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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre III/Ch. VI

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CHAPITRE VI


Route de Tinian à Macao.


J’ai dit ci-devant, que le soir du 21 d’Octobre, nous primes congé de l’Ile de Tinian, et que nous fimes route vers le Port de Macao, sur les Côtes de la Chine. La Mousson de l’Est paroissoit bien fixée ; et nous avions un vent frais et constant, qui nous souffloit en Poupe, de sorte que nous faisions quarante à cinquante lieues par jour. Mais la Mer étoit fort mâle et nous prenoit en Poupe, ce qui travailloit extrêmement notre Vaisseau : notre Funin, qui étoit presque tout pourri, en souffrit beaucoup ; et notre voie d’eau s’en augmenta. Par bonheur pour nous, nos Gens étoient en parfaite santé : tout le monde travailloit avec ardeur, et la fatigue de la pompe jointe aux autres travaux de la maneuvre, ne causoit ni plaintes, ni impatience.

Il ne nous restoit de toutes nos ancres, que notre grande ancre seule, excepté celles de nos Prises, qui étoient à fond de calle, et trop légères, pour que nous pussions nous y fier ; nous n’étions pas sans inquiétude sur la manière dont nous pourrions nous tirer d’affaire, quand nous viendrions sur les Côtes de la Chine. Ces Côtes nous étoient inconnues, aucun de nous ne les ayant fréquentées, et i1 étoit indubitable que nous serions obligés d’y mouiller plusieurs fois. Notre grande ancre étoit trop pesante pour ce service journalier, ainsi on résolut de prendre les deux plus grandes ancres de nos Prises, de les joindre au même Jas, et d’attacher entre leurs deux verges, deux pièces de Canon de quatre livres de balle : c’est ce qui fut exécuté, dans la vue de nous en servir comme de seconde ancre. Nous en fimes de même de notre ancre de toue avec une troisième ancre de nos Prises, et nous la destinames à nous servir d’ancre d’affourche : desorte qu’outre la grande ancre nous nous en trouvames deux autres sur les Bossoirs, l’une de 3900 L., et l’autre de 2900 L.

Le 3 de Novembre à trois heures après-midi, nous vimes une Ile, que nous crumes d’abord être celle de Botel Tobago Xima ; mais en l’арprochant de plus près elle nous parut beaucoup plus petite qu’on ne la représente ordinairement. Une heure après nous en découvrimes une seconde, cinq ou six milles plus à l’Ouest. Comme toutes les Cartes et les Journaux de Marine, que nous avions, ne faisoient mention d’aucune autre Ile, à l’Est de Formosa que de Botel Tobago Хima, et que nous n’avions pu prendre la hauteur à midi, nous craignimes que quelque Courant extraordinaire ne nous eût poussés dans le voisinage des Iles de Basbée ; et par précaution, nous amenames nos voiles dès-que la nuit vint, et restames en cet état jusqu’au lendemain matin. Le tems qui étoit couvert et embrumé, nous tint encore en incertitude jusqu’à neuf heures, que le jour s’éclaircit, et nous fit revoir les deux mêmes Iles. Nous portames alors à l’Ouest, et à onze heures nous découvrimes la Pointe Méridionale de l’Ile de Formosa. Cette vue nous prouva que la seconde Ile que nous avions trouvée, étoit Botel Tobago Xima, et la première une petite Ile, ou un Rocher situé à cinq ou six milles de cette Ile, dont les Cartes ni les Journaux ne font point de mention.

Dès que nous eumes la vue de l’Ile de Formosa, nous portames à l’Ouest vers le Sud, pour en doubler la pointe ; et nous eumes l’œil au guet pour découvrir les Rochers de Vele Rete, que nous n’apperçumes qu’à deux heures après-midi. Nous les avions alors à l’O. N. O. à trois milles de distance, et la Pointe Méridionale de Formosa nous restoit au même instant au N. demi-quart à l’Ouest, à cinq lieues. Pour éviter ces Rochers, nous portames d’abord au S. vers l’Ouest, et nous les laissames entre nous et la Terre. Ce n’étoit pas sans raison, que nous avions apporté tant d’attention à ces Rocners ; car quoiqu’ils paroissent hors de l’eau, aussi gros que le corps d’un Vaisseau, ils sont environnés de Brisans de tous côtés, et il y a un Bas-fond qui s’étend depuis ces Rochers, jusqu’à un mille et demi, vers le Sud ; ensorte qu’ils peuvent passer pour très dangereux. Le cours de Botel Tobago Xima à ces Rochers est S. 0. vers l’Ouest, et la distance douze à treize lieues. La Pointe Méridionale de Formosa, est à 21° 50’ de Latitude Septentrionale, et à 23° 50’ de Longitude à l’Ouest de Tinian ; suivant nos meilleures estimes ; quoique quelques-uns de nous la missent un degré de plus à l’Ouest.

