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Voyage dans la Sibérie orientale, notes extraites de la correspondance d’une artiste

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Mlle Lise Cristiani. — Dessin de Mettais d’après une peinture de M. Couture.


VOYAGE DANS LA SIBÉRIE ORIENTALE,

NOTES EXTRAITES DE LA CORRESPONDANCE D’UNE ARTISTE (MLLE LISE CRISTIANI)

1849-1853. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.



Dans leur long itinéraire à travers la Sibérie, M. et Mme Atkinson rencontrèrent à plusieurs reprises, à Irkoutsk, à Barnaoul et ailleurs, une jeune Française qu’une destinée d’artiste avait poussée dans ce nord de l’extrême Orient. Possédant au plus haut degré le sentiment de l’expression et de l’harmonie, sachant tirer de l’un des instruments les plus difficiles, le violoncelle, des sons semblables à ceux de la poitrine humaine, Lise Cristiani avait su se faire, avant vingt ans, la plus belle réputation musicale. Après avoir conquis, à Copenhague, le titre et le brevet de premier violoncelliste du roi de Danemark, et mérité de l’enthousiasme des Suédois le surnom de la sainte Cécile de France, elle était venue tenter la fortune à Saint-Pétersbourg. Mais à cette époque un deuil de cour enveloppait de son silence la ville et l’empire, et la belle jeune virtuose, déçue pour la première fois, s’était lancée résolument en pleine Sibérie, avec son fidèle Stradivarius, une grosse femme de chambre russe et un vieux pianiste allemand qui remplissait auprès d’elle la double fonction d’accompagnateur et de protecteur.

La confiante audace de la jeune virtuose fut payée des plus vives sympathies dans toutes les villes sibériennes. Accueillie de la société officielle et des groupes d’exilés comme un oiseau chanteur, écho harmonieux des terres aimées du soleil, Lise Cristiani put répéter, pendant son rapide voyage, ces mots du poëte :

« Vie errante
Est chose enivrante… »

Les pages suivantes sont textuellement empruntées à sa correspondance, que sa famille a bien voulu nous confier.


I

Irkoutsk. — Le lac Baïkal. — Kiachta. — Maï-Ma-Tchin. — Dîner et spectacle chinois.

Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, est une ville assez considérable, située au confluent de trois rivières : l’une d’elles, l’Angara, principale artère du système fluvial qui porte le nom de Jénisseï, est remarquablement rapide et profonde, parce qu’elle sert de décharge au lac Baïkal, qui n’est qu’à quelques lieues de la ville. — Irkoutsk est, après Tobolsk, la ville la plus importante de la Sibérie ; on y compte vingt mille habitants, parmi lesquels existe une communauté allemande, avec son église propre ; elle est le siége d’un archevêché, et d’un séminaire où l’on enseigne le chinois et le japonais. Cette ville, du reste, n’offre d’intérêt que parce qu’elle est au bout du monde. De loin, elle fait assez bonne figure, attendu qu’elle compte presque autant d’églises que de maisons. Ses principaux édifices, y compris un très-grand couvent de femmes, où l’on conserve le corps d’un saint révéré dans toute la Sibérie, ont été bâtis par les Suédois, faits prisonniers de guerre à la bataille de Pultawa, et dont plusieurs descendants sont encore établis dans le pays. — On trouve aussi à Irkoutsk (qui le croirait) un théâtre, mais sans comédiens ; et si les habitants veulent avoir la comédie, il faut qu’ils se la donnent eux-mêmes à eux-mêmes, fantaisie qui leur prend plus que rarement. La population se compose d’un certain nombre d’exilés politiques, d’artisans et de marchands.

… Le général Mourawieff et sa famille ayant résolu d’aller d’Irkoutsk à Kiachta, ville moitié russe et moitié chinoise, sur la frontière des deux empires, il nous fallut traverser le lac Baïkal, qui est à quelques lieues d’Irkoutsk. Ce lac, un des plus grands du monde, a deux mille cinq cents lieues carrées de surface, et comme il est bordé de rochers de toutes parts, et qu’il reçoit plus de quatre-vingts rivières, il est d’une profondeur extraordinaire, qui surpasse, dit-on, par endroits, trois mille cinq cents pieds. Sa navigation est dangereuse, parce que les vents y sont fort variables, et que ses rives n’offrent pas d’abri : les bâtiments qui naviguent dans ses eaux sont d’une construction si médiocre, que les marins qui les montent n’osent guère se hasarder que lorsque le temps est décidément beau, et le vent maniable. La traversée fut remarquablement rapide, mais le vent était si violent que les lames s’élevaient comme en pleine mer, et nous eûmes la honte d’avoir le mal de mer sur de l’eau douce. Arrivés bientôt au point où le lac aboutit à la grande route de Kiachta, il nous fallut rester en panne vingt-quatre heures à un kilomètre tout au plus du rivage, parce que la violence du ressac s’opposait au débarquement. Enfin le temps devenu plus calme nous permit d’aborder à l’Abbaye des Ambassadeurs, ainsi nommée parce que ceux que Pierre le Grand avait envoyés en Chine au commencement du dix-huitième siècle furent massacrés en ce lieu par les Mongols : le monastère fut construit en expiation de cette violation du droit des gens ; on a du haut de ses clochers une vue magnifique du lac Baïkal et de la ceinture de roches qui l’enveloppent. Celles de la rive orientale étaient déjà couvertes de neige, et formaient un contraste d’un effet pittoresque avec celles de la rive occidentale, encore toutes resplendissantes de soleil, de verdure et de végétation. Une fois à terre, nous regagnâmes le temps perdu aux abords de la côte, et nous franchîmes rapidement les quarante-trois lieues qui nous séparaient de Kiachta, en traversant une contrée montagneuse, d’abord assez fertile, puis d’une stérilité affreuse lorsqu’on approche de la frontière. Le 29 octobre nous étions à Kiachta.

Cette ville, où se fait le commerce entre les deux empires, est la dernière de la frontière russe. Elle n’est qu’à trois cent soixante lieues de Pékin, par conséquent cinq fois plus près de cette capitale que de celle de la Russie. Cette distance n’aurait certainement pas arrêté une voyageuse, qui avait fait plus de quatre mille lieues depuis son départ de Moscou, et elle aurait été visiter la capitale du céleste empire, si messieurs les Chinois l’eussent permis.

Le nombre des négociants russes qui font le commerce à Kiachta est très-petit ; quant aux Chinois, ils comptent environ soixante maisons principales. Ces établissements auxquels sont jointes des boutiques de détail, forment, avec un grand nombre de domestiques, et les artisans indispensables dans une ville, la partie chinoise de Kiachta, sous le nom de Maï-Ma-Tchin, qui veut dire faubourg commerçant. Une esplanade fermée sépare les deux villes ; du côté russe il y a une porte à l’européenne avec un corps de garde, du côté chinois, une belle porte dans leur style d’architecture, avec des inscriptions et des figures mythologiques. Lorsqu’on entre à Maï-Ma-Tchin, on est frappé de la différence d’aspect qu’offre une ville chinoise comparée aux nôtres. Les rues sont alignées, mais étroites, et ne présentent qu’une longue muraille interrompue de temps à autre par une porte cochère, car il est d’usage en Chine d’être hermétiquement calfeutré chez soi, et de ne rien laisser voir au dehors de ce qui se passe au dedans. Si l’on pénètre dans l’intérieur, on trouve une cour où sont construites les boutiques et les chambres d’habitation. La corniche du toit fortement relevée et en saillie est soutenue par des colonnes, et forme une espèce de galerie de l’aspect le plus agréable à cause de la légèreté et du bon goût de la construction, de l’éclat des couleurs et de la variété des ornements. Au centre de la cour est un tableau entouré de fleurs, représentant le dieu de prédilection du maître du logis, et il faut ajouter que messieurs les Chinois ont des divinités d’une forme plus que bizarre. Les fenêtres des maisons sont faites en bois artistement contourné et d’un effet charmant. En été, on en démonte les châssis et on les remplace par des canevas de soie qui laissent entrer l’air et qui sont peints d’une manière ravissante. Si l’on ajoute à tout cela une quantité de fleurs rares sous les portiques, dans de jolis vases de porcelaine, et des cages dorées ou vernies, renfermant des oiseaux dont les formes et les couleurs se trouvent si souvent reproduites sur les paravents et les éventails, on concevra que l’aspect extérieur d’une maison chinoise est une vraie fête pour l’œil.

