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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre III/Ch. VII

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CHAPITRE VII


Ce qui nous arriva à Macao.


Macao est une Ville Portugaise, située dans une Ile à l’embouchure de la Rivière de Canton. C’étoit autrefois une Ville très riche, très peuplée, et capable de se défendre, contre les Gouverneurs des Provinces de la Chine, de son voisinage ; mais à présent, elle est bien déchue de son ancienne puissance. Quoique habitée par des Portugais, et commandée par un Gouverneur, que le Roi de Portugal nomme, elle est à la discrétion des Chinois, qui peuvent l’affamer et s’en rendre maîtres, quand il leur plaira. C’est ce qui oblige le Gouverneur Portugais à user de grande circonspection, et à éviter soigneusement tout ce qui pourroit choquer le moins du monde, les Chinois. La Rivière de Canton est le seul Port de la Chine, fréquenté par les Européens, et c’est un lieu de relâche, à plusieurs égards, plus commode que Macao : mais les usages de la Chine à l’égard des Etrangers ne sont établis que pour des Vaisseaux marchands, et le Commandeur craignoit de jetter notre Compagnie des Indes dans quelque embaras, à l’égard de la Régence de Canton, s’il prétendoit en être traité sur un autre pié, que les Maîtres de Navire de cette Compagnie. C’est ce qui le fit résoudre à relâcher à Macao, avant que de se hazarder à aller à Canton. Sans la considération que je viens d’indiquer, il n’avoit rien qui fût capable de lui causer la moindre crainte : car il est certain qu’il pouvoit entrer dans la Rivière de Canton, y séjourner tant qu’il voudroit, et en partir lorsqu’il lui plairoit, quand toutes les forces de l’Empire Chinois auroient été employées pour s’opposer à lui.

Le Commandeur, par un effet de sa prudence ordinaire, envoya dès qu’il eut mouillé, un Officier au Gouverneur Portugais, pour faire les complimens à S. E. et la prier en même tems de lui donner ses avis sur la manière dont il devoit se conduire, pour ne pas choquer les Chinois, qui avoient à leur discrétion, quatre Vaisseaux de notre Compagnie. La difficulté, qui embarassoit le plus le Commandeur, étoit les Droits que payent tous les Vaisseaux qui entrent dans la Rivière de Canton ; impôt qui se règle sur la capacité du Navire. Les Vaisseaux de guerre sont exemts de toutes charges semblables en tout Païs, et Mr. Anson se faisoit un point d’honneur de ne pas s’y soumettre à la Chine. Pour sortir de cet embaras, il ne pouvait mieux s’adresser qu’au Gouverneur Portugais, qui connoissoit le Païs, et qui ne pouvoit ignorer le privilège des Vaisseaux de guerre. Notre Chaloupe revint le soir avec deux Officiers, que le Gouverneur envoyoit à Mr. Anson, et qui lui dirent de sa part, que son avis étoit que, si le Centurion entroit dans la Rivière de Canton, les Chinois voudraient certainement lui faire payer les Droits ; mais que si le Commandeur le souhaitoit, il lui enverroit un Pilote qui le conduiroit dans un autre Port sûr, nommé le Typa, propre à caréner notre Vaisseau, et où probablement les Chinois ne s’aviseroient pas de demander le payement de l’impôt en question.

Le Commandeur goûta la proposition, et dès le lendemain matin nous levames l’ancre, et tirames vers le Port désigné, sous la conduite d’un Pilote Portugais. Comme nous entrions dans un passage, formé par deux Iles à l’Est de ce Port, la sonde diminua tout d’un coup, à trois brasses et demi : mais le Pilote nous assurant, que la profondeur ne diminueroit plus, nous continuames notre cours, jusqu’à ce que nous échouames dans la vase, à dix-huit piés d’eau sous la Poupe. La Marée baissoit encore, et peu après nous n’eumes plus que seize piés d’eau ; mais le Vaisseau resta droit. Nous sondames tout à l’entour de nous, et trouvames que la profondeur augmentoit vers le Nord ; nous y portames notre ancre de toue, avec deux haussières bout à bout, et au retour de la Marée, nous tirames notre Vaisseau à flot. Une petite brise, s’élevant au même instant, nous hissames notre hunier de Misaine, en lâchant la haussière, et nous entrames dans le Port, où nous mouillames à cinq brasses d’eau. Ce Port de Typa est formé par plusieurs Iles, et git à six milles de Macao. Nous saluames le Château de cette Ville de onze coups de Canon, et le salut nous fut rendu en même nombre.