Tandis que nous dépassions ces Rochers, on cria au feu à l’avant du Vaisseau : l’alarme fut fort vive, et tout l’Equipage y courut en telle confusion, que les Officiers eurent bien de la peine à appaiser le tumulte. Dès-qu’ils eurent rétabli l’ordre, et calmé les esprits, on s’apperçut que le fuu venoit du foier de la Cuisine, et en démolissant le mur de briques, il fut d’abord éteint : car le mal ne venoit que de ce que ces briques trop échauffées communiquoient le feu à la boiserie voisine. Le soir nous fumes surpris par la vue d’un spectacle, que nous primes d’abord pour l’effet de quelques Brisans, mais qui mieux examinés se trouva une espèce d’illumination, causée par des feux allumés sur l’Ile de Formosa. Nous nous figurames que c’étoient des signaux, que les Habitans faisoient pour nous engager à toucher dans cet endroit, mais c’est ce qui ne convenoit pas à nos desseins, et nous étions fort pressés de relâcher à Macao. De Formosa, nous portames à l’O. N. O. et quelquefois plus au Nord, dans la vue de gagner les Côtes de la Chine, à l’Est de Pedro Blanco, car le Rocher qui porte ce nom sert d’un très bon guide аux Vaisseaux destinés pour Macao. Nous continuames ce cours jusqu’à la nuit, pendant laquelle nous amenames souvent, pour jetter la sonde : mais ce ne fut que le 5 de Novembre, à neuf heures du matin, que nous trouvames fond, à quarante-deux brasses, fond de sable gris, mêlé de coquillages. A vingt milles delà, vers l’О. N. О. nous eumes trente-cinq brasses, même fond ; ensuite les profondeurs furent en diminuant ; de trente- cinq brasses, jusqu’à vingt-cinq : mais peu après, à notre grande surprise, elles ressautèrent subitement à trente brasses. Nous ne savions que penser de ce changement, car toutes les Cartes marquent les sondes fort régulières, au Nord de Pedro Blanco, et l’incertitude où cela nous jetta nous tint fort alertés, et nous fit virer au N. N. O. Après avoir couru trente-cinq milles, dans cette direction, les sondes recommencèrent à diminuer régulièrement, jusqu’à vingt et deux brasses, que nous eûmes enfin, vers minuit, la vue des Côtes de la Chine qui étoient au Nord vers l’Ouest, à quatre lieues de distance. D’abord nous amenames, et restames le Cap au largue, pour attendre le jour. Avant le lever du Soleil, nous fumes fort surpris de nous voir au milieu d’un nombre incroyable de Bateaux de Pecheurs, qui couvroient toute la Mer, aussi loin que la vue pouvoit s’étendre. Je crois, sans hyperbole, qu’il y en avoit plus de six mille ; chacun portant trois, quatre, ou cinq hommes ; mais la plupart cinq. Cet essaim de Pecheurs n’est pas particulier à cet endroit ; nous avons trouvé le même spectacle tout le long de cette Côte, dans notre route vers Macao. Nous ne doutames pas un moment, que nous ne trouvassions dans tout ce nombre de Pecheurs, un Pilote qui voulût nous guider dans notre route, mais quoiqu’ils rodassent tout près de notre Vaisseau, et que nous tâchassions de les attirer par l’amorce, la plus puissante sur tout Chinois, de quelque rang et condition qu’il soit, je veux dire par un bon nombre de Piastres, que nous leur faisions voir ; aucun d’eux ne voulut venir à bord, ni nous donner la moindre direction. Je crois bien que la principale difficulté venoit de ce qu’ils ne comprenoient pas ce que nous souhaitions d’eux ; nous leur repetions bien le nom de Macao, mais ils ne concevoient pas ce que nous voulions dire par-là ; pour toute réponse, ils nous présentoient du Poisson, et j’ai su depuis, que ce mot, ou quelque chose d’approchant, veut dire du Роissоп en Chinois. Ce qui nous surprenoit le plus, étoit le peu de curiosité de ce grand nombre d’hommes ; aucun ne paroissoit nous honorer de la moindre attention. Jamais Vaisseau, tel que le nôtre, n’avoit paru dans ces Mers ; peut-être que de tous ces Pecheurs, il n’y en avoit pas un qui eût jamais vu un Vaisseau Européen, rien n’étoit plus naturel à croire que des objets si nouveaux auroient attiré leurs regards : mais quoique plusieurs de ces Bateaux vinssent tout contre notre Vaisseau, aucun de ceux qui les montoient ne parut se détourner un moment de son travail pour nous regarder. Cette insensibilité, sur-tout dans des Gens de Mer, sur des choses, qui tiennent à leur profession, est presque incroyable ; mais les Chinois nous ont donné plus d’un exemple analogue à celui-là. Je ne sais si cette disposition d’ame est chez eux un effet de tempérament, ou d’éducation, mais quelle qu’en soit la cause, elle me paroit la marque d’un caractère assez bas et assez méprisable, et ne s’accorde guère avec les éloges que tant d’Auteurs donnent au génie de cette Nation, et que j’ai lieu de croire fort outrés.