L’intérieur des maisons est en harmonie avec le reste. Dans celles que j’ai visitées, il y avait trois pièces ; la première servait d’antichambre et les deux autres d’habitation au maître de la maison. Je ne dois pas oublier de vous dire que les marchands chinois qui fréquentent Kiachta n’ont pas la permission d’amener leurs femmes ; c’est une ville d’hommes et uniquement d’hommes, ce qui doit modifier à leur désavantage les maisons chinoises, car je ne doute pas que les dames de cette nation n’aient, comme les nôtres, le goût des jolies choses, et n’aiment à s’entourer de meubles élégants et gracieux. On est d’autant plus porté à le croire, que les femmes chinoises sortent peu de chez elles et doivent en conséquence chercher encore plus que d’autres à parer leurs demeures. Quant aux talents des Chinois pour les bagatelles et ce qu’on appelle à Paris la bimbeloterie de luxe, telle qu’elle se montre au grand jour chez Giroux ou Tahan, il est incontestable ; aussi avons-nous beaucoup perdu en ne voyant pas l’appartement d’une dame chinoise et son petit Dunkerque.

L’antichambre d’une maison d’homme est entourée de chaises de cannes vernies, recouvertes d’une belle natte fine. Il s’y trouve de grandes armoires d’un bois noir sculpté. Sur les murs sont des stances religieuses ou philosophiques, des tableaux peints sur papier représentant des scènes d’intérieur ou des paysages. L’appartement, à droite en entrant, est le salon de réception dont les portes sont en bois sculpté verni, avec des glaces peintes qui offrent de jolies figures de femmes, des fleurs, des oiseaux, ou des compositions d’une originalité singulière et pourtant d’une originalité agréable : le travail en est tel qu’on aurait bien de la peine à Paris ou à Londres, je ne dis pas à les surpasser, mais même à les imiter. Au fond de l’appartement, il y a un divan sur lequel sont des espèces de matelas avec des oreillers carrés, où les Chinois se placent à la turque. Sur la muraille, derrière le divan, il y a ordinairement une glace dont les ornements peints et sculptés rappellent ceux de la porte qui lui fait face ; quelquefois au lieu de glace se développe un grand sujet mythologique plus ou moins habilement reproduit par le dessin et la peinture. Sur le divan sont placées de petites tables basses toujours en bois sculpté et découpé à jour, ainsi qu’une foule de petits meubles d’un usage habituel pour poser les pipes, les tabatières, servir le thé, placer les livres, etc. C’est une grande politesse que d’inviter un étranger à se placer sur ce divan, et ce n’est commode que pour ceux qui se croisent les jambes à la manière des tailleurs. Il y a aussi dans ce salon des chaises et des fauteuils de bois travaillé et verni comme les Chinois savent le faire. La table principale de l’appartement est placée près du divan ; on y voit ordinairement une grande boîte de laque ronde à compartiments, toujours garnie de bonbons, de confitures et de fruits secs, qui restent là en permanence pour être offerts, avec le thé, aux visiteurs. En face des fenêtres percées dans toute la partie de l’appartement situé sur la cour, il y a une grande console sur laquelle est placée une armoire moyenne à tiroirs en bois sculpté rehaussé par des pierres de couleurs représentant des fleurs et des fruits dans des vases, le tout du meilleur goût et du travail le plus exquis ; puis des porcelaines et une pendule ordinairement de fabrique anglaise ; car, avec toute leur adresse et leur industrie les Chinois ne s’entendent pas à l’horlogerie. Tel est l’ensemble d’un salon chinois. On pressent par cette description ce que doivent être les appartements des gens riches dans les grandes villes de l’empire, puisque le détail qui précède et dont on vient d’essayer de donner une idée n’appartient qu’à un petit comptoir isolé, établi à l’extrémité de leurs frontières, et dans une localité tellement abrupte que le transport des objets fragiles et délicats présente les plus grandes difficultés.

L’appartement à gauche, en entrant par le vestibule, sert au marchand chinois de cabinet de travail et de chambre à coucher. Son lit n’est autre chose qu’un divan semblable à celui du salon. Il y a des tables et encore des armoires vernies, mais moins soignées que celles de l’autre pièce ; des livres, des images de divinités, des objets d’un usage journalier, plus tout ce qu’il faut pour écrire. Leur moyen d’éclairage consiste dans des lampes un peu primitives, dont le globe est en corne peinte, et dans des chandelles en suif ou en cire coloriées et vernies.

À la cour principale aboutissent d’autres cours, ou se trouvent les magasins, la cuisine, les habitations des domestiques, et dans chaque cour un chien de garde très-méchant du genre des bull-dogs anglais. Si l’on ajoute encore à tout cet ensemble un jardin et le luxe des fleurs, on aura l’idée d’une demeure aussi élégante que confortable et qui ne le cède guère aux nôtres, si même elle ne l’emporte sous plusieurs rapports.

Comme nous arrivions à Kiachta, honorablement accompagnés et sous la protection d’un officier russe d’un grade assez élevé, attaché au gouverneur général, notre présence dans cette ville était donc un événement. Le chef du comptoir chinois, ou le Dzargoutchey, envoya un officier attaché à sa personne, pour nous complimenter et nous témoigner ses regrets de ce qu’une indisposition le privait du plaisir de venir lui-même. Les Chinois emploient toujours cette excuse banale pour éviter de venir les premiers. Un officier d’un rang inférieur lui fut envoyé pour répondre à ses premières politesses. Ce que nous appellerons le chef de notre caravane, accepta néanmoins pour le lendemain une invitation à dîner à laquelle il se rendit accompagné de l’inspecteur de la frontière, du directeur des douanes, de quelques officiers et d’un détachement de Cosaques. Le Dzargoutchey, qui se portait très-bien, malgré son indisposition de la veille, vint au-devant de ses invités jusqu’à la porte extérieure de ses appartements, leur donna une poignée de main, car c’est l’usage chez les Chinois, ou bien ils l’ont adopté à notre exemple, et il les conduisit dans son salon, où lui et notre chef seulement, prirent place sur le divan. On servit du thé dans des tasses de porcelaine, dont les soucoupes en cuivre ont la forme d’un bateau ; puis on offrit des fruits confits et des confitures. La conversation débuta par quelques lieux communs sur nos âges, nos familles, les grades les détails des armes et de l’habillement, et enfin sur le but de notre visite, que le rusé Chinois cherchait à pénétrer par des questions très-adroites. Nous nous amusions de ses efforts, et comme nous n’avions aucun secret à cacher, nous lui dîmes que nous étions venus par pure curiosité sur ce point si intéressant de la frontière. Nous ne savons pas s’il nous crut, mais il parut satisfait de l’explication, et nous aurons probablement l’honneur qu’un rapport à notre sujet soit mis sous les yeux du fils du ciel. Nous n’avons pas besoin de dire que la conversation avait lieu en russe de notre part par l’intermédiaire d’un interprète, et de celle du Chinois en langue mandchoue, que savent en Chine tous les gens bien élevés, parce que c’est celle de la dynastie.

Caravane russe et chinoise à Kiachta. — D’après Atkinson.

On annonça que le dîner était servi ; le Dzargoutchey et notre principal officier passèrent dans la salle à manger en se tenant par la main. On était cinq ou six à table, laquelle n’était pas beaucoup plus grande qu’une table de whist ordinaire. Devant chaque convive se trouvaient deux soucoupes de porcelaine, dont l’une était vide et l’autre à moitié remplie de vinaigre. Nous avions fait apporter nos couverts, car les Chinois se servent pour manger de deux petits bâtons d’ivoire qu’ils manient si adroitement avec les trois premiers doigts de la main droite qu’ils leur suffisent même pour prendre des potages ou des sauces très-liquides. La table était chargée de mets servis dans des soucoupes à peu près semblables à nos assiettes, mets qui se composaient de petits morceaux de viande de porc, de mouton, de volaille, de gibier bouillis dans de la graisse. On les prend sur la soucoupe et on les mange après les avoir trempés dans le vinaigre : on sert alternativement des viandes, des légumes, tels que choux, concombres, choux-fleurs, et des pâtisseries sucrées. Cinquante-deux soucoupes nous furent successivement offertes, et nous goûtâmes d’un grand nombre autant par curiosité que par politesse. le dîner se termina par huit soupes à la viande, ce qui est le maximum de la politesse chinoise, qui mesure la considération que mérite un homme au nombre de plats qu’on lui sert. Nous avions apporté notre pain, car les Chinois n’en font pas usage ; on distribuait à chaque instant aux convives de petits morceaux de papier de soie pour s’essuyer la bouche. La boisson était une espèce d’eau-de-vie de riz sucrée d’un goût fort désagréable. Il n’y avait pas d’eau à table, et les verres n’étaient pas plus grands que ceux dans lesquels on boit en France de la liqueur.

Assurément un dîner chinois n’est pas pour un Européen et surtout pour un Français un chef-d’œuvre gastronomique ; mais il y a certains plats, comme les hachis de porc et les pâtisseries, qui ont fort bon goût. La cuisine chinoise a pour but la variété plus que la quantité, et elle serait vraiment passable si elle était moins grasse, si les épices et surtout l’ail y étaient moins prodigués, et le porc, viande qu’ils préfèrent, moins employé.

