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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre II/Ch. XI

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CHAPITRE XI


De ce qui nous arriva en croisant à la hauteur d ’Acapulco pour attendre le vaisseau de Manille.


J’ai dit, dans le neuvième Chapitre, que ce fut un grand sujet de joye pour nous de voir revenir notre Bateau à rame du Port d’Acapulco, où il avoit pris trois Pecheurs Nègres, dont nous avions appris l’intéressante nouvelle, que le Galion alloit mettre en mer, et que par un Edit du Viceroi du Méxique le départ de ce Vaisseau avoit été fixé au 14 de Mars N. S. c’est-à-dire, au 3 de Mars, suivant notre manière de compter.

Comme tout ce qui avoit rapport à ce Vaisseau de Manille, étoit le principal objet de notre attention, nous devions nécessairement, aussi en faire le prémier article de notre examen. Mais ayant pleinement satisfait notre curiosité à cet égard, nous continuames à interroger nos Prisonnier, et sçumes d’eux, qu’on avoit reçu avis à Acapulco, que nous avions pillé et réduit en cendres la Ville de Paita, et qu’à cette occasion, le Gouverneur d’Acapulco avoit augmenté les Fortifications de la Place, et avoit pris plusieurs autres précautions pour nous empêcher de forcer le Port ; que pour cet effet, il avoit mis une Garde dans l’Ile qui est à l’embouchure du Port, et que cette Garde n’avoit été retirée que deux nuits avant l’arrivée de notre Bateau à rame : desorte que si ce Bateau avoit réussi dans sa prémière entreprise, on eût gagné le Port pour la seconde fois deux jours plutôt, il auroit couru grand risque d’être pris, ou du moins auroit perdu la plus grande partie de son monde, en essuyant le feu de la Garde, avant de soupçonner le moindre danger.

L’action de retirer la Garde étoit un grand encouragement pour nous, en ce qu’elle paroissoit prouver, non seulement que l’Ennemi ne nous avoit pas encore découverts, mais aussi qu’il ne croignoit plus de visite de notre part. Nos prisonniers nous assuroit à la vérité, que les Espagnols ignoroient que nous fussions dans ces Mers, et qu’ils s’étoient flattés, que, durant l’intervalle de temps qui s’étoit écoulé depuis la prise de Paita, nous avions pris une autre route. Nous n’envisageames pas l’opinion de ces Prisonniers Nègres comme une preuve aussi démonstrative qu’on ignoroit notre venue, que l’action de retirer la Garde de l’entrée du Port, qui, n’ayant pu se faire que par ordre du Gouverneur, formoit le plus convainquant de tous les argument. Ainsi persuadés que nous n’avions pas été découverts, et que le jour que le Galion devoit partir d’Acapulco était fixé, nous fimes tous les préparatifs nécessaires, et attendimes ce grand jour avec la dernière impatience. Notre Bateau à rame étant revenu le 19 de Février, le Commandeur résolut de rester la plus grande partie du tems qui devoit s’écouler jusqu’au 3 de Mars, à la même hauteur à l’Ouest d’Acapulco, dans l’idée que cette situation étoit celle où nous courions le moins de risque d’être apperçus de la Côte, qui étoit, à ce que nous croyions, la seule chose qui pût nous priver de l’immense trésor, dont l’idée nous occupoit entièrement. Durant cet intervalle, nous mous employames à nettoyer nos Vaisseaux, à tout arranger de façon que rien n’embarrassent leurs mouvemens, et à régler les ordres, les signaux, et les endroits où nous devions croiser, quand nous serions arrivés à la hauteur d’Acapulco, et que le tems du départ du Galion approcheroit.

Le prémier de Mars, nous eumes connoissance des Montagnes, appellée ordinairement les Mammelles, au dessus d’Acapulco, et gagnames avec toute la diligence possible l’endroit que le Commandeur nous avoit assigné. La distribution de notre Escadre en cette occasion, tant pour intercepter le Galion, que pour prévenir que nous ne fussions découverts, étoit si judicieuse, qu’elle mérite que je la décrive plus particulièrement. Voici quelle étoit la disposition du tout.