Le lendemain le Commandeur fut rendre visite au Gouverneur ; à son débarquement il fut salué d’onze coups de Canon, auxquels le Centurion répondit par un pareil nombre. Le but de cette visite étoit de prier le Gouverneur de nous procurer des provisions, et de nous fournir les choses nécessaires, pour réparer notre Vaisseau. Le Gouverneur parut disposé à nous faire plaisir en tout, et assura le Commandeur que sous main il lui donneroit tous les secours qui dépendoient de lui : mais il lui avoua franchement, qu’il n’osoit nous fournir ouvertement rien de ce que nous demandions, à moins que nous n’en obtinssions auparavant l’ordre du de Canton. Il ajouta, qu’il ne recevoit aucune des provisions nécessaires à sa Garnison, que par permission des Magistrats Chinois, et que ces Messieurs ayant bien soin qu’on ne lui en fournît qu’au jour la journée, il étoit absolument dans leur dépendance, et qu’ils pouvoient toujours l’en faire passer par où ils vouloient, en mettant un Embargo sur les Bâtimens qui lui portoient des vivres.

Sur cette déclaration Mr. Anson prit le parti d’aller lui-même à Canton pour tâcher d’obtenir la permission du Viceroi, de se pourvoir de ce dont il avoit besoin ; et il loua une Chaloupe Chinoise, pour le transporter lui et sa Suite. Comme il étoit prêt à s’y embarquer, le Hoppo, ou Douanier Chinois de Macao, refusa la permission de faire partir la Chaloupe, et défendit à ceux qui devoient la naviguer de démarer. Le Commandeur tâcha d’abord d’engager le Норро à lever cette défense, et le Gouverneur employa pour cet effet, ses bons offices auprès du Hoppo ; mais cet homme étant inflexible dans sa résolution, Mr. Anson lui déclara le lendemain, qu’il alloit armer ses Chaloupes, pour s’en servir à faire son voyage, et lui demanda en même tems qui il croyoit assez hardi pour l’en empêcher. Ce ton menaçant fit d’abord ce que les prières n’avoient pu faire. La Chaloupe Chinoise eut permission de partir, et de porter Mr. Anson à Canton. A son arrivée dans cette Ville, il consulta les Supercargos et autres Officiers des Vaisseaux Anglais, sur les moyens d’obtenir du Viceroi la permission d’acheter les choses dont nous avions besoin : mais l’avis qu’il en reçut, quoique donné sans doute à bonne intention, ne fut pas fort prudent, comme il parut dans la suite. Ces Officiers de Compagnie n’approchent jamais du Viceroi, et employent la médiation des principaux Marchands Chinois, dans toutes les affaires où ils sont obligés d’avoir recours au Gouvernement. Ils conseillèrent à Mr. Anfon de se servir du même canal, et promirent de travailler de tout leur pouvoir à engager les Marchands Chinois à lui rendre service dans cette affaire ; et il n’est pas à douter qu’ils ne fussent sincères en faisant cette promesse. Les Marchands Chinois, dès qu’on leur en parla, entreprirent l’affaire sans difficulté, et promirent de la faire réussir ; mais après un mois de délais et d’excuses, pendant lequel ils assurèrent plus d’une fois qu’ils touchoient au succès de l’affaire, ils levèrent le masque, quand ils virent qu’on les pressoit et qu’on s’arrangeoit pour faire, parvenir une Lettre au Viceroi, ils avouèrent qu’ils n’en avoient jamais ouvert la bouche, et que même ils ne pouvoient le faire, le Viceroi étant trop grand Seigneur, pour que des Gens comme eux pussent l’approcher. Non contens d’avoir ainsi grossierement abusé Mr. Anson, ils firent tout ce qu’ils purent auprès des Anglois, qui étoient à Canton, pour les empêcher de se mêler de cette affaire, leur représentant qu’elle les brouilleroit avec le Gouvernement, et les jetteroit inutilement dans de grands embaras ; et ces raisons n’eurent que trop d’ascendant sur ceux à qui elles furent alléguées.