Après le dîner, on repassa au salon, où l’on nous servit le thé et d’excellentes confitures. Pendant que nous étions au dessert, notre hôte nous quitta pour aller changer de vêtement, car c’est une politesse chez les Chinois d’en mettre un autre après le dîner. Il revint bientôt après en robe d’une espèce de satin turc d’un brun charmant, recouverte d’une veste de satin bleu broché. Il nous montra différentes curiosités et nous proposa de nous faire voir le temple principal, en attendant l’heure de spectacle ; car les Chinois ont un théâtre à Maï-Ma-Tchin.

Dîner chinois. — Dessin de Foulquier.

Le temple que nous avons vu est un bâtiment carré dont la corniche très-saillante est soutenue par des colonnes formant une galerie autour de l’édifice. Rien n’est plus extraordinaire que la variété des peintures et des ornements qui décorent cette corniche. Les colonnes sont dorées et couvertes d’inscriptions ; les murailles d’emblèmes empruntés à leur culte, et de sentences tirées de leurs auteurs sacrés. L’intérieur est divisé en trois parties où sont placées les idoles, et devant ces idoles qui occupent des enfoncements sont des tables avec des chandeliers où brûlent des cierges ; on y place aussi des vases où l’on met de l’eau, des parfums, et les objets offerts en sacrifices, comme des fleurs, du grain et des ex-voto. Des drapeaux et des flammes pendent au-dessus des tables et dérobent aux spectateurs la vue des idoles. Les murailles peintes à fresques, en belles couleurs et en or, représentent les actions ou les circonstances les plus remarquables de la vie des dieux auxquels le temple est consacré.

Quand on pénètre dans les enfoncements destinés aux idoles, qu’on n’aperçoit pas d’abord en entrant, on ne peut se défendre d’un mouvement de surprise et presque d’effroi à la vue de ces figures bizarres qui ont jusqu’à vingt pieds de haut, et dont les traits horriblement contractés n’expriment que des passions violentes. Les vêtements des idoles sont aussi extraordinaires que leurs visages, et tout ce qui leur appartient est sculpté et coloré avec un soin et une habileté qui annoncent des artistes d’un talent supérieur.

Dans le temple de Maï-Ma-Tchin, il y avait neuf divinités partagées en trois groupes. Au centre, Fo, divinité principale, accompagnée de ses acolytes, c’est-à-dire des guerriers qui, légendairement, ont contribué à assurer ses succès ; dans les deux autres groupes, sont les dieux de la guerre, de la justice, du commerce, de l’agriculture, et quelques autres idoles secondaires. Le dieu Fo est le seul qui ait un vêtement de satin jaune, couleur sacrée chez les Chinois, et que portent seuls les empereurs. En somme, le temple de Maï-Ma-Tchin est certainement une des choses les plus originales et les plus remarquables que j’aie rencontrées dans mes voyages. Notons en passant qu’il n’y a pas de prêtres ; le temple est ouvert à certains jours de la semaine, et chacun peut y venir prier et faire son sacrifice à ses heures.

Après la visite au temple, l’heure du spectacle étant venue, on se rendit dans la loge du Dzargoutchey. Le théâtre est construit à peu près comme ceux que l’on voit à Paris, dans les Champs-Élysées, les jours de fêtes publiques ; seulement il est orné avec plus de goût et à la manière des Chinois, c’est-à-dire avec une corniche saillante et très-bien peinte à l’avant-scène. Les rôles de femme sont remplis par des jeunes gens de quinze ans d’une jolie figure. Les spectateurs sont en plein air ; le Dzargoutchey seul et les principaux habitants ont des loges en face du théâtre. L’intervalle entre chaque scène était rempli par une salve d’instruments. Il faut avoir entendu cette effroyable musique pour se faire une idée du charivari que peuvent produire tous ces tam-tams, ces gongs, ces cymbales, et particulièrement une espèce de tambour à deux baguettes, que l’on entendrait d’une lieue de loin. La pièce était tirée de l’histoire de la Chine, et rappelait un peu le sujet de la tragédie de Voltaire intitulée : l’Orphelin de la Chine. Le tout était entremêlé de combats qui ne finissent pas, et qui sont encore plus ridicules que ceux qu’on voit dans nos petits théâtres ; par exemple, pour indiquer qu’ils sont à cheval, les acteurs lèvent les jambes très-haut. Leur accent est nasillard ; ils parlent le chinois pur et nous n’en vîmes aucun qui annonçât du talent ; mais, en revanche, leurs costumes, faits avec ces vieilles étoffes chinoises qu’on a même de la peine à trouver dans l’intérieur de l’empire, sont remarquablement beaux. Dans la petite pièce, farce ridicule et indécente de gestes comme de paroles, il y avait des femmes mises comme elles le sont maintenant. Leur costume, aux couleurs et aux étoffes près, qui sont moins sombres, est plus riche, se rapproche de celui des hommes et se compose des mêmes éléments ; rien ne marque la taille, et l’ensemble manque par conséquent de cette élégance qui caractérise la plupart de nos costumes européens. Les chaussures sont affreuses et les pieds atrophiés.

Quant aux coiffures, elles consistent dans une espèce de chignon qui retient les cheveux et vient se rattacher par derrière au moyen d’un riche peigne ; par devant les cheveux sont relevés sur le front, et réunis, soit au sommet de la tête par une forte boucle, soit sur le côté, et toujours accompagnés de fleurs naturelles ; aucune femme chinoise, de quelque âge et de quelque rang qu’elle soit, ne manque à s’en parer. Cela sied fort bien aux jolis visages, et l’on dit qu’ils ne sont pas rares en Chine.

Quant aux hommes, ils sont en général de chétive apparence, avec le visage d’un blanc pâle et maladif, des cheveux d’un noir foncé et huileux, des yeux petits, mais vifs et spirituels. Les gens du peuple sont grossiers ; tandis que ceux d’une classe plus élevée ont assez bonne façon et sont hospitaliers et polis, au moins d’après les échantillons que nous avons eus sous les yeux pendant le peu de temps que nous sommes restés auprès d’eux. Si leur ignorance n’est pas affectée, il faut avouer qu’ils la poussent aussi loin qu’elle peut aller, tant ils sont indifférents pour tout ce qui n’est pas de leur pays. Ainsi, par exemple, le Dzargoutchey de Maï-Ma-Tchin ignorait qu’il y eût un peuple français. Prenez donc la peine, après cela, de conquérir les trois quarts de l’Europe sous la conduite du plus grand capitaine des temps modernes, pour que votre renommée, à bout de souffle et de vol, vienne ainsi s’abattre et mourir à la porte d’un mandarin chinois de sixième ou septième classe ! Ce respectable fonctionnaire ne connaissait en Europe que des Anglais et des Portugais, et se persuadait que les Russes étaient asiatiques. Mais, pour ce qui touche à leur orgueil et à leur intérêt, les Chinois ont un sens pénétrant et un tact qui suppléent aux connaissances qui leur manquent. Ils sont d’ailleurs véritablement opprimés par la dynastie mantchoue qui les gouverne depuis un peu plus de deux siècles. C’est elle qui s’enferme et qui refuse toute communication extérieure. Nous croyons pouvoir assurer que le peuple chinois proprement dit verrait sans peine le monde s’ouvrir devant lui ; il sent qu’il y gagnerait de toute manière ; mais ce n’est qu’en tremblant que quelques Chinois osent s’ouvrir sur ce sujet avec les étrangers ; les peines les plus sévères atteindraient ceux qui auraient l’audace d’exprimer cette pensée, qui existe pourtant chez le plus grand nombre.

La comédie ayant terminé les plaisirs de la journée, nous nous séparâmes du Dzargoutchey, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde. Le lendemain il vint à son tour à notre logis, apportant avec lui ses présents qui, chez les Orientaux, sont une marque de considération qu’ils accordent toujours à ceux qui les visitent. Ces présents consistaient en une pièce de satin noir, deux demi-pièces de satin broché bleu et brun, deux lanternes de bois travaillé, garnies avec du canevas brodé en fleurs de couleur, une boîte d’essence de thé, du thé noir et du thé vert, et quelques autres menus objets. On lui riposta sur-le-champ par une montre anglaise en or à répétition, douze aunes de beau drap bleu, et l’on n’oublia pas les comédiens qui nous avaient amusés la veille. Tout cela coûta assez cher ; mais on ne voulait pas être en reste de politesse avec ces messieurs, et l’on put espérer qu’ils conserveraient un souvenir agréable de notre excursion au delà de leur frontière.


II

Visite à une tribu de Bouriates.

