Voyage aux Indes orientales et à la Chine/Livre IV/03

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Sonnerat - Voyages aux Indes II Détail 1 page 80.jpg


CHAPITRE III.
De l’I∫le de Madaga∫car.
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Je ne pourrai donner une deſcription générale de Madagaſcar ; l’étendue du pays & la variété des cantons exigeroient un séjour très-long. La multitude des gouvernemens & les guerres continuelles qui exiſtent dans ce pays, s’oppoſeroient d’ailleurs aux voyages & aux examens d’un obſervateur :je me bornerai donc à décrire ce que je me ſuis trouvé à portée d’apprendre & d’examiner moi-même.

Juſqu’ici nos succès n’ont pas été heureux dans cette île ; pluſieurs fois nous avons abandonné nos comptoirs, & ſouvent nous en avons été chaſſés : il eſt même douteux que nous puiſſions nous y fixer d’une manière ſolide, parce que les habitans veulent être traités avec douceur. Les Français s’accoutumeront-ils jamais à regarder comme des hommes des êtres qui ont l’épiderme noir ? Avant de nous connoître, les Madégasses vivoient dans cette heureuſe ignorance du crime ou de la vertu qui ſuppose l’innocence des premiers âges. Bientôt ils ſuivirent l’exemple d’une nation, qui ſelon eux, étoit deſcendue du Soleil (a[1]) pour leur donner des loix ; mais ce n’eſt pas impunément que nous leur avons apporté nos vices. Auteurs de leur dépravation, nous en avons été les premières victimes ; ils apprirent de nous le meurtre & le brigandage dont ils ſe ſervirent enſuite contre leurs maîtres.

Nous ne connoiſſons de Madagaſcar que la côte de l’eſt ; les meilleurs port de cette côte ſont le fort Dauphin, Tamatave, foule pointe, l’île Saint-Marie, & le port Choiſeuil dans la baye d’Antongil. La partie du oueſt eſt très-peu fréquentée à cauſe de la cruauté des habitans de cette côte, & par conſéquent elle eſt très-peu connue.

Il y a trois races d’hommes très-diſtinctes à Madagaſcar; la première eſt très-noire, & a les cheveux courts & crépus : elle paroît être la ſeule qui ſoit originaire de cette île. Ceux qui forment la ſeconde, habitent quelques provinces de l’intérieur; ils ſont bazannés & ont les cheveux longs & plats ; on les nomme Malambous : ils ſont continuellement en guerre avec les premiers ; on les eſtime moins à l’île de France que les autres, parce qu’ils ſont moins forts pour le travail, & qu’ils ſont en général très-pareſſeux : leurs traits reſſemblent aſſez à ceux des Malais. La troiſiéme habite les environs du ſort Dauphin, & quelques parties de la côte de l’oueſt ; ils deſcendent de quelques anciens Arabes qui s’établirent dans l’île après un nauſrage : ils ont conſervé la ſigure, de même que certaines coutumes de leurs ancêtres ; mais ils n’en ont aucune connoiſſance : ils diſent ſeulement qu’ils ne ſont point originaires du pays, & ſe regardent comme enſans de la mer, parce qu’elle a jetté leurs pères dans cette contrée. Ils écrivent la langue Madéga∫∫e en caractères Arabes, ſur une eſpèce de mauvais papier qu’ils fabriquent eux-mêmes avec une écorce d’arbre battue qu’on appelle Foutache ; ils écrivent encore ſur des feuilles de Rayénala (a[2]), pour lors ils ſe ſervent du poincon, à la manière des Indiens : les caractères tracés ſur la feuille, n’y ſont pas d’abord très-ſenſibles; mais à meſure qu’elle ſéche, ils deviennent très-noirs. Ces hommes ſont reconnus pour ſavans dans toute la côte ; on ne manque pas d’y recourir lorſqu’on a quelqu’inquiétude, des ſacrifices à faire, ou des augures à tirer. Ils ſe ſont attribués le droit excluſiſ de tuer les animaux : un Madégaſſe qui tueroit une poule dans leur pays, commettroit un grand crime; & lorſqu’un Étranger y paſſe, s’il veut manger une volaille, il envoie chercher un habitant qui lui coupe le col. Ceux qui mangent du cochon perdent cette prérogative. Ils ont une telle horreur pour ces animaux, qu’ils ne permettent pas même qu’il en paſſe dans leur village.

On prétend que l’intérieur de l’île renſerme une Nation blanche & naine qui vit ſous terre à-peu-près comme les Hottentots ; on la dit fort laborieuſe, ne fréquentant point ſes voiſins, faiſant du jour la nuit, & de la nuit le jour, & ſacrifiant tous ceux qui pénètrent dans les lieux qu’elle habite. Je n’oſerai garantir ſon exiſtence. J’ai vu cependant au fort Dauphin une fille âgée de trente ans, qu’on aſſuroit être de cette nation, du moins on l’avoit amenée pour telle à M. de Modave ; elle étoit aſſez blanche, & n’avoit pas plus de trois pieds & demi, mais c’étoit ſans doute un phénomène particulier, car ſi ces êtres exiſtoient, nous en aurions vu quelques-uns dans nos comptoirs. L’habillement des Madégaſſes eſt une ſimple pagne (a[3]), longue de trois aunes, qu’ils mettent ſur leurs épaules, & dont les deux bouts tombent par-devant : les cheſs en portent en ſoie ou en coton, garnies à leur extrémité de franges & de verroterie, ou de grains d’étain; ils ſe couvrent la tête avec une calotte faite de joncs. Les ſemmes ſe ceignent les reins d’une toile bleue de trois ou quatre braſſes, ce qui ſait l’effet d’un jupon ; par-deſſous elles portent toujours une toile blanche plus ou moins grande par propreté : elles ont auſſi une eſpéce de corſet ou demi chemiſe de toile bleue, qui ne deſcend qu’à la moitié du ſein, & qui eſt orné par-devant de pluſieurs plaques d’or ou d’argent qui ſervent d’agraffes. Elles portent des pendans d’oreilles, & ont aux bras des anneaux d’argent & de verroterie, & au col des chaînes d’or ou d’argent, travaillées dans le pays.

