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Voyage aux Indes orientales et à la Chine/Livre IV/02

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Sonnerat - Voyages aux Indes II Détail 1 page 80.jpg


CHAPITRE II.
Du Pégû.
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Quand les portugais s’établir dans cette contrée, ils la trouvèrent divisée en deux royaumes : les Abassys, connus des Européens sous le nom de Pégouins, habitoient celui d Pégû, & les Barmans, celui d’Ava. Ces deux Nations gouvernées par des Puissances rivales, ne vécurent pas longtems en bonne intelligence. Le Roi d’Ava jaloux du commerce de ses voisins, rassembla des troupes nombreuses en 1685, & leur déclara la guerre : il les soumit, fit périr leur Monarque avec toute sa famille, & voulût anéantir jusqu'au nom de Pégû. Les deux États réunis sous sa puissance, ne formèrent plus qu'un royaume. Il s’étend jusqu’à la Chine du côt" nord ; à l'orient, il est bordé par le Tonquin, le Quinam & la Cochichine ; au midi, par le royaume de Siam ; à l'occident, en partie par la mer, & en remontant, il se termine à Chatigam, qui confine au Bengale.

En 1735, les vaincus secouèrent le joug, & vengèrent le sang de leurs anciens maîtres ; par un juste retour, il massacrèrent le tyran avec toute sa famille ; & comme il ne restoit aucun Prince légitime, ils élurent un nouveau Roi. La fermeté du Prince ramena le calme : lorsqu’il eut affermi sa puissance par son courage & par le supplice des factieux, il ne s’occupa qu’à rendre à ses États leur première splendeur, en

y daisant refleurir le commerce. Les Européens y furent attirés ; & tes Anglais profitant de cette circonstance, y établirent plusieurs comptoirs, tels que ceux de la grande & de la petite Négrainles & celui de Bacim, sur la pointe occidentale de la côte du Pégû.

Dans ce même tems, les Zélandois chassés de Banquibazard, par Ai averdikan N:;[:a, du Bengale, fe réfugièrent au Pfîgû & voulurent s y etaLiL. par la force des armes, mais trop foi* blés pour exécuter une pareille entreprile , ils y furent massacrés.

Les Français profitèrent mieux des bonnes difpofirions du lnnce:M Dupleix, Gouverneur général dans rinde, lui e^oyaunAmbafl-adeuren 17;,, avec des préfens confidé- f . ^çals tlnr'e"t d" Roi du pcgll la P^'ffion de & e un ctab iffement Siriani (a), & ils s'y feroient mainte. nus lans 1?. revoluaon fuivante. Apres vi.gî ans de paix, un f;,iiple villageois leva l-étendard del;rcvoJte ; n etoic l^ma.; dorig.ns, & s'appelloit bornera ^^^^L:'ÛO"TS\dw:ï[ étw ^f, il voul: " ï le.LlLerate"l• de ra Nation, & l.affranciiir du ,ou. t;.-i . cgoums. Ces rebelles armés feulement d'un bâton ob" îinrentd abord quelques fuccès. Le Roi du Pégû Ï^nt un semblable ennemi, ne lui oppofa que peu d'e résistance ; mais i1 éprouva dans la fuite qu'il n'en eft point qui ne foient dangereux. Le parti d'Alompra grossissoit de jour en jour se vit bientôt à la tête de vingt mille Parmans, à l’aide desquels il s’empara de la capitale du Royaume, où il trouva des munitions & des armes. Devenu plus ambicieux par cette conquête, il se fit proclamer Roi, descendit la rivière avec une rapidité surprenante, & vnt camper à deux lieux de Siriam, dans lvendroit même où il jetta les fondemens de la ville de Rangon, qui depuis est devenue l’entrepôt du commerce : il mit le siége devant Siriam, & fit raser pour punir les habitans de leur résistance pendant dix-huit mois.

Les Français étoient convenus avec Alompra d’une neutralité qu’ils n’observèrent pas. Le Roi du Pégû avoit fait demander des secours à Pondichéry : on fut long-tems à se décider ; mais enfin au mois de Juillet 1756, on lui fit passer quelques troupes avec des munitions sur les vaisseauxle Diligent & la Galathée. Quoique ce dernier arrivât long-tems avant l’autre, il ne put mouiller à Siriam que deux jours après la rédition de la ville : le Capitaine tomba dans un piège que lui tendit Alompra. Ce conquérant indigné contre les Français, s’empara du vaisseau, fit trancher la tête à tous les officiers, de même qu’à l’agent de la Nation, & retint prisonniers les Matelots & les Soldats.

