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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre III/Ch. VIII

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CHAPITRE VIII


Route de Macao au Cap d’ Espiritu Santo, Prise du Galion de Manille, et retour à la Rivière de Canton.


Le Commandeur se retrouva en Mer avec un Vaisseau bien réparé, de nouvelles munitions, une bonne quantité de provisions fraiches, et vingt-trois hommes de Recrues, qu’il avoit faites à Macao, la plupart Lascarins ou Matelots Indiens, et quelques Hollandois. Il publia avant de partir de Macao, qu’il partoit pour Batavia, et delà pour l’Angleterre. Quoique la Mousson de l’Ouest régnât déja, et que ce voyage passât pour impossible dans cette saison, il témoignoit tant de confiance en la force de son Vaisseau et dans l’habileté de son Equipage, qu’il persuada et ses Gens mêmes et toute la Ville de Macao, qu’il avoit effectivement dessein d’en faire l’expérience, desorte que plusieurs Habitans de Canton et de Macao, se servirent de cette occasion pour faire tenir des Lettres à leurs Correspondans de Batavia.

Mais le Commandeur rouloit bien d’autres desseins dans sa tête, il comptoit qu’au-lieu d’un Vaisseau de retour d’Acapulco à Manille, il y en auroit deux cette année, à cause de celui qu’il avoit empêché de partir d’Acapulco, la saison précédente, en croisant devant ce Port ; et il résolut d’aller les attendre au Cap d’Esperitu Santo, dans l’11е de Samal, qui est la prémière Terre, qu’ils viennent гесоnnoitre en approchant des Iles Philippines. С est ordinairement en Juin, qu’ils y arrivent, et Mr. Anson s’assuroit bien d’y être à tems pour les y attendre. Il est vrai qu’on représentoit ces Galions, comme de gros et forts Bâtimens, montés de quarante-quatre pièces chacun, et de plus de cinq cens Hommes, il y avoit même grande apparence qu’ils iroient de compagnie ; au-lieu que le Commandeur n’avoit que deux cens vingt-sept personnes à bord, dont une trentaine ne pouvoient point passer pour des Hommes faits ; mais cette extrême disproportion de forces ne l’arrêtoit pas ; il savoit que son Vaisseau étoit tout autrement propre pour le combat, que ces Navires, et il avoit lieu de s’assurer que ses Gens se surpasseroient, quand ils auroient en vue les Richesses immenses de ces Galions.

Mr. Anson avoit formé ce projet, dès le tems qu’il quitta la Côte de Méxique, et ce qui le chagrinoit le plus dans tous les délais qu’il éprouva à la Chine, étoit la crainte, qu’ils ne lui fissent manquer l’occasion de rencontrer ces Galions. Tant qu’il fut à Macao il eut soin de garder le plus profond secret sur ce sujet, parce qu’il y avoit lieu de craindre, vu le grand commerce entre cette Ville et Manille, que l’оп n’y donnât avis de ses desseins, et que l’on n’y pris des mesures propres à empêcher les Galions de lui tomber entre les mains. Mais dès qu’il se vit en pleine Mer, il assembla tous ses Gens sur le demi-pont, et leur communiqua sa résolution d’aller attendre les deux Vaisseaux de Manille, dont la valeur leur étoit connue à tous. Il les assura qu’il sauroit choisir une Croisière, où il étoit impossible qu’il manquât ces Bâtiments ; que, quoiqu’ils fussent forts et chargés de monde, il ne doutoit pas, si ses Gens vouloient agir avec leur bravoure ordinaire, qu’il ne remportât la victoire, et ne se rendît maître au moins de l’un des deux. Il ajouta, qu’il n’ignoroit pas les contes ridicules qu’on faisoit de ces Galions, dont on débitoit, qu’ils étoient si forts de bois, qu’ils étoient impénétrables aux boulets de Canon ; que ces pauvretés avoient été débitées, pour couvrir la lâcheté de ceux, qui les avoient combattus dans d’autres occasions, mais qu’il étoit persuadé qu’aucun de ceux qui l’écoutoient n’étoit assez neuf, pour ajouter foi à de pareilles absurdités ; que pour lui, il répondoit sur la parole, que pourvu qu’il pût joindre ces Vaisseaux, il les combattroit de si près, que ses boulets, loin de rebondir contre un des flancs, les perceroient tous deux de part en part.