Leur nourriture à Foulepointe eſt le riz, qu’ils mangent avec du poiſſon, ou avec une poule dépecée, cuite dans l’eau ; ils mettent dans le bouillon quelques feuilles de Ravenſara (b[4]), & un peu d’eau de mer, car ils ne connoiſſent pas le ſel. Dans l’intérieur de l’île, ils ſe ſervent de la feuille d’un arbre que nous connoiſſons ſous le nom d’arbre de ∫el. Des ſeuilles de bananier leur ſervent de nappes & de plats; on met deſſus d’un côté le riz, & de l’autre la viande : pour manger le riz, ils ſe ſervent auſſi d’un morceau de feuille de bananier, replié en forme de petit cornet, & verſent deſſus un peu de bouillon. Ils ne boivent après leur repas que de l’eau qui a bouilli dans le vaſe où on a fait cuire le riz, & au fond duquel il s’eſt formé une croûte fort épaiſſe ; cette précaution eſt très-utile dans ce pays où les eaux ſont en généraal très-mauvaiſes & preſque toutes ſaumâtres.

Leurs maiſons ſont compoſées d’un ſeul appartement dans lequel couche toute la famille, & dont la charpente eſt conſtruite avec de gros piquets enfoncés en terre : les parois ſont faites avec des côtes de la feuille de Ravénala jointes enſemble & liées contre des lattes de bambou ; en dedans elles ſont tapiſſées de nattes. Le toît eſt couvert de feuilles de Ravénala, dont les côtes ſont rapprochées les unes à côté des autres, ce qui forme une couverture très-solide : le plancher eſt ordinairement élevé d’un ou de deux pieds ; il eſt fait de fortes claies de bambou, recouvertes de nattes, excepté dans un des coins de l’appartement où eſt le foyer pour faire la cuiſine. Ils y entretiennent continuellement du feu, même pendant la nuit, pour leur ſanté.

Les demeures des chefs ne ſont pas mieux ornées ; la ſeule choſe qui les diſtingue eſt une paliſſade qui les entoure avec un mât plus élevé que le bâtiment, & placé devant la maiſon auquel ſont ſuſpendues les cornes de tous les bœufs qu’on a ſacrifiés dans les fêtes publiques.

Leurs meubles conſiſtent en quelques vaſes de terre pour la cuiſine, en bambous ou calebaſſes pour aller puiſer de l’eau, & en petits paniers de nattes pour ſerrer leurs pagnes.

Leurs armes, avant qu’ils connuſſent les Européens, étoient la ∫agaye, eſpéce de javelot long de cinq à ſix pieds, ferré par les deux bouts, qu’ils lancent très-adroitement ; mais depuis que nous traitons avec eux, ils ſe ſervent de fuſils, de piſtolets & de ſabre.

Les arts n’ont pas fait de grands progrès dans cette contrée ; les femmes du ſud font des pagnes avec du coton & de la ſoie, & celles du nord avec les feuilles du raphia. Leurs métiers ſont ſimples & compoſés ſeulement de quatre morceaux de bois mis en terre. On y trouve des Orfévres & des Forgerons qui font des chaînes & autres ouvrages auxquels ils ne donnent point le poli. Les ſoufflets dont ils ſe ſervent pour leurs forges, ſont compoſés de dex troncs d’arbres creux, & liés enſemble ; dans le bas il y a deux tuyaux de fer, & dans l’intérieur de chaque tronc, un piſton garni de raphia qui tient lieu d’étouppe : l’apprentiſ qui fait jouer cette machine, enfonce alternativement l’un des piſtons, tandis qu’il leve l’autre. Ils ont fait toutes les piéces qui compoſent un fuſil, mais il ne leur a pas été poſſible d’en percer le canon.

L’agriculture n’eſt pas plus avancée que les arts. On n’y voit point de jardins ni d’arbres fruitiers. Les habitans du nord ne cultivent que le riz dont ils ſe nourriſſent ; & comme cette plante ne réuſſit point dans les terres méridionales, ceux du ſud y ſuppléent par le petit Mil. Ils ne labourent point , après avoir brulé les herbes des marécages ; ils y ſément leur riz au commencement des pluies. Dans pluſieurs endroits ils ne ſe donnent même pas la peine de ſémer ; ils laiſſent ſur leur tige des épis dont le grain tombe & ſe reproduit.

Les Médecins y jouiſſent d’une grande conſidération ; toute leur ſcience conſiſte à connoître quelques plantes aromatiques aſtringentes & purgatives, dont ordinairement ils font un mé lange pour les boiſſons ou pour les bains ; mais on ne les appelle que dans les maladies graves, & après avoir épuiſé les remèdes généraux & connus de tout le monde. Ces remèdes ſe réduiſent à broyer une eſpéce de pois monſtrueux avec un peu de chaux pour en ſaire un emplâtre, qu’on applique enſuite ſur la partie la plus ſouffrante. Si la maladie devient ſérieuſe, ils mettent une branche d’arbre quelconque garnie de ſes feuilles au-deſſus de leur porte, & la ferment avec une ficelle qui forme un triangle, au moyen d’un bâton planté en terre : par ce ſigne, les amis ſont avertis qu’ils ne peuvent point entrer comme à l’ordinaire, & que la porte n’eſt ouverte qu’au Médecin & aux autres perſonnes dont le ſervice eſt utile au malade.

