Voyage du Condottière/V

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Édouard Cornély & Cie (p. 31-39).


v

ÇA ET LÀ DANS MILAN



Comme la vie des hommes sert de vêtement à leur âme, les villes ont une figure, un regard, une voix. Et comme l’effet de leur visage est inconnu à la plupart des gens, les villes ignorent leur figure. Mais l’étranger, qui n’est là que pour voir, la considère et la pénètre. L’étranger est l’ennemi, même quand il aime : c’est qu’il ouvre les yeux, d’abord, et qu’il voit.

Qui arrive à Milan, un soir d’été, à l’heure où la ville sent son ventre, et où il grouille de faim, tombe dans une roue de lumière crue et de bruit. Comme les wagons qu’on vient de laisser sur les plaques tournantes, dans cette ville tout tourne et fait un tintamarre de ferraille. La gare est un tunnel de verre, éclatant de clarté blanche. En tous sens, la cohue se précipite ; un immense troupeau piétine sous une voûte, le dos patient, les têtes sont ployées ; on ne voit point les bouches ; on n’entend que le brouhaha de ce bétail noir ; et tous, bientôt, se pressent dans un passage souterrain ; on monte des escaliers, on en descend ; l’odeur du poisson pourri, des onguents et du cuir ; les pieds roulent la charge d’une âpre lutte ; et partout, dans le caveau, sur les degrés ou sur le pavé de la rue, la même lumière crue, éclatante et factice.

Toute la ville n’est qu’une gare. Le tumulte, le mouvement sec des quais court les rues ; et ce dôme fameux est une gare de marbre. Qui put jamais prier dans cet entrepôt de statues et d’ornements, ayant fait ses premières prières à Chartres, ou seulement, à l’ombre du Kreiz-Ker ? À Milan, la rue même du plaisir, et des livres, là où l’on va boire et chercher chacun sa pâture, n’est qu’une galerie vitrée, une gare dans une gare. Et la foule se hâte, portant des paquets, tous la tête inclinée, les yeux fixés sur les mains, le pas rapide, comme on court au buffet, entre deux haltes, comme on va prendre le train.

Où qu’on lève le front, on reçoit, comme un jet, le regard brutal de ces moroses yeux blancs, de ces yeux ronds qui font haïr la parodie de la lumière. Nul ne verra plus le clair de lune dans Milan. Et si l’on baisse les yeux, soudain l’on se croit pris au piège : de toutes parts, à perte de vue, les mailles plates d’un filet de fer : le réseau des rails parle de la vieille terre dans les chaînes. Là-dessus, roule éternellement un tas de longues boîtes, les unes bleues, les autres jaunes, où sagement rangées, posées de biais, sont enfermées des formes humaines ; et quand la boîte disparaît dans une rue, elle semble une voiture pleine de fourmis monstrueuses. Je crois reconnaître dans Milan, fourmilière ronde, la ville la plus chinoise de l’Europe, telle que sera la Chine, lorsque la science en aura fait le plus pullulant fromage à automates de la planète. Nuit et jour, en tous sens, tourne cette rose des vents misérable, avec une clameur de fer et de supplices ; toutes les boîtes se succèdent sur les rails en grinçant, et une cloche de fer blanc, un gong au timbre de casserole, tintant dix fois par minute, marque le pas de ces bêtes sans pattes.

Peu de mendiants : sans doute, on ne les admet pas dans les gares, ou on les écrase. Mais une foule d’esclaves : chaque homme porte un signe qui fait aussitôt savoir s’il voyage en wagon-lit, ou en troisième classe. Ils ne mendient pas, non : ils ont la dignité des malheureux qui meurent d’un salaire ; et il suffit de voir ces visages flétris, ces peaux vertes, cet air de hâte et de crainte, ces haillons décents, pour admirer combien le droit de voyager en dernière classe ajoute de bonheur et de noblesse au sort de l’homme.