Pendant notre séjour à Kiachta, nous avions reçu la visite des chefs des tribus bouriates qui vivent dans les steppes avoisinantes. Ils témoignèrent au chef de notre petite caravane le désir de nous voir chez eux, et l’on convint du jour de l’entrevue. Après avoir fait nos adieux à nos amis de Kiachta, nous nous mîmes en route, et nous rencontrâmes le lendemain sur les bords de la Sélinga l’escorte d’honneur que nous envoyaient les Bouriates : trois cents cavaliers, ayant de belles robes de satin de différentes couleurs, des bonnets pointus garnis de fourrures, des arcs et des flèches en bandoulière, et montés sur des chevaux richement caparaçonnés.

Les Bouriates, peuple nomade de la Sibérie, habitent les monts situés au nord de Baïkal, dans le gouvernement d’Irkoutsk ; on évalue leur nombre à trente-cinq mille individus mâles environ. Ils paraissent être de la même famille que les Kalmouks. Leurs troupeaux font leur richesse ; leur religion est le chamanisme, espèce d’idolâtrie très-répandue parmi les peuples de la Sibérie orientale. Leur dieu suprême habite le soleil ; il a sous ses ordres une foule de divinités inférieures. La femme, chez les moins avancés de ces peuples, passe pour un objet immonde et qui n’a point d’âme. Heureusement les sectateurs de ce culte grossier diminuent de jour en jour.

Arrivée au camp des Bouriates. — Dessin de Foulquier d’après Atkinson.

Nos voitures étaient traînées par des chevaux de paysans ; mais les Bouriates ne voulurent pas permettre qu’ils traversassent la Sélinga. Ils attelèrent leurs propres chevaux, et nous voilà partis au triple galop dans la steppe, avec des cochers et des postillons en robe de chambre de satin, entourés d’une nuée de cavaliers qui faisaient des voltes à se casser le cou pour nous faire honneur. Comme les Bouriates ont rarement l’occasion de conduire des voitures, nous avions sujet de craindre de leur donner le spectacle de gens plus ou moins versés et contusionnés ; mais la Providence permit que nous arrivassions sains et saufs, ainsi que nos voitures, après des soubresauts capables de faire rendre l’âme à l’Auvergnat le plus rompu à l’exercice des pataches ; mais l’habitude des voyages en pleine steppe nous avait aguerris.

On célébrait chez ces braves gens les obsèques de l’un de leurs principaux chefs. Nous assistâmes au service et aux cérémonies funèbres dans un temple mongol, et ensuite aux jeux qui eurent lieu suivant l’antique coutume observée en pareille occasion, savoir : le tir de l’arc, la lutte, les courses à pied et à cheval, après quoi vint un festin à la mode des Bouriates, qui nous servirent des mets beaucoup plus civilisés que les Chinois, comme du mouton rôti, du fromage, quantité de gâteaux, et même d’excellent vin de Champagne.

Nous nous remîmes bientôt en route pour aller dans une autre tribu qui nous attendait et qui possédait le principal temple mongol de la contrée, car les Mongols ont des temples, à l’opposé des Kirghis, qui sacrifient encore sur les rochers et sur les hauts lieux, comme aux temps antiques. Ce temple en bois avait un péristyle entouré de seize petites chapelles disposées symétriquement, et où l’on célèbre des cérémonies relatives à l’histoire du dieu principal, qui, je ne sais sous quel nom, n’est autre que le fameux Bouddha de l’Inde et du Thibet. Dans l’une, on conserve la voiture sur laquelle on espère qu’il fera son apparition dans quelques années ; dans une autre, ses chevaux ; ailleurs ses armes, puis ses vêtements, ses livres, etc. Le temple principal est divisé en trois parties : — le péristyle où s’exposent les ex-voto, les offrandes, autour d’un cylindre tournant qui fait mouvoir des cloches ; — la nef, où les lamas, accroupis comme les tailleurs, sur trois rangs psalmodient alternativement des hymnes sacrés sur des rhythmes qui ressemblent extraordinairement à nos chants d’église, ou bien exécutent des symphonies diaboliques sur des instruments impossibles qui ont malheureusement pour les oreilles des auditeurs un rapport étonnant avec ceux des Chinois. Cette horrible musique nous attendait à notre arrivée, et nous reconduisit pendant un verste à notre départ ; — enfin le sanctuaire du temple qui contient les images du dieu, ses transformations, les autels où se font les sacrifices, consistant, comme ceux des Chinois, en fruits de la terre. Bouddha et sa suite divine sont beaucoup moins laids que les dieux chinois. Ils reconnaissent pour chef de leur religion le grand lama du Thibet, et leurs livres sacrés sont écrits en sanscrit. Ils croient à la métempsycose, et, en général, leurs idées religieuses sont plus compliquées et plus absurdes que celles des Chinois.

Curieux rochers devant lesquels sacrifient les Kirghis. — D’après Atkinson.

Comme notre visite les flattait et que l’officier supérieur qui dirigeait notre caravane leur témoigna beaucoup d’intérêt, ils lui donnèrent un exemplaire de leur livre saint, un habillement complet de lama qui avait appartenu à un de leurs prêtres les plus révérés, des clochettes, une petite figure sacrée en cuivre et quelques autres bagatelles.

Leurs yourtes sont comme celles des Kirghiz, composées d’un treillage de bois recouvert d’un feutre très-hermétiquement clos, ce qui rend ces habitations très-chaudes même pendant les plus rudes hivers. Le pourtour de la yourte est occupé par l’autel, les coffres renfermant les habits, le lit, etc. ; et le centre par un foyer dont la fumée s’échappe par une ouverture pratiquée dans le haut. C’est dans les yourtes que nous fûmes présentés aux dames bouriates. Leur costume est pour la forme très-semblable à celui des Chinoises ; l’étoffe est de soie bleu foncé, brochée en or, et les ornements de tête, des oreilles et du cou sont en corail garni d’or et d’argent. Ce costume irait bien à de jolies femmes, la taille exceptée puisque rien ne la dégage ; mais les dames bouriates sont décidément laides avec leurs pommettes très-saillantes et leurs yeux bridés dont l’angle externe remonte jusqu’au milieu des tempes. Les hommes sont beaucoup mieux ; on voit à leur allure dégagée et guerrière que ce sont bien les descendants de Gengis-Khan. Il faut voir comme ils sont lestes et adroits à manier leurs chevaux. Ce sont d’ailleurs de braves gens, francs, hospitaliers, reconnaissants du bien qu’on leur fait, de l’intérêt qu’on leur témoigne, faciles à s’attacher ; en un mot vraie race primitive que la civilisation n’a pas encore gâtée. Ils n’aiment pas à se fixer dans des villages, mais à transporter leurs foyers dans les bons pâturages. Nous avons vu dans leur pays d’innombrables troupeaux de bêtes à cornes, de moutons, de chevaux et même de chameaux. Le gouvernement russe les a beaucoup engagés à s’occuper un peu plus d’agriculture ; ils l’ont promis, mais rien ne témoigne qu’ils soient disposés à tenir leur promesse.

Après avoir de nouveau traversé heureusement le Baïkal, par un gros temps, nous étions de retour à Irkoutsk vers la fin d’octobre 1848.


III

Voyage sur la Léna, à Yakoutsk et à Okhotsk.

15 mai 1849. — Me voici donc embarquée encore une fois pour une folle entreprise. J’avoue que je commence avec plaisir un voyage qui va compléter l’originalité de ma vie d’artiste : cependant ce n’est pas sans un sentiment pénible que je songe aux deux mille lieues que je vais ajouter encore aux trois mille qui me séparent de la patrie.

Nous devions quitter Irkoutsk à midi, mais nous n’avons pu le faire qu’à deux heures. Nous avons été déjeuner chez les Z… ; on a arrosé les adieux de pétillant champagne, puis à la mode russe, après quelques instants de complète immobilité, chacun se lève, on s’embrasse et on est libre de pleurer pour peu que l’on y soit disposé ; mais cela ne me tentait pas.

Nous nous sommes aussitôt emballées, si j’ose m’exprimer ainsi, la femme du général gouverneur, Mme Z…, ses deux nièces et moi, dans le premier saradosse (espèce de voiture russe très-peu suspendue) ; le général et le gouverneur de la ville dans la dormeuse de celui-ci, attelée de sept chevaux et suivie de six Cosaques, ce qui donnait à notre caravane un air tout à fait imposant ; dans un troisième équipage se trouvaient le docteur, les aides de camp du général et ses secrétaires.