Le Médecin lui fait des cataplaſmes & le met au régime ; quelqueſois il a recours à la ſaignée, mais ce n’eſt jamais qu’à la dernière extrémité. S’il eſt obligé d’en venir à cette opération, il la ſait à toutes les parties du corps, & particulièrement à celle qu’il croit être le ſiége de la douleur. Il y applique d’abord une corne de bœuſ par ſon côté le plus large ; un petit trou qu’on a eu ſoin de pratiquer à l’autre extrémité, lui ſert à pomper avec la bouche pour attirer le ſang ſur cette partie : enſuite il prend un mauvais couteau, dont la pointe eſt recourbée, fait pluſieurs ſcarifications, & remet une ſeconde ſois la corne. Si la maladie augmente, on fait des ſacrifices, & l’on immole des bœuſs, qui ſont diſtribués aux voiſins, après touteſois qu’on a prélevé la portion du Dieu bienfaiſant, & de l’Être malfaiſant : les cornes ſont expoſées ſur une perche devant la porte de la maiſon. Si le malade meurt, & qu’il ſoit riche, on recommence les ſacrifices, & l’on ne diſcontinue pas d’en ſaire juſqu’à ce qu’on ait enterré le cadavre, ce qui forme un intervalle de pluſieurs jours. Pendant la nuit, on tire des coups de fuſil devant la maiſon, pour écarter les mauvais génies; enſuite on place le déſunt dans une bierre de bois avec ſes plus beaux habits, & on l’enſevelit hors du village : on conſtruit ſur le lieu de ſa ſépulture une cahute, devant laquelle on place ſur une perche toutes les cornes des bœuſs ſacrifiés à ſa mort. S’il tient à quelques ſamilles de conſidération qui vivent éloignées de l’endroit, comme en géneral toutes les grandes familles ont des tombeaux qui leur ſont affectés, après les ſacrifices, on le tranſporte chez ſes parens en grande pompe, & les mêmes cérémonies s’y renouvellent pendant pluſieurs jours, juſqu’à ce qu’on le dépoſe dans le tombeau de ſes ancêtres.

Les Madégaſſes n’ont à proprement parler aucune religion. Ils reconnoiſſent cependant deux principes, l’un bon, & l’autre mauvais, ils nomment le premier Janhar, ce qui ſigniſie grand Dieu, tout-puiſſant : ils ne lui élévent point de temples, ne le repréſentent jamais ſous des formes ſenſibles, & ne lui adreſſent point de prières, parce qu’il eſt bon, mais ils lui ſont des ſacrifices.

Le ſecond s’appelle Angat ; ils réſervent toujours pour ce dernier une portion des victimes qu’ils immolent à l’autre.

Ils penſent qu’après la mort les hommes deviennent des mauvais eſprits, qui quelqueſois leur apparoiſſent & leur parlent dans leurs ſonges : le dogme de la métempſycoſe ne leur eſt pas connu ; cependant ſelon le caractère de la perſonne, ils croient que certaines ames paſſent dans le corps d’un animal ou d’une plante, & parce qu’ils virent des ſerpens ſur


le tombeau d’un cheſ cruel & ſanguinaire qui, pour découvrir les myſtères de la génération, avoit fait ouvrir le ventre à pluſieurs femmes enceintes, ils crurent que ſon ame avoit paſſé dans le corps de ces reptiles. A la baye d’Antongil, on révère un Badamier qu’on dit être ſorti des cendres d’un chef bienfaiſant.

Quelques-uns ſans avoir la moindre idée de Mahomet, ſe diſent Muſulmans, parce qu’ils trafiquent avec des Arabes qui viennent leur enlever l’argent que les français leur apportent toutes les années, en y allant acheter des eſclaves, des bœufs, & deux ou trois millions de riz. Ceux-là joignent au Mahométiſme les ſuperſtitions les plus extravagantes ; on les circoncit dès leur enſance ; cette cérémonie ne ſe fait que tous les trois ans: elle amène un grand jour de fête, dans lequel on aſſemble les enfans de tous les environs pour les mutiler. Le chef ſait tuer pluſieurs bœufs, & fournir le tok (a[5] ) : tant que les proviſions durent, la fête eſt brillante, mais dès qu’il n’y a plus à boire, chacun retourne dans ſon village.

Semblables à preſque tous les peuples ſauvages, les habitans de Madagaſcar regardent les éclipſes comme des préſages de quelque grand malheur ; mais ils ſont raſſurés par l’idée qu’il ne doit tomber que ſur les perſonnes d’une condition relevée.

A la naiſſance des enfans, ils tirent les augures ; & s’ils ne ſont pas ſavorables, ils les expoſent dans les bois à la merci des bêtes féroces. On croirait ces peuples adorateurs de la mer, par la céré monie qu’ils font, lorſqu’ils entreprennent quelque voyage le long de la côte ; c’eſt une eſpéce de bénédiction qu’ils donent à leur bateau : le pilote prend de l’eau de mer dans un morceau de feuille de Ravénala, puis il adreſſe des prières à l’élément qui va le porter ; il le conjure de ne point ſaire de mal à ſon navire, de le garantir au contraire de tous les écueils, & de le ramener promptement au port chargé de beaucoup d’eſclaves : enſuite il ſe met dans l’eau, fait le tour de ſa pirogue & l’aſperge tout au tour ; après cette opération, il revient ſur le bord & fait un trou dans la terre, pour y dépoſer le morceau de feuille de Ravénala. Les autres Noirs qui doivent ſaire le voyage dans le même bateau, s’aſſeyent tous autour, adreſſent des prières à la mer, mettent leur bateau à flot & s’embarquent.