Ce discours fut reçu avec des transports de joie de l’Equipage, qui y répondit par trois Huzzah’s des plus éclatans. Après quoi, tous assurèrent le Commandeur, qu’ils étoient déterminés à mettre à fin cette entreprise, où à y périr. Leurs espérances entièrement tombées, dès leur départ des Côtes de Méxique, se relevèrent : ils se persuadèrent, que malgré tous les contretems et toutes les infortunes, qu’ils avoient essuiées, ils se verroient enfin récompensés de tous leurs travaux, et qu’ ils regagneroient leur Patrie, chargés des dépouilles de l’Ennemi. Ils se fioient à la parole du Commandeur, qui leur promettoit de leur faire voir ces Galions, et nul d’eux n’étoit assez modeste, pour douter un moment qu’ils ne s’en rendissent maîtres ; ils s’en croyoient déja en possession, ou autant vaut ; voici un trait particulier à cet égard. Mr. Anson ayant fait à la Chine provision de Moutons en vie, s’avisa un jour de demander à son Boucher, pourquoi depuis quelque tems, il ne voyoit plus servir de Mouton sur sa table, et s’ils étoient tous tués. Le Boucher lui répondit de son plus grand sérieux, qu’il en restoit encore deux, mais que si Mr. le Commandeur vouloit bien le lui permettre, il avoit dessein de les garder pour en régaler le Général des Galions.

En sortant du Port de Macao, le Centurion pendant quelques jours courut à l’Ouest. Le 1 de Mai on vit une partie de l’Ile de Formosa : delà on porta au Sud, et on se trouva le 4 sous la Latitude, où Dampier place les Iles de Васhi ou Basbée. Mais nos Gens soupçonnoient que ce Marin s’étoit trompé, dans cette position, ainsi qu’ils l’avoient trouvé à l’égard de la Latitude de la Pointe Méridionale de Formosa ; et ce doute les obligea à se tenir sur leurs gardes. Vers les sept heures du soir, on découvrit du haut du Mât, cinq petites Iles, qu’on jugea être celles de Basbée, et on eut ensuite la connoissance de celle de Botel Tobago Xima. Cette vue donna occasion de corriger la position des Iles de Basbée, qu’on a placées jusqu’à présent vingt-cinq lieues trop à lOuest : car par les observations de nos Gens, celle de ces Iles qui est au milieu, est à 21° 4’ de Latitude Septentrionale, et elles sont au S. S. E. de Botel Tobago Xima, à vingt lieues de distance ; cette dernière Ile est à 21° 57’ de Latitude Septentrionale.

Après qu’ils eurent eu la vue des Iles de Basbée, ils portèrent entre le S. et S. E. pour gagner le Cap Espiritu Santo, et le 20 de Mai, à midi, ils le découvrirent : à quatre heures il leur restoit au S. S. O. à onze lieues de distance. C’est une terre médiocrement haute ; et relevée de plusieurs Mondrains de forme ronde, ainsi qu’elle est représentée dans la Planche ci-jointe. Comme Mr. Anson savoit qu’il y avoit des Sentinelles, placées sur ce Cap, pour faire des signaux au Galion, dès qu’il approche de terre, il fit virer de bord et amener les voiles de Perroquet, de peur d’être découvert. Cette Croisière étant celle qu’il avoit choisir pour attendre les Galions, il ordonna qu’on gardât ce Cap entre le Sud et l’Ouest, et qu’on tâchât de se tenir entre les Latitudes de 12° 50’ et de 13° 5’ ; le Cap même git par les 12° 40’ de Latitude Nord, & à 4° de Longitude à l’Est de Botel Tobago Xima.

