-là les prémiers Vaisseaux qui ayent fait le tour du Monde, et prouvé par une expérience, à la portée des Génies les plus vulgaires, la rondeur de notre Terre, qui avoit jusqu’alors été un sujet de dispute.

Quoique les Espagnols n’eussent pas obtenu ce qu’ils s’étoient proposé dans ce Voyage, la découverte qu’on y fit des Iles Philippines n’étoit pas un objet à mépriser. Ces Iles ne sont pas fort éloignées de celles qui produisent les Epiceries ; elles sont très bien situées pour le Commerce de la Chine et des autres Païs des Indes Orientales ; aussi la communication fut elle bientôt établie, et depuis soigneusement conservée entre ces Iles et les Colonies Espagnoles sur les Côtes de la Mer du Sud. Manille, Ville située dans l’Ile de Luçon, la plus considérable des Philippines, devint bientôt le marché de toutes les Marchandises des Indes, que les Habitans achetoient et envoyoient tous les ans pour leur propre compte, en Amérique, et les retours de ce Commerce se faisant en argent, Manille devint en peu de tems une Ville des plus opulentes, et son Négoce considérable, qu’il attira l’attention de la Соur d’Espagne, et qu’on jugea à propos de le régler par un grand nombre d’Edits Royaux.

Ce Commerce se faisoit au commencement entre Callao et Manille ; les vents alisés étoient toujours favorables pour cette traversée, et quoiqu’elle fût de trois à quatre mille lieues, elle se faisoit souvent en moins de deux mois. Mais le retour de Manille à Callao en revanche étoit très pénible et très ennuieux : on dit qu’on y employoit quelquefois plus d’une année, ce qui n’est pas étonnant, si ces Navigateurs se tenoient pendant toute la route entre les limites des vents alisés, et on assure que dans leurs prémiers voyages, ils étoient assez malhabiles pour cela. On ajoute encore qu’ils ne quittèrent cette mauvaise manière, que sur l’avis d’un Jésuite, qui leur persuada de porter au Nord, jusqu’à ce qu’ils fussent sortis des vents alisés, et de porter alors vers les Côtes de Californie à la faveur des vents d’Ouest, qui règnent ordinairement sous des Latitudes plus avancées. Cet usage dure déja depuis cent soixante ans au moins, car dès l’année 1586, le Chevalier Thomas Cavendish se battit vers la Pointe Méridionale de Californie, contre un Vaisseau de Manille, destiné pour l’Amérique. Ce plan de Navigatíon a obligé, par la vue d’abréger l’allée et le retour, à changer le lieu de l’Etape de Commerce, et à la transporter de Callao, qui est situé dans le Pérou, à Acapulco, qui est un Port de la Côte de Mexique, où elle reste fixée jusqu’à présent.

Tel a été autrefois ce Commerce, voyons ce qu’il est à présent. C’est un sujet qui nous intéresse davantage, et je ne crois pas qu’on trouve mauvais que je m’y étende un peu, et que j’y joigne une description de l’Ile de Luçon, et du Port aussi bien que de la Baye de Manille.

L’Ile de Luçon, quoique située à la Latitude Septentrionale de 15° passe pour être fort saine, et les Eaux qu’on y trouve pour les meilleures du monde : elle produit tous les Fruits, qui croissent dans les Climats chauds, et il y a abondance de très bons Chevaux, qui sont apparemment de race Espagnole. Elle est admirablement bien placée pour le Commerce de la Chine et des Indes : la Baye et le Port de Manille qui sont à sa Côte Occidentale, n’ont peut-être rien de pareil en aucun Païs du Monde. La Baye est un Bassin circulaire de près de dix lieues de diamètre, renfermé presque tout par les Terres. La Ville de Manille est sur le bord Oriental de cette Baye : elle est grande et peuplée, et au commencement de cette Guerre c’étoit une Place ouverte ; sa principale défense consistoit en un petit Fort, tout environné des maisons de la Ville ; depuis on a beaucoup travaillé à la fortifier, mais je n’ai pu apprendre quels Ouvrages on y avoit faits. Le Port de cette Ville s’appelle Cabite, et en est à deux lieues vers le Sud ; c’est-là que mouillent les Vaisseaux employés au Commerce d’Acapulco. Je n’ai jamais vu qu’un Plan imprimé de cette Baye ; et cela dans un Livre assez rare ; c’est ce qui m’a déterminé à en faire graver un autre, très différent de celui-là, et qui m’est par hazard tombé entre les mains. On le trouvera au commencement du troisième Livre de cet Ouvrage. Au reste, il ne m’est pas possible de décider lequel de ces Plans approche le plus de la vérité.