On trouve à Madagaſcar des eſpéces de convulſionnaires qui paſſent pour ſorciers ; ils entrent en ſureur, & paroiſſent mourir dans le même inſtant : après pluſieurs heures paſſées dans cet état, ils ſemblent ſortir d’un long ſomme, & débitent toutes les rêveries qui leur viennent à l’idée.

Les Madégaſſes ont des ſemmes autant qu’ils en veulent ; ils les répudient quand il leur plaît, & ſe tiennent fort honorés, lorſqu’un Européen en jouit : elles font le travail du ménage, mais l’occupation ne les empêche pas d’être coquettes au point de paſſer des journées entières à ſe parer pour plaire à leurs amans.

Ce n’eſt pas par les démonſtrations d’une gaieté bruyante, ni par des embraſſades [ils en ignorent l’uſage] que les Madègaſſes expriment le plaiſir de revoir des parens ou des amis dont une longue abſence les avoit ſéparés. Ils ſe contentent de ſe paſſer les mains l’une ſur l’autre ſans ſe les preſſer.

Les Madégaſſes ont différentes épreuves par leſquelles ils s’imaginent reconnoître la vérité. Les principales ſont celles de l’eau, du Tanguin & du feu. La première conſiſte à jurer par le Cayman : ceux qui s’y ſoumettent ſont obligés de traverſer une rivière où ces reptiles ſe trouvent en grande quantité, & de reſter un certain tems dans le milieu ; ſi les Caymans ne les attaquent point, on les tient pour innocens. Les habitans du ſud ont une autre épreuve par l’eau : dans cette dernière, on attend que la mer ſoit extrêmement courroucée ; alors on expoſe le coupable ſur une roche placée en dehors du fort Dauphin, & s’il eſt reſpecté par les vagues, ſon innocence eſt reconnue. Celle du ſeu ſe pratique en paſſant un ſer rouge ſur la langue ; & comme il eſt impoſſible qu’elle ne ſoit pas brûlée, ceux qui la ſubiſſent ſont toujours regardés comme coupables.

Le Tanguin eſt un des poiſons les plus terribles du règne végétal ; dans les cas douteux où les preuves manquent, on en ſait avaler aux criminels ; mais il n’y a guères que ceux qui poſſédent des eſclaves & des troupeau qui paſſent par cette épreuve. Lorſqu’un cheſ perd quelqu’un de ſes parens, s’il connoît un particulier riche, il ſorme un cabar, c’eſt-à-dire, une aſſemblée ou conſeil des principaux du village & des cheſs des environs ; il accuſe en leur préſence celui dont il veut uſurper le bien d’avoir empoiſonné ſon parent, & demande qu’il prenne le Tanguin : ſi l’on décide qu’il le fera, le cheſ va l’annoncer lui-même à l’accuſé. Celui-ci n’ayant point commis le crime, eſt très-perſuadé que le poiſon ne l’incommodera pas ; il déſigne le jour auquel il doit te prendre, fait venir ſes parens des terres, & ſe prépare à cette épreuve, en ne mangeant rien de tout ce qui a eu vie. Au jour indiqué, on lui verſe une bonne doſe de Tanguin, qui le met ordinairement au tombeau : s’il meurt, il eſt reconnu coupable, & ſes parens deviennent eſclaves du chef à qui les richefſes appartiennent de droit. Cependant comme le chef n’a guères en vue que de s’emparer de ſes eſclaves & des troupeaux, il laiſſe la liberté aux parens. C’eſt ainſi que dans un pays ſoumis à des loix auſſi barbares, chacun eſt forcé de cacher ce qu’il poſſéde, s’il veut échapper à l’oppreſſion des chefs : ceux-ci ne riſquent point d’être eſclaves, car dès qu’ils ſont pris à la guerre, ils ſont auſſi-tôt ſagayés.

L’île de Madagaſcar eſt diviſée en petites ſouverainetés ; chaque village a ſon chef, qui vit comme indépendant : la royauté y eſt héréditaire.

Le Dian, ou chef ne peut rien entreprendre ſans aſſembler le Conſeil ; les Étrangers, & même les ennemis, peuvent y aſſiſter ; chacun y donne ſes concluſions & parle à ſon tour ſuivant ſon rang : jamais on n’entend deux voix enſemble.

Si ce pays étoit habité par les Européens, il ſeroit peut-être le plus beau, le plus puiſſant & le plus riche de la Nature ; on y trouve des montagnes de quartz & de cryſtal de roche, des mines d’or, d’argent & de cuivre, des pierres précieuſes, de l’ambre, & beaucoup de quadrupèdes, d’oiſeaux, d’inſectes & de reptiles qui nous ſont très-peu connus, de même que les productions végétales dont l’humanité pourroit tirer de grands ſecours.

Je vais donner une idée des différentes provinces méridio nales que nous connoiſſons, & ſur leſquelles M. Bouchet (a[6]) a ſait quelques obſervations utiles, ainſi que ſur les maladies épidémiques de ce pays.

Ces Provinces s’appellent Matalan, Manatingue, Ano∫∫ie, Androué, Antecouda ou Empate, Maria∫ale, Fiérien, Machicores, Salame, Elaquelaque, la vallée d’Amboulle, Mandréré, Ecouda-inver∫e & Manatan, ou Raqui-Mouchy.

La province de Matalan eſt ſans contredit une des meilleures de Madagaſcar; elle eſt ſituée ſur une agréable colline, dont la croupe offre une pente douce qui ſe prolonge juſqu’au bord de la mer : pluſieurs rivières y coulent ſans effort, & contribuent à la fertilité du terrain. On y trouve des bois de haute futaie, de même qu’une grande quantité de cocotiers, d’Aréquiers, & d’autres palmiers ; le manioc, les patates, les cambards y viennent d’une groſſeur prodigieuſe, & les cannes à ſucre y ſont beaucoup plus belles que dans nos îles ; Les habitans cultivent le riz en terre sèche. Il ſeroit à ſouhaiter qu’il y eût une rade le long de cette côte, où l’on pût mettre les vaiſſeaux à l’abri, car c’eſt la partie de Madagaſcar la plus propre à l’établiſſement d’une colonie ; ſa ſituation & le peu de marécages qu’on y trouve, annonce qu’elle eſt moins mal-ſaine que toutes celles que nous avons habitées.