On touchoit déja alors à la fin du mois de Mai, nouveau stile. Le mois suivant étant celui où les Galions sont attendus, l’Equipage du Centurion attendoit d’heure en heure, l’instant favorable, qui devoit faire oublier tous les travaux passés. Comme durant cet intervalle il n’y avoit pas grand ouvrage à faire sur le Vaisseau, le Commandeur fit exercer tous les jours son monde, à la maneuvre du Canon et au maniment des Armes à feu. C’étoit un usage qu’il avoit observé, pendant tout le voyage, dès que l’occasion l’avoit permis ; et l’avantage qu’il en retira dans son combat contre le Galion, le dédommagea amplement des peines qu’il s’étoit données à cet égard. On ne peut douter que ce soin ne soit un des plus importans devoirs d’un Commandant, quoique trop souvent négligé. Car il faut avouer, que de deux Vaisseaux de guerre égaux en nombre d’Hommes et de Canons, la différence qui vient du plus ou du moins d’habileté, dans l’usage du Canon et de la Mousquetterie, est telle qu’elle peut difficilement être balancée par quelque autre circonstance que ce soit. Ce sont au bout du compte, ces Armes qui décident du combat, et quelle inégalité ne doit-il pas y avoir entre deux partis, dont l’un sait se servir de ses Armes, de la manière la plus destructive pour son Ennemi ; et dont l’autre, en employant les siennes mal adroitement, les rend presque aussi dangereuses pour lui-même, que pour ceux qu’il a en tête ? Cela paroit si clair, que tout Homme qui ignore comment les choses se font d’ordinaire, croira que le prémier soin d’un Commandant est toujours celui d’exercer ses Gens au maniment des Armes.

Mais on se laisse rarement guider par les seules lumières du bon sens. Trop d’autres causes concourent, à former les motifs de nos actions. Il y en a une sur-tout qui, quoique souvent aussi ridicule que nuisible, influe dans les délibérations les plus sérieuses ; je veux dire la coutume, ou l’usage de ceux qui nous ont précédés. La coutume, est trop puissante pour la raison ; elle est même d’autant plus redoutable, à ceux qui la veulent braver, qu’il y a quelque chose dans sa nature de senblable à celle de la superstition, et qu’elle poursuit avec une haine implacable quiconque ôse révoquer son autorité en doute. Il faut cependant, convenir que depuis quelque tems, on lui a enlevé quelques-unes de ses prérogatives ; et il faut espérer que nos marins, qui savent combien leur Art est redevable à plusieurs inventions nouvelles, seront plus disposés, que d’autres, à abandonner des pratiques, qui n’ont de fondement que l’usage, et voudront bien douter que chaque branche de leur métier ait atteint toute la perfection dont elle est capable. II est certain que, si l’exercice du fusil, par exemple, n’a pas été toujours porté, sur nos Vaisseaux de guerre, au point qu’il auroit été à souhaiter, cela vient plutôt de la manière dont on s’y est pris, pour l’enseigner, que de négligence. Les Matelots, quoiqu’assez sottement esclaves de leurs préjugés, sont fort clairvoyans pour les défauts des autres, et ont toujours regardé avec beaucoup de mépris, toutes les formalités, usitées dans l’ехercice des Troupes de Terre, mais lorsque ceux qui ont voulu leur enseigner le maniment des armes, se sont contentés de leur apprendre ce qui est nécessaire, et cela de la manière la plus simple, ils les ont trouvés dociles, et en ont tiré bon parti. Ainsi sur le Vaisseau de Mr. Anson, on apprenoit seulement aux Matelots, la manière la plus prompte de charger avec des Cartouches ; on les exerçoit continuellement à tirer à un Blanc, pendu au bout d’une Vergue, et on donnoît des prix à ceux qui tiroient le mieux : par ces moyens tout l’Equipage devint fort adroit au maniment des armes ; chargeoit très vite, tiroit juste, et quelques-uns même admirablement bien. Un pareil Equipage vaut le double pour le combat, d’un autre égal en nombre, mais qui n’auroit pas été dressé à tirer.

J’ai dit que ce fut le dernier de Mai, N. S. que le Centurion arriva à la hauteur du Cap Espiritu Santo ; et par conséquent la veille du mois, où les Galions sont attendus : aussi le Commandeur fit tous les préparatifs nécessaires, pour les bien recevoir ; il fit descendre la double Chaloupe et la fit amarrer au côté du Vaisseau, afin d’être prêt à combattre, en cas qu’il vînt à rencontrer le Galion pendant la nuit. Il eut encore grand soin de se tenir assez éloigné du Cap, pour n’en être pas découvert : cependant nous avons su depuis, que malgré ces attentions, il fut vu de terre, et qu’on en donna avis à Manille, où on n’en voulut rien croire la prémière fois ; mais sur des avis réitérés, car il fut vu plus d’une fois, les Marchands prirent l’alarme, et s’adressèrent au Gouverneur, qui entreprit d’équiper une Escadre de deux Vaisseaux de trente-deux pièces, d’un de vingt, et de deux Barques de dix Canons, pour aller attaquer le Centurion, pourvu que les Marchands lui fournissent l’argent nécessaire. Quelques-uns de ces Bâtimens avoient déja levé l’ancre pour partir, mais le principal n’étant pas prêt, et la Mousson contraire, le Gouverneur et les Marchands se brouillèrent et la chose en demeura là. Il est surprenant que le Centurion fut vu si souvent de la Côte ; car la Pointe du Cap n’est pas fort élevée, et le Vaisseau fut presque toujours entre dix et quinze lieues de terre ; une fois seulement il se trouva le matin à sept lieues de la Côte, et on attribua cet effet aux Marées.