Le Centurion se posta de façon à avoir les Montagnes au-dessus du Port au N. N. E. à quinze lieues de distance de la Côte, ce qui étoit assez loin pour qu’il fût impossible à l’Ennemi de nous appercevoir. A l’Ouest du Centurion étoit le Carmelo, et à l’Est la Prise du Tryal, le Gloucester, et le Carmin. Tous ces Vaisseaux se trouvoient rangés sur une ligne circulaire, et chacun d’eux étoit à trois lieues du Vaisseau le plus voisin ; si bien qu’un espace de douze lieues séparoit l’un de l’autre le Carmelo et le Carmin, qui étoient aux deux bouts : Et comme le Galion pouvoit être vu à six lieues de distance de chaque bout, nous avions une étendue de vingt-quatre lieues, où aucun Vaisseau ne pouvoit passer sans êtrе apperçu ; ce qui n’empêchoit pas que, par le moyen de nos signaux, nous ne pussions aisément et d’abord être informés de ce qu’on voyoit dans quelque endroit de la ligne. Pour rendre ces arrangemens encore plus соmplets et prévenir jusqu’à la possibilité que le Galion ne nous échappat pendant la nuit, les deux Canots appartenant au Centurion et au Gloucester furent pourvus de monde, et détachés vers la Côte, avec ordre de se tenir pendant tout le jour à la distance de quatre ou cinq lieues de l’entrée du Port, où, à cause de leur petitesse, ils ne couroient aucun risque d’être découverts ; mais la nuit ils devoient s’approcher davantage, et dès la pointe du jour retourner à leur prémier poste. Aussitôt que les Canots auroient apperçu le Vaisseau de Manille, un d’eux avoit ordre de rejoindre l’Escadre, et de marquer par un signal si le Galion portoit à l’Est ou à l’Ouest ; pendant que l’autre devoit suivre le Galion à une certaine distance, et, en cas qu’il fît obscur, diriger les Vaisseaux de l’Escadre dans leur chasse par des feux. La situation particulière de chaque Vaisseau et des Canots, et l’éloignement où ils devoient être l’un à l’égard de l’autre, seront plus faciles à comprendre par la planche ci-jointe, dont chaque Commandant de Vaisseau avoit une Copie jointe à ses ordres.

Outre les précautions prises pour empêcher que le Galion ne passât sans être apperçu, nous n’avions pas négligé celles qui étoient nécessaires pour le combattre avec avantage en cas d’engagement : car eu égard au peu de monde que nous avions, et aux vanteries des Espagnols au sujet de la grandeur de ce Vaisseau, aussi bien que de l’Artillerie et de l’Equipage dont il étoit monté, cet article méritoit sans doute d’entrer en considération. Comme nous supposions, qu’à l’exception du Centurion et du Gloucester, aucun de nos Vaisseaux n’étoit en état de prêter le flanc au Galion, nous primes à bord du Centurion tout ce que le Carmelo et le Carmin purent nous fournir de monde, en ne gardant que ce qui leur en étoit absolument nécessaire pour naviguer ces Vaisseaux ; et le Capitaine Saunders eut ordre d’envoyer de la Prise du Tryal dix Anglois, et autant de Nègres, afin de renforcer l’Equipage du Gloucester. Pour tirer tout le parti possible de nos Nègres, dont nous avions un nombre considérable à bord, nous leur promimes à tous la liberté, en cas qu’ils fissent bien leur devoir, et comme depuis deux mois ils avoient presque tous les jours été exercés à manier le Canon, ils pouvoient nous être de grand service. Ils nous témoignèrent être dans les meilleures dispositions du monde à cet égard, tant par l’espoir de recouvrer leur liberté, que par un principe de reconnoissance pour la manière dont ils avoient été traités parmi nous.

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Tout étant ainsi préparé pour bien recevoir le Galion, nous attendions avec avec la dernière impatience le 3 de Mars. La plupart de nous eumes ce jour-la les yeux continuellement tournés vers Acapulco ; et nous étions si fortement prévenus de la vérité du rapport qui nous avait été fait, et de la certitude que nous verrions le Vaisseau sortir du Port, que tantôt l’un et tantôt l’autre des gens de notre Equipage croyoient découvrir un de nos Canots, qui revenoit avec un signal. Mais à notre grand regret, ce jour et la nuit suivante se passèrent sans que nous eussions la moindre nouvelle du Galion ; cependant, nous ne perdimes pas encore espérance, dans la flatteuse idée que quelque accident imprévu était arrivé, qui avoit fait différer le départ du Galion de quelques jours. Nous savions