Cette Province eſt gouvernée par vingt chefs de village dont un ſeul a la prépondérance dans les grandes aſſaires ; on les appelle Za∫é-Raminie ; ils deſcendent tous d’une famille Arabe, qui vint s’établir dans cette contrée, & dont le chef s’appelloit Raminie: il eût pluſieurs enfans ; deux ſe retirèrent dans la province d’Anoſſie, s’en rendirent les maîtres, & leurs deſcendans la gouvernent encore aujourd’hui. Les autres héritèrent de l’autorité de leur père, & depuis environ trois cens ans elle réſide dans les mains de leurs ſucceſſeurs.

Matalan nourrit environ ſix mille habitans, & quatre mille bêtes à cornes. Les moutons & les cabrits y ſont fort rares, mais la volaille eſt très-abondante ; on y trouve une grande quantité de gibier, & différentes eſpéces de pigeons & de perroquets.

La province de Manatingue eſt arroſée par la rivière Ménanpanie, qui ſe diviſe en pluſieurs branches. Les îlots qu’elle embraſſe, fréquemment ſubmergés par ſes eaux, forment enſuite des marécages qui rendent la Province mal-ſaine. Ses productions moins abondantes que celle de Matalan ſont cependant les mêmes. Elle nourrit environ deux mille bêtes â cornes, & trois mille habitans gouvernés par huit cheſs appellés Zaphé-Raniou. Ces derniers, naturels du pays, ſont preſque toujours en guerre avec les Zaphé-Raminies, qu’ils regardent comme des uſurpateurs étrangers ; leur caractère porté à la trahiſon les fait craindre de leurs voiſins.

La mer briſe tellement le long des côtes de Manatingue & de Matalan, que les pirogues du pays même ne peuvent mettre à terre que dans le beau tems.

La province d’Anoſſie, ſur laquelle eſt bâtie le fort Dauphin, eſt bornée à l’eſt par la mer, & à l’oueſt par une chaîne de montagnes. Le bord de la mer n’offre qu’un ſable aride & léger, incapable de ſe prêter à la culture ; il ne produit que de petits arbriſſeaux & un maigre pâturage. L’intérieur eſt infecté par les eaux ſtagnantes des marais : on y trouve pluſieurs rivières très-poiſſonneuſes, qui ne ſe débouchent qu’une ſois ou deux l’année dans les grandes inondations, pour ſe rendre à la mer. Les gorges des montagnes ſont couvertes de beaux arbres propres à la conſtruction ; mais le pays en général eſt ſi ſec, que ſi les habitans n’avoient pas la précaution de planter le riz dans les étangs, ils manqueroient ſouvent de vivres.

Cette Province renſerme environ quinze mille bêtes à cornes, & c’eſt le pays où les cabrits & les moutons réuſſiſſent le mieux. Les oranges, les bananes, les ananas & les grenades, ſont les fruits qui s’y trouvent le plus communément ; on y voit auſſi quelques plants de vigne qui, ſans être cultivés, donnent un très-bon raiſin. Le nombre des habitans ſe monte à dix mille ; ils ſont gouvernés par deux cheſs qui portent le même nom que ceux de Matalan, parce qu’ils deſcendent des deux fils de Raminie. Ils partagent également le pouvoir ſuprême, & tous ont droit de vie & de mort ſur leurs ſujets.

On trouve pluſieurs baies dans cette Province ; nos vaiſſeaux mouillent ordinairement dans celle du fort Dauphin, mais elle n’eſt pas la meilleure: celle de Sainte-Luce eſt beaucoup plus ſûre ; les bateaux abordent plus ſacilement à terre, & les vaiſſeaux ſont à l’abri des vents généraux dans celle des Galions.

On voit encore dans l’étang de Fauzer les ruines d’un fort que les Portugais y bâtirent en 15o6, lorſqu’ils abordèrent àMadagaſcar. On voit auſſi des excavations conſidérables ſur une montagne dont ils exploitèrent les mines ; les habitans aſſurent qu’ils en tirèrent beaucoup d’or.

La province d’Androué eſt arroſée par la rivière Mandar, qui ne dégorge dans la mer que deux ou trois ſois l’année ; elle roule des eaux ſaumâtres juſqu’à plus de vingt lieues dans les terres : le pays eſt extrêmement plat, & preſque au niveau de la mer, ce qui rend toutes ſes eaux infectes ; ſans un fort cordon de ſable, il ſeroit inondé dans les orages & les grandes marées. Son terrain eſt aride & peu propre à la culture du riz ; les habitans cultivent du petit mil ; du maïs, des patates, du coton & du Palma chri∫ti, dont ils font de l’huile qu’ils échangent pour du riz avec leurs voiſins : ils ſont plus ſauvages que ces derniers, & ceux-ci pour les empêcher de commercer avec nous, leur perſuadent que nous n’achetons des eſclaves que pour les dévorer.

Cette Province contient trois mille habitans, gouvernés par huit chefs ; elle nourrit deux mille bêtes à cornes & des troupeaux conſidérables de moutons & de cabrits.

Les vaiſſeaux ne peuvent mouiller qu’en pleine côte, où la mer eſt aſſez tranquille ; les bateaux abordent facilement à terre.

La province d’Antécouda ou d’Empate, contient ſix mille habitans, commandés par onze chefs ; ils ſont déſerteurs des Provinces adjacentes, & par conſéquent toujours en guerre avec leurs voiſins.