C’est dans cet ordre que nous avons quitté la ville. Toute la population était dehors ; c’était plaisir d’entendre tout ce brave peuple, acclamant le général et nous prodiguant ses souhaits de bon voyage. Par une attention délicate, l’archevêque avait donné l’ordre de mettre toutes les cloches en branle sur notre passage : c’était un dimanche : ce peuple en habits de fête, ces cloches lancées à toute volée, la file de nos équipages, nos Cosaques, toutes ces têtes découvertes, ces officiers de poste et de police qui nous faisaient escorte, et par-dessus tout un soleil splendide, tout semblait s’être réuni pour corriger la tristesse presque toujours inséparable d’un départ pour un long voyage. Nous sommes sortis de la ville à trois heure trente-trois minutes, heure favorable, nous dit-on, et de bon augure ; pourquoi ce nombre trois répété doit-il porter bonheur ? je n’en sais rien. À quelques pas de la ville, un bon prêtre s’était posté au pied d’une grande croix blanche, d’où il a jeté une bénédiction sur tous les voyageurs : on m’a dit que ce prêtre était un vrai serviteur de Dieu, et cette bénédiction descendue sur nous de cette croix rustique était empreinte d’une simplicité solennelle qui nous a tous fort impressionnés.

Nous avons traversé une fort belle route toute couverte de rhododendrons en fleur dont on ne voit de loin que les reflets des pétales d’un rose violacé très-harmonieux.

À vingt verstes de la ville (environ six lieues), nous sommes entrés dans un village, où nous avons trouvé toute la population réunie devant l’église, ayant en tête le golowa (maire) et ses aides ou adjoints ; ils attendaient le général pour lui offrir sur un plateau, selon la coutume russe, le pain et le sel. À la fin du voyage nous avions tant de ces salières que nous aurions pu en fournir à toute la Russie.

En route j’appris le vrai but de notre voyage : « Savez-vous ce que nous allons faire là-bas ? me dit un jour le général. Nous allons en expédition aux embouchures de l’Amour pour en prendre possession au nom du gouvernement russe. Les Anglais y prétendent ; mais j’ai l’ordre de soutenir mordicus que l’une des rives au moins nous appartient. Michel N… a été envoyé d’avance pour annoncer sur les lieux nos intentions et la prochaine arrivée d’un bâtiment de guerre qui vient de faire le tour du monde, et qui va nous prêter son appui ; on transporte de la poudre à Ayane probablement, et je fais exercer les troupes de mon gouvernement. Nous allons chargés de présents destinés à nous rendre favorables les sauvages de ces contrées. Les Chinois n’hésiteront pas à nous céder une rive, quand on leur aura fait comprendre que c’est pour les garantir des Anglais.

— Eh bien ! va pour la conquête des bouches de l’Amour, à laquelle il sera assez original de voir participer une Parisienne jouant du violoncelle, surtout si l’on tire le canon. »

Peu de jours après le départ d’Irkoutsk, nous descendions mollement la Léna en joyeuse compagnie, en belle humeur et en bonne santé.

La Léna est un des plus grands fleuves de l’Asie septentrionale ; elle traverse toute la partie la plus orientale de la Sibérie, prend sa source dans les monts qui avoisinent le lac Baïkal, et, après un cours de sept cents lieues environ, se jette au nord dans l’océan Glacial.

Elle arrose le pays des Toungouses, vrai peuple sauvage à l’aspect repoussant, que j’eus l’honneur de voir pour la première fois le 21 mai 1849 : de grosses têtes encore plus difformes que celles des Bouriates, de larges épaules, de longs cheveux incultes, hérissés, flottants en tous sens, et des haillons. Ce qui me frappa surtout, ce fut d’apercevoir sous ces corps robustes des jambes tellement grêles qu’elles ressemblent à celles du singe, et sont comme elles terminées par d’énormes pieds.

Les Toungouses, les Bouriates et les Iakoutes sont des tribus nomades à peu près de la même famille et issues de cette race mantchoue, qui peuple le nord de la Chine et règne aujourd’hui à Pékin. Ils vivent généralement de chasse et de pêche, et s’adonnent particulièrement à la chasse des animaux à fourrure. C’était jadis en ces âpres contrées que l’on trouvait les plus belles zibelines ; elles y sont devenues si rares aujourd’hui que ces pauvres sauvages ne peuvent plus satisfaire au tribut de ce genre qui leur est imposé par le gouvernement russe. Ils ont été obligés de se rabattre sur le petit gris, qui est presque la seule fourrure que l’on trouve dans le pays. Ces peuplades sont d’ailleurs toutes idolâtres, et j’ai trouvé chez elles les beaux exemples de ce communisme absolu que certains cerveaux fêlés voudraient inoculer à l’Europe ; tout est commun chez elles : les champs, les récoltes, le bétail… et le reste ! « Dieu sait, me disait à ce propos le docteur de l’expédition, ce que le communisme fait commettre de crimes ! » Et il me citait des exemples dramatiques révoltants.

21 juin 1849. — Enfin nous sommes arrivés malgré vent, marée, et les maladresses d’un pilote qui, par entêtement, nous avait échoués juste au milieu du fleuve, en face de la ville. À onze heures à la montre du général et à une heure aux horloges de Iakoutsk (car, à cause de la différence de longitude, le soleil est de deux heures plus matinal à Iakoutsk qu’à Irkoutsk), nous avons fait notre entrée triomphale dans la ville. Nous étions attendus sur le port par toute la population en habits de fête et par tous les employés en grand uniforme ; il y avait huit jours qu’ils ne le quittaient plus. Cinquante hommes tiraient nos bâtiments à terre ; à peine le soleil était-il couché depuis une heure qu’il commençait à rayonner. Sous cette latitude septentrionale, la nuit existe à peine, et les derniers rayons du couchant se confondent au mois de juin avec les premières lueurs de l’aube.

Le débarquement s’est fait tout simplement, sans harangue ni canonnade ; le général est descendu suivi de ces messieurs, a salué le chef de la province, est monté en britchka, et s’est rendu à la maison de ville ; puis son état-major est venu nous prendre, et à notre tour nous avons majestueusement traversé cette foule pittoresquement bigarrée et un peu ébahie, je crois, de la simplicité de notre tenue ; Mme Mourawieff et moi, on aurait pu nous prendre, sans nous faire trop d’injure, pour des mendiantes de qualité. Montées en voitures, nous sommes arrivées à la maison du chef de la Compagnie américaine, qui avait été préparée et parée de tout son luxe pour cette grande occasion. Ce n’était pas élégant, mais propre, gai et commode. Quelle jouissance pour nous qui, depuis près de vingt jours, ballottées au courant de la Léna, rivière torrentueuse d’humeur assez peu commode, n’avions dormi qu’au bruit des manœuvres qui se faisaient au-dessus de nos têtes ! Nous avons trouvé là un en-tous-cas dont nous avons largement profité, et une petite femme d’un aspect fort avenant qui nous a souhaité la bienvenue en son logis avec beaucoup de bonne grâce. Mme Mourawieif et moi nous ne revenions pas de notre étonnement. Notre hôtesse n’a jamais quitté Iakoutsk, et elle avait un ton parfait, une distinction naturelle, charmante ; sa toilette, d’un goût exquis, se compose d’une robe de soie de Chine couleur marron, d’une mantille de même étoffe, ornée de rubans pareils, avec un petit col plat et des cheveux simplement en bandeaux ; le tout propre et sans rien qui sente l’attifage. Au milieu de ce pays sauvage, c’était à n’y rien comprendre.

Nous avons été visiter la ville en drowski : c’est un vrai trou ; la seule curiosité est la forteresse qui compte deux cents ans d’existence et qui tombe en ruine. Le reste ne se compose que de masures clair-semées dans des rues ou l’on fait paître le bétail. Iakoutsk a eu jadis beaucoup plus d’importance ; elle existait avant Irkoutsk. Mais, depuis, celle-ci a tué sa devancière : pas de commerce ; elle ne vivait que du trafic des fourrures dont les marchands d’Irkoutsk se sont depuis totalement emparés. Iakoutsk est obligée de s’approvisionner de tout à Irkoutsk. À moins de circonstances particulières extrêmement favorables, c’est une ville prédestinée à disparaître avant peu d’années. La province dont elle est le chef-lieu ne compte que cent soixante-dix mille habitants, répandus sur une surface de soixante-deux mille cinq cents lieues carrées, ce qui ne fait pas tout à fait trois habitants par lieue carrée. Au surplus, la population totale de toute la Sibérie orientale n’atteint guère que le chiffre de la population de Paris au moment où j’écris ces lignes (1849), c’est-à-dire de douze cent mille âmes. Que de déserts ! Et cependant le bassin de la Léna est plus grand à lui seul que celui du Volga ; et celui de l’Amour, bien plus vaste que la vallée du Danube, n’est peut-être pas moins riche !…

J’ai entendu souvent dire chez nous, en France, qu’il n’y avait plus de respect, que c’était là un sentiment mort et qu’on aurait beaucoup de peine à ressusciter : j’ai eu l’occasion d’admirer au contraire le respect du peuple pour tout ce qui représente de près ou de loin l’autorité ; pas un homme ne passe devant la maison que nous habitons sans ôter son bonnet depuis le premier angle de la palissade qui nous entoure jusqu’au dernier pieu qui l’achève. Je dirai peu de chose du costume ; il est à peu près le même pour les hommes que pour les femmes, tous sans distinction de sexe portent des bottes et une espèce de petite redingote venant jusqu’aux genoux, bordée soit de noir si l’habit est blanc, soit de rouge vif si l’habit est noir ou de couleur foncée. Les femmes ont de plus pour coiffure une espèce de bonnet garni de fourrure devant et derrière, avec un petit ornement en drap bariolé qui surmonte le tout et ressemble assez au bonnet de Polichinelle.