Le Diligent forcé de relacher aux isles Nicobards, n’arriva que six semaines après la Galathée ; le Capitaine plus prudent, n’entra dans la rivière qu’avec précaution ; & lorsqu’il apprit le massacre des Français, il retourna à Pondichéry.

Alompra se servit utilement des munitions & des soldats pris sur la Galathée ; après avoir promis des récompenses à ces derniers, il bloqua le Roi de Pégû dans sa capitale. Celui-ci soutint le siége jusqu'au mois de Mai 1757, tems auquel il se vit forcé de se rendre. Le vainqueur usa de stratagême pour s’en défaire. Il étoit dit dans les annales, que celui qui mettroit une couronne sur la Pagode de Rangon, vaincroit tous ses ennemis, & seroit reconnu pour le Roi le plus puissant. Il en fit faire une d’or enrichie de diamans & de rubis, aussi pesante que lui, sa femme & ses enfans ; après l’avoir placée sur le cône de la Pagode en présence du Roi prisonnier, il lui demanda s’il le reconnoissoit pour son maître ; & sur sa réponse négative, il lui fit trancher la tête.

Pendant ces troubles, les Anglais se fortifièrent dans leurs établissemens de Bacim & de Negrailles : comme ils étoient les seuls Européens qui se fussent avisés de construire des forts, ils devinrent suspects au nouveau Roi, qui les attaqua plusieurs fois à la tête des Barmans ; mais il fut toujours repoussé : enfin, employant contre eux les Français, qu’ils avoit retenus prisonniers, il les chassa totalement de son royaume.

On sait que la misère & la dépopulation sont les suites inévitables de la guerre. Lorsqu’Alompra voulut jouir du fruit de ses travaux, il s’affligea de ne régner que sur des ruines. Pour y remédier, il ne vit d’autre moyen que de faire la conquête de Siam, & de répandre dans ses États les hommes que cette conquête lui soumettroit ; en conséquence, il partit suivi de quarante mille hommes : dans sa route, il s’empara de Tavaye, de Tenassérin & de Merqui. Bientôt il pénétra jusqu’à Siam, dont il fit le siége ; & sans doute il auroit triomphé, si une dyssenterie, produite par les fatigues d’un siége long & pénible, ne l’eût emporté en Septembre 1760, dans la cinquantiéme année de son âge.

Ses fils l’avoient suivi dans cettte expédition, firent em baumer & transporter son corps au Pégu, avec toute la pompe dûe à sa mémoire : l’aîné qui s’appeloit Kandropa, fût déclaré son successeur. Ami de la paix, il gouverna son peuple avec sagesse ; mais après cinq ans d’un règne paisible, il mourut sans laisser d’héritiers, & la couronne passa sur la tête de Zékinmédou son frère.

Celui-ci marchant sur les traces d’Alompra, recommença la guerre avec les Siamois : il eût le bonheur de terminer glorieusement ce que son père avoit entrepris avec courage. Siam fut conquise & le Roi fait prisonnier, ainsi que toute sa famille. Ce malheureux Prince dépouillé de ses États, offre encore

aujourd’hui dans Ava, l’exemple le plus frappant des vicissitudes de la fortune ; ses mains accoutumées à porter le sceptre, ont été forcées de s’endurcir aux travaux les plus vils : privé de tous ses biens, réduit à la dernière misère, il semble que le vainqueur n’ait respecté sa vie, que pour lui faire désirer le trépas.

Après avoir jetté plusieurs millions de prisonniers Siamois dans son royaume, Zékinmédou soumit les Cassayers, & déclara la guerre aux Chinois. Ce peuple nombreux n’eût pas de peine à lui opposer une armée de cent mille hommes ; la sienne n’étoit composée que de trente mille, mais il fondit sur eux avec tant de fureur, qu’il les mit en déroute, & fit soixante mille prisonniers, qui furent envoyés aux environ d’Ava, pour y cultiver la terre.