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La Ville de Manille est située dans un Païs très sain et très fertile, et a abondance d’Eau excellente. Mais elle est sujette à une incommodité par rapport à son principal Commerce, qui est celui d’Acapulco, c’est la difficulté de gagner la pleine Mer, vers l’Orient de l’Ile de Luçon. Le passage est embarassé d’Iles et composé de Canaux, ou les Espagnols, qui nе sont pas de fort habiles Marins, perdent Ьеаucouр de tems, et courent souvent de grands risques. Le Lecteur comprendra mieux toutes ces difficultés, en jettant les yeux sur la Carte que je donne ici de l’Ile de Luçon, et des Iles voisines ; cette Carte, nouvellement dressée et corrigée a été trouvée sur un Vaisseau Espagnol.

Le Commerce de Manille avec la Chine et les autres Païs des Indes Orientales consiste principalement en Marchandises propres pour le Méxique et le Pérou. Telles sont les Epiceries, des Soieries de la Chine, sur-tout des Bas de soye, dont j’ai ouï dire qu’il ne s’en transporte pas moins de cinquante mille paires par an : grande quantité d’étoffes des Indes, Mousselines, Toile peintes et autres, sans compter d’autres articles de moindre importance, tels que des Ouvrages d’Orfèvrerie, dont la рlus grande partie se travaille par des Chinois, établis à Manille même, ou il y en a plus de vingt mille Domestiques, Ouvriers, Courtiers ou Fripiers. Toutes ces Marchandises sont transportées par le moyen d’un Vaisseau, quelquefois de deux, qui partent tous les ans de Manille, pour Acapulco.

Ce Commerce n’est pas libre pour tous les habitans de Manille, il est restraint à certaines personnes, par plusieurs ordonnances, à peu près dans le goût de celles qui règlent celui des Vaisseaux de Regître qui partent de Cadis pour les Indes Occidentales. Les Vaisseaux qui sont employés à celui de Manille sont entretenus par le Roi d’Espagne, qui en paye les Officiers et l’Equipage, et la Charge en est divisée en un certain nombre de Bâles, d’égale grandeur. Ce nombre est distribué entre les Couvents de Manille, et les Jésuites y ont de beaucoup la meilleure part. C’est une espèce de gratification que le Roi leur fait, pour soutenir leurs Missions, destinées à la Propagation de la Foi Catholique ; et chaque Couvent a droit de charger sur le Galion une quantité de Marchandises, proportionnée au nombre de Bâles qui lui est assigné ; ou s’il l’aime mieux il peut vendre et transporter ce droit à tout autre. Or comme le Marchand qui achète ce droit, n’est pas toujours assez bien fourni, pour le faire valoir de son propre fond, Les Couvents s’accomodent avec lui, et lui font des avances considérables à la grosse avanture.

Les Ordonnances du Roi ont limité ce Commerce à une certaine valeur de Marchandises, qu’il n’est pas permis d’excéder. Suivant quelques Manuscrits Espagnols, qui m’ont passé sous les yeux, cette valeur est fixée à 600000 Piastres. Certainement cette Loi est mal observée, et il n’y a peut-être pas d’année que cette Cargaison n’excède de beaucoup cette somme. Il est difficile d’estimer au juste à quoi elle peut monter, mais je crois être bien fondé à assurer que les Retours montent rarement à moins de trois Millions de Piastres.