En plaine, ouverte à tous les vents, inerte et clouée sous la canicule, étouffante et glaciale, basse et prospère, riche et nulle, cette ville en forme de roue, avec un dôme pour essieu au moyeu d’une place, Milan tourne à la croix des routes, et tous les rais de l’industrie ou du commerce convergent à ce centre de l’Italie. Londres est le poulpe géant, qui cache sa tête sous le fleuve, à Tower Bridge ; et ses mille bras, tous les jours, collent à la terre une nouvelle ventouse, un lichen de maisons basses qui soufflent de la fumée au ciel, et qui pompent les sucs de l’univers ; Londres a la voix sous-marine, et les rauques sirènes parlent pour elle ; et peu à peu, toute l’Angleterre s’est faite pieuvre autour de Londres, la gueule, où langue sans repos, la Tamise goûte, avale, crache et salive. Les tentacules cherchent le sang de tout le globe ; et l’Angleterre meurt si l’on retourne sur sa tête le capuchon des mers, ou si l’on tranche les bras du monstre. Je pourrais dire la figure de Rome, cette idole aux sept mamelles, nourrice dont on a décollé la tête ; et le visage de Paris, ce triple cerveau concentrique à un ravissant sexe de femme, où sinue la Seine : et tantôt la France est sage de cette pensée, tantôt elle est folle de cette folie. Milan tourne, absorbe et n’invente point ; à peine si Milan digère ; tout y est factice, comme le foyer dans une auberge. C’est le luxe, le tumulte et la richesse d’une hôtellerie.

Mais qui voudrait passer sa vie dans une gare ou un marché ? Milan est la ville carrefour.

L’épreuve du Dôme est la première du voyage en Italie. Il resplendit au milieu de l’enfer, une montagne de marbre blanc. Il est énorme et mièvre. On l’appelle dôme, et il n’est fait que d’aiguilles. Église immense, il semble n’être qu’une châsse ou un reliquaire. Il fait penser à l’orfèvre, et non à l’architecte. Prodige de richesse et de faux goût, c’est la vierge du Nord costumée en épousée de Naples : la masse de marbre est taillée en statues, évidée en fenêtres, en rinceaux, en dentelles à jour. Le travail est innombrable et médiocre. On fait pitié aux esprits fins, si on vante le Dôme ; et faute de le vanter, on fait rire les autres. Le fin du fin est tout de même qu’on l’admire, sous prétexte que les artistes font semblant de ne l’admirer pas.

J’accepte que l’art du Nord ait pris cette forme pompeuse et le faste trop éloquent du marbre. Je sens le poids d’une telle fabrique. Je serai sensible aux chiffres qu’on me donne ; et d’ailleurs, cette architecture a du nombre. Mais enfin un tel art est le triomphe de la matière, et par là du mensonge. Le dôme de Milan, je l’appelle une merveille pour des Allemands et des Suisses. Ils n’ont pas mieux chez eux : c’est le pain blanc de leur pain noir. Qui sait même si le souvenir des neiges alpestres et de la glace en aiguilles n’a pas dirigé obscurément le travail de tout ce marbre ? Tant de pointes, de clochetons, et une pauvre flèche. Tant d’espace, et point de grandeur. Par un jour clair, en plein midi, je fuis cette église. Aux heures de cohue, quand le ciel se couvre, le Dôme blême tourne à la pièce montée, en sucre, sur la place : l’allégorie n’a plus qu’à l’y prendre, et à le servir sur la table des érudits allemands, ces géants aveugles. Jamais on ne vit mieux qu’avec du sucre on doit faire du marbre, et qu’avec du marbre, la science aidant, grâce à Dieu, bientôt on fera du sucre.

Au soleil cru, la laideur du Dôme est éclatante : il ne veut pas fondre, et pourtant, cube hérissé de piquants, il vacille pour l’œil dans toutes les perspectives : pas une ligne solide ; toutes semblent ridées et trembler sous un voile d’eau. C’est pourquoi il n’est jamais si beau que sous la brume ou par la pluie : tout le détail s’efface ; et l’apparition se fait magique, comme un château de brouillard, dans les montagnes.