Repartis le 4 juin, à cinq heures, nous avons suivi d’abord un bras de la Léna et traversé le fleuve, qui a ici sept verstes de largeur ; arrivés à terre, trempés malgré nos imperméables, et néanmoins de joyeuse humeur, nous nous sommes ravivés sous une belle yourte, mais des plus aristocratiques, où nous avons trouvé bon feu. Rien de plus original que ces espèces d’habitations faites toutes en écorces d’arbres cousues et ornées avec des fils de crins à dessins blancs et noirs ; le tout est posé sur de grandes perches qui se réunissent en faisceau par le haut. La fumée s’échappe par une assez large ouverture ménagée au sommet. Autour sont des bancs, des poteaux et des patères pour accrocher les habits ; le tout est tapissé de branches de mélèze qui donnent à l’intérieur un aspect riant et propre qui met la joie au cœur et aux lèvres. Après une journée de mauvais temps, cet abri nous a fait l’effet du paradis. Bon feu de bivac, thé brûlant et parfumé, souper sur le pouce, joyeux lazzi, douce liberté, toute étiquette laissée dehors, et un bout de Marseillaise que j’ai entonnée, tout a concouru à nous mettre en belle humeur.

Après quatre heures de repos, nous sommes repartis vers deux heures du matin avec un fracas superbe : cinq équipages attelés de chevaux tout à fait sauvages, dont l’allure indépendante nous donnait le raisonnable espoir de nous casser bientôt le cou. Les paysages qui passaient sous nos yeux semblaient de vrais Édens ; mais ce qui nous rappelés à la réalité, c’est l’horrible état des routes, bien qu’on y eût beaucoup travaillé depuis l’annonce du passage du général.

Nos chevaux sont devenus de plus en plus sauvages ; ils se jettent d’une manière effrayante à droite et à gauche ; élevés en plein air et dans une complète indépendance, jamais ils n’ont été attelés ; quand on veut les prendre pour s’en servir, c’est une véritable chasse à courre où les hommes font l’office de chiens. Mais ce qu’il y a de plus effroyable, ce sont les cris sauvages que poussent leurs conducteurs au moindre incident du voyage. Ce matin nous cheminions bravement lorsque, tout d’un coup, j’entends d’horribles cris de détresse et d’angoisse derrière nous ; je crois qu’au moins la moitié de la caravane est engloutie dans quelque marais ; je me précipite en bas de la voiture pour regarder, je vois tout le monde en bon état et en bon ordre ; c’était nous qui étions la cause involontaire de cette alarme ; nous avions pris à droite au lieu de prendre à gauche. Ces terribles cris m’ont tellement émotionnée, que pendant plus d’une heure j’en ai gardé un tremblement nerveux.

C’est ainsi que, au commencement de juillet 1849, nous gagnâmes Okhotsk, où l’Irtish, bâtiment de la couronne, nous attendait pour nous transporter à Petropaulowski, limite extrême de l’Asie. C’était encore plus de trois cent cinquante lieues de mer à parcourir ; mais, après la course fabuleuse que nous venions de faire, qu’étaient les brumes, les calmes ou les tempêtes de l’océan Pacifique ?

La traversée ne fut marquée que par un seul incident… Dans cette mer d’Okhotsk, où nous avons longuement louvoyé, à cause des vents contraires, nous n’avions d’autre distraction que d’assister aux joyeux ébats des baleines. Un de ces énormes cétacés ne s’avisa-t-il pas de se glisser sous notre bâtiment, au grand dommage de nos personnes, qui en ont reçu un effroyable choc, sans compter une émotion assez vive, bien voisine de la peur. C’était la nuit ; tout haletants, nous courons sur le pont.

« Qu’est-ce ? Qu’y a-t-il ?

— Regardez ! »

Et nous voyons le monstre tranquillement installé sous notre quille. Chacun, subjugué par un commun sentiment de prudence, se met à parler bas, de peur d’effaroucher l’impressionnable animal qui nous portait. Enfin, après avoir repris son souffle, la baleine s’enfonça dans l’abîme, laissant après elle un large tourbillon. Nous ne la revîmes qu’au jour, montrant son dos au soleil, à un mille de nous. Comme dans la soirée précédente Stradivarius avait jeté au vent et à la vague ses plus touchantes mélodies, on supposa que le cétacé avait été attiré par ces sons inaccoutumés ; un naturaliste qui nous accompagnait ne dit pas non, et dès ce moment ce fut une opinion reçue à bord que les baleines, comme les tortues, étaient des dilettanti de premier ordre.


IV

Le Kamtschatka. — Petropaulowski. — Les bouches de l’Amour. — Retour sur le continent. — Ayane. — Camp de nuit. — Funèbre dénoûment.

Le Kamtschatka, presqu’île d’origine volcanique, traversée par de hautes montagnes, située à l’extrémité nord-est de l’Asie, est entourée à l’est par la mer du Kamtschatka et une partie de la mer de Behring, et à l’ouest par la mer d’Okhotsk. Sa côte orientale est entourée d’une double rangée de volcans en activité. À peu près vers son centre, la péninsule est traversée par une troisième chaîne parallèle, qui se compose en grande partie de volcans éteints. La situation favorable du Kamtschatka entre les possessions russes de l’Asie y a provoqué la création d’un grand nombre d’établissements, parmi lesquels il faut citer celui de Petropaulowski, principal entrepôt de la Société de commerce russo-américaine. Petropaulowski peut être considéré comme le chef-lieu du Kamtschatka. On y compte de trois à quatre mille habitants. La population totale de la presqu’île ne s’élève pas à plus de vingt mille âmes. Vers le milieu du dix-huitième siècle, on l’évaluait près de cent mille. Ce sont les Cosaques qui firent la conquête du pays et le rendirent ensuite tributaire de la Russie, ce qui amena de sanglantes luttes entre les conquérants et les indigènes, fort attachés à leur indépendance. Ce sont de ces races dont on peut dire qu’on les soumet par le sabre, qu’on les baptise dans le sang, et qui n’ont gagné, a changer de maître, que des maladies et des vices qui leur étaient complétement inconnus. Quoique soumis en apparence à la nouvelle religion qu’on leur a imposée, la plupart des Kamtschadales penchent pour le vieux chamanisme primordial de l’Asie centrale. La chasse et la pêche constituent leurs principales occupations. En hiver, ils se renferment dans des espèces de huttes souterraines de forme conique, ouvertes par le haut, où habitent d’ordinaire cinq ou six familles. Ils se vêtent de peaux de renne, se nourrissent de gibier salé, de graisse de chien marin, de pain d’écorce d’arbre, entretenant constamment de grands feux, s’égayant par des danses, et ne se souciant guère de la neige, qui couvre souvent la hutte jusqu’au tuyau de la cheminée. Leurs habitations d’été sont soutenues en l’air par des perches, et l’on n’y parvient qu’en grimpant. Les femmes seules s’occupent des soins du ménage et des travaux de culture, qui ont pour objets la pomme de terre, les choux et les raves. Leur été, très-court mais brûlant, permet à l’orge et même aux concombres de mûrir. Ils n’ont point d’animaux domestiques, sinon quelques porcs et quelques poules qu’on a cherché à introduire chez eux depuis 1820 ; mais le chien qu’ils attellent en hiver à leurs traîneaux est toujours à leurs yeux l’animal par excellence.

Entrée du port de Pétropaulowski. — Dessin de E. de Bérard d’après l’amiral de Krusenstern.