C’est à-peu-près dans le même tems, c’est-à-dire, en 1769, que la Compagnie des Indes lui fit demander la permission de rétablir son commerce dans le Pégû. Le Député qu’elle lui envoya, fût reçu de ce Prince avec beaucoup de distinction ; il lui donna les marques les plus éclatantes de son estime pour la Nation française, & le renvoya chargé d’une lettre adressée au Conseil de Pondichéry, & conçue en ces termes.

« Moi Empereur d’Ava, Roi des Rois & de toute puissance, vous fait savoir que j’ai reçu la lettre que votre Ambassadeur, M. Féraud, m’a remise avec les présens qui consistent en une piéce de velour rouge, une autre de velours noire, une troisième de velour jaune, cinq piéces d’étoffes d’or ou d’argent, deux paquets de galons d’or, & deux paquets de galons d’argent, huit cent vingt-quatre petits couteaux, un fusil à deux coups damasquiné en or, cinq cens vingt-cinq fusils de munition, deux cens quatre-vingt-six boulets, dix-huit cens balles à fusil, dix baril de poudre. J’ai pareillement reçu la lettre que votre Ambassadeur m’a remise, & que Milard mon esclave m’a interpretée (a[1]). J’ai reçu votre Ambassadeur dans mon palais d’or. A l’égard des demandes que vous me faites, je ne puis vous accorder l’île Moulque, parce que c’est un endroit suspect ; je ne veux pas non plus vous rendre les cinq Français : vous me faites aussi mention de leur paye, & vous me demandez une personne pour régler leur compte ; je laisse cela à la disposition de Milard. Je vous exempte de tous droits, & je vous laisse libres dans votre commerce. Je vous accorde aussi l’endroit au sud de Rangon, qui se nomme Mangthu ; la grandeur du terrain le long de la rivière, est de cinq cens Thas (a [2]), & la largeur dedeux cens, que le Gouverneur de Rangon fera mesurer. Tous les vaisseaux français qui viendront mouiller dans le port de l’établissement français, seront obligés de donner le compte de leurs marchandises & autres effets au Gouverneur de Rangon, pour voir quels sont les présens que je dois exiger pour me dédommager des droits : vous ne pourrez vendre aucune munition de guerre dans tous mes États, sans ma permission. J’envoie mes ordres en conséquence au Gouverneur de Rangon. Quand il arrivera des vaisseaux français, il aura soin de faire la visite à bord ; & sitôt que les marchandises seront dans les magasins, il fera mettre la chappe.

Tous les vaisseaux qui viendront mouiller dans l’établissement français, seront obligés de mettre leur gouvernail à terre.

Je vous envoie votre Ambassadeur avec l’accord que je lui ai fait ».

Donné le 12 de la Lune

du mois de Kchoug, 1132.

La Compagnie des Indes obtint donc un emplacement considérable à Rangon, avec le droit d’y bâtir ses magasins, & d’y arborer le pavillon français ; elle fut la seule à qui le Roi du Pégu ait encore accordé ce denier privilége : les Anglais, les Hollandais, les Arméniens, ne purent l’obtenir. Mais la Compagnie n’ayant pas su profiter de ces avantages, les Français qui vont commencer aujourd’hui dans cette contré, n’y sont plus distingués des autres Nations ; le Souverain les regarde de même comme ses esclaves, dès qu’ils mettent le pied des ses États.

Les Siamois ne restèrent pas long-tems sous les loix des Barmans : ceux qui s’étoient retirés dans les bois pour éviter l’esclavage, se rassemblèrent, élurent un Roi Chinois d’origine, & marchant sous ses drapeaux, ils chassèrentles Pégouins & les Barmans du royaume de Siam. Le Roi d’Ava voulut les soumettre une seconde fois ; à cet effet, il rassembla des troupes nombreuses en 1775, composées de Pégouins & de Barmans. Les premiers supérieurs en forces, se révoltèrent, massacrèrent la plus grande partie des Barmans, & dirigèrent leurs armes sur Rngon ; mais n’ayant point de généraux pour les guider, ils échouèrent dans leur entreprise, & n’opérèrent aucune révolution. Zékinmédou rétablit la tranquilité dans son royaume, & mourut l’année suivante. Ses frères, suivant le testament d’Alompra, devoient régner successivement ; mais quelque tems avant sa mort ; Zekinmédou avoit fait reconnoître pour Roi son fils aîné, qui monta sur le trône à l’age de vingt-deux ans. Pour éviter toute discussion avec ses oncles, il les fit massacrer au nombre de cinq, de même que ses frères ; les Seigneurs qui leur étoient attachés, eurent le même sort. C’est par ces meurtres abominables qu’il se trouve aujourd’hui paisible possesseur d’un sceptre souillé de sang, & flétri par les mains impures qui le retiennent.