Au-dedans, le marbre a le ton de l’os. Les nefs latérales se replient sur le grand vaisseau, comme les plans des côtes. On marche au creux d’une bête colossale, au centre du squelette, dans une forêt de vertèbres. La richesse du rythme rappelle le génie des cathédrales. Sylve de rêve, basilique de givre, les fûts des piliers, pressés comme des frênes, s’élancent pour porter les voûtes des cinq nefs. Et quand l’ombre du soir descend, le mystère baigne enfin les allées de cette église ample, froide et grandiose. Que ne s’allume alors le candélabre à sept branches, le plus bel objet qui soit dans la cathédrale : à peine s’il le cède au candélabre de Reims : français d’ailleurs comme l’autre, et du même temps, tous deux sont fils de Saint-Louis. Quelle vie dans la matière ! Ce n’est plus de l’ornement : c’est de la nature qui veut durer. Ce bronze a la beauté d’un arbre éternel. Un goût exquis dans la puissance.

Je le sens trop : je voyage d’abord en architecte, et je n’aime que les chefs-d’œuvre.

L’Hôpital Majeur est un magnifique palais de briques : les fenêtres sont les plus belles de Milan. Les ogives ornées de fruits, et d’enfants rieurs, dans un cadre d’oves et de feuillages ; les charmantes colonnettes qui divisent la baie ; les bustes en ronde bosse au partage des lobes : c’est tout le charme rustique et fort de la terre cuite ; non pas une architecture paysanne, mais la matière de la jeunesse robuste, qui montre sa peau : avec combien de grâce et de mesure ! La matière a ses vertus. La brique est vivante à souhait. Le marbre est solennel ou funèbre : il est le derme des rois, il représente les pouvoirs de l’État. Quant à la pierre, elle est l’individu, ce qu’il y a de plus beau et ce qu’il y a de pire, le grand homme ou le sot ; et moins encore : le médiocre.

Ils ont un jardin où, les jours d’été, on voudrait se piquer à la veine, pour donner une goutte de sang aux fleurs mourantes. Pas un arbre n’y fait de l’ombre. On ne voit point de la poussière sur les lauriers, mais des lauriers qui servent de mannequins à la poussière.

Je ne sache pas de ville, où l’on rencontre tant d’hommes en culottes. Une partie de ce peuple semble ainsi marcher sur des jambes de bois.

À Milan, on boit du lait délicieux, épais et parfumé. Mais partout on vend de la bière : ce pays est plein d’Allemands. On a cru les y aimer ; puis on les a subis : ils y sont, à présent, moqués, haïs et redoutés.

Le ventre de l’Italie moderne est ici, et peut-être le cœur s’y noie. Sous un ciel sans nuances, la vie y est violente et lourde, chaude et criarde, trapue et frénétique. Plus de richesse, plus de force, plus de brutalité qu’ailleurs. Des maisons plus hautes et plus sombres, ou plus blanches et plus cossues, la misère et la fortune plus séparées que dans le reste de l’Italie. Tout ce qui dure encore de vieilles pierres, palais et églises, se cache dans les coins. L’ingénieur les relègue, comme des parents pauvres, dans l’exil des quartiers sordides. L’Hôpital Majeur fuit les regards sous les rues vermineuses d’un quartier qu’empestent les légumes pourris et les trognons de choux. Et le charmant petit palais Visconti di Modrone montre sa jolie façade aux berges moisies du canal : elle se laisse deviner entre les branches d’acacia, comme un visage derrière les doigts écartés et les cheveux répandus. La plaisante et mélancolique demeure ! la seule de Milan, où l’on voulût lire, dormir et aimer. Elle semble faite pour donner asile à des amours secrètes, et peut-être coupables. Une terrasse, plantée de vieux arbres, de jasmins et de roses, tombe à pic sur le miroir des eaux mortes ; elle est bordée d’un balcon sculpté, balustrade de pierre pompeuse et un peu lourde, mais pourtant élégante : par les jours de la rampe, la verdure et les fleurs animent le silence, et leur présence passionnée est une fête dans ce canton misérable de la ville. Des amours portent un écusson : les cornes d’abondance se vident de leurs pêches et de leurs raisins délicatement modelés ; la vigne vierge et les branches caressent chaque volute, chaque rinceau de cette balustrade. À travers les feuilles, une loge à six arcs se dessine entre deux ailes ; un double rang de colonnes est fleuri de roses. Le doux jardin voilé, la charmante retraite ! Un jet d’eau lance sa poussière changeante dans le soleil. Le canal mire les rameaux, et retient les feuilles sur l’eau morose. Dans Milan, il n’est point d’autre refuge au rêve, à l’amour et à la mélancolie.

