Voyage du Condottière/XVIII

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Édouard Cornély & Cie (p. 109-113).


xviii

MISERA PLEBS


À Mantoue, en temps de grève.



Quelle ville pour la guerre et les sièges ! pour les pestes qui suivent les assauts, et les blocus où l’on meurt de faim au fond des caves !

Aujourd’hui, la paix a ses victimes. Le paysan et l’ouvrier agricole font, sur ces terres inondées, une classe de prolétaires, parmi les plus misérables de l’Europe. Ils l’ignoraient, hier ; ils ne l’ignorent plus ; ils ont cessé de se résigner : ils sont sortis de geôle. La grande propriété règne absolument sur le pays : elle condamne à mort, elle bloque l’ouvrier de la terre : elle l’enferme dans les prisons de la famine et de la fièvre. Les paysans ne sont plus que des ouvriers, serfs de la glèbe. Ils ne possèdent rien, et la tenure les tient à la gorge. —

Ce pauvre peuple ! Des plus durs à la peine et des plus mal menés qu’il y ait au monde. Ces paysans défrichent dans les marais, ils bêchent dans l’eau ; terrassiers d’un sol inondé qu’ils drainent en même temps qu’ils le retournent, ils respirent la vase et ils irriguent la boue. À demi artisans, laboureurs du maïs et du riz, ils crèvent de jeûne, ils se consument de privations. Ils sont charges de famille. Les enfants naissent dans la fièvre et croissent dans la fièvre. Et ceux qui ne sont pas malades ont toujours faim. La pellagre les épuise. Tous, patients à miracle. Tous, plein de respect jusqu’ici pour les maîtres de la terre et la race divine des riches, qui se nourrit de viandes et de pain blanc. Puis, quand ce peuple si soumis, si prodigue de sa sueur, si docile au destin, quand ce peuple perd patience, alors ils perdent aussi le sens. Ils deviennent fous, soudain. Ils ne voient plus que l’objet de leur rage et celui de leur désir. Ils se ruent à la guerre sociale, à l’incendie, au meurtre. Ils sont les mêmes qui ont suivi Spartacus et toutes les révoltes d’esclaves. Mais on ne domptera plus les serfs avec les légions, parce que dans les légions, il n’y a que les serfs qui servent. La force du maître, c’est la volonté de servir dans l’esclave. La force de l’esclave, c’est la haine du service. En un sens, la haine délivre : elle enchaîne les maîtres, et délie les opprimés.

Le pays est soumis aux lois les plus rudes, et les plus propres à engendrer la haine dans le ventre goulu de la misère. Toute la terre est aux mains de quelques grands possesseurs, qui font gérer d’immenses domaines par des régisseurs durs et âpres. Le travail est fourni par la plèbe agraire, au salaire strict de la faim. Ils donnent leur vie, pour recevoir la pâtée qui les empêche seule de la perdre.

Les prêtres sont nombreux et puissants dans la province, servis étroitement par les riches qu’ils servent. Haïs depuis peu, redoutés et moqués de la plèbe, qu’ils ont seuls tenue en bride, et qui, leur échappant, doit se soustraire à toute contrainte, désormais. Rien, jamais, n’encapuchonne plus la force révélée du nombre : le faucon est décoiffé.

Le vieux levain de la haine agraire est aussi ancien que la propriété en Italie. Ici, ils n’attendaient que les Gracques, pour faire fermenter la pâte dont ils se pourrissent le sang. Comme le droit féodal a pour rempart l’église, la plèbe socialiste se fonde sur la morale antique : à Mantoue, on est païen ; les mâles paganisent : dix fois, je reconnais l’esclave romain.

Ce malin, j’ai cru la ville morte. Tout le peuple se pressait autour des tribuns socialistes. Puis, ayant tenu leurs comices, ils se sont répandus sur les places.

Comme d’un pâté trop cuit, noir et jaune, en bandes frémissantes de rats, les hommes, une foule, sortent d’une maison aux murailles de grasse croûte, où ils viennent d’entendre l’orateur de la révolte et de l’espoir, la parole selon leur cœur, celle qui connaît leur misère, et qui en sait le remède. Avec une sorte de joie, je m’effraye de saisir ces visages : les plus pâles, les plus verts de jeûne ont une lueur. Ils sont ardents, pleins de foi. Ils discutent, ils répètent des mots ; ils font des gestes vifs : ils vivent. Ils sentent fort le tabac, les hardes et le bouc. La fureur même de l’envie avait illuminé leur regard. Une étincelle brillait à leurs tempes sèches, et leurs os de bêtes de somme semblaient cirés par la sueur. La vie, enfin, qui est l’espérance même et la volonté de ne point faire naufrage, allumait des charbons dans ces yeux : prunelles naïves, pleines de violence et d’élan au bonheur. Tel devait être le peuple de l’an mil, au sortir de l’Église, quand on lui avait parlé du ciel, de la vie heureuse en paradis, devant Dieu et ses saints. Ceux-là brûlent aussi. Ils ont besoin qu’on les délivre. Ils ont soif de bien : car, en vérité, ils souffrent de grands maux.