Les Pégouins & les Barmans ne sont pas divisés en castes ou tribus. Ils suivent tous la même religion, qui, dans son principe, paroit être celle des Brames : le dogme de la métempsycose en est la base ; mais ils l’ont défiguré au point qu’au jourd’hui ils mangent toutes sortes d’animaux, même du bœuf, pourvu qu’ils s’abstiennent de le tuer. Quant à leurs Dieux, ils en comptent sept principaux ; les cinq premiers se sont incarnés, & ont déjà vécu sur la terre, pour apprendre aux hommes à connoître la vertu.

Les deux autres doivent y ramener un jour le tems heureux des premiers âges. Cependant ils n'en adorent qu'un seul, qu'ils appellent Godéman ; il est le dernier des cinq qui se sont incarnés, & paroît être le même que Vichenou.

Les livres sacrés ne marquent point le tems de sa vie terrestre. Ils se bornent à dire qu’en mourant, il a promis de répandre ses graces infinies pendant six mille ans sur ceux qui l’invoqueroient ; c’est pour les mériter que les Pégouins & les Barmans vont régulièrement dans sa Pagode une fois la semaine ; & tous les jours de fête, ils y chantent ses louanges, brûlent des cierges devant sa figure, lui offrent des viandes, du poisson, des légumes & du riz cuit : ces offrandes deviennent la proie des chiens & d’autres animaux qui entrent dans la pogode & en sortent librement.

Leurs temples sont ornés avec décence ; ils ne les remplissent pas de figures obscènes, comme les habitans de la côte de Coromandel, de Malabar & du Bengale. Les Pégouins ont une vénération particulière pour celui de Kelkel, près de Siriam, & les Barmans pour celui de Digon, près de Rangon. Ce dernier est singulièrement construit ; il se termine en cône, & n'a ni portes ni fenêtres : c’est par une ouverture pratiquée au sommet, sur lequel on voit la couronne d’or qu’y fit placer Alompra, que les Princes, les Seigneurs & le Peuple, jettent les richesses immenses qu’ils apportent en offrandes. Ce tréſor doit être un des plus riches de la terre, ſi toutefois les Barmans n’ont pas trouvé le moyen de le piller par quelque ſouterrain.

Par une coutume barbare, lorſqu’on bâtit une Pagode, les premières perſonnes qui paſſent ſont jettées dans les fondemens. Cette horrible cérémonie eſt cependant aſſez ordinaire, parce que ces peuples conſacrent preſque toutes leurs richeſſes à la conſtruction de pareils édifices, ce qui eſt parmi eux une œuvre très-méritoire, de même que de fonder des Baos(a[3]), ou de contribuer aux funérailles de leurs Talapoins, qu’ils brûlent avec pompe.

Cette magnificence qu’ils mettent dans les obſèques de leurs Prêtres, annonce combien ils les révèrent. Ils ſont moins inſtruits que les Brames, & portent le nom de Ponguis. Quoi-qu’on les appelle Talapoins, ils n’ont aucun rapport avec les Prêtres du Tibet, & ne connoiſſent point le grand Lama, comme l’ont avancé quelques Auteurs.

Le Souverain eſt honoré d’une manière qui tient de l’adoration : par un uſage commun chez les Orientaux, on se proſterne devant lui les mains jointes, les pieds nuds, jettés en arrière & collés contre les cuiſſes ; les Grands même ſont obligés de prendre cette humiliante poſture toutes les fois qu’ils l’approchent.