Il est difficile de démêler le motif de cette perfidie des Marchands Chinois : il est vrai que l’intérêt a sur toute la Nation, un empire absolu ; mais il n’est pas aisé de deviner quel intérêt faisoit agir ces Gens-ci : à moins qu’ils ne craignissent que le séjour d’un Vaisseau de guerre, dans leurs Ports, ne fît tort à leur Commerce de Manille, et que leur but ne fut d’obliger le Commandeur d’aller à Batavia. Mais cette crainte pouvoit aussi bien leur donner l’envie de nous faire expédier pour être plutôt débarassés de nous. Je croirois plutôt que cette vilenie ne vint que de la lâcheté sans pareille de cette Nation, et de la crainte excessive où les tiennent leurs Magistrats. On n’avoit jamais vu à la Chine, un Vaisseau de guerre tel que le Centurion, et l’idée seule en étoit capable d’inspirer de l’horreur à toute cette Race poltronne : les Marchands, qui savent que le Viceroi ne cherche que des prétextes pour les écorcher, craignoient peut-être qu’il ne saisît cette occafion, et ne leur fît payer bien cher l’imprudence qu’ils auroient eue de se mêler d’une affaire aussi délicate, et qui touchoit immédiatement l’État. Quel que fût le motif de ces Marchands, Mr. Anson fut convaincu qu’il n’y avoit rien à faire par leur moyen, puisqu’ils refusoient même de faire parvenir sa Lettre au Viceroi, et qu’ils lui avouoient qu’ils n’osoient se mêler de pareilles affaires. Il leur dit que son dessein étoit d’aller à Batavia, pour y donner le radoub à son Vaisseau, mais il ajouta qu’il lui étoit impossible d’entreprendre ce voyage, sans être pourvu des vivres nécessaires. Ces Marchands entreprirent de lui en fournir, mais d’une manière clandestine, n’osant pas le faire ouvertement, ils proposérent donc, de charger de pain, de farines et autres provisions, les Vaisseaux Anglois, qui se trouvoient à Canton, et de les faire descendre à l’entrée du Port de Typa, où les Chaloupes du Centurion iroient recevoir d’eux ces Vivres. Après être convenus de cet arrangement, que ces Chinois nous firent valoir comme une grande faveur, le Commandeur repartit de Canton le 16 de Décembre, pour retourner à son Bord, paroissant bien résolu de s’en aller à Batavia, dès-qu’il auroit reçu les provisions nécessaires.

Ce n’étoit pourtant pas son dessein. En arrivant à son Vaisseau il trouva que le grand Mât étoit cassé en deux endroits, et que la voie d’eau s’étoit considérablement augmentée. Il fut donc plus convaincu que jamais, qu’il lui étoit impossible de partir sans donner le radoub à son Vaisseau, quand même il seroit fourni suffisamment de Vivres ; et prit une ferme résolution de caréner, avant que de quitter Macao, quelques difficultés qu’il pût y avoir. Il sentoit que les précautions qu’il avoit prises, pour ne pas causer d’embaras aux Officiers de notre Compagnie, lui en avoient causé à lui-même ; et il ne doutoit plus, que s’il avoit d’abord conduit son Vaisseau dans la Rivière de Canton, et s’il s’étoit d’abord adressé immédiatement aux Mandarins, sans s’amuser à la médiation des Marchands, il n’eût obtenu ses demandes sans perte de tems. Il voyoit qu’il avoit déjà perdu un mois, par les fausses mesures qu’on lui avoit fait prendre, et pour n’en pas perdre davantage, il résolut de s’y prendre tout autrement. Ainsi le lendemain de son retour de Canton, c’est-à-dire, le 17 de Décembre, il écrivit au Viceroi une Lettre dans laquelle il disoit, qu’il étoit Commandant en Chef d’une Escadre de Vaisseaux de guerre de Sa Majesté Britannique envoyée depuis deux ans dans la Mer du Sud, pour croiser sur les Espagnols, qui étoient en guerre avec le Roi son Maître ; qu’en s’en retournant en Angleterre, il étoit entré dans le Port de Масаo, à cause d’une voie d’eau, que son Vaisseau avoit, et par manque de provisions, et qu’il se trouvoit hors d’état de continuer son voyage, avant que d’avoir donné le radoub à son Vaisseau ; et de s’être pourvu de vivres. Il ajoutoit, qu’il avoit été à Canton pour tâcher d’être admis à l’audience de son Excellence, mais qu’étant Etranger et ignorant les usages du Païs, il n’avoit pu s’instruire des moyens propres à lui procurer cet avantage ; et qu’il se trouvoit réduit à avoir recours à celui de lui écrire cette Lettre. Il finissoit en priant le Viceroi de lui permettre de prendre et d’employer les Ouvriers nécessaires pour réparer son Vaisseau, et de lui faire fournir au plutôt possible, les Vivres et les provisions, dont il avoit besoin pour se mettre en état de partir durant la Mousson, qu’il lui importoit extrêmement de ne pas laisser passer.