Le port de Pétropaulowski, œuvre de la nature, est une chose vraiment belle et magnifique à voir ; il n’a peut-être pas son pareil dans l’univers entier. On y pourrait abriter, dit-on, toutes les flottes réunies des puissances du monde. Quoiqu’il ne compte guère que trois ou quatre mille habitants, on y trouve d’infinies ressources pour le confort de la vie. Des vins exquis, des conserves de toutes espèces, des poissons à faire damner nos gourmets, des étoffes de tous genres, des toiles faites avec les filaments d’une certaine espèce particulière d’ortie, des bœufs comme on n’en voit peut-être qu’en Angleterre, des poulets comme on n’en mange nulle part ; une superbe végétation, un hiver peut-être un peu long, mais pendant lequel le thermomètre ne descend jamais plus bas que quinze degrés ; toutes les productions de Chine, d’Amérique, d’Angleterre, de France se trouvent à Pétropaulowski dans les deux immenses magasins que le gouvernement y entretient et qui forment une des principales décorations du port et de la ville. Dans ce pays singulier, ce n’est pas la moindre singularité que d’y voir, pendant l’hiver, le traînage et les transports faits par des attelages de chiens dressés de longue main à cet exercice. Ils en ont si bien pris l’allure, que des chevaux même auraient de la peine à égaler la rapidité de leur course. L’été, ces animaux, d’un aspect assez hérissé et au nombre de cinq ou six mille, sont enchaînés non loin de la ville, au bord d’un ruisseau aux cent bras qui serpente au penchant d’une colline. Là, chacun se creuse un abri dans la terre. Deux fois par jour on leur apporte à manger du poisson séché au soleil ; ils n’ont point d’autre nourriture pendant tout l’hiver. On n’a point d’idée de la voracité avec laquelle ils se jettent sur cette proie dont la vue et l’odeur n’ont cependant rien de bien engageant. Rien de plus curieux et en même temps de si original que l’aspect de ce courant d’eau bordé d’une multitude de chiens à demi sauvages, qui tous se mettent à hurler dès qu’ils aperçoivent d’autres personnes que leurs gardiens ; les premiers hurlent parce qu’ils vous voient, les seconds parce qu’ils vous sentent, et le reste parce que leurs compagnons aboient ; c’est, sur toute la colline, un tapage à ne pas s’entendre et à faire rentrer sous terre les trois gueules de Cerbère.

Grâce aux abondantes ressources en vins, gibier aquatique, volaille, viande fraîche et poisson dont j’ai parlé tout à l’heure, nous menons ici une vie de Cocagne ; depuis notre arrivée nous ne sommes qu’en festins, et les dames kamtschadales se sont piquées d’honneur pour nous donner une bonne opinion de leur talent culinaire et surtout de leur aptitude à faire de très-bonnes pâtisseries, dont quelques-unes ne seraient pas indignes de figurer sur les tables de marbre d’un Félix ou d’un Quillet. C’est dans ces circonstances que j’ai eu pour la première fois l’occasion de manger des pattes d’ours, rareté gastronomique fort prisée des gourmets du pays et même de la plupart de mes compagnons de voyage. J’avoue, pour mon compte, que je n’y ai vu qu’un mets fort peu ragoûtant ; probablement je manquais des grâces nécessaires pour lui rendre plus de justice.

Après un séjour fort court, car il ne dura que trois journées seulement, nous repartîmes de Petropaulowski pour rentrer dans ce triste océan Pacifique, qui nous devait ramener à Okhotsk. Là, nous avons retrouvé les albatros, les baleines, se jouant à l’entour de notre navire ; les morses ou vaches marines, jetant leurs tristes beuglements à travers le calme du soir ; les poissons se traînant à fleur d’eau ; les veaux marins, chargés de mousse, se laissant aller au gré des vagues et venant bestialement se jeter au-devant des balles de nos chasseurs ; les loutres de mer, défiant les harpons menaçants ; les coups de canon tirés à tout propos et hors de propos, tantôt pour une fête, tantôt pour un toast, tantôt à l’occasion d’une rencontre ; les officiers du bord relevant les positions du matin et du soir ; puis, en manière de distractions, quelques bourrasques venant à l’improviste nous faire danser à la pointe des flots, brisant nos verres et nos meubles, et mettant tout à l’envers dans nos cabines ; le soleil, presque toujours estompé de brume, se mirant tristement dans une eau plombée ; la lune, éclatante, faisant jouer ses feux follets au sommet des vagues ; des nuits noires, qui font d’autant plus briller les lueurs phosphorescentes de cet immense océan ; les étoiles de mer scintillant au milieu de l’onde comme des astres ravis au firmament ; puis encore le phénomène des nuages lumineux qui arrivent comme des bombes, enveloppent le bâtiment et disparaissent avec une telle rapidité que le souvenir en reste à peine ; les éternelles manœuvres, ramenant sans cesse les mêmes mots toujours inintelligibles pour moi ; la sévère discipline d’un bâtiment de guerre, entravant toute liberté de mouvement ; une maussade promenade sur le pont, où après trente-deux pas faits en longueur, il me fallait revenir sur les mêmes traces pour le retour, ayant d’un côté les chaloupes immobiles sur leurs chevalets, et de l’autre l’océan invariablement coupé par cette ligne inflexible de l’horizon ; de loin en loin un navire, le salut d’un canon, un mot échangé au passage… Voilà de quelle vie j’ai vécu pendant les cinquante jours que nous avons tenu la mer pour aller de Petropaulowski aux embouchures de l’Amour.

Pendant trois jours, à la hauteur du cap Élisabeth, et à la hauteur de l’île Saghalien, nous avons cherché le Baïkal, navire de la couronne, qui devait communiquer pour affaire avec le général. Durant une de ces trois journées, où le soleil voulut bien se montrer radieux, on célébra avec force champagne et coups de canon l’anniversaire du couronnement de l’empereur. Nous sommes descendus à terre où nous nous sommes trouvés en face de vrais sauvages, gens fort doux d’ailleurs et qui n’ont nullement eu l’air de nous vouloir manger. Nous avons fait avec eux quelques échanges. Ils préféraient à l’argent des boutons d’uniforme, un peu de tabac, des verroteries, des guenilles de rebut ; ils nous ont largement pourvus de poisson frais et nous ont laissé prendre quelques babioles ; j’ai eu, pour ma part, un étui fort curieux. Du reste, dans tout ce petit monde qui vit là à la grâce de Dieu, nous n’avons pu découvrir un seul spécimen du sexe féminin. Ces dames, effarouchées par notre venue, avaient complétement disparu ; mais, à en juger par les maris, la plus belle moitié du genre humain devait être fort sale et fort laide, et probablement nous n’y avons pas beaucoup perdu.

Enfin, après avoir lutté quelques jours contre les vents contraires, nous sommes arrivés vers le 10 octobre en vue d’Ayane, nouveau port découvert sur la côte, près des bouches de l’Amour, par la Compagnie américaine ; mais, hélas ! si près de terre, les vents de sud-est n’ont pas voulu nous permettre d’entrer au port ; il a fallu mettre une chaloupe à la mer, et nous sommes partis laissant le pauvre Irtish (c’est le nom du navire) et son bon capitaine, qui, pendant les quatre heures qu’il nous a fallu pour gagner la plage, nous a salués d’une interminable canonnade, égayée par toutes les fusées et les feux de Bengale que possédait son bâtiment.

Nous ne sommes restés que quatre jours à Ayane.

Avant de quitter cette ville pour retourner à Okhotsk, nous allâmes tous à la suite du général faire nos adieux au pauvre Irtish, et dire bonjour au Baïkal, qui étaient parvenus tous deux à prendre leur mouillage dans le port ; je n’ai pas besoin de dire que la plus chaude réception nous y a été faite tant de la part des états-majors que des équipages. De là, nous nous sommes rendus à la rive où nous attendaient nos chevaux tout harnachés et nous nous sommes établis sur nos hautes selles. À ce moment solennel la forteresse a tonné de toute son artillerie, les vaisseaux ont lancé toutes leurs bordées, et les matelots en grande tenue leurs derniers hourras du haut des vergues et des haubans. Enfin, après une dernière poignée de main à nos hôtes de la mer et de la terre et un bon coup de nagaïka (fouet de cavalier cosaque), bien appliqué sur la croupe de nos montures, nous rentrons dans le chaos d’une affreuse route.

Le premier jour fut beau ; mais le deuxième au réveil, quel triste spectacle ! la neige menaçante avait déjà couvert de son linceul blanc les sommets des montagnes qui bordaient notre horizon, et nous avions devant nous la perspective d’avoir à gravir à pied l’une des plus hautes : — mais qu’importe : en avant ! ce fut le cri général. Nous marchons à grands pas, malgré les bourrasques de neige et de grêle qui nous fouettaient le visage. Nous arrivons à notre montagne et nous mettons pied à terre ; nous nous engageons sur la pente glissante ; on enfonce dans la neige jusqu’aux genoux ; on roule, on se raccroche comme on peut ; encore si l’on n’avait qu’à s’occuper de soi ; mais il faut tirer par la bride les chevaux qui refusent d’avancer. Enfin, après bien des peines, des risques et même quelques périls, nous arrivâmes en haut où nous attendait

… Le plus terrible des autans
Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

Le cri en avant ! résonne plus énergique que jamais. Nous trouvons non loin de là une yourte ; on s’y réchauffe. La faim se fait sentir, mais pas de provisions ; les chevaux qui les portaient étaient égarés. Ce contretemps ne nous arrête pas et l’on continue de marcher tant et si bien que, le soir, harassés, affamés, gelés, nous avions fait nos soixante verstes (plus de quinze lieues), et nous arrivions dans un coin habité par des espèces de sauvages qui ont mis à notre disposition quelques vivres encore plus sauvages qu’eux, et qui ont été reçus par nos estomacs démoralisés comme manne au désert.