Dans toutes les cérémonies, il ſe place ſur un trône très-élevé, pour montrer combien il eſt au-deſſus des Princes qui compoſent ſa cour ; aucun de ces derniers ne peut reſter dans la ville lorſqu’il en ſort, & l’on a grand ſoin d’en fermer les portes. Enfin il eſt ſi perſuadé qu’il eſt aſſez puiſſant pour commander à tous le Rois de la terre, qu'après son dîner une trompette annonce que le Roi des Rois, & de toute puissance, vient de se lever de table, & qu'il est libre à tous les autres de s'y mettre. il croit qu'il n'y a pas de Souverain qui posséde un Empire aussi beau que le sien, & que les autres Nations ne sauroient s'en passer. Le peuple même est dans cette erreur ; il appelle les Étranger, Gens des bois, & leur pardonne tout ce qu'ils peuvent faire contre les usages, parce qu'il l'attribue à leur grossiéreté naturelle & à leur peu d'éducation (a[4]).

L'Empereur a droit de vie & de mort sur tous ses Sujets, qu'il regarde comme des esclaves. Cette servitude pèse continuellement sur les particuliers, & les contraint d'afficher la misère. Celui qui posséde quelque chose, assure des pensions pour la nourriture des Talapoins, ou fait bâtir des pagodes ; s'il garde son argent, le Gouverneur lui suscite une mauvaise affaire, & bientôt il est dépouillé : s'il se cache, & qu'on vienne à le découvrir, il ne lui en coûte pas moins que la vie, parce qu'on soupçonne qu'il se réservoit pour former des intrigues.

Cependant le Pégouin chérit sa patrie ; il est poli, prévenant, affable, mais susceptible & chicaneur. Les loix n'ont pas trouvé de meilleur frein que de les punir par la bourse ; toutes les insultes ont été prévues & taxées à une amende pécuniaire (b[5]), de sorte qu'on se met à l'abri de toute poursuite, pourvu qu’on configne la ſomme, & qu’on paie les épices des Juges & des Écrivains. On excepte cependant le cas d’aſſaſſinat ; mais ce n’eſt que pour le peuple dans ce pays comme dans tous les autres, les Grands échappent au ſupplice, & peuvent être criminels impunément. Celui qui en attaque un autre en juſtice, n’eſt pas toujours sûr de gagner ſa cauſe. Si les preuves manquent, on plonge les deux parties dans l’eau. La première qui revient ſur la ſurface, a perdu ſon procès ; mais elle peut ſe libérer en ſe faiſant eſclave de corps de l’Empereur, auquel il donne tout ſon bien ; au moyen de cet abandon, ſon adverſaire n’a plus de priſe ſur lui.

Les Pégouins ſont fort ſobres : preſque toute leur nourriture conſiſte en légumes ou poiſſons pourris, qu’ils appellent Prox, & qui leur ſervent d’épices pour aſſaiſonner les ragoûts. Ils ſont lacifs, comme tous les Orientaux : le mariage n’eſt point indiſſoluble, la Juſtice en ordonne la caſſation ; mais la partie qui le demande, ne peut emporter de la maiſon que ce qu’elle a ſur le corps. La pluralité des femmes, ſi con mune dans tout l’Orient n’eſt que tolérée au Pégû ; elle y eſt même défendue par la Religion. Cependant on y trouve des couvens de femmes publiques, où chacun peut choiſsir pour ſon argent. Les femmes convaincues d’adultère ſont forcées d’entrer dans ces couvens & de s’y proſtituer (a[6]). Les hommes ſuivant la loi, doivent être punis de mort, mais il ſe rédiment avec de l’argent.

Le femmes du peuple vont preſque nues ; il ne leur eſt permis de porter qu’une espéce de jupon qui ne descend qu’aux genoux : paſſé par derrière, il n’eſt pas assez ample pour croiſer tout-à-fait le devant, de manière qu’une femme qui marche montre juſqu au haut de la cuiſſe. Les femmes des Seigneurs en portent de plus ou moins long, ſuivant le rang qu elles occupent. On brûle généralement tous les morts ; mais les Grands & les Talapoins renommés pour leur ſcience, ſont préalablement embaumés & mis dans des cerceuils de plomb. Souvent on ne les porte au bûcher que ſix mois après leur trépas.