Son ſol eſt compoſé d’une terre rougeâtre qui n’eſt propre qu’à la culture du petit mil, des patates & du maïs. On n’y trouve que de très-mauvaiſes eaux ; les habitans ſont réduits à boire celle de pluie, qu’ils ramaſſent des les tems d’orage.

On y voit peu de bêtes à cornes, parce qu’elles n’y trouvent pas de quoi paître, mais les moutons & les cabrits y réuſſiſſent très-bien.

Les vaiſſeaux mouillent en pleine côte ; cependant ils pour roient ſe mettre à l’abri du cap Sainte-Marie, auprès duquel on voit ſur toutes les cartes une baye qu’on nomme Baye S. Jean ; elle n’eſt probablement qu’un lac entouré d’un cordon fort étroit du côté de la mer, & qui ſe ferme lorſque les vents ſoufflent de la partie du ſud. Les habitans aſſurent y avoir vue entrer un vaiſſeau qui n’en a jamais pu ſortir.

La province de Mariafale eſt très-étendue ; ſon terrain n’eſt pas moins aride que celui des précédentes. On n’y cultive que du mil, du maïs, des ambrevades & des melons d’eau ; cependant on en trouve quelques parties aſſez bien boiſées : elle eſt arroſée par une très-grande riviére qui ſe dégorge à la mer, & forme une anſe où les vaiſſeaux peuvent mouiller, à moins que les vents de ſud & de ſud-eſt ne battent en côte.

Elle nourrit dix mille habitans gouvernés par dix chefs barbares & cruels : lorſque la Syrène ſe perdit, l’un d’entre eux nommé Dian-Ba∫on, arrêta tous les malheureux qui ſe ſauvèrent du naufrage, & ne les renvoya qu’après les avoir inhumainement dépouillés : mais quelques jours après il fut maſſacré par les autres, qui vouloient être de moitié dans ce brigandage.

Les bœufs, les moutons, les cabrits & les eſclaves abondent dans cette contrée ; c’eſt de-à que les habitans du fort Dauphin tirent la plus grande partie de ceux qu’ils nous vendent.

La province de Fiéren où la baye de S. Augustin eſt ſituée, n’offre qu’un terrain aride, peu boiſé, ſurmonté de groſſes roches ferrugineuſes, & couvert de fatagues (a[7]).

Elle contient environ huit mille habitans, gouvernés par ſept chefs. Les Anglais fréquentent la baye de S. Auguſtin plus qu’aucune autre Nation. Ils y portent quelques marchandiſes qu’ils échangent pour des eſclaves. Les moutons & les cabrits y ſont à très-bon compte : le pays eſt arroſé par une très-grande rivière, & nourrit à-peu-près ſix mille bêtes à cornes.

La province des Machicores ſe trouve dans l’intérieur de l’île ; elle eſt remplie de petites montagnes couvertes de cailloux, & contient environ dix mille habitans, gouvernés par onze chefs. ils ne recueillent que le riz, qu’ils plantent dans les marécages à la ſuite des pluies. Les femmes élèvent des vers à ſoie qui leur fourniſſent de quoi faire des pagnes, qu’elles vendent fort chères, & qui ſont très-eſtimées.

Cette Province nourrit à-peu-près mille bêtes à cornes ; on y trouve des carrières de différents marbres blancs, noirs & gris, de même qu’une eſpèce de tuf qu’on coupe en ſortant de terre auſſi facilement que le ſavon, & qui durcit à l’air.

Les habitans riches ont des Sérails gardés par des eunuques comme dans pluſieurs autres Provinces : il eſt à préſumer que cet uſage qui eſt en horreur dans touts la partie du nord, leur eſt venu des Arabes, ainſi que la circonciſion qu’on trouve généralement répandue dans l’île.

La province de Salame eſt renfermée dans de hautes montagnes, d’où s’échappent pluſieurs ruiſſeaux qui vont fertiliſer les vallées, & ſur leſquelles on trouve quantité de plants de vignes : elle contient environ deux mille habitans, commandés par cinq chefs. On y trouve encore les ruines d’une maiſon de pierre de trente pieds de long ſur vingt de large, que les gens du pays diſent avoir été bâtie par des Européens qui vinrent s’établir chez eux. La petite province Délaquelaque eft fituée entre celles d'Anoffie & d'Androué ; ton terrain peu propre à la culture & couvert de roches ferrugineufes, ne laiffe pas que d'être excel- lent pour le pâturage. Elle contient environ deux mille habi- tans gouvernés par quatre chefs.

La vallée à'Amboulle eft une des plus belles Provinces de Madagafcar, arrofée par une très-grande rivière, elle s'étend d'un côté jufqu'à Manatingue, & de l'autre elle eft bornée par une chaîne de montagnes qui n'offre que trois paflages. Les gorges font couvertes de bois propres à la conftruâion , & fertiiifées pa-r de petits ruiffeaux ; cette vallée peut contenir quinze mille habitans gouvernés par douze chefs : les bêtes à cornes y deviennent plus greffes, & réufïiffent mieux que dans les autres Provinces.

Cet endroit dont le terrain peut fe labourer, feroit propr-, à l'établiflement d'une colonie elle pourroit fubfifter d'elle- même & devenir confidérable, en y joignant la province de Manatingue. Lés Français l'ont autrefois habitée, Ôc l'on voit encore un mur confidérable de trois pieds de large, qui for- moit l'enceinte de leur établiffement, de même que le puits qu'ils y creusèrent. Quand les habitans eurent maffacré tous les Européens, qui faifoient leur réfidence au fort Dauphin, les Français de la vallée d'Amboulle périrent de misère, & furent tués par les Madégaffes ; ils n'en épargnèrent que deux, l'un parce qu'il avoit époufé la fille d'un des chefs, & l'autre, parce qu'il commandoit dans un village.