d’ailleurs que le tems, fixé par le Viceroi pour le départ de ce Vaisseau, étoit souvent reculé à la réquisition des Marchands du Méxique. Nous nourrissions ainsi notre espoir, sans rien diminuer de notre vigilance ; et comme le 7 de Mars étoit un Dimanche, prémier jour de la semaine de la Passion, dont les Catholiques sont de rigides Observaleurs, et qu’ils célèbrent par une cessation totale de tout travail, desorte que, durant toute cette semaine, il n’est permis à aucun Vaisseau de sortir du Port ; nos craintes furent appaisées pendant quelques jours, et notre imagination se plia à attendre le Galion la semaine suivante. Le Vendredi de cette semaine nos Canots revinrent, et les Officiers, qui les montoient, déclarèrent qu’ils étoient persuadés que le Galion étoit encore dans le Port, n’étant pas possible qu’il en fût sorti sans qu’ils l’eussent vu. Le Lundi matin de la première semaine après celle de la Passion, c’est-à-dire le 15 de Mars, les Canots furent renvoyés à leur poste, et nous nous laissames tout de nouveau aller à d’agréables espérances ; mais dans l’espace d’une semaine notre ardeur se trouva grandement rallentie, et l’on ne remarqua parmi nos gens qu’un abbattement presque général. Car il y en avoit, encore quelques-uns, qui conservoient un reste d’espérance, et qui étoient très ingénieux à trouver, des raisons pour se persuader, que quelque accident avoit simplement fait différer le départ du Galion. Mais la plus grande partie de notre monde n’étoit point de ce sentiment, et tenoit pour une chose sûre, que l’Ennemi avoit, de manière ou d’autre, découvert que nous étions sur la Côte, et mis pour cette raison un embargo sur le Galion jusqu’à l’année suivante. Et véritablement, cette opinion ne se trouva que trop bien fondée ; car nous apprimes dans la suite, que notre Bateau à rame, dans le tems qu’il avoit été envoyé à la découverte du Port d’Acapulco, avoit été apperçu de la Côte ; et qu’il n’en avoit pas fallu davantage aux Espagnols, qui savoient que cette Côte n’étoit fréquentée que par de simples Pirogues, pour en inférer que notre Escadre n’étoit pas loin ; sur quoi ils avoient renvoyé à l’année suivante le départ du Galion.

Le Commandeur lui-même, quoiqu’il ne déclarât pas son opinion à ce sujet, craignoit que nous n’eussions été découverts, et que le départ du Galion n’eût été différé ; et il avoit, en conséquence de cette idée, formé un plan pour se rendre maître d’Acapulco ; car il ne doutoit pas que le trésor ne fût encore dans la Place, quoique les ordres pour le départ du Galion eussent été contremandés. Cette Ville étoit trop forte, à la vérité, pour pouvoir être emportée dans les formes ; car outre la Garnison et l’Equipage du Galion, elle contenoit au moins mille hommes bien armés, qui s’y étoient rendus, comme gardes du trésor, quand il avoit été transporté de la Ville de Méxique à celle d’Acapulco : les chemins entre ces deux Villes étant fort infestés, non seulement par des Bandits, mais aussi par des Indiens indépendants. D’ailleurs, quand la Place auroit été moins forte, et telle que le monde de notre Escadre auroit pu en tenter l’attaque, cette attaque, par cela même qu’elle auroit été ouverte, auroit détruit l’avantage, que nous pouvions nous en promettre. Car à peine notre Escadre se seroit elle montrée, qu’en peu d’heures les Espagnols auroient fait passer le trésor bien avant dans le Païs, desorce que notre conquête se seroit trouvée réduite à une Ville désolée, où, nous n’aurions presque pu faire aucun butin.