Les voyages au Pégû ne ſont plus ſi lucratifs qu’ils l étoient autrefois. Pour faire quelque bénéfice, les vaiſſeaux que le commerce attire, ſont obligés de paſſer à Achem, où ils portent des fuſils, de la poudre, de petits canons, de groſſes toiles de quinze conjons, du fil d’or, du galon & du drap ; ils prennent en échange du benjoin, du camphre & de l’or, ſur lequel on ne gagne aujourd hui que quatre pour cent ; les autres objets rendent peu de choſe. Le bénéfice de la vente ne va pas au-delà de vingt à vingt-cinq pourcent. Le Roi faiſant ſeul le commerce, oblige de vendre & d’acheter de ſon Agent au prix qu’il veut ; quand on peut ſouſtraire à ſa cupidité quelques marchandises, on les vend à ſon peuple qu’il opprime, & l’on y gagne conſidérablement.

Les Français avoient ſu acquérir la confiance des Achémois qui les préféroient aux Anglais à cauſe de leur douceur ; mais quelques expéditions que les Français ont faites contre eux, les ont totalement aliénés, notamment celles du vaiſſeau la Paix en 1770, & l’Etoile à Borneo en 1775. Ils les leur rappellent toutes les fois qu’ils y vont, & jamais il ne pourront les leur faire oublier. Un ſouvenir pareil mettra toujours obſtacle au commerce qu’ils voudront faire avec ce peuple, car il eſt lâche, & conséquemment traître & vindicatif.

Dès qu’un vaiſſeau mouille dans le port, il doit faire ſaluer le Roi par un des officiers de l’équipage ; mais on ne l’approche pas les mains vuides, il faut toujours lui faire quelques préſens. Autrefois avant que d’entrer dans ſes appartemens, on étoit obligé d’ôter ſes ſouliers ; aujourd’hui on peut s’en diſpenser, pourvu qu’on en mette une paire de drap rouge par-deſſus ceux q’on porte ordinairement.

Les vaiſſeaux qui vont au Pégû, prennent à Achem une partie de leur cargaiſon en Aréques; elles doivent être préparées différemment de celles qu’on porte à la côte de Coromandel, ce qui oblige d’y séjourner près de quatre mois. Ils achévent de compléter leur cargaiſon en cocos aux îles Nicobards. Ces deux objets rendus au Pégû, donnent toujours un bénéfice de trente-cinq à quarante pour un.

On ſuit au Pégû les mêmes uſages qu’au Japon. Auſſi-tôt qu’un vaiſſeau mouille devant Ragon, le gouverneur envoye ordre de mettre à terre le gouvernail & les canons montés ; on eſt obligé de donner une liſte fidelle des hommes d’équipage, des armes offenſives & défenſives dont on eſt pourvu, de la quantité des balles de marchandiſes qu’on apporte, & généralement de tout ce qui eſt à bord. On ſépare ce qui eſt de l’armement, ou à l’uſage du vaiſſeau & ce qui eſt à vendre. Après cette déclaration, le Gouverneur fait donner un magaſin où tout doit être dépoſé.

Juſqu’à la parfaite exécution de ce dernier article, il n’eſt permis de communiquer avec perſonne. Le Gouverneur ſe rend enſuite au vaiſſeau ſuivi d’un nombreux cortége qui profite du repas qu’on eſt obligé de lui donner ; & ſi dans ſa viſite il trouve quelque choſe qui n’ait point été déclaré, fût-ce même de l’argent, il le confiſque : in Officier ne peut garder qu’une vingtaine de roupies, car il faut que l’argent ſoit emmagasiné comme les marchandiſes, avec la différence qu’il ne paie aucun droit, & qu’on a l’attention de le rendre. La viſite finie, on fait au Gouverneur les préſens d’uſage, qui sonſiſtent en aſſiettes de porcelaine, en ſucre & en boëtes de thé. Les opérations du commerce ſont ſouvent retardées par ces préliminaires, parce qu’on ne peut ſe procurer un ouvrier quelque beſoin qu’on en ait, juſqu’à ce qu’ils ſoient entiéremetn remplis.

On fait une ſeconde viſite de tout ce qui a été mis dans le magaſin. Les balles ſont ouvertes à l’effet d’en payer les droits ; ceux du Roi conſiſtent à dix pour cent en nature, car on compte neuf piéces, & la dixiéme eſt pour lui : les écrivains, gardiens, & celui qui chappe les marchandiſes, ont deux & demi pour cent. L’un des Chefs a le droit auſſi de prendre cinq piéces, mais non pas des conſidérables, comme draps & autres objets de prix. Après toutes ces vérifications, il eſt permis de charger le vaiſſeau.