Lentement, rongés par la maladie, ils vont à la file, dans la rue. Les deux maladies du pays sont tares de pauvres. L’une est le mal air, venu des marais ; et l’autre, la pellagre qu’on appelle là-bas le mal de misère, qui vient du maïs gâté, fond de leur nourriture. Je ne puis distinguer, d’abord, les pellagreux des mallarins. Tous, ils portent le masque de la fièvre et les stigmates de l’anémie profonde. Ils sont hâves, verts, défaits. Les lèvres jaunes, les plis du visage marqués d’ocre et de gris, comme au pouce frotté dans dans la mine de plomb, ils ont la peau de l’argile qui sèche. Beaucoup, qui semblent plus malades et plus ruinés encore, ont du feu sur les joues, au front, aux mains, partout où la peau est nue, des plaques rouges. Je crois voir qu’ils ont perdu leur poil : deux ou trois ont les sourcils pelés ; et plusieurs, un air égaré, comme des fous qui courent après leur rêve.

C’est un peuple souffrant. Dans les rues, longeant les arcades, il coudoie une autre nation rebelle, une tribu aux longs nez fins, transparents, en arête. Là aussi, le ferment juif précipite l’action, levure ardente. Beaucoup d’Israélites sont fixés à Mantoue, depuis des siècles. Et d’abord, on ne les sépare pas des autres Mantouans : dans toute famille peut être, il y en eut ou il y en a. Je sais qu’ils sont entrés dans la maison la plus illustre du pays.

On les reconnaît de plus près, on les discerne. Ils ont plus de laideur, et plus de caractère : en sombres fenêtres, des yeux qui frappent ou qui effraient sur des faces jaunes. Mieux nourris, ils ne semblent pas fiévreux comme les autres : la fièvre en eux est des idées plutôt que du mal être. Race étrange et malheureuse, qui oppose l’orgueil au mépris, et qui ne vit encore que d’avoir partout à défendre sa vie. Là comme ailleurs, je vis bien qu'elle est condamnée à périr, si on ne l’aide pas à se survivre, en la maintenant dans ses bandelettes.

Des enfants hardis et loqueteux, arrogants et blêmes, m’envisagèrent droit sous le nez. Deux étaient très beaux, des frères sans doute, l’œil bleu pétillant d’esprit. Mais les autres, laids, sales, suant la vanité à pleins pores, trop faits, l’air de savoir la vie, me dégoûtèrent, obstinés à suivre mes pas, gluants, avides de plaire et, s’ils ne plaisent pas, prêts à se venger par une amère raillerie.

Et leurs parents, sur le pas des portes, au coin des ruelles, les baisent avec transport. Ces pauvres en guenilles cachent la révolte dans leurs manches. Leurs bras maigres annoncent, avec force, les temps nouveaux ; et les temps sont toujours proches, pour ceux qui veulent croire. L’esprit d’anarchie, qui empêche la plèbe de ronfler dans l’église socialiste, souffle la flamme sur Mantoue. Ces paysans italiens ont l’éloquence que le Nord ne connaîtra jamais : ils ont le sang qui ose ; et s’ils s’endorment, l’ironie juive les réveille, cette ironie si riche de sens humain.

Ainsi, le peuple se grouille, comme les germes et les insectes, le soir, dans toutes les moyères hérissées de roseaux tristes. J’ai lu leur journal : il mérite la victoire. Seul, il a une valeur morale dans ce pays rongé par les mauvais riches et qui porte le capuchon hypocrite de la doctrine. Qu’est-ce que la vertu, sinon ce qu’on vaut pour la vie ? Les marécages du Mincio n’ont pas détrempé toute l’ardeur de cette ville. Mantoue me semble à souhait pour la rébellion et la bataille des rues : elle ne revivra que dans l’incendie et dans le sang ; ou bien, sans combat, l’ancien ordre tombera en miettes avec les maisons. La ville s’enfonce, et le peuple se lève.