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A mesure que le Mois de Juin s’avançoit, l’impatience de nos Gens alloit en augmentant. Pour donner une idée plus juste et plus vive de l’ardeur avec laquelle Ils attendoient ce Galiontrop tardif, je crois que le meilleur est, que je copie ici quelques courts articles du Journal d’un Officier, qui étoit à Bord, dans ce tems-la. Les voici ;

"Mai 31. Exercé nos Gens à leurs postes, en grande attente de voir bientôt les Galions. C’est aujourd’hui l’onzième de Juin, suivant leur stile"

"Juin 3. Gardé notre croisière, et l’œil au guet, pour ’découvrir les Galions ".

"Juin 5. Grande attente ; car c’est la Mi-Juin, de leur stile".

"Juin 11. Nous commençons à поus impatienter de ne pas voir les Galions".

"Juin 13. Le vent frais d’Est, qui a soufflé depuis deux fois vingt-quatre heures, nous donne de grandes espérances de voir bientôt les Galions".

"Juin 15. Toujours croisé, et l’œil au guet".

"Juin 19. C’est aujourdhui le dernier de Juin, N. S. Les Galions, s’ils arrivent du tout, doivent bientôt paroître".

On voit par ces échantillonss à quel point l’idée des Trésors des Galions, s’étoit emparée de leur imagination ; et combien tristement ils passèrent les derniers jours qu’ils furent en croisièге, la certitude de voir paroître ces Vaisseaux ayant déja dégénéré en simple probabilité, et cette probabilité diminuant elle-même d’heure en heure. Enfin pourtant, le 20 de Juin, V. S. justement un mois, après leur arrivée, à cette hauteur, ils furent délivrés de cet état cruel d’incertitudes ; au lever du Soleil, on découvrit du haut du Mât, une voile au S. E. Une joie universelle éclata sur le Vaisseau ; car personne ne révoqua en doute, que ce ne fût un des Galions, et ils s’attendoient à voir bientôt paroître l’autre. Le Commandeur fit sur le champ porter vers ce Bâtiment, et à sept heure et demi, ils en étoient assez près, pour le voir de leur Pont. Vers ce tems-là, le Galion tira un coup de Canon, et amena ses voiles de Perroquet ; nos Gens crurent que c’etoit un signal à l’autre Galion, pour le presser de joindre ; le Centurion tira aussi un coup de Canon, au Lof, pour faire croire aux Espagnols, qu’il avoit aussi un Compagnon. Le Commandeur étoit surpris, de voir que le Galion ne changeât pas de cours, et portât toujours sur lui ; il ne pouvoit se persuader ce qui étoit pourtant vrai, que les Espagnols l’avoient reconnu, et avoient pris la résolution de le combattre.

Vers midi, le Commandeur se trouva à une lieue du Galion, desorte qu’il n’y avoit pas, à craindre qu’il pût échaper ; et comme on ne voyoit pas paroître de second Galion, on en conclut qu’ils avoient été séparés. Peu après, le Galion hissa sa Voile de Misaine, et arriva sous ses Huniers, le Cap au Nord, déployant le Pavillon Espagnol, et l’Etendart d’Espagne, au haut du grand Mât. Mr. Anson, de son côté, avoit tout préparé pout le combat, et n’avoit rien négligé, de tout ce qui pouvoit lui faire tirer le meilleur parti possible, du peu de Forces qu’il avoit ; prenant soin sur-tout de prévenir le désordre et la confusion, qui ne sont que trop ordinaires dans ces sortes d’Actions. Il choisit trente de ses meilleurs Tireurs, qu’il distribua dans les Hunes, et qui répondirent parfaitement à son attente, par le grand service qu’ils rendirent. Comme il n’avoit pas assez de monde, pour destiner un nombre d’hommes suffisant à chaque Canon, il ne donna à chaque pièce de la Batterie d’embas, que deux hommes, qui n’étoient employés qu’à charger : le reste de ses Gens étoit divisé en petites Troupes, de dix ou douze hommes chacune, qui parcouroient l’entre-deux des Ponts, et qui avoient soin de mettre le Canon aux Sabords, et de le tirer, dès qu’ils le trouvoient chargé. Par cet arrangement il se servit de tous ses Canons, et au-lieu de tirer par bordées, qui auroient laissé entre elles des intervalles, il entretint un feu continuel, dont il se promettoit de grands avantages ; car l’usage des Espagnols, est de se jetter ventre à terre, lorsqu’ils voyent qu’on s’apprête à leur lâcher une Bordée, et de rester dans cette posture, jusqu’à ce qu’elle soit passée ; après quoi ils se relèvent, et se croyant pour quelque tems à couvert de danger, ils servent vivement le Canon et la Mousquetterie, jusqu’à ce qu’ils voyent une autre Bordée de l’Ennemi prête. En tirant coup après coup, le Commandeur leur rendit cet usage impratiquable.