Le bois de tek qu’on en rapporte eſt excellent pour la conſtruction, & propre à faire de beaux meubles. Il ſe conſserve dans l’eau ſans ſe corrompre, au point qu’il n’eſt pas rare de voir des vaiſſeaux conſtruits au Pégû naviguer plus de cent ans. Ce pays eſt très-riche par lui-même ; on y trouve des mines d’or, d’argent, de cuivre & de calin, mais on ne les exploite pas. Le fer, plus tendre que le nôtre, s’y trouve pur en maſſes de quinze à vingt livres, prêt à être mis en oeuvre. Les rubis, quoique très-communs, ont cependant une valeur, mais on ne peut les ſortir du royaume que par contrebande ; il en coûteroit des ſommes immenſes, ſi l’on étoit pris en fraude, peut-être la liberté & même la confiſcation du vaiſſeau.

On y trouve auſſi des ſaphirs, des émeraudes, des topaſes, des aigues marines. Les Pégouins appellent toutes ces pierres fines Rubis, & les diſtinguent par la dénomination de rubis bleu, rubis verd, rubis jaune, &c. (a[7])

Le ſoufre & le brai y ſont communs & à très-bon compte ; la terre y eſt fertile, mais on ne la cultive que pour avoir du riz. On en ſéme une eſpéce particulière qui eſt très-eſti mée à la côte. Elle s’appelle Plot. Lorſqu’on en fait cuire, il le diſſout & ſe réduit en gelée.

Les Pégouins n’ont aucune manufacture de toile ni de ſoie ; ils ſe contentent de fabriquer pour leur uſage quelques étoffes de coton : les autres production ſont de l’indigo, le cachou, l’ivoire, les huiles de poiſſon, de bois & de terre. Les chevaux ſont de la plus grande beauté : les éléphans, les buffles ſont monstrueux, ainſi que les bœufs & les moutons dont le pays abonde. La branche de commerce la plus lucrative ſeroit celle du ſalpêtre qu’on y trouve auſſi communément qu’au Bengale ; mais cet objet eſt de la plus grande contrebande, & le Souverain n’a jamais voulu permettre qu’on en fit l’exportation.

Il ſeroit très-utile au commerce de la France de rétablir ſes négociations avec le Pégû ; mais cette faveur dépend du ſuccès que ſes armes auront ſur la côte de l’Inde, & exige le rétablissement de la paix entre les Puissances Européennes.


Sonnerat - Voyages aux Indes II Détail 1 page 54.jpg
  1. M. Milard avoit passé sur la Galathée en qualité de volontaire ; il eut le bonheur d’échapper au massacre des Français, & de gagner l’amitié du Roi, qui lui donna la place de grand Maître d’artillerie, & de Capitaine de ses gardes. Dans plusieurs occasions, il rendit des services importants aux Français, & nommément à M. de Gouyon, commandant le Castries, qui s’y trouva pendant les troubles de 1775, où les Français furent soupçonnés de favoriser les rébelles ; il est mort en 1778.
  2. Le Thas est de dix pieds & demi.
  3. Eſpéce de Couvent.
  4. D'après de tels principes, cest s'exposer tout au moins au ridicule que de représenter dans les graces qu'on leur demande, qu'elles contribueront à enrichir ce Royaume par l'augmentation du commerce.
  5. Sous les empereurs Romains, les insultes furent aussi taxées & rachetées. Pour.
  6. A Rome les femmes convaincues d’adultère étoient renfermées dans une espéce de cachot près des portes de la ville ; là elles étoient abandonnées à la brutalité des libertins.
  7. D’après une converſation que j’ai eu avec le ſavant M. Romé de l’Iſle, à qui l’Hiſtoire Naturelle doit tant de découvertes utiles, j’appris que toutes ces pierres fines orientales paroiſſent être les mêmes, puiſqu’elles ont la même cryſtalliſation, la même peſanteur & la même dureté, & qu’elles ne doivent la différence de leur couleur qu’aux parties qui les ont colorées. Ainſi les Pégouins n’ont pas tout-à-fait tort de donner la même dénomination à toutes ces pierres fines.