On y trouve deux fources d'eaux minérales chaudes : elles ont le même degré de chaleur , le même goût & les mêmes propriétés , ce qui prouve qu'elles ont le même foyer, quoique éloignées de quatre lieues l'une de l'autre.

Les Naturels du pays leur attribuent de grandes propriétés, particulièrement pour toute forte de douleur, on y voit encore une petite rivière qui charte de la poudre d'or, près de laquelle fe trouvent les ruines d'une petite redoute, qui fût, dit-on, bâtie par les Européens.

Le petit pays de Mandrérè forme une province qui contient deux mille habitans, gouvernés par quatre chefs. Il eft fitué fur un empâtement de montagnes très-élève ; pendant quatre mois de l'année , il y fait aûez de froid pour que l'eau toit gelée à deux pouces d'épaifleur. La terre eft très-bonne, & l'on y cul- tive de très-bon riz, on y voit les reftes d'une ancienne habita- tion que les Français y bâtirent en 1662.

La province d Ecouda-Enverfe eft bonne & fertile, mais on la fréquente peu, parce que les habitans au nombre de trois mille, gouvernés par fix chefs, font toujours en guerre avec ceux des Matatan ou de Manatingue.

Le pays de Manatan ou Racquimouchi, forme une petite province fituée à la fource de la rivière de Matatan ; le fol eft fi aride, qu'il n'y vient que des cambards & des bana- niers : il renferme deux mille habitans, gouvernés par fix chefs qui defcendent d'un périt homme de trois pieds, & quoiqu'ils foient d'une taille ordinaire, ils ont confervé le nom de Zaphé- mciuimouché y qui veut dire Nain. C'eft apparemment ce qui fait «croire que l'île renferme une race Naine.

On trouve dans cette Province quantité de bœufs fauvages d'une efpèce particulière ; ils font très-petits, & n'ont pas de louppe comme les autres.

Après avoir donné une légère idée du fol, des produdions

de la population de Madagafcar & des moyens d'y commercer. Je parlerai de la salubrité ou de l'intempérance de l'air & des maladies qui en résultent.

OBSERVATIONS
Sur les Fiévres épidémiques de l'isle de Madagafcar.

CE sont les mêmes caufes qui produifent les fièvres épidé- miques dans toute cette grande île, leur degré de malignité ne varie que relativement au plus ou moins d'aftion de ces causes réunies. La première vient fans doute de cette multitude de marais dont les eaux croupiflantes infeûées par la grande quantité d'herbes & de paille de riz qui fe pourrit annuellement, ne ceffent de fournir des exhalaifons putrides, en fécond lieu, les différens dégrés de chaleur & les vents généraux qui circulent avec plus ou moins de facilité, peuvent étendre ou resserrer ce levain morbifique.

Inftruits par une longue expérience, ces Infulaires ont appris que les endroits bas & marécageux écoient mal fains, qu'il falloit habiter les lieux élevés, & ne cultiver les marais qu'avec précaution. Aufîi voit-on dans toute l'île qu'ils bât-uTent leurs villages fur des montagnes, & que tous les chefs, & même les fimples particuliers ne travaillent prefque jamais à la culture du nz, fur-tout aux plantations , abandonnant entièrement ce-* soin dangereux à .leurs efclaves. Les trois quarts pour obvier à cet inconvénient, ne cultivent que du mil, & ne vivent que de racines ou de graines des bois qu'ils recueillent fans fe donner beaucoup de peine. Peut-être la chaleur exceffive da climat eft-elle la première caufe de cette pareffe infouciante; mais la fécondé fondée foî l'expérience, a dû néceflairement s'y joindre.

Les cruelles maladies de cette contrée n'attaquent pas seulement les hommes; prefque tout le règne " animal en eft la victime. On obferve une grande différence dans ces efpèces de fièvres, quoiqu'elles foient produites par une premièrecaufe commune, car il eft certain que Madagafcar étant fitué fous la zone torride, ton climat brûlant doit augmenter ra&on de ce levain fébril, & par conféquent occafionner & produire une fièvre plus forte & plus maligne. Les marais de cette île causent des fièvres dans toutes les faifons, fur-tout à ceux qui ne font pas faits au climat; mais le tems le plus dangereux, toit pour les habitans.foit pour les étrangers, eft depuis lepremiet Novembre jufquà la fin d'Avril : il eft sûr que pendant ces fix mois où la chaleur eft à ton dernier période, ce levain mor- bifique s'infinue dans le corps des animaux, exerce ton Bâion diffolvante, acre, putréfanguine, & change par fa nature une partie des liqueurs circulantes , en une grande quantité de

Ces humeurs acquièrent à leur tour une nouvelle acrimonie, & donnent nainance à la fièvre ou à la dyffenterie, ou enfin à la péripommonie bilieufe,.& quelquefois à ces trois maladies en même-tems. Les Naturels du pays dont la poitrine eft plus délicate que celle des Européens, font quelquefois attaqués d'une fièvre violente, dune forte dyffenterie, & d'un embarras aux poumons, qui le plus fouvent finiuent par abcéder : cette, dernière maladie eft principalement occafionnée par le mauvais régime que les Noirs obfervent lorfquils ont la fièvre, & par les drogues que les Médecins leur font prendre.

Le commerce avec les femmes contribue beaucoup à donner les fièvres ; il eft très - dangereux, parce qu'elles font toutes gâtées : d'ailleurs elles énervent par leur lubricité. Plufieurs perfonnes font mortes au deuxième accès de fièvre, après avoir paffé quelques nuits avec ces femmes.