Milan grouille de peuple. Dans les faubourgs, les maisons sont pareilles à des ruches coupées par le milieu : sur la façade peinte en couleurs crapuleuses, toutes fenêtres ouvertes, les alvéoles gorgées de gens, on dirait des cages à mouches. Et la poussière, que le vent fouette, saupoudre ces gaufriers.

Les haillons flottent. Des linges abjects et la lessive de la veille sont tendus sur des cordes : les chemises et les jupons rouges, les maillots verts, les serviettes tachées de vin, les langes souillés, les traversins, les draps pisseux sèchent à l’air ; et il me semble qu’ils fument. Des femmes à l’œil sombre, et la tignasse noire, lancent un regard entre les manches d’une camisole pendue, ou les deux jambes d’un pantalon blanc que le vent du sud agite.

La misère au soleil a la beauté du crime : elle n’est pas comme dans le Nord, où l’horreur de la dégradation paraît toujours la suivre. À la laideur même, elle emprunte une sorte d’énergie, et parfois une gaîté cynique : ainsi les plaies empruntent une espèce d’éloquence à la couleur. Dans le Nord, tout parle d’une chute ignoble au fond de la boue et de l’ignominie ; tel un vieillard paralytique, qu’on fourre à l’hôpital : il sait bien qu’il n’en sortira plus, et qu’il mûrit, les pieds en avant, pour l’auberge de sous terre. Le pittoresque de la misère, au midi, n’est pas une illusion : le soleil est une fortune. Il y a de la beauté partout où les yeux rencontrent la nature dans la lumière.

Sur la place où Léonard de Vinci fait figure d’un convalescent qui va au bain, une dispute m’attire. Les injures volent comme des copeaux ; le rabot de la haine court dans tous les gestes. Parmi les étrangers, deux Anglais regardent indifférents ; deux autres affectent un mépris altier et sans âme : sinon du poing, ils voudraient bien que les adversaires jouent du couteau. Un gros d’Allemands roulent des yeux ronds : les uns s’esclaffent ; ils vomissent de la gorge une épaisse gaîté. Les autres, sérieux comme leurs bésicles d’or, prétendent se jeter dans la mêlée et imposer leur paix raisonnable ; ils n’ont peut-être rien vu : mais ils savent qu’ils ont raison : ils doivent avoir un texte là-dessus. Quant aux quelques Français, présents sur la place, déjà ils se divisent : ils sont prêts à prendre parti dans l’un des camps, avec passion, avec excès, et par jeu. Deux pourtant sont là, comme s’ils n’y étaient pas, même celui qui observe et à qui rien n’échappe : je reconnais en eux le Celte, qui ne cède jamais à la fatalité, qui est toujours avide de connaître, et qui oppose au destin un inlassable et silencieux dédain, pour toute révolte.

Je monte à la Tour une autre fois. Toute lourde, et compacte, et grasse quelle soit, Milan a une forme. Elle est bien le fromage d’hommes, ocellé de rues et de places, que j’ai vu. Le vieux Milan boucle sa ceinture de canaux maigres au Castello. Un autre fromage, concentrique au premier, et d’un rayon presque double, s’est fait une croûte de boulevards et de bastions. Sans doute, le pâté humain s’étendra encore. Milan est le type de la fourmilière. Telle est donc sa ressemblance aux villes de la Chine ; et ce n’est pas sans raison, j’imagine, qu’elle est l’entrepôt des cocons et le marché de la soie.