Cette Lettre, traduite en Chinois, fut remise par Mr. Anson même dans les mains du Hoppo de Macao, en le priant de la faire parvenir en diligence au Viceroi de Canton. Cet Homme ne parut pas d’abord en disposition de s’en charger, et fit mille difficultés ; desorte que Mr. Anson le soupçonna de s’entendre avec les Marchands Chinois, qui avoient laissé voir une grande appréhension, que le Commandeur n’entrât en liaison directe avec le Viceroi. Mr. Anson reprit donc la Lettre des mains du Hoppo, avec quelques marques d’indignation, en lui disant qu’il alloit l’епvoyer sur le champ, par un des Officiers, dans sa propre Chaloupe, avec ordre exprès de ne pas revenir sans une réponse du Viceroi. Le Hoppo voyant que le Commandeur le prenoit sur un ton très sérieux, et craignant de se charger des suites de son refus, redemanda la Lettre, et promit de la faire tenir et d’en procurer réponse le plutôt qu’il se pourroit. Il parut alors que Mr. Anson avoit fort bien jugé des manières d’agir les plus convenables avec les Chinois ; car dès le 19 de Décembre, au matin, un Mandarin du prémier rang, et Gouverneur de la Ville de Janson, accompagné de deux Mandarins d’une classe inférieure, et d’une nombreuse suite d’Officiers et de Domestiques, vint sur une Escadre de dix-huit demi Galères, décorées de Pavillons et de Flammes, bien fournies de Musique, et chargées de monde, et fit jetter le Grapin à l’avant du Centurion. Le Mandarin envoya dire au Commandeur, qu’il avoit ordre du Viceroi de Canton, d’examiner l’état de notre Vaisseau ; et qu’il prioit qu’on lui envoyât la Chaloupe, pour l’amener à notre Bord. La Chaloupe partit sur le champ, et on prépara tout pour la réception de cet Officier. On revêtit cent de nos meilleurs Hommes, des uniformes des Soldats de la Marine, on leur fit prendre les armes, et on les rangea sur le Tillac. A son entrée dans le Vaisseau le Mandarin fut reçu au bruit des Tambours et de toute la Musique guerrière que nous avions ; et passant devant notre Corps de Troupes, de nouvelle création, il fut reçu sur le demi-pont, par le Commandeur qui le conduisit dans la grande Chambre. Là le Mandarin déclara sa commission, et dit que ses ordres portoient d’examiner la vérité des points, contenus dans la Lettre du Commandeur au Viceroi ; et en particulier l’article de la voie d’eau, et que pour cet effet, il avoit amené deux Charpentiers Chinois. Il ajouta que, pour mettre plus d’ordre et d’exactitude dans son rapport, il avoit mis chaque article à part sur le papier, en laissant à côté une marge suffisante, pour y pouvoir écrire les éclaircissemens et les observations relatives à chaque point.