Ne pouvant donc tirer aucune lumière de ces Pecheurs, nous fumes obligés de nous conduire nous-mêmes, sur le peu de connoissances que nous avions de ces Côtes. De la Latitude ou nous étions, qui étoit de 22° 42’, et de la profondeur de l’eau, de dix-sept à dix-huit brasses, nous conclumes que nous étions encore à l’Est de Pedro Blanco ; et portames à l’Ouest. J’avertirai ceux qui se trouveront à l’avenir sur cette Côte, avec aussi peu de lumières et de secours que nous, qu’outre la Latitude de Pedro Blanco, qui est de 22° 18’, et la profondeur de l’eau, qui est presque par-tout à l’Ouest de ce Rocher, de vingt brasses, il y a une autre remarque à faire qui peut aider à s’assurer du lieu, où l’on est ; c’est la nature du fond. Jusqu’à ce que nous vinmes à trente milles de Pedro Blanco, nous trouvames par-tout fond de sable ; mais près de ce Rocher, nous eumes un fond de vase molle, qui continua jusqu’à l’Ile de Macao, seulement tout près et à la vue de Pedro Blanco, le fond fut dans un petit espace de vase verdâtre mêlée de sable.

Ce fut donc, comme je viens de le dire, le 5 de Novembre, que nous vimes pour la prémière fois la Côte de la Chine : le lendemain à deux heures après-midi, comme nous portions à l’Ouest, à deux lieues de Terre, toujours au milieu d’une quantité de Bateaux de Pecheurs, qui ne finissoient pas, nous remarquames que dans une espèce de Chaloupe, qui étoit à l’avant de notre Vaisseau, on déployoit un Pavillon rouge, et qu’on y sonnoit du Cornet. Nous crumes que c’étoit un signal qui nous étoit donné, ou pour nous avertir de quelque Bas-fond, ou pour nous annoncer qu’on vouloit nous fournir un Pilote : dans cette persuasion, nous envoyames notre Canot vers cette Chaloupe, pour apprendre ce qu’on avoit à nous dire ; mais nous reconnumes bientôt que nous nous étions trompés, et que cette Chaloupe étoit le Vaisseau Amiral de toute la Pèche. Le signal qu’elle avoit donné, étoit celui de la retraite, et on y obéit exactement. Pour nous, nous continuames notre cours, et peu après nous dépassames deux petits Rochers, qui étoient à quatre ou cinq milles de la Côte : ensuite la nuit vint, sans que nous eussions pu découvrir Pedro Blanco. Nous amenames nos voiles jusqu’au lendemain matin, que nous eumes le plaisir de voir ce Rocher : il est petit, eu égard à la circonférence, mais assez élevé, ayant à peu près la figure et la couleur d’un Pain de Sucre, et est éloigné de la Côte de sept ou huit milles. Nous le laissames entre la Terre et nous, et en passames à un mille et demi, continuant toujours notre cours vers l’Ouest. Le 7 nous vimes une chaîne d’Iles, qui s’étend Est et Ouest ; nous apprimes depuis qu’elles s’appellent les Iles de Lema : elles sont au nombre de quinze ou seize, tant grandes que petites, toutes pleines de rochers, et stériles. Entre cette chaîne et le Continent, il y a encore un grand nombre d’Iles. Je donne ici une vue de ces Iles de Lema et une vue du grand Ladrone, dont je parlerai ci-après ; il est représenté, tel qu’il paroit, lorsque (R) la plus occidentale des Iles de Lema, reste à l’О. N. O. à un mille et demi de distance. Nous rangeames ces Iles, à quatre milles, à Stribord, et nous eumes en cet endroit, vingt-quatre brasses d’eau. Nous étions encore environnés de Bateaux de Pecheurs, et envoyames derechef notre Canot vers eux pour tâcher d’avoir un Pilote, mais inutilement : cependant un de ces Gens nous fit entendre par signes que nous devions tourner autour de l’Ile de Lema, la plus Occidentale. Nous suivimes son avis, et le soir nous jettames l’апсге, à dix-huit brasses de profondeur ; en cet endroit le Rocher, marqué (R) dans le Dessein dont je viens de parler, nous restoit à cinq milles, S. S. E. et le grand Ladrone, à deux lieues, O. vers le Sud. Ce Rocher (R) est une très bonne marque de reconnoissапсе, pour ceux qui viennent de l’Est : il est à 21° 52’ de Latitude Nord, et est au Sud 64° vers l’Ouest, de Pedro Blanco à vingt et une lieues de distance, Il faut le laisser à Stribord, et l’on peut en approcher jusqu’à un demi-mille, où l’on trouve dix-huit brasses d’eau, et alors il faut porter au N. vers l’Ouest, demi-quart à l’Ouest pour embouquer le Canal, entre les Iles de Cabouce et de Bambou, qui sont au Nord du grand Ladrone.