Le Centurion étant ainsi préparé, et s’approchant peu à peu du Galion, il survint un peu après midi, quelques grains de vent et de pluie, qui obscurcirent l’air ; mais à chaque fois que le beau tems revenoit, on voyoit le Vaisseau Espagnol toujours au même état et faisant bonne contenance. Vers une heure, le Centurion se trouvant à la portée du Сапоn de l’Ennemi, arbora son Pavilion : et comme on remarqua que les Espagnols avoient négligé jusqu’alors de débarasser leur Vaisseau, et qu’ils étoient occupés à jetter à la Mer le Bétail et l’Encombrement, Mr. Anson ordonna qu’on tirât sur eux de ses pièces de chasse, pour troubler leur travail et les empêcher de l’achever, quoiqu’il eût donné des ordres généraux, de ne tirer qu’à la portée du Pistolet. Le Galion répondit de ses deux pièces de l’Arrière, et le Centurion ayant prolongé sa Vergue de Sivadière, afin d’être en état d’en venir à l’abordage s’il y avoit moyen, les Espagnols par bravade en firent autant. Peu après le Centurion se plaça Côte à Côte et sous le vent des Ennemis, à la portée du Pistolet, dans la vue de les empêcher de gagner de l’Avant, et de se jetter dans le Port de Jalapay, dont ils étoient éloignés de sept lieues. Ce fut alors que le combat devint sérieux, et pendant la première demi-heure, le Centurion dépassa le Vaisseau ennemi, et foudroya son Avant : la largeur de ses Sabords lui permettoit de faire jouer toutes ses pièces sur le Galion, tandis que celui-ci ne pouvoit se servir que d’une partie des siennes. Dès le commencement de l’Action, les nattes dont les Espagnols avoient rempli leur Bastingues, prirent feu et jettèrent une flamme qui s’élevoit jusqu’à la moitié de la hauteur du Mât de Misaine. Cet accident, qu’on crut causé par la bourre du Canon de nos Gens, jetta l’Ennemi dans une grande confusion, et alarma aussi le Commandeur, qui craignit que le Galion n’en fût consumé, et que le feu ne se communiquât aussi à son Vaisseau. Enfin les Espagnols vinrent à bout de se tirer de cet embaras en coupant leurs Bastingues et faisant tomber à la Мег, toute cette masse enflammée. Cependant le Centurion conservoit sa situation avantageuse ; son Canon étoit servi avec beaucoup de régularité et de vivacité, tandis que ses Fusiliers, placés dans les Hunes, découvroient tout le Pont du Galion ; ils avoient d’abord nettoyé les Hunes de ce dernier Bâtiment, après quoi ils avoient fait un mal infini aux Espagnols, tuant ou mettant hors de combat, tous leurs Officiers qui se montroient sur le demi-Pont, à l’exception d’un seul. Le Général des Galions même en fût blessé. Quoique le Centurion perdit l’avantage de sa situation, après la première demi-heure, se trouvant Côte à Côte du Galion, et que l’Ennemi soutint son feu, encore pendant une heure, notre Canon, chargé à mitrailles, nettoya enfin si bien leur Pont, et leur tua tant de monde, qu’ils commencèrent à perdre courage, sur-tout lorsque leur Général, qui étoit l’ame du combat, fut hors d’état d’agir. On s’appercevoit bien de leur désordre, car les deux Vaisseaux étoient si près, qu’on voyoit du Centurion les Officiers Espagnols parcourant le Galion, pour tâcher de retenir leurs Gens à leurs Postes : mais tous leurs efforts furent vains ; et après avoir tiré pour dernier effort, cinq ou six coups de Canon, avec plus de justesse qu’à leur ordinaire, ils se reconnurent vaincus. Le Pavillon Espagnol avoit été emporté de son Bâton, dès le commencement de l’Action, ainsi ils furent obligés d’amener l’Etendart, qui étoit au haut du grand Mât ; celui qui fut chargé de cette périlleuse commission, auroit sans doute été tué, si le Commandeur, voyant ce dont il s’agissoit n’avoit empêché ses Gens de tirer.