On croira aisément que la plus grande partie de ces Retours ne reste pas dans Manille, et qu’elle se distribue dans toutes les Indes Orientales. C’est une maxime de politique admise par toutes les Nations Européennes, qu’on doit tenir les Colonies d’Amérique dans la dépendance la plus absolue à l’égard de leur Métropole, et qu’on ne doit leur permettre aucun Commerce lucratif avec d’autres Nations commerçantes ; aussi n’a-t-on pas manqué de faire souvent des représentations au Conseil d’Espagne, sur ce Commerce entre le Méxique et le Pérou et les Indes Orientales. On lui a remontré que ces soieries de la Chine, transportées directement à Acapulco se donnoit à bien meilleur marché, que celles qui se fabriquoient à Valence et en d’autres Villes d’Espagne ; et que l’usage des Toiles de Coton de la Côte de Coromandel réduisoient presque à rien le débit des Toiles d’Europe, transportées en Amérique, par la voie de Cadis. Il est clair que ces raisons sont solides, et que ce Commerce de Manille rend le Méxique et le Pérou, moins dépendans de l’Espagne, à l’égard de plusieurs Marchandises très nécessaires, et qu’il détourne de très grandes sommes, qui sans cela, passeroient en Espagne, en payement de ses Produits et Manufactures, et au profit des Marchands et Commissionaires d’Espagne. Au-lieu qu’à présent ces Trésors ne servent qu’à enrichir des Jésuites et quelques autres personnes en petit nombre, à l’autre bout du monde. Ces raisons parurent si fortes à Don Josep Patinho, Prémier-Ministre en Espagne et fort peu ami des Jésuites, qu’il résolut, vers l’année 1725 d’abolir ce Commerce, et de ne permettre le transport d’aucune Marchandise des Indes Orientales en Amérique, que par le moyen de Vaisseaux de Regître, partis d’Europe. Mais le crédit de la Société para le coup.

Il part donc tous les ans un Vaisseau ou deux, tout au plus, de Manille pour Acapulco. Le tems de leur départ est le mois de Juillet, et ils arrivent à Acapulco, en Décembre, Janvier ou Février suivant : après y avoir disposé de leurs effets, ils repartent ordinairement pour Manille en Mars, et y arrivent en Juin ; desorte que tout le voyage dure à peu près un an. Quoiqu’il n’y ait le plus souvent qu’un seul Vaisseau à la fois en mer, il y en a toujours un autre tout prêt à partir au retour du prémier ; ainsi l’on entretient toujours trois ou quatre gros Vaisseaux à Manille, afin qu’еп cas d’accident, le Commerce ne soit pas interrompu. Le plus considérable de ces Vaisseaux, dont je n’ai pu savoir le nom, n’est pas moins grand, suivant ce qu’on en dit, que nos Vaisseaux de Guerre du premier rang ; et il faut bien que cela soit, car lorsqu’on l’envoya avec quelques autres Vaisseaux de Manille, croiser sur les Côtes de la Chine, pour y troubler notre Commerce, il n’avoit pas moins de douze cens Hommes à bord. Les autres, quoique moindres, sont des Vaisseaux très considérables, de douze cens Tonneaux et au-dessus, montés ordinairement de trois cens cinquante à six cens Hommes, les Passagers compris, et d’une cinquantaine de Canons. Ce sont tous des Vaisseaux du Roi, de qui les Officiers reçoivent leurs commissions, et l’un des Capitaines a le titre de Général, et porte l’Etendart Royal d’Espagne au haut du grand Mât ; comme nous le verrons dans la suite.

Il est tems de venir au détail des règles que ces Vaisseaux observent dans le cours de leur Navigation. Le Galion après avoir reçu sa Cargaison à bord, et avoir été équipé de tout ce qu’il lui faut, quitte le Port de Cabite, vers le milieu de Juillet, et tâche de gagner la Mer Orientale à la faveur de la Mousson d’Ouest, qui est fixéе vers ce tems-là.