Par toutes ces raisons, il falloit renoncer à l’expédition, ou prendre la Place par surprise. Mr. Anson se proposa pour cet effet de mettre à la voile avec l’Escadre vers le soir, ce qui nous donnoit le tems d’arriver au Port pendant la nuit ; et comme cette Côte n’est point du tout dangereuse, nous aurions hardiment embouqué le Port, et y serions peut-être entrés avant que les Espagnols eussent été informés de notre dessein. Dès que nous aurions été dans le Port, son dessein étoit de faire embarquer dans ses Chaloupes et mettre à terre deux cens hommes, qui attaqueroient à l’instant même le Fort marqué (D) dans le plan mentionné dans le Chapitre précédent, et inséré vers le commencement du troisième Livre ; pendant que le Commandeur employeroit ses Vaisseaux à canoner la Ville, et les Batteries. Ces différentes opérations, qui auroient été exécutées avec beaucoup de régularité, ne pouvoient guère manquer de réussir contre un Ennemi, qui se seroit vu attaqué brusquement, et que l’obscurité de la nuit auroit empêché de concerter les mesures nécessaires pour sa défense ; si-bien qu’il y avoit une grande probabilité que nous emporterions le Fort d’assaut, et en ce cas les autres Batteries, étant accessibles par derrière, auroient été bientôt abandonnées ; après quoi la Ville, les Habitans, et tout le trésor seroient tombés entre nos mains ; car la Place est tellement renfermée entre des Montagnes, qu’il n’est presque pas possible de s’en sauver, que par le grand chemin, qui est marqué I. I. dans le plan, et qui passe sous le Fort. Tel étoit en général le projet que le Commandeur avoit conçu ; mais quand il se mit à examiner en détail tout ce qu’il falloit pour réussir dans l’exécution, il trouva un obstacle, qui, étant insurmontable, l’obligea à renoncer à l’entreprise : car interrogeant les prisonniers sur les vents qui regnent près de la Côte, il apprit, et la chose fut confirmée dans la suite par le témoignage des Officiers de nos Canots, qu’à une médiocre distance du rivage on avoit un calme tout plat la plus grande partie de la nuit, et que vers le matin il se levoit toujours un vent de terre ; desorte que le dessein de mettre le soir à la voile, pour arriver le lendemain avant le jour à Acapulco, étoit absolument impraticable.

Le projet, comme il a été dit, avoit été formé par le Commandeur, dans la supposition que le départ du Galion étoit renvoyé à l’année suivante : mais comme ce n’étoit là qu’une supposition, et qu’il étoit possible, que ce Vaisseau mît en mer dans quelques jours, le Commandeur jugea devoir continuer à croiser au même endroit, aussi longtems que ses provisions de bois et d’eau, et la saison convenable pour se rendre à la Chine, comme il en avoit le dessein, pourroient le permettre. Les Canots ayant ordre de rester devant Acapulco jusqu’au 23 de Mars, l’Escadre ne changea point de position jusqu’à ce jour. Comme nous ne vimes point paroître nos Canots, nous commençames à être un peu en peine pour eux, et craignimes qu’ils n’eussent souffert de l’Ennemi ou du mauvais tems ; mais nous fumes tirés d’inquiétude le lendemain matin, en les découvrant, quoiqu’à une grande distance, et sous le vent de l’Escadre. Nous portames sur eux, et les ayant pris à bord, nous sçumes d’eux, qu’ils avoient quitté leur poste la veille, sans avoir vu de Galion ; et nous trouvames que la cause qui les avoit portés si loin au dessous du vent de notre Flotte, étoit un Courant très fort, qui avoit fait dériver toute l’Escadre au lof.

Je ne dois pas oublier de dire ici, que, par les informations que nous reçumes dans la suite, il parut qu’en continuant à croiser, comme nous fimes, nous avions agi très sagement. Car après l’embargo mis sur le Galion, comme on l’a dit ci-dessus, les principaux Intéressés à la Cargaison avoient envoyé divers Exprès à Méxique, pour qu’il fût permis au Vaisseau de partir. Comme ils savoient par des informations venues de Paita, que nous n’avions en tout que trois cens hommes, ils soutenoient qu’il n’y avoit rien à craindre de notre part, puisque le Galion avoit plus de six cens hommes à bord. Et quoique le Viceroi fût inflexible, par une espèce d’égard pour leurs représentations, le Vaisseau fut tenu près de trois semaines en état de mettre en mer, après le prémier ordre donné de le faire rester dans le Port.