C’est ainsi que le Centurion se rendit maître de cette riche Prise, dont la valeur montoit à un Million & demi de Piastres. Elle se nommoit Nostra Signora de Cabadonga, et étoit commandée par le Général Don Jeronimo de Montéro, Portugais de naissance, le plus brave et le plus habile Officier, qui fût employé au service de ces Galions. Le Galion étoit beaucoup plus grand que le Centurion : il étoit monté de cinq cens cinquante hommes, de trente-six pièces de Canon, et de vingt-huit Pierriers, de quatre livres de balle. L’Equipage étoit bien pourvu de petites armes, et le Vaisseau bien muni contre l’abordage, tant par la hauteur de ses Plat-bords, que par un bon Filet de cordes de deux pouces, dont il étoit bastingué, et qui se defendoit par des demi-Piques. Les Espagnols eurent soixante-sept hommes tués dans l’Action, et quatre-vingt-quatre blessés ; le Centurion n’eut que deux morts, et de blessés, un Lieutenant et seize Matelots, dont il en mourut un seul : on peut voir par-là le peu d’effet des meilleures armes, lorsqu’elles sont entre des mains peu exercées à s’en servir.

Il n’est pas possible d’exprimer la joie que ressentit l’Equipage du Centurion, lorsqu’il se vit maître d’une si riche Prise, qui étoit depuis dix-huit mois, le seul objet de toutes ses espérances, et pour laquelle il avoit tant souffert. Mais dans cet instant même, il ne s’en fallut presque rien que toute cette félicité ne fût anéantie par l’accident le plus affreux. A peine le Galion eut-il baissé Pavillon, qu’un des Lieutenant de notre Vaisseau, s’approchant de Mr. Anson, sous prétexte de le féliciter, lui dit à l’oreille, que le feu avoit pris au Centurion, tout près de la Soute aux Poudres. Le Commamndeur reçut cette funeste nouvelle, sans faire paroitre la moindre émotion, et sans donner aucune alarme, il distribua ses ordres, pour éteindre l’incendie, ce qui fut fait en peu de tems, quoique d’abord il eût paru terrible. La cause en avoit été, que quelques Cartouches avoient pris feu ente les ponts, et avoient allumé une quantité d’étoupes entassées derrière l’Ecoutille des Soutes, auprès de la Soute aux Poudres ; et la fumée épaisse qui sortoit de ce tas d’étoupes, avoit fait croire le mal plus dangereux encore qu’il n’étoit réellement. Dans le même moment le Galion tomba sur le Côté du Centurion, à Stribord, mais on vint à bout de le dégager, sans en souffrir de dommage.

Mr. Anson donna le commandement de la Prise à Mr Saumarez son prémier Lieutenant, avec rang de Capitaine de Haut-bord. Mr. Saumarez envoya dès ce même soir, à bord du Centurion, tous les Prisonniers Espagnols, à l’exception de ceux, qu’il crut nécessaires, pour aider à la maneuvre du Galion. Ce fut alors que le Commandeur apprit de ces Prisonniers, que l’autre Galion, qu’il avoit empêché l’année d’auparavant de sortir d’Acapulco au-lieu d’attendre, comme on avoit cru, celui que nous venions de prendre, avoit fait voile seul d’Acapulco, beaucoup plutôt qu’à l’ordinaire, et qu’il étoit apparemment arrivé à Manille, longtems avant que le Centurion arrivât au Cap Espiritu Santo : desorte que Mr Anson, nonobstant le succès qu’il venoit d’avoir, avoit lieu de regretter le tems perdu à Macao, cette perte l’ayant empêché de faire deux riches Prises au-lieu d’une.