Ce Mandarin paroissoit un homme de sens, et d’un caractère ouvert et généreux, qu’on ne trouve pas ordinairement dans les Chinois. Après les informations prises et l’examen fait, sur-tout à l’égard de la voie d’eau, les Charpentiers Chinois la trouvèrent aussi dangereuse qu’on l’avoit représentée, d’où ils conclurent qu’il étoit impossible que le Centurion se mît en mer, avant que d’être radoubé, et le Mandarin témoigna qu’il étoit convaincu de la vérité de tout ce qui étoit contenu dans la Lettre du Commandeur. Comme cet Officier Chinois étoit l’homme le plus intelligent de tous ceux de sa Nation, que nous ayions соnnu, il se montra aussi plus curieux que les autres, et examina toutes les parties de notre Vaisseau, avec une très grande attention. Il parut surpris sur-tout de la grandeur des pièces de notre Batterie d’embas, et de la grosseur et du poids des Boulets. Le Commandeur saisit cette occasion, pour insinuer au Chinois qu’il seroit sagement de lui faire fournir promptement tout ce dont il avoit besoin. Il dit au Mandarín, qu’outre les demandes qu’il avoit faites, il avoit encore des plaintes à faire en particulier, de la conduite des Douaniers de Macao : qu’à son arrivée des Bateaux Chinois lui avoient fourni des rafraichissemens dont il avoit un besoin journalier, et qu’il avoit fait payer au contentement des Vendeurs ; mais que ceux de la Douane de Macao avoient d’abord défendu ce commerce, par où il s’étoit trouvé privé d’un secours dont ses Gens avoient un besoin pressant, pour le rétablissement de leur santé, après un voyage si long et si pénible. Il ajouta que les Mandarins étoient eux mêmes témoins de la nécessité où il se trouvoit réduit, et de la force de son Vaisseau ; qu’ils ne devoient pas croire que ce fût par sentiment de sa foiblesse, qu’il demandoit une permission du Gouvernement, pour se fournir de ce qui lui étoit nécessaire ; qu’il les croyoit bien convaincus que le Centurion seul étoit capable de détruire tous les Bâtimens, qui se trouvoient dans la Rivière de Canton, ou dans tel autre Port de la Chine, sans avoir rien à craindre de toutes leurs Forces. Il convint qu’un pareil procédé ne seroit pas convenable entre Nations amies, mais il fit remarquer aussi qu’il ne convenoit guère de laisser périr de misère ses amis dans ses Ports, sur-tout quand ces amis ne demandoient pas mieux que de payer ce qu’on leur livreroit. Il représenta que lui et ses Gens s’étoient conduits avec toute la modestie et la discrétion possibles, mais que la faim pourroit devenir si pressante pour eux qu’elle mettroit fin à tous leurs égards ; qu’on savoit en tout Païs, que la nécessité ne reconnoit pas de loix ; et qu’enfin ses Gens se lasseroient de jeûner au milieu de l’abondапсе, que leurs yeux voyoient de tous côtés. Il finit par dire d’un air moins sérieux, qu’en cas que la faim forçât ses Gens à devenir Cannibales, on ne pouvoit douter qu’ils ne préféroient la chair de Chinois, gros et gras et bien nourris, à celle de leurs Camarades exténués. Le prémier Mandarin convint de la justesse de tous ces raisonnemens, et il répondit à Mr. Anson, qu’il alloit partir dès ce soir pour Canton ; qu’à son arrivée on tiendroit un Conseil, dont il étoit membre, et que la Commission, dont on l’avoit chargé, l’obligeoit à se regarder comme l’Avocat du Commandeur ; que, comme il voyoit de ses yeux nos besoins pressans, il ne doutoit pas que sur ses représentations, le Conseil ne nous accordât sur le champ nos demandes. A l’égard des plaintes que Mr. Anson avoit faites, de la conduite des Douaniers de Macao, le Mandarin y mit ordre d’abord de son autorité particulière : il demanda une liste de la quantité de provisions, dont nous avions besoin journellement ; écrivit au bas la permission nécessaire, et commit un homme de sa Suite avec ordre de nous faire fournir tous les matins le contenu de cette liste : et cela fut dans la suite ponctuellement exécuté.

Après cela, le Commandeur invita à diner le grand Mandarin et ses deux Assesseurs, en leur disant, que s’il ne leur faisoit pas aussi bonne chère qu’il le voudroit, ils ne devoient s’en prendre qu’à eux-mêmes et à la sobriété forcée, où ils nous avoient réduits. Un des Plats qu’on servit, c’étoit du Bœuf, dont les Chinois ne mangent point, répugnance que Mr. Anson ignoroit, et qui vient sans doute des superstitions Indiennes, qui se sont introduites dans la Chine, depuis bien des siècles. Il ne faut pourtant pas croire que nos trois Mandarins jeunèrent à ce repas puisqu’ils vinrent à bout du blanc de quatre grosses Volailles qu’on y servit. Mais ils étoient très embarassés de leurs Couteaux et de leurs Fourchettes, dont ils essayèrent envain de faire usage d’un air fort gauche : il fallut y renoncer, et quelqu’un de leur suite leur coupa leurs viandes en petits morceaux à leur manière. A la vérité, ils se montrèrent beaucoup moins novices dans l’art de boire, que dans celui de manger à l’Européenne. Le Commandeur, sous prétexte d’incommodité, s’excusa de leur faire à cet égard les honneurs de sa Table ; mais le Mandarin remarqua un de nos jeunes Officiers à teint frais et vif ; il lui frappa sur l’épaule, et lui dit, par le moyen de l’Interprète, qu’il ne pouvoit alléguer les mêmes excuses que le Commandeur, et qu’il l’invitoit à lui tenir compagnie à boire. Ce Gentilhomme voyant que le Mandarin avoit déjà aidé à expédier quatre ou cinq bouteilles de vin de Frontignan, sans qu’il y parût, fit apporter une bouteille d’eau des Barbades, à laquelle le Magistrat Chinois ne fit pas moins d’honneur qu’au vin. On se leva enfin de table, en apparence, aussi froid et aussi tranquille qu’on s’y étoit mis, et le Commandeur ayant, selon la coutume, fait un présent au Mandarin, ces Messieurs s’en retrournèrernt dans les mêmes Vaisseaux qui les avoient amenés.