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La Carte que je donne ici fait assez voir que la Navigation par le Воcadéro, jusqu’à la pleine Mer, ne peut qu’être très incommode, et en effet ce n’est quelquefois que vers la fin d’Aout, que le Galion se trouve tout-à-fait dégagé des Terres. Alors il fait route à l’Est vers la Nord pour venir à la hauteur de 30 degrés de Latitude et plus, chercher les vents d’Ouest, qui le mènent tout droit à la Côte de Californie. Pour donner une idée plus exacte de cette Navigation, j’ai mis à la fin du troisième Livre, une Copie d’une Carte manuscrite, que nous trouvames à bord d’un de ces Vaisseaux. Elle contient tout ce grand Océan, qui est entre les Iles Philippines et la Côte du Méxique, et j’y ai tracé la route de ce Vaisseau, tant pour l’aller que pour le retour. On peut y voir toutes les découvertes que les Espagnols ont faites dans cette vaste étendue de Mer, et on ne peut qu’être frappé du petit nombre d’Iles, et toutes des moins considérables, qu’on y apperçoit. A quoi on peut ajouter sur le témoignage unanime de tous les Navigateurs Espagnols, que depuis les Philippines jusqu’à la Côte de Californie, on ne trouve pas un Port, pas même une Rade passable ; desorte que le Galion ne laisse pas tomber l’ancre une seule fois depuis qu’il a perdu la Terre de vue, jusqu’à son arrivée à la Côte de Californie ; Souvent même pas avant qu’il ait atteint la Pointe Méridionale de ce Païs. Ce voyage est rarement de moins de six mois, le Vaisseau est extrêmement chargé de Marchandises, et plein de Monde ; comment tant de gens sont-ils fournis d’eau douce, pendant un si long tems ? La manière dont ils remédient à cet inconvénient est tout-à-fait singulière, et le Lecteur sera, sans doute bien aise de la trouver ici.

Tous ceux qui sont un peu au fait des Coutumes des Espagnols qui habitent les Côtes de la Mer du Sud, savent que leur usage n’est pas de garder dans des Futailles l’eau qu’ils ont à bord de leurs Vaisseaux mais dans des Vaisseaux de terre, tels à peu près que les grandes Jarres, dans lesquelles on met souvent l’huile en Europe. Lorsque le Galion de Manille met en Mer, on y charge une provision d’eau, beaucoup plus grande que celle qu’on pourroit loger entre les ponts, et les Jarres qui la contiennent, sont suspendues de tous côtés aux Haubans et aux Etais ; ce qui, à une certaine distance, fait un assez plaisant effet. Cet usage gagne beaucoup de place, et en tout les Jarres sont plus maniables, plus faciles à ranger, et moins sujettes à couler que les Futailles. Avec tous ces avantages il n’est pourtant pas possible, qu’un Vaisseau aussi chargé, рuisse avoir une provision d’eau suffisante, je ne dis pas pour six mois que dure cette Navigation, mais seulement pour trois mois. Ils ont donc une autre ressource, mais qui paroit si sujette à caution, qu’on ne peut qu’admirer que tant de gens veuillent s’exposer à la plus cruelle des morts, sans autre préservatif qu’une espérance, qui paroit si incertaine. Cette ressource n’est autre que la pluye, qu’ils trouvent assez régulièrement entre les 30 et 40 degrés de Latitude Septentrionale, et qu’ils sont toujours prêts, à recueillir. Pour cet effet, ils prennent à bord une grande quantité de Nattes, qu’ils placent de biais le long des Vibords, dès qu’il commence à pleuvoir. Ces Nattes s’étendent d’un bout du Vaisseau à l’autre, et leur côté le plus bas est appuié sur un large Bambou fendu, desorte que toute l’Eau qui tombe sur la Natte, coule dans le Ваmbou, qui sert de Rigole pour la conduire dans une Jarre. Ce secours, quelque hazardé qu’il nous paroisse, ne leur a jamais manqué, et il leur arrive quelquefois de remplir leurs Jarres plusieurs fois, dans le cours d’un voyage.

Il leur reste assez d’autres incommodités à essuier dans une Navigation aussi longue que celle-là. Le Scorbut, entre autres maux, fait quelquefois de terribles ravages parmi eux. D’autrefois leur voyage est assez heureux, et ils font la traversée jusqu’à Acapulco, presque sans perte de leurs gens.