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Nous passames toute la nuit à l’ancre, et le 9 à quatre heures du matin, nous envoyames le Canot, pour sonder le Canal, que nous voulions embouquer ; mais avant le retour du Canot, un Pilote Chinois vint à bord, et nous dit en mauvais Portugais, qu’il nous conduirait à Macao, pour trente Piastres. On les lui compta sur le champ ; et nous levames l’ancre et fimes voiles. Peu après, il nous vint plusieurs autres Pilotes, qui, pour se recommander, produisirent les Certificats de plusieurs Capitaines, dont ils avoient conduit les Vaisseaux au Port ; mais nous gardames le prémier qui s’étoit offert. Nous apprimes que nous n’étions pas loin de Macao, et qu’il se trouvoit alors dans la Rivière de Canton, vers l’embouchure de laquelle Macao est situé, onze Vaisseaux Européens, dont quatre étoient Anglais. Notre Pilote nous conduisit entre les Iles de Bambou et de Cabouce ; Mais le vent, venant de la Bande du Nord, et les Marées portant souvent très fort contre nous, nous fumes obligés de mouiller plusieurs fois, et nous ne nous trouvames au de-là de ces deux Iles, que le 12 de Novembre, à deux heures du matin. En ce passage, nous eûmes douze à quatorze brasses d’eau. Nous continuames ensuite à porter au N., vers l’Ouest, entre un grand nombre d’Iles, où nous trouvames à peu près les mêmes sondes, jusqu’au soir, que nous eumes dix-sept brasses. Là, le vent venant à tomber, nous jettames l’ancre, à une médiocre distance de l’Ile de Lantoun, qui est la plus grande de celles qui forment une espèce de chaîne. A sept heures du matin, nous levames l’ancre, et portant à l’O. S. O. & S. O. vers l’Ouest, nous vinmes à dix heures du matin, mouiller dans la Rade de Macao, sur cinq brasses d’eau ; la Ville nous demeurant à l’Ouest vers le Nord, à trois lieues de distance ; la Pointe de Lantoun, à l’Est, vers le Nord ; et le Grand Ladrone, au Sud, vers l’Est, l’un et l’autre de ces deux endroits, à environ cinq lieues. C’est ainsi, qu’après un pénible voyage de plus de deux ans, nous nous vimes pour la prémière fois, en Port ami, dans un Païs civilisé, où toutes les commodités de la vie se trouvent en abondance, où nous pouvions avoir tous les secours nécessaires à un Vaisseau aussi délabré, que l’étoit le nôtre ; où nous espérions de recevoir des Lettres de nos Parents et de nos Amis ; où nos Compatriotes, nouvellement arrivés d’Angleterre, pouvoient répondre à une infinité de questions,que nous avions toutes prêtes à leur faire, tant sur ce qui regardoit les affaires publiques, que sur ce qui nous intéressoit en particulier. Pour connoître le prix de tous ces avantages réunis, il faut en avoir été privé aussi longtems que nous avions eu le malheur de l’être.