Immédiatement après la fin de l’Action, Mr. Anson résolut de s’en retourner avec sa Prise, le plus vite qu’il pourroit, dans la Rivière de Canton. Son prémier soin fut de s’assurer des Prisonniers et de faire travailler à transporter les Trésors à bord du Centurion. Cette précaution étoit de la dernière importance : car la navigation jusqu’à Canton devoit se faire à travers des Mers, pas trop bien connues, et où, vu la saison, on devoit s’attendre à de mauvais tems. Il convenoit que les Trésors fussent dans le Centurion, que la présence du Commandeur, la bonté de l’Equipage et plusieurs autres avantages, rendoient bien plus assuré, contre tous les accidens, que le Galion. Il étoit encore plus important de s’assurer des Prisonniers ; car delà dépendoient non seulement les Trésors, mais aussi la vie des Vainqueurs ; et cet article donna bien de l’inquiétude à Mr. Anson. Ces Prisonniers étoient du double plus nombreux, que ceux qui les avoient pris, et quelques-uns d’entre eux, transportés sur le Centurion, après avoir observé la foiblesse de son Equipage, dont plusieurs n’étoient pas même des hommes faits, ne purent s’empêcher de marquer leur indignation de se voir vaincus, dirent-ils, par une poignée d’Enfans. Voici ce qu’on fit pour leur ôter les moyens de se révolter ; tous, hormis les Officiers et les blessés, furent mis à fond de Cale, où on laissa deux Ecoutilles ouvertes, pour y donner autant d’air qu’il étoit possible ; et pour n’avoir pas d’inquiétude, tandis que nos Gens seroient occupés à la maneuvre du Vaisseau, on fit deux espèces de Tuyaux de grosses Planches, dont le vuide joignoit l’Ecoutille du prémier Pont, à celle du second : ces Tuyaux facilitoient l’entrée de l’air à fond de Cale, et en même assuroient nos Gens contre toute entreprise de leurs Prisonniers ; car il leur eut été fort difficile de déboucher par ces Tuyaux, qui avoient sept à huit piés de haut, et pour augmenter cette difficulté, quatre Pierriers, chargés de balles de Mousquets, étoient braqués contre l’ouverture de chacun de ces Tuyaux, et des Sentinelles, la mèche allumée à la main, devoient y mettre le feu, au prémier mouvement des Espagnols. Leurs Officiers, au nombre de dix-sept ou dix-huit, étoient logés dans la chambre du prémier Lieutenant, avec une garde de six hommes ; et le Général blessé, couchoit dans la chambre du Commandeur, avec une Sentinelle auprès de lui. Tous ces Messieurs étoient bien avertis que le moindre trouble, qu’ils exciteroient, seroit puni de mort sur le champ. Toutes ces précautions n’empêchoient pas que l’Equipage du Centurion ne se tînt toujours prêt, à la moindre alarme ; tous les Fusils étoient bien chargés et placés dans des lieux convenables ; les Matelots ne quittoient point leurs sabres, ni leurs Pistolets, et tous les Officiers, sans se deshabiller pour se coucher, ne dormoient qu’avec leurs armes prêtes, à côté d’eux.

Nulle de ces précautions ne paroitra inutile, si on considère le risque que couroient le Commandeur et ses Gens à être moins sur leurs gardes. Il est vrai que les souffrances de ces pauvres Prisonniers faisoient pitié, quoiqu’il n’y eût pas moyen de les soulager : le tems étoit excessivement chaud ; la puanteur à fond de Cale alloit au-delà de ce qu’on peut s’imaginer ; et la ration d’eau qu’on donnoit aux Prisonniers, se trouvoit à peine suffisante pour les empêcher de mourir de soif, puisqu’elle n’étoit que d’une pinte par jour. On ne leur en pouvoit donner davantage dans un tems où l’Equipage même en étoit réduit à une pinte et demi. Il est surprenant qu’une misère aussi affreuse n’en fit pas mourir un seul, durant un voyage assez long : Les trois seuls de ces Prisonniers qui perdirent la vie, moururent de leurs blessures, et cela dès la prémière nuit qu’ils furent pris. Mais il faut avouer aussi qu’un mois de cette rude prison métamorphosa étrangement ces pauvres Gens : quand ils y entrèrentils paroissoient frais et vigoureux, et lorsqu’ils en sortirent, ce n’étoit plus que des squelettes, ou des phantômes.