Quand nous eûmes pris à bord nos Canots, et que les Vaisseaux de notre Escadre se trouvèrent rassemblés, Mr. Anson fit connoître par un signal à tous les Commandans qu’il vouloit leur parler. Il sçut d’eux qu’il y avoit à bord de l’Escadre une très médiocre provision d’eau ; et comme cet article nous obligeoit indispensablement à quitter nos postes, il demanda quel endroit leur paroissoit le plus convenable pour y faire de l’eau. Les avis se réunirent à choisir le Port de Seguatanéo ou Chéquétan, parce qu’il étoit le moins éloigné ; et il fut résolu de le gagner le plutôt possible ; et pour que, même dans le tems que nous serions occupés à pourvoir à un besoin aussi essentiel, nous ne pussions pas nous reprocher d’avoir négligé jusqu’à la simple possibilité de prendre le Galion, qui, nous sachant à Chéquétan risqueroit peut-être de mettre en Mer, Mr. Hughes, Lieutenant de la Prise du Tryal, eut ordre de croiser à la hauteur d’Acapulco pendant vingt et quatre jours ; afin qu’en cas que le Galion mît à la voile durant cet intervalle nous en fussions promtement informés. Conformément à ces résolutions, nous portames à l’Ouest, mais n’avançames guère, étant retardés dans notre route, tantôt par des Calmes, et tantôt par des Courans contraires. Dans nos intervalles de repos, nous nous occupions à décharger nos deux Prises, le Carmelo et le Carmin, de ce qu’ils avoient de meilleur, ayant dessein de détruire ces deux Vaisseaux, quand nous en aurions ôté ce qui pourroit nous convenir.

Le prémier d’Avril nous nous trouvames si avancés vers Seguatanéo que nous crumes devoir envoyer nos deux Chaloupes pour ranger la Côte, et chercher 1’aiguade. Elles s’étoient déja séparées de nous depuis quelques jours, et notre provision d’eau commençoit à tirer à sa fin. Le déplaisir, que nous causoit ce dernier article, fut un peu adouci par le bonheur que nous eumes de prendre tous les jours quelques Tortues ; car dans un Climat aussi chaud que celui-là nous aurions extrêmement souffert si nous avions uniquement été réduits à la saline. Notre situation avoit surement de quoi nous allarmer, et inquiétoit autant les plus avisés d’entre nous, qu’avoit pu faire le plus grand danger que nous eussions essuyé jusqu’alors : par cela même que nos Chaloupes ne revenoient pas, nous devions conclurre qu’elles n’avoient point encore trouvé d’aiguade ; et divers accidens avoient tellement diminué notre provision d’eau, qu’il ne nous en restoit plus que pour dix jours pour toute l’Escadre : desorte, qu’eu égard à la difficulté connue de faire de l’eau sur cette Côte, et au peu de foi que mérite le témoignage des Flibustiers, les seu1s auteurs que nous pussions consulter, nous craignions de nous voir bientôt exposés à un malheur aussi terrible qu’aucun de ceux qu’on puisse éprouver en courant les Mers.

Mais ces tristes idées s’évanouirent bientôt. Nos Chaloupes revinrent le 5 d’Avril, ayant découvert une très bonne aiguade, environ sept milles à l’Ouest des Rochers de Seguatanéo, que, par la description qu’elles nous en firent, nous jugeames devoir être le Port appellé par Dampier le Port de Chéquétan. Ces nouvelles nous firent le plus sensible plaisir ; et les Chaloupes furent renvoyées le lendemain, pour sonder le Port, dont elles nous avoient représenté l’entrée comme fort étroite. A leur retour, nous apprimes que c’étoit une Rade où il n’y avoit aucun danger à craindre ; ainsi nous y entrâmes le 7, et jettames l’ancre le soir même sur onze brasses de profondeur. Le Gloucester mouilla en même tems que nous ; mais le Carmelo et le Carmin étant tombés sous le vent, la prise du Tryal reçut ordre de les joindre, et de les ramener auprès du reste de l’Escadre, ce qu’elle exécuta en deux ou trois jours.

C’est ainsi, qu’après avoir été quatre mois en mer depuis notre départ de Quibo, et n’ayant plus d’eau à bord que pour six jours, nous gagnames le Port de Chéquétan, dont la description, aussi bien que celle de la Côte voisine, formeront le sujet du Chapitre suivant.