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Voyage dans la Cilicie et dans les montagnes du Taurus/01

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Vue des ruines d’Élœusa (Sébaste), dans la Cilicie Trachée. — Dessin de Grandsire d’après M. Victor Langlois.


VOYAGE DANS LA CILICIE ET DANS LES MONTAGNES DU TAURUS,

PAR M. VICTOR LANGLOIS[1].
1852-1853. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




Court avant-propos géographique et historique.

La chaîne de montagnes que l’on désigne sous le nom de Taurus s’étend du sud-ouest au nord-ouest de l’Asie Mineure et partage cette contrée en deux régions très-distinctes. Le versant septentrional de la chaîne et les plaines qui se prolongent jusqu’à l’archipel portent le nom générique d’Anatolie. Le versant méridional et toute la plaine qui est baignée par la Méditerranée s’appellent Karamanie ; celle-ci est séparée de la Syrie par une chaîne de montagnes beaucoup moins importante que la précédente, que les anciens ont désignée sous le nom de Mont-Amanus, et qui porte aujourd’hui ceux de Giaour-Dagh (montagne des Infidèles), dans la partie voisine de Marach, et de Djibel-el-Nour (montagne de la Lumière) aux environs de Missis et d’Alexandrette.

Toute la région formant un épais massif de montagnes à partir du cap Anamour au sud, jusqu’aux frontières de la Lycaonie et de la Phrygie au nord, et depuis la limite orientale de la Pamphylie et de l’Isaurie à l’ouest jusqu’au fleuve Lamos à l’est, portait chez les anciens le nom de Cilicie Trachée ou Montagneuse, qui servait à la distinguer de la Cilicie Pœdia ou Champêtre, dont les principales villes sont aujourd’hui Tarsous et Adana.

C’est dans la Cilicie Trachée[2], et principalement dans les montagnes situées au nord de Tarsous et d’Adana, que le Taurus se présente sous l’aspect le plus majestueux et le plus imposant. Là se trouvent les pics les plus élevés de la chaîne ; là sont ces défilés célèbres de toute antiquité qui serpentent à travers des gorges profondes et forment comme autant de passages naturels à travers l’épaisseur du massif de rochers ; là aussi sont groupées ces innombrables ruines de villes, de monuments, de nécropoles, témoignages d’une antique civilisation que les invasions des barbares venus de la grande Asie ont totalement anéantie. Dans cette montagne, jadis peuplée par tant de nations différentes, on ne trouve plus aujourd’hui que de petites bourgades habitées par de pauvres Turkomans et des campements d’Iourouks (nomades) dont l’existence tient plutôt de celle du brigand que de celle du pasteur.

Le Taurus est célèbre de toute antiquité ; la tradition y place le séjour des dieux et des héros. Certains géographes de l’antiquité prétendent que le nom du Taurus vient du grec Ταύρος, parce que la forme de cette montagne ressemblait à celle d’un taureau. Mais il paraît plus probable qu’il a une racine sémitique ; Tor ou Taur, dans les langues phénicienne, hébraïque et chaldéenne, signifie montagne.

Soit qu’on aborde en Cilicie par la mer ou qu’on y arrive par les immenses plaines du versant opposé, on commence toujours par découvrir de très-loin l’horizon bordé d’un rempart nébuleux, qui court ouest et est, tant que la vue peut s’étendre. À mesure que l’on approche, on distingue successivement des entassements gradués qui, tantôt isolés et tantôt réunis en chaînons, vont aboutir à un groupe principal qui domine le tout.

L’ensemble de cet énorme soulèvement, accompli aux époques primitives de la formation de notre globe, a été admirablement décrit par Pline l’Ancien, et bien qu’au moyen âge l’imagination des chroniqueurs ne fût pas aussi ardente que celle des anciens, cependant les pieux pèlerins de terre sainte qui traversèrent le Taurus en apprécièrent la grandeur et l’importance. Un chanoine d’Oldenbourg, Willebrand, qui parcourut la Cilicie dans les premières années du treizième siècle, dit que cette contrée, alors érigée en royaume par Léon II, prince arménien, était enclavée de toutes parts, sauf dans sa partie méridionale, par de hautes et âpres montagnes, dont les sommets, hérissés de forteresses, défendaient l’entrée des étroits défilés qui donnaient accès dans le pays. Il rapporte aussi que les gorges de ces montagnes étaient peuplées d’animaux sauvages et de bêtes fauves. C’est au surplus dans ces mêmes montagnes que Marcus Tullius Cicéron, lorsqu’il était gouverneur de la Cilicie, prenait plaisir à chasser l’once (felis pardus), et que l’empereur Barberousse, au moment de passer en Syrie pour aller combattre les infidèles, avait la témérité de poursuivre seul les ours et les hyènes jusque dans leurs inaccessibles repaires.

  1. M. Victor Langlois avait reçu du gouvernement français la mission d’explorer le Taurus et la Cilicie.
  2. Le nom Cilicia paraît dériver du mot grec χιλιξ, par allusion au buffle ou bœuf, symbole de Tarse.