Tandis qu’on étoit occupé à s’assurer des Trésors et des Prisonniers, le Commandeur fit porter à route vers la Rivière de Canton ; et le 30 de Juin, à six heures du soir, on eut la connoissance du Cap Delangano, à dix lieues de distance à l’Ouest. Le lendemain, on vit les Iles de Basbée, et comme le vent étoit trop au Nord, pour espérer de pouvoir les doubler, il fut résolu de passer entre les Iles de Graston et de Monmouth, où le passage ne paroissoit pas dangereux ; mais lorsque nous y fumes engagés la Mer nous y parut terrible, elle moutonnoit et écumoit, comme si elle eût été pleine de Brisans, et la nuit rendoit ce spectacle encore plus effraiant. Cependant les deux Vaisseaux passèrent sans danger, la Prise étant toujours de l’avant, et on s’appercut que le spectacle, qui nous avoit fait si grand peur, n’étoit causé que par une forte Marée. Il est bon d’observer, que quoiqu’on ne compte ordinairement que cinq de ces Iles de Basbée, il y en a pourtant plusieurs autres à l’Ouest de ces cinq, et comme les Canaux, qui les séparent, ne sont pas connus, il vaut mieux passer au Nord ou au Sud de ces Iles, que de s’y engager. Aussi étoit-ce bien l’intention du Commandeur, de passer au Nord de ces Iles, entre elles et Formosa, si le vent l’avoit permis. Delà nos Gens continuèrent leur cours vers Сanton, et lе 8 de Juillet ils découvrirent l’Ile de Supata, la plus Occidentale des Iles de Lema ; c’est le roc à deux pointes marqué particulierement dans la vue de ces Iles, insérée ci-devant. Cette Ile, suivant leur estime, est à cent trente-neuf lieues, et au Nord 82° 37’ vers lOuest, de celle de Graston. L’onzième ayant pris à bord deux Pilotes Lamaneurs Chinois, l’un pour le Centurion, et l’autre pour la Prise, ces Vaisseaux vinrent mouiller devant la Ville de Macao.

Dans ce tems-là, nos Gens avoient eu le loisir de compter la valeur de leur Prise : on trouva qu’elle étoit de 1 313 843 pièces de huit, et 35 682 onces d’Argent en Lingots ; outre une partie de Cochenille, et quelques autres marchandises d’assez peu de valeur, en comparaison de l’argent. Ce fut-là la dernière capture du Commandeur, qui jointe aux autres, fait à peu près la somme totale de 400 000 livres sterlings, pour tout le butin rapporté par le Centurion, non compris les Vaisseaux, marchandises, etc. que nos Gens ont détruit ou brûlé aux Espagnols, et qui sur le pié de l’estimation la plus modique, ne peuvent aller au-dessous de б00 000 livres sterlings ; desorte que la perte que notre Escadre a causée à l’Ennemi, va certainement au-delà d’un million sterling. A quoi si l’on ajoute les dépenses que fit la Cour d’Espagne pour l’équipement de l’Escadre de Pizarro les frais extraordinaires où elle fut engagée en Amérique, à cause de notre Escadre, et la perte de ses Vaisseaux de guerre, le total montera à une somme excessive, et fera sentir de quelle utilité notre entreprise a été à l’État, malgré tous les désastres que nous avons éprouvés depuis le commencement jusqu’à la fin. On trouva à bord de ce Galion plusieurs Desseins & Journaux, dont j’ai tiré quelques-unes des particularités rapportées dans le 10 Chapitre de mon scond Livre. On y trouva aussi la Carte de l’Océan Pacifique, entre les Philippines et le Méxique. C’est de cette Carte, sur laquelle le Galion régloit sa navigation, que je donne ici une Copie, corrigée en quelques endroits, sur nos propres observations. J’y ai ajouté la route du Galion tirée de son Journal, et la route du Centurion dans cet Océan : j’ai cité cette même Carte, en parlant du commerce de Manille. J’ai placé les variations de l’Aiguille aimantée en plusieurs endroits de notre route et de celle du Galion ; et ces observations sont d’autant plus intéressantes, que je ne sache pas qu’on en ait encore publié aucune de cette espèce pour la partie Septentrionale de cet Océan, outre qu’elles s’accordent parfaitement avec ce que le Docteur Halley a prédit sur ce sujet, il y a plus de cinquante ans. Après cette digression, il est tems de revenir à nos deux Vaisseaux, que nous avons laissés à Macao, prêts à entrer dans la Rivière de Canton.

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