Le Commandeur, depuis leur départ, attendit avec impatience, le résultat du Conseil et les permissions nécessaires, pour le radoub et l’avitaillement du Vaisseau ; car on voit par tout ce que nous avons déjà dit, que nous ne pouvions rien avoir pour notre argent, et qu’aucun Ouvrier n’osoit s’engager à travailler pour nous, avant que ces permissions fussent obtenues. C’est dans de pareils cas que la sévérité des Mandarins Chinois paroit dans tout son jour ; car, malgré les éloges pompeux des Missionnaires Jésuites et des Auteurs qui ont eu la facilité de les copier, ces Magistrats sont paitris du même limon que les autres hommes, et se servent de l’autorité que leur donnent les Loix, non pour empêcher le crime, mais pour s’enrichir des dépouilles de ceux qui le commettent. Les peines capitales sont rares à la Chine ; la poltronnerie naturelle à la Nation et leur attachement à l’intérêt, y réduit presque toutes les punitions à des amendes ; et c’est sur cet usage que sont fondés les revenus les plus clairs de ceux qui y composent les Tribunaux. Aussi rien n’est plus en mode dans ce Païs, que des prohibitions de toute espèce, mais sur-tout dans les cas, où la vue d’un grand profit peut tenter les particuliers d’enfraindre les ordonnances.

Quelque tems avant celui dont je parle à présent, le Capitaine Saunders étoit parti à bord d’un Vaisseau Suédois, pour retourner en Europe, chargé des dépêches du Commandeur. Peu de tems après, dans le mois de Décembre, le Capitaine Mitchel, le Colonel Cracherode, Mr. Tassel un de nos Commissaires d’avitaillement, et Mr. Charles Herriot, son Neveu, s’embarquèrent pour retourner en Angleterre, sur des Vaisseaux de notre Compagnie des Indes. J’obtins du Commandeur la permission de m’en retourner aussi, et partis avec eux. J’ai oublié de rapporter ci-devant que nous avions appris à Macao, de quelques Officiers de notre Compagnie, que la Séverne et la Perle, ces deux Vaisseaux, qui s’étoient séparés de nous, à la hauteur du Cap Noir, étoient arrivés heureusement à Rio Janeiro, sur la Côte du Brézil Nous les avions crus perdus : car nous savions que la Séverne en particulier, n’avoit presque que des Malades à bord ; et il avoit été facile de le remarquer ; саг au commencecement, le Capitaine Legg, qui commandoit ce Vaisseau, étoit d’une exactitude exemplaire, à garder son poste, jusqu’à dix jours, avant notre séparation, que la foiblesse de son Equipage le força à se relâcher à cet égard. Bien des Gens attribuoient les maladies excessives de cet Equipage, à ce que leur Navire étoit tout neuf, ce qu’on prétendoit être mal sain. Ce qui est certain c’est que la Sèverne eut plus de Malades, qu’aucun autre Vaisseau de l’Escadre, et qu’avant de partir de Ste. Catherine elle avoit perdu plus de monde qu’aucun autre, si-bien que le Commandeur fut obligé d’en recruter l’Equipage, aux dépens du reste de l’Escadre ; ce qui n’empêcha pas qu’il ne fallut encore le renforcer, après notre départ de St. Julien. Malgré tous ces secours nous savions que l’Equipage en étoit si affoibli, que nous étions fermement persuadés que ce Vaisseau n’auroit pas manqué de périr ; et ce fut avec une grande joie, que nous apprimes qu’il avoit eu le bonheur de se sauver, aussi bien que la Perle. Mais revenons à ce qui se passa entre Mr. Anson et les Chinois.