Mais l’extrême longueur du tems employé à cette Navigation, vient peut-être en grande partie de l’indolence et de la malhabileté des Marins Espagnols, et des précautions inutiles et excessives qu’ils prennent pour un Vaisseau si richement chargé. On dit, par exemple, qu’ils ne tendent jamais leur grande voile, pendant la nuit, et qu’ils amènent souvent toutes leurs voiles sans nécessité. J’ai vu les instructions, qu’on donne à leurs Capitaines, et certainement elles sont dressées par quelqu’un qui avoit plus de peur d’un vent trop fort, quoique favorable, que des inconvéniens et de la mortalité même, qui sont souvent les suites d’une longue Navigation. Il est ordonné fort expressément aux Capitaines de faire sa traversée, sous la Latitude de 30 Degrés, s’il lui est possible, et d’éviter soigneusement d’avancer vers le Nord, plus qu’il n’est absolument nécessaire pour trouver les vents d’Ouest. Suivant toutes nos idées c’est là une restriction for ridicule ; car on ne peut guère douter qu’en avançant plus vers le Nord, on ne trouvât les vents d’Ouest, plus constans et plus forts, qu’à 30 degrés de Latitude : desorte que tout leur plan de Navigation paroit fort sujet à critique. Si, au-lieu de faire route d’abord à l’E. N. E. jusqu’à la Latitude de 30 degrés et un peu plus, ils portoient au N. E. et même plus au Nord encore, jusqu’à ce qu’ils fussent à 40 ou 45 degrés, ils seroiont aidés dans une partie de ce cours par les vents alisés ; et sur le tout, je ne doute pas qu’il n’abrégeassent considérablement leur voyage, par cette maneuvre, et qu’ils ne le fissent peut-être même, dans la moitié du tems, qu’ils y mettent à présent. J’ai trouvé dans leurs Journaux, qu’après qu’ils ont perdu la terre de vue, ils sont quelquefois un mois ou six semaines, avant que de gagner les 30 degrés de Latitude, au-lieu que s’ils dirigeoient leur cours plus au Nord, ils pourroient faire ce chemin, dans le quart du tems ; et lorsqu’ils seroient parvenus à 40 ou 45 degrés, les vents d’Ouest les porteroient bientôt sur les Côtes de Californie, et au lieu de tous les inconvéniens, auxquels ils sont à présent exposés, ils n’auroient que ceux qui sont causés par une Mer plus rude et un vent fort. Tous ces raisonnemens ne sont pas de pure spéculation, je sai d’assez bon lieu qu’environ en 1721, un Vaisseau François, en suivant la route que je propose, fit la traversée des Côtes de la Chine, à la vallée de Vanderas, dans le Méxique, en moins de cinquante jours. A la vérité, on m’a dit aussi que l’Equipage, nonobstant le peu de tems qu’il mit à son voyage, souffrit extrêmement du Scorbut, et qu’il n’en restoit plus que quatre ou cinq hommes en vie, lorsqu’ils arrivèrent en Amérique. Mais sans insister plus longtems sur les moyens d’abréger ce Voyage, revenons à la manière dont il se fait à présent.

Dès que le Galion de Manille s’est avancé assez vers le Nord, pour trouver les vents d’Ouest, il garde la même Latitude, et dirige son cours vers les Côtes de Californie. Après avoir couru 96 degrés de Longitude, à compter du Cap Espéritu Santo, on trouve ordinairement la Mer couverte d’une Herbe flottante, que je conjecture devoir être une espèce de Porreau marin, par le nom de Porra, que lui donnent les Espagnols. La vue de cette Plante leur est un signe certain, qu’ils sont assez près de la Californie ; et ils y comptent si bien, qu’aussitôt qu’ils découvrent ces Signes, (c’est ainsi qu’ils s’expriment), ils entonnent le Te Deum, et regardent comme finis, les travaux et les dangers de la traversée. Aussitôt ils portent au Sud, sans chercher la vue de la Côte, qu’après être parvenus à une Latitude beaucoup moins avancée ; car en cet endroit la Mer voisime de la Californie, est embarassée d’Iles et de Bas-fonds, et les Navigateurs Espagnols sont trop précautionnés pour vouloir s’y engager. Ce n’est que lorsqu’ils savent qu’ils approchent de l’extrémité Méridionale de cette Presqu’ile qu’ils osent chercher la Terre, tant pour reconnoitre le Cap St. Lucas, afin de vérifier leur estime, que pour prendre Langue, et savoir des habitans, s’il n’y a pas d’Ennemi qui rode dans ces Mers. C’est-là un article exprès des Instructions du Capitaine ; et à cette occasion il faut dire un mot de l’état des Missions des Jésuites en Californie.

