Voyage du Condottière/XXI

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Édouard Cornély & Cie (p. 129-132).


xxi

GAVOTS ET BERGAMASQUES




En Provence, on donne le nom de « gavots » aux gens du haut pays. Ils ont une sorte de verdeur un peu brusque, une verve franche, une naïveté rude ; beaucoup d’action et de ruse paysanne, l’amour du gain et plus encore de l’épargne. C’est un peuple à longs calculs et à petites dépenses, patient, têtu et qui ne plaint pas sa peine. Bergame et Brescia m’ont paru deux sœurs gavottes, comme Digne et Gap, si ces deux bonnes vieilles provençales, dans leur belle jeunesse, avaient fait un brillant mariage.

Ils passent pour rustres et d’accent lourd. On se moque d’eux dans les chroniques. Ils tiennent de l’auvergnat et du porteur d’eau. Ils sont les maris de vocation, que Bandello propose à la risée. Avec leurs grossiers appétits, ils sont toujours dupes des Florentins et des femmes. Chacun d’eux est un hircocerf, à qui le front boisé démange, et qui polit ses cornes en les frottant à l’astuce féminine. Ils aiment la bouteille ; on les bonde de gros vin, et leur ivresse d’ours hilares fait crever de rire les Vénitiens. Ils sont nés pour écouler le chant du coucou, en ronflant sur une botte de paille. Le rentier Gorgibus et le tuteur Pantalon, son voisin, ont vu le jour dans Bergame. Ils ont de bonnes joues et un échiquier de grosse étoffe sur le dos ; et on les fait toujours mat au bas des reins. Ils se couchent sur leur sac, si on veut leur prendre un écu, en même temps qu’on leur ravit leur femme ; et tout du long étendus sur les dalles, ils tendent à l’ennemi une ronde figure, qui appelle la lunette à Purgon plutôt que les coups.

Je laisse donc mon casque, mon cheval et mes armes dans la vallée. Comme le jeune Harry, je vais voir à rire dans une auberge, et à me donner le jeu de la farce, persuadant à mon ombre d’enfourcher une batte. Ainsi soit-il. Entrons.

C’est un heureux pays, dans l’abondance et l’éclat de la fertilité. Ceinte de remparts bruns, Bergame se dresse dans le soleil jaune, et la ville neuve, à ses pieds, est lâchement éparse sur la plaine. Entre deux vallées, les torrents de poussière lèvent au vent du sud. Le ronflement des machines retentit longuement sur la terre sonore. On prend pied dans la ville basse. Fort roide et longue, la montée à la ville haute, sous de larges châtaigniers qui, eux aussi, s’appellent Victor-Emmanuel. Toujours monter ? Jamais assez. Qu’on est bien là-haut, dans la vieille haute ville ! Qu’on est mal en bas ! La ville neuve est toujours la basse. La nature commande ; et le caractère suit.

Des murs, on découvre la plaine et les monts. La lumière est laide, ce soir, un flot de groseille sur des linges bleus ; et la poussière jaune va et vient dans le vent. Au cœur de la vieille ville, je marche sur l’herbe ; et devant un portail pluvieux, je rencontre deux lions ridés et chenus, qui, à minuit, broutent le foin de la place. J’irai souper avec eux, cette nuit, si je suis encore dans l’antique cité, morne, déserte, vide et calme. Je respire à l’aise, loin de la cohue. Tout, d’ailleurs, est étroit et petit à faire beaucoup penser. Car enfin, Bergame est le berceau du grand Colleone. Son tombeau est le joyau de la ville. Je hais une statue équestre, perchée comme un cimier sur un casque. Celle de Colleone est dorée : ce luxe tue toute grandeur. L’idée de richesse, partout, est contraire à la sensation héroïque. J’aime tant mon vieux Colleone, que je veux le voir dans sa maison, le superbe guerrier. Elle est à deux pas de sa chapelle funéraire, rue du Coude. On en a fait une école pie, ayant été léguée par Colleone lui-même à cet effet. Il était homme de foi, dévot et fort austère. Là aussi, il est peint à cheval, fresque misérable, où rien ne rappelle la tête sublime de Verrocchio. Non, Colleone n’habite plus sur la terre natale.

À Bergame, Arlequin a résolu le problème de la façade par le damier. La chapelle des Colleoni est une espèce de manteau bigarré à carreaux blancs, noirs et rouges, tout de marbre. Le Broletto, leur palais de ville, n’est qu’une halle gothique, mais du moins un beau trou d’ombre. Je donnerais toutes leurs chapelles à la lombarde pour ce hangar fier, noir et noble. Les piliers portent de l’histoire et nombre de faits sanglants. Il faut un fond tragique à toute beauté, même sur la scène de la farce.

Je l’ai laissée, en ce qu’elle a de plus bouffon, au mitan de la ville basse. Le théâtre de la foire est bergamasque, et le sinistre Donizetti l’est aussi : lui, c’est la diarrhée de la musique. Mais quoi, tout plutôt que de reconnaître à ce flux un sens musical : et que serait-ce, sinon la mélodie que le roi Dagobert, ce tyran sans vergogne, reproche au grand saint Éloi ? Il paraît que Donizetti était fort lubrique : on ne le dirait pas, l’animal. Sa volupté est du dernier ordre, au-dessous de Franklin et de la mandoline. Il se mettait tout nu, pour trouver ses motifs, d’une si laide forme ; on me raconte qu’il lui fallait faire l’amour, pour avoir une idée : à côté de l’encrier, il avait une bonne fille sur sa table. Épaisse et charnue, forte au nez, elle était nue comme la peau sous l’œil du croque-notes. Sa verve, alors, lui dictait ces airs d’une si égale platitude, qu’ils semblent nés d’une cuvette et d’un robinet. Et rien n’y manque, pas même l’enthousiasme de la mise en train. Il a donc sa statue, qui eût été bien plus curieuse si on l’avait osé faire justement parlante. Il est assis sur une chaise percée ; mais il est vêtu et sans verve. La Muse qui l’inspire n’est pas non plus placée comme il faut, tous les deux s’ennuient. Le misérable ne compose plus sa musique : il l’entend.