Le lendemain nouvelles fatigues, nouveaux efforts à travers des marais semés de racines, d’arbres morts entassés depuis des siècles peut-être les uns sur les autres ; cachés sous la neige et nous offrant à chaque pas des chausses-trapes et des piéges où l’on risquait de se casser le cou ou d’être englouti. Malheureusement pour moi je m’étais détachée de la bande, espérant du hasard une meilleure route ; c’était tomber de Charybde en Scylla. J’avais beau me jeter à droite et à gauche, partout les mêmes obstacles et les mêmes dangers se reproduisaient. Mon cheval, guidé par de plus sûrs instincts que moi, voulait en vain choisir son chemin, je forçais la pauvre bête à tout franchir, au risque de nous tuer tous deux. Il ne me restait que dix verstes à faire pour atteindre la Maïa, petite rivière à peine navigable qui se jette dans l’Aldan, l’un des principaux affluents de la Léna : c’était la fin de nos plus rudes travaux, car nous devions trouver sur le bord de la Maïa des bateaux qui nous ramèneraient à Iakoutsk. Au lieu de tant compter sur mon étoile j’aurais dû compter sur mon cheval et me laisser conduire par lui loin de n’entêter à le conduire. Ces réflexions un peu tardives commençaient à se faire jour dans mon esprit, lorsqu’un employé du général passa près de moi : « Je vais à la station, me dit-il, chercher des porteurs pour Madame qui ne veut plus aller à cheval, et le général ne se soucie pas de coucher sur la neige. — Je vous suis, lui dis-je. — Très-bien ! mais je vous préviens que je ne m’arrête pas pour vous attendre, quelque obstacle qui se présente. — Convenu ! marchez ! » Voilà mon homme qui s’envole devant moi au grand trot de sa monture ; je le suis à travers le marais de plus en plus impraticable ; j’espère qu’il ralentira son allure ; nullement, toujours même train : nos chevaux tombent, se roulent, font mille sauts et mille bonds, tantôt à droite, tantôt à gauche, pour éviter de s’enterrer dans la boue ou se soustraire à la grêle de coups qui pleuvent sur leurs corps. Rien n’arrête mon compagnon, rien ne m’arrête : une montagne succède au marais, une descente rapide encombrée de roches vient après la montagne ; nos montures éreintées se refusent à la rapidité de notre course ; on leur rend du courage à grands coups de nagaïka : mon compagnon court toujours, je le suis fidèlement : la nuit vient, les passages dangereux se multiplient sous nos pas, nos chevaux épuisés buttent à chaque pierre, à chaque racine ; mon terrible guide garde son trot d’enfer ; je demande un instant de grâce ; l’obscurité m’empêchait de distinguer ma route : « Impossible ! m’est-il répondu de loin ; service du général ! » et je le vois s’évanouir dans l’ombre : « C’est bien, criai-je, à la garde de Dieu ! » — Je me raffermis dans mes étriers, je passe deux fois ma bride autour de ma main, je pousse un cri sauvage, je talonne les flancs de mon misérable coursier, je laisse tomber de ma cravache sur son dos une grêle de coups : tout cela fait, je me laisse emporter où il plaira à Dieu de me conduire et à mon cheval de me mener. Cependant, un peu de pitié avait fini par pénétrer au cœur de l’inflexible messager, pitié pour moi ou pour les chevaux, je n’en sais rien encore, car l’état de ces pauvres animaux pouvait donner à penser qu’il faudrait bientôt les abandonner sur la route. Il ralentit le pas, je m’en aperçois, et donnant une dernière bourrade à ma monture, je passe devant et me jette en désespérée à travers tout ce qu’il plairait au hasard ou au diable de mettre sur mon passage. C’est ainsi que la nuit j’ai fait dix verstes en une heure… Chose impossible si j’y avais vu clair ! — Grâce au ciel nous arrivions au but tout entiers !…

Mlle Cristiani dans les marais. — Dessin de Foulquier.




À de pareilles épreuves, quelle organisation féminine de notre Occident se jouerait impunément ? La constitution de fer d’Atkinson lui-même n’y a pas résisté ; il est mort jeune encore des suites des fatigues endurées dans ses longs voyages ; mais il est mort au milieu des siens, sous le ciel de sa patrie, après avoir condensé le résultat de ses travaux dans deux volumes, qui resteront parmi les plus beaux qui soient sortis des presses anglaises. Mlle Cristiani ne devait pas avoir le même bonheur. Dès son retour de la province d’Yakoutsk, sa correspondance nous la montre moins énergique que par le passé. « … Cet éternel linceul de neige qui m’environne, écrit-elle, finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir plus de trois mille verstes de plaine d’une seule haleine ; rien, rien que la neige ! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige à tomber ! Des steppes sans limites, ou l’on se perd, où l’on s’enterre ! Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble qu’elle repose glacée devant mon corps, qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. Je crains au contraire que ce ne soit l’âme ensevelie qui attire bientôt la bête, comme dit Xavier de Maistre. »

Ce pressentiment ne devait pas tarder à se réaliser ; elle revit l’Europe orientale et des climats plus doux, mais sans retrouver ses forces et son insouciante ardeur.

Le 3 septembre 1853, étant à Vlady-Kaafat, petite ville fortifiée du Caucase, elle écrivait à ses amis :

« Partie à la fin de décembre 1848 et revenue à Kasan au commencement de janvier 1850, mon voyage a duré un an et vingt-cinq jours environ. J’ai parcouru plus de dix-huit mille verstes de route, un peu plus de cinq mille lieues de France ; j’ai visité quinze villes de la Sibérie, dont les principales sont Ékaterinunbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk, Irkoutsk, Kiachta, sur la frontière chinoise, Yakoutsk, Okhotsk, Petropaulowski et Ayane, aux bouches de l’Amour, villes toutes nouvellement fondées. J’ai traversé plus de quatre cents cours d’eau petits, moyens et grands, dont les plus considérables sont l’Oural, l’Irtish, le Ienisseï, la Léna, l’Aldan, l’Amour, à son embouchure. J’ai fait tout ce chemin en brishka, en traîneau, en charrette, en litière, tantôt traînée par des chevaux, tantôt par des rennes, tantôt par des chiens ; quelquefois à pied, et plus souvent à cheval, surtout dans le trajet d’Iakoutsk à Okhotsk. J’ai aussi navigué pendant plusieurs centaines de lieues sur des fleuves qui avaient six ou sept cents lieues de cours, et, pendant plus de cinquante jours, sur l’océan Pacifique. J’ai reçu l’hospitalité parmi les Kalmouks, les Kirghis, les Cosaques, les Ostiaks, les Chinois, les Toungouses, les Yakoutes, les Bouriates, les Kamtschadales, les sauvages du Shagalien, etc., etc. Je me suis fait entendre en des lieux où jamais artiste n’était encore parvenu. J’ai donné en tout environ quarante concerts publics, sans compter les soirées particulières et les occasions que j’ai pu trouver de faire de la musique pour mon propre plaisir.

« Tel est le bilan de ma téméraire entreprise. Pierre qui roule n’amasse pas de mousse, dit un vieux proverbe ; j’ai vérifié par moi-même l’exactitude de ce dicton. J’ai la mort dans l’âme… je suis heureuse comme un galet en pleine tempête… mes douleurs croissent, mes forces diminuent ; que devenir donc ? J’ai tout essayé, même de ce damné pays où chaque buisson cache une embuscade ; mais je n’ai pas de chance, et au lieu de la balle que j’y cherchais, je n’ai attrapé que des bonbons enlevés à Schamyl dans une escarmouche ! N’est-ce pas du guignon ?… »

Elle arriva vers la fin de septembre à Novo-Tcherkask, chef-lieu de la province des Cosaques du Don, où sévissait alors le choléra. Dans la disposition où se trouvaient son corps et son esprit, c’était une victime dévouée d’avance au fléau ; elle y succomba en quelques heures le 24 octobre 1853.

Tombeau de Mlle Cristiani. — Dessin de Thérond d’après un dessin envoyé de Novo-Tcherkask à sa famille.

Nous donnons ici un dessin exact du tombeau en fonte de fer que les habitants de Novo-Tcherkask ont élevé par souscription à la jeune Française.

Pour extrait : F. de L.