Depuis la première découverte de ce Païs, quelques Missionnaires l’аvoient visité de tems en tems, mais sans grand succès, jusqu’en dernier lieu que les Jésuites encouragés et soutenus par une Donation considérable du Marquis de Valéro, Seigneur généreux et très dévot, se sont fixés dans cette Presqu’ile, et y ont établi une Mission très considérable. Leur principal établissement est en dedans du Cap St. Lucas, où ils ont rassemblé plusieurs Indiens, et ont travaillé à les former à l’Agriculture et aux Arts méchaniques. Leurs soins n’ont pas été infructueux ; les Vignes entre autres y ont réussi, et on y fait déja beaucoup de Vin, dont le goût approche de celui du médiocre Vin de Madère, et il commence à être en réputation dans le Méxique.

Les Jésuites, bien établis en Californie, ont déjà étendu leur Juridiction, tout au travers du Païs, d’une Mer à l’autre. Ils sont à présent occupés à pousser leurs découvertes et leurs conquêtes spirituelles vers le Nord : et dans cette vue, ils ont travaillé à découvrir le Golphe de Californie, jusqu’au bout, et les Terres qui le bordent des deux côtés. Ils se flattent même d’en être bientôt les maîtres. Tous ces travaux qui n’ont pour but que le bien de la Société, ne peuvent détourner l’attention de ces Missionnaires du Galion de Manille, où leurs Couvents de cette Ville ont le plus grand intérêt. Ils ont soin de tenir toutes sortes de rafraichissemens prêts pour ce Vaisseau ; et tiennent au Cap St. Lucas, des Sentinelles toujours alertes à découvrir les Vaisseaux ennemis qui pourroient croiser à cette hauteur pour y attendre ce Galion. C’est la Croisière la meilleure pour l’intercepter ; on l’y a souvent rencontré et combattu même, quoiqu’avec assez peu de succès. Ainsi, en conséquence des mesures prises entre les Jésuites de Manille et ceux de Califоrnie, il est enjoint au Capitaine du Galion de chercher à s’approcher de la Côte au Nord du Cap St Lucas, et les habitans, dès qu’ils découvrent ce Vaisseau, ont ordre d’allumer certains feux. A la vue de ces signaux, le Capitaine envoie sa Chaloupe à terre, avec vingt hommes bien armés, qui portent les Lettre des Jésuites de Manille, aux Missionnaires de Californie, et qui reviennent au Vaisseau, avec les rafraichissemens qu’on tenoit tout prêts, et des avis touchant les Ennemis qui pourroient être sur la Côte. Si le Capitaine apprend par ces avis qu’il n’y a rien à craindre, il doit porter sur le Cap St. Lucas, et delà sur celui de Corientes, pour ranger ensuite la Côte, jusqu’Acapulco.

Le tems ordinaire de l’arrivée du Galion dans ce dernier Port, est vers le milieu de Janvier : mais cette Navigation est si incertaine, qu’il arrive quelquefois un mois plutôt, et d’autrefois un mois plus tard. Le port d’Acapulco est de beaucoup le plus sûr et le plus beau de toute la Côte Septentrionale de l’Océan Pacifique : c’est un Bassin environné de tous côté, de hautes Montagnes : mais la Ville est un misérable trou des plus mal sains ; les Hauteurs voisines y empêchent la libre circulation de l’air. D’ailleurs la bonne Eau y manque et il faut l’y apporter de fort loin. En un mot le séjour en est si incommode, qu’excepté le tems, où l’arrivée du Galion y attire une espèce de Foire, c’est un lieu à peu près désert. C’est-là tout ce que j’en puis dire ; mais pour suppléer en quelque manière à la briéveté de cette description, je donne ici un Plan de cette Ville, de son Port et de sa Citadelle, où l’on trouvera aussi les nouveaux Ouvrages qu’on y ajouta, à la première nouvelle de l’équipement de notre Escadre. Ce plan ainsi que deux ou trois autres du même Port, ont été pris aux Espagnols, et l’on conçoit bien que je ne puis être caution de son exactitude. Cependant j’ai tout lieu de croire qu’il ne s’éloigne pas trop de la vérité ; au moins les autres s’y rapportoient assez bien en gros.

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Dès que le Galion est entré dans ce Port on l’amarre aux deux arbres, qui sont marqués sur le Plan, au Rivage Occidental ; et d’abord la Ville qui en tout tems est un vrai désert, se remplit de Marchands de toutes les Provinces du vaste Royaume de Méxique. Dès que la Cargaison est déchargée et vendue, on charge en toute diligence l’Argent et les Marchandises destinées pour Manille, aussi bien que l’eau et les provisions nécessaires ; et l’on met le Vaisseau en état de repartir. Il n’y a pas de tems à perdre ; car le Capitaine a un ordre très exprès d’être ressorti de ce Port, avant le 1 d’Avril, nouveau stile.