L'ufage des viandes graffes n'y eft pas moins funefte, parce que les alimens donnent naiffance à une grande quantité d'hu- meurs bilieufes qui fe dépravent plus promptement ou plus len- tement, fuivant la quantité de liqueurs circulantes.

Cette maladie s'annonce fouvent par un violent accès de

fièvre, d'autrefois par un grand abattement des bras & des Jambes, la bouche eft mauvaife, on a peu d'appétit, un fom- meil inquiet & toujours un mal de tête exceffif. Il furvient enfuite un friffon fuivi d'une chaleur acre & féche, le pouls vite & petit pendant le friffon, s'élève dans la chaleur, qui fouvent eft très-forte , alors le mal de tête augmente , le malade fouffre & fait des efforts fuivîs d'un vomiffement débile acre, jaune & verdâtre : cette chaleur dure plufieurs heures, fouvent toute la nuit, & diminue un peu le matin ; le pouls tou- Jours fiévreux,!'eft alors un peu moins; la langue eft chargée d'un fédiment d'un jaune brun, les dents fe faliflent, l'haleine a une mauvaife odeur; la peau pour l'ordinaire eft féche, brûlante, & prend fouvent une couleur de jauniffe ; il y a quelque- fois un peu de tranfpiration, mais elle n'eft point falutaire au malade, cette fièvre redouble toujours, & communément à des heures irrégulières.


Il arrive quelquefois qu'elle fe déclare par une forte coli- que, fuivi d'un flux de ventre qui continue plufieurs jours fans autre symptômes. De petits accès de fièvre surviennent ensuite, & vont toujours en augmentant ; quelquefois ils interrompent cette évacuation bilieuse, d'autrefois le flux augmente en même-tems que la fièvre, alors la déjection acquiert de jour en jour de l'acrimonie : cette humeur vicieuse, âcre & irritante, enflamme & ulcère l'intérieur des intestins, & produit le vrai flux dyssentérique. Cette espèce de dyssentérie est d'autant plus dangéreuse, qu'elle est produite & retenue par cette humeur morbifique qui circule dans la masse des liqueurs, & qui va se mêler avec les sucs qui passent par les couloirs de l'estomac & des intestins. De semblables flux de ventre sont presque toujours mortels, pour peu que la maladie soit négligée ou mal traitée dans le principe.

De quelque manière que la fiévre se déclare, lorsqu'elle est abandonnée à elle-même ou mal traitée, elle augmente de jour en jour, les redoublemens deviennent plus longs, plus fréquens & irréguliers, quelquefois le ventre se tend. Quelques-uns éprouvent des engorgemens aux parotides & aux maxilliaires, qui ne viennent presque jamais à suppuration ; il s'ensuit un assoupissemnt & des rêves, le malade ne sent plus ses besoins, les matières abondantes qui sortent de son corps, ont une odeur très-fétide, elles sont de couleur de safran, & le plus souvent sanguinolentes : on observe aussi quelquefois de petits mouvemens convulsifs, sur-tout au visage ; alors le pouls devient de jour en jour petit, irréguliers, intermittent, la poitrine se remplit, & le malade expire.

Cette maladie n'a point de terme fixe pour le tems de la mort ou de la guérison. Dans la partie du nord, de même qu'à la côte de l'est, elle va très-souvent du quatrième au huitième jour ; dans le sud, le progrès sont moins rapides, & le plus souvent le malade ne meurt qu'après deux ou trois mois de souffrance.

M. Boucher a remis au Gouvernement un précis de la manière qu'il a toujours employée avec succès dans le traitement de ces fièvres si funestes aux Européens, je ne le rapporterai point, parce qu'il m'éloigneroit trop de mon sujet.

Je terminerai ce Chapitre en observant qu'il seroit très-avantageux pour le commerce de France que ce pays fut plus connu, plus fréquenté, parce que produisant le sucre & presque toutes les denrées qui se cultivent dans les Indes occidentales, & étant peuplé d'habitans encore sauvages, il paroit propre à former des colonies d'un nouveau genre qui, si elles étoient établies avec prudence, & sous des loix combinées sagement, pourroient procurer des avantages très-grands, & n'avoir pas les inconvénients des colonies fondées jusqu'à présent.

Sonnerat - Voyages aux Indes II Détail 1 page 79.jpg

  1. Avant que les Européens abordaſſent les côtes de Madagaſcar, les Madega∫∫es croyoient qu’ils devoient être vaincus par les Enfans du Soleil ; quand les Français vinrent y faire des établiſſemens, ils les prirent pour ces mêmes Enfans du Soleil qui leur étoient annoncés, & ſe laiſsèrent ſubjuguer.
  2. Arbre du genre du Muſa, dont les feuilles & les fruits ont beaucoup de rapport avec ceux du Bananier. Voyez à l’article des Plantes. Liv. V.
  3. Étoffe faite avec les feuilles du Raphia ou Mouphia, eſpéce de Palmier, qui m’a paru être le même que le Sagou des Moluques ; on connaît en Europe ces étoffes ſous le nom d’étoffes d’Écorce d’arbre, quelques-unes ſurpaſſent par leur fineſſe nos plus beaux camelots.
  4. Voyez ſa deſcription, à l’article des Plantes, Liv. v.
  5. Boiſſon faite avec des cannes à ſucre, & dans laquelle il entre du Bela-aye, dont les propriétés ſont les mêmes que celles du Sirmarouba ; ils font encore une eſpéce d’eau-de-vie de riz très-forte & auſſi claire que l’eau de roche.
  6. M. Bouchet paſſa dans cette île en 1768, en qualité de Chirurgien-Major, lorſque M. de Modave y ſut envoyé pour ſaire l’établiſſement du Fort Dauphin.
  7. Eſpéce de liſeron qui, rampant ſur la terre, couvre les bords de la mer & les endroits ſabloneux.