Nonobstant les dispositions favorables du Mandarin, qui nous avoit rendu visite, il se passa plusieurs jours après son départ, sans qu’il en vint aucunes nouvelles ; et le Commandeur apprit sous main, qu’il y avoit de grands débats dans le Conseil, sur ce sujet, en partie à cause de la nouveauté du cas, et en partie, à ce que je crois, par les intrigues des François, qui étoient à Canton. Il y en avoit un, entre autres, habitué dans cette Ville, qui parloit fort bien la langue du Païs, qui savoit parfaitement combien tout y est venal, et qui connoissoit en particulier plusieurs des Magistrats : un tel homme étoit précisement ce qu’il falloit pour traverser les desseins de Mr. Anson. Ces intrigues ne doivent pas être entièrement attribuées à haine nationale, ou à l’opposition d’intérêts entre les deux partis ; un motif plus puissant sur la plupart des hommes, que l’avantage de leur Patrie, y avoit sans doute part, je veux dire la vanité. Les François prétendent que les Vaisseaux de leur Compagnies sont des Vaisseaux de guerre, et leurs Officiers craignoient, que toute distinction qu’on accorderoit à Mr. Anson, en vertu de sa соmmission du Roi, ne les rendît moins respectables aux yeux des Chinois, et ne fît un exemple pour l’avenir en faveur des Vaisseaux de guerre, au desavantage des Vaisseaux des Compagnies. Je voudrais pouvoir assurer que ces motifs de jalousie contre le Centurion, et l’envie d’ériger leurs Navires en Vaisseaux de guerre, n’ont eu d’influence que sur les Officiers de la Compagnie de France. Il y a apparence que le soin qu’eut Mr. Anson d’insinuer aux Mandarins, qu’il étoit en état de se faire justice à lui même, si on lui refusoit, triompha de tous ces obstacles ; car le б de Janvier, le Gouverneur de Janson, qui étoit le premier Mandarin de ceux que nous avions eus à bord, envoya la permission du Viceroi de Canton, pour le radoub du Centurion, et pour tout ce dont nos Gens avoient besoin. Dès le lendemain plusieurs Serruriers et Charpentiers Chinois vinrent à bords et offrirent d’entreprendre en bloc, tout l’ouvrage qu’il y avoit à faire au Vaisseau, aux Mâts et aux Chaloupes. Ils demandèrent d’abord, mille livres sterlings. Le Commandeur trouva cette somme exhorbitante, et s’efforça de les porter à travailler à la tâche ; mais ils n’en voulurent pas entendre parler. Enfin, il fut convenu que les Charpentiers auroient pour tout ce qu’ils avoient à faire, environ six cens livres sterlings ; et que les Serruriers seroient payés de leur ouvrage au poids, à raison de trois livres sterlings le quintal, pour les menues ferrailles, et quarante-six chelins pour les grosses.

Ce marché fait, Mr. Anson donna toute son attention à hâter l’ouvrage le plus important, je veux dire la carène du Vaisseau. Pour cet effet le prémier Lieutenant fut envoyé à Canton, роur у louer deux Jonques Chinoise, l’une pour servir à mettre le Vaisseau sur le côté ; l’autre pour y serrer notre poudre et le reste de nos Munitions de guerre. En même tems on nettoya et applanit le terrain sur une des Iles voisines, pour y placer l’Attirail et les Provisions, et près de cent Calfats Chinois se mirent à travailler sur les ponts et les côtés du Vaisseau, mais n’avancèrent pas à proportion de leur nombre ; car quoique les Calfats Chinois travaillent bien et proprement, ils ne sont nullement expéditifs. Les Jonques n’arrivèrent que le 26 de Janvier ; et les matériaux nécessaires, qui devoient venir de Canton, s’expédioient fort lentement, autant par les délais des Marchands Chinois, que par la distance des lieux. Pour surcroit de chagrin, Mr. Anson découvrit que son Mât de Misaine étoit tout-à-fait rompu, au-dessus des barrots du second pont, et que les pièces n’en tenoient ensemble, qu’au moyen des Jumelles qu’on y avoit mises auparavant.

A l’égard de l’Equipage du Centurion, il faut avouer qu’il employa bien son tems, et qu’il travailla avec toute l’ardeur imaginable. Comme en nettoyant le Vaisseau, les Charpentiers eurent occasion de parvenir jusqu’à la voie d’eau, ils la bouchèrent soigneusement, pendant qu’on faisoit les préparatifs nécessaires pour les autres travaux. Cette voie se trouvoit au-dessous de la ligne de quinze pieds et venoit de ce qu’une cheville de fer usée ne tenoit plus dans l’étrave à l’endroit de son empature.

Le 22 de Février, au matin, tout étant prêt enfin, on mit le Centurion sur le côté ; on découvrit celui de Stribord, et on eut le plaisir de trouver que le fond en étoit sain : le lendemain, après avoir fini le nouveau doublage de la prémière bande de ce côté, on redressa le Vaisseau, pour raccommoder le Funin destiné à donner la carène, qui s’étoit trop relaché. Cette raison obligea plusieurs fois à redresser le Vaisseau et à le remettre sur le côté, jusqu’au 3 de Mars, qu’ayant fini le radoub du fond du Vaisseau, qui se trouva sain par-tout, ils le redresserent pour la dernière fois, et à leur grande satisfaction ; car non seulement ils voyoient la fin d’un travail très fatigant, mais de plus ils craignoient d’être attaqués par les Espagnols, pendant qu’ils se trouvoient hors d’état de défense. Ces craintes n’étoient pas sans fondement ; car ils apprirent dans la suite de l’Equipage d’un Vaisseau Portugais, qu’on avoit su à Manille que le Centurion étoit au Typa, et qu’on l’y vouloit caréner ; surquoi le Gouverneur de cette Ville avoit assemblé le Conseil, et y avoit proposé d’essayer de mettre le feu à ce Vaisseau, pendant qu’il étoit en carène ; et cette entreprise, si elle avoit été bien conduite, auroit mis nos Gens en grand danger. Il leur fut dit encore, que ce dessein avoit même été approuvé par le Conseil de Manille, et qu’un Capitaine de Vaisseau s’étoit chargé de l’exécution, moyennant quarante milles Piastres, qu’il ne devoit toucher qu’après l’affaire faite. Mais le Gouverneur déclara, que la Caisse Royale étoit vuide, et prétendit que les Marchands avançassent cette somme ; ce qu’ils refusèrent, et la chose en demeura là. Les Marchands craignirent peut-être que ce ne fût un jeu, inventé pour leurs escroquer quarante mille Piastres. Des Gens qui n’étoient pas amis du Gouverneur tenoient le même langage ; mais je ne sais jusqu’à quel point cette espèce d’accusation étoit fondée.

Dès que le Centurion fut relevé, on y chargea la poudre, les outils des Canoniers, et le Canon, avec toute la diligence possible : on ne s’endormoit pas non plus dans ce qui regardoit la réparation du Mât de Misaine, et des autres défauts du Vaisseau, Tandis qu’on étoit ainsi occupé le 10 de Mars, il survint une alarme, causée par un Pêcheur Chinois, qui avertit, qu’il avoit été à bord d’un grand Vaisseau Espagnol à la hauteur du grand Ladrone, et que ce Vaisseau étoit accompagné de deux autres. Il ajouta quelques particularités à son récit, par exemple, qu’il avoit mené un des Officiers de ces Vaisseaux à Macao, et que le lendemain matin, il étoit parti de cette Ville plusieurs Chaloupes pour ces Bâtimens. Pour donner plus de crédit à ses avis, il déclara qu’il ne vouloit point de récompense, s’ils ne se trouvoient pas confirmés par l’évènement. Оn crut d’abord que c’étoit l’expédition, dont je viens de parler ; et le Commandeur fit sur le champ mettre dans le meilleur état possible, le Canon et la Mousquetterie. La Pinasse et le Canot étoient sortis du Port, pour examiner un Vaisseau Portugais, qui mettoit à la voile, et Mr. Anson fit savoir aux Officiers qui les commandoient, l’avis qu’il avoit reçu, et leur ordonna d’avoir l’œil au guet. Mais rien ne parut, et on vit bientôt que ces avis n’étoient que fictions ; quoiqu’il fut assez difficile de deviner ce qui avoit induit ce Chinois à se donner la peine de forger ce mensonge.

Le mois d’Avril arriva avant que le radoub, le chargement des Provisions, et l’équipement du Vaisseau, tel qu’il pût mettre en Mer, fussent achevés. Les Chinois s’ennuioient de ces longueurs, ignorant ou feignant d’ignorer que le Commandeur étoit aussi pressé qu’eux de finir : le 3 d’Avril, deux Chaloupes, envoyées par des Mandarins de Macao, vinrent à bord, pour presser le départ du Vaisseau. De pareils messages avoient déja été faits plusieurs fois, quoique la conduite de Mr. Anson ne les rendît surement pas nécessaires : il répondit à ce dernier d’un ton ferme, qu’il prioit ces Messieurs de ne plus l’importuner sur ce sujet ; qu’il partiroit quand il le jugeroit à propos, et pas plutôt, Sur cette réponse sèche, les Magistrats Chinois, ne pouvant faire pis, défendirent qu’on portât plus de Vivres à nos Gens, et cette défense fut parfaitement bien observée.

Le 6 d’Avril, le Centurion leva l’ancre du Port de Typa, et se fit touer vers le Sud ; le 15 il gagna la Rade de Macao, completttant sa Provision d’eau, tout en chemin faisant ; desorte qu’ il ne restoit presque plus rien à faire, et ce peu étant fini, on leva l’ancre, le 19 à trois heures après-midi, et l’on fit voiles vers la haute Mer.