La partie de beaucoup la plus considérable de la Charge de ce Galion ; pour le retour, consiste en Argent. Le reste est composé de quelque quantité de Cochenille, de Confitures de l’Amérique Espagnole, de Merceries et de Colifichets d’Europe, pour les Femmes de Manille, et de Vins d’Espagne, de Tinto, ou Vins secs d’Andalousie, nécessaires pour dire la Messe.

La différence de la Cargaison, pour l’allée, ou pour le retour, occasionne aussi une grande différence dans la manière d’équiper et d’avitailler ce Galion. Quand il part de Manille, il est si chargé de Marchandises d’assez grand volume, que les Canons de la Batterie d’embas ne peuvent être montés, et qu’ils sont tous à fond de Cale, jusqu’à ce que le Vaisseau approche du Cap St. Lucas, et qu’on commence à craindre la rencontre de quelque Ennemi. Il n’est monté que du nombre d’Hommes qu’on juge absolument nécessaire, pour sa sureté, afin de n’être pas obligé de se charger d’une grande quantité de Provisions. Mais au retour, la Cargaison occupe peu de place, car l’Argent en prend fort peu ; ainsi il peut avoir sa Batterie d’embas en état, aussi doit-elle être toute montée avant qu’il sorte du Port. L’Equipage est augmenté d’un bon nombre de Matelots, et d’une ou de deux Compagnies d’Infanterie destinées à recruter la Garnison de Manille. Outre cela, il y a toujours plusieurs Passagers Marchands, ou autres ; desorte qu’au retour, il est ordinairement monté de six cens Hommes, et il y a assez de place pour charger les provisions nécessaires pour tout ce Monde.

En partant d’Acapulco le Capitaine tâche d’abord de gagner la Latitude de 13 ou 14 degrés, et dirige ensuite son cours dans ce parallèle, jusqu’à ce qu’il ait la vue de L’Ile de Guam, une des Iles des Larrons. Il est bien averti par son Instruction de prendre garde aux Basfonds de St. Barthélémi, et à ceux de l’Ile de Gasparico. Un autre avis, qui lui est aussi donné, pour l’empêcher de dépasser pendant l’obscurité les Iles des Larrons, est qu’il y a ordre à Guam et à Rota, d’entretenir toutes les nuits du mois de Juin, un Feu allumé sur quelque Hauteur.

Nous verrons dans la suite que Guam est gardé par une Garnison Espagnole, dans la vue d’assurer un lieu de relâche au Galion : cependant la Rade y est si mauvaise que ce Vaisseau n’ose y rester plus de deux jours. Il y prend de l’eau et des raffraichissemens, le plus vite qu’il est possible, et en part pour porter directement sur le Cap Espiritu Santo, dans l’Ile de Samal. Là le Capitaine a ordre d’observer les signaux, aussi bien qu’à Catanduanas, Butusan, Birriborongo, et à l’Ile de Batan. Dans tous ces endroits il y a des Sentinelles postées, avec ordre d’allumer un Feu, dès qu’ils apperçoivent le Galion. Si le Capitaine, après que ce premier Feu a été éteint, en voit allumer quatre autres ou plus, il peut conclurre qu’il y a des Ennemis dans ces Parages : et il doit d’abord faire mettre à terre, pour s’informer en détail de la force de ces Ennemis et du lieu où ils croisent. Il doit se régler sur les lumières qu’il reçoit, et tâcher de gagner quelque Port sûr, en évitant soigneusement de venir à la vue de l’Ennemi. En cas que ce dernier le découvre lorsqu’il est dans un Port, et qu’il craigne d’en être attaqué, il doit envoyer le Trésor à terre, et y débarquer de l’Artillerie pour sa défense, en donnant de tout de fréquens avis au Gouvernement de Manille. Mais si ensuite du prémier Feu, le Capitaine remarque que les Sentinelles n’en allument que deux, il peut en inférer qu’il n’y a rien à craindre, et continuer sa route jusqu’à Calite qui est le Роrt de Manille et